‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 57 sur 117 · DEUXIÈME PARTIE. — EXPLORATION DE L'IGA ET DU YAPURA · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — EXPLORATION DE L'IGA ET DU YAPURA

Le haut Amazone. — Ses affluenls. — Le rio Ira ou Putumayo. — Trois fugitifs de la Commune. — Reyes et Simpson remontent L'Iça. — Embouchure de la rivière. — Plante qui fait fuir les tigres. — Lac aux eaux noires. — Frontière du Brésil. — Le capin. — L'île Courouarta. — Le rio Yahuas. — Un passage des Thermopyles. — Les Indiens Orejones. — lies Pataoua et Cantaro. — Indiens Macaguazes. — Indiens Monlepas. — Crique Youminia. — Négresses fugitives. — Arrivée à Cuemby. — Rareté de la population. - - Pas une pierre. — Repos.

Je renvoie mon équipage à Surinam et je garde Apatou.

Ne pouvant retourner en Europe au plus fort de l'hiver, j'ai l'intention d'aller rétablir ma santé dans la rivière de la Plata; mais, grcàce à l'hospitalité généreuse d'un compatriote, M. Barrau, mes forces se relèvent avant le départ du vapeur. Je pense, alors, qu'une excursion dans l'Amazone doit être plus fructueuse qu'une promenade à Buenos-Ayres. Je m'embarque donc pour le haut Amazone.

En route, je recueille des informations sur les affluents de ce fleuve. J'apprends que presque tous sont inconnus.

Un certain nombre de ces affluents, beaucoup plus grands que le Rhône, sont complètement inexplorés. Personne n'a remonté le Xingu, le Jurua, le Jutahy, le Javary, le Trombette, les grands affluents du rio Negro et le Yapura.

On parle beaucoup, dans ce moment, d'une rivière sur laquelle un négociant, M. Rafaël Reyes, vient d'appeler l'attention : c'est le rio Iça ou Putumayo, qui est navigable en vapeur presque jusqu'aux Andes. Cette rivière n'est connue que par une ébauche tracée à bord d'un vapeur marchant jour et nuit, et par des gens plus occupés d'affaires commerciales que de géographie. Une exploration de ce cours d'eau, qui n'a pas moins de quatre cents lieues, présente tant d'intérêt que je me décide immédiatement à l'entreprendre. J'achète des vivres, des objets d'échange à Manaos, et je m'embarque pour Tonantins, vers la bouche du rio Iça.

Au moment d'entrer en campagne, Apatou tombe malade, et les habitants du pays ne consentent pas à m'accompagner. Cette rivière, disent-ils, est très malsaine, infestée par des insectes qui tourmentent le voyageur jour et nuit; la saison n'est pas propice, les rives sont noyées, le courant est rapide; il faudrait cinq mois pour atteindre les sources.

Je continue mon voyage dans l'Amazone jusqu'à la frontière du Brésil et du Pérou, à Tabatinga, où j'assiste au départ des chercheurs de caoutchouc. Je fais des excursions dans le Javary, où je trouve en fleur la plante qui sert à la fabrication du curare dans le haut Amazone. Je constate que le poison des flèches du Pérou n'est pas le même que celui de la Guyane. La base du poison est le Strychnos Castelneana, du nom du voyageur français Castelnau qui l'a trouvé le premier.

De retour au Para, je m'arrange avec le propriétaire d'un vapeur qui doit remonter l'Iça le plus loin possible, pour prendre un chargement de quinquina. En attendant le départ, je vais à Marajo étudier une maladie de chevaux appelée quebra brinda, qui est caractérisée par une paralysie des membres postérieurs.

Je n'ai plus d'argent, mais M. Barrau me fait les avances nécessaires et me donne des lettres de crédit pour l'Amazone. Je m'embarque, le 29 mars 1879, à bord du Canuman, avec l'intention de remonter l'Iça jusqu'à ses sources.

Le rio Iça ou Putumayo est un grand affluent de tète de l'Amazone, qui, comme je l'ai dit, ne mesure pas moins de quatre cents lieues, c'est-à-dire seize cents kilomètres depuis les sources jusqu'à l'embouchure. Cette rivière naît du versant oriental des Andes, près de Pasto. Elle est connue par les Brésiliens sous le nom de rio Iça; les Espagnols l'appellent Putumayo. Ce cours d'eau, destiné à un grand avenir, n'était pas tout à fait nouveau pour le monde civilisé. Les conquérants espagnols connaissaient les principales sources du Putumayo. On trouve encore dans le San Miguel, grand affluent de droite, les vestiges d'exploitations aurifères. Des jésuites venant de Pasto ont adouci

les mœurs des rares indigènes qu'on rencontre dans le seizième degré supérieur du Putumayo. Les gens du pays racontent que, il y a une trentaine d'années, un général révolutionnaire, nommé Orando, traqué par les troupes du gouvernement de la Nouvelle- Grenade, a pris la fuite du côté de l'iça, qu'il a dû descendre en radeau jusqu'à l'Amazone.

A la fin de 1871, trois Français, qui avaient pris part à l'insurrection de la Commune, vinrent chercher fortune jusqu'au milieu des Andes. A la suite d'une querelle, les trois amis se séparèrent dans des directions différentes : l'un vers le Napo, l'autre vers l'Iça et le troisième vers le Yapura. Le nommé Jacques, connu dans le pays sous le nom de Santiago, est mort dans le Yapura à la suite d'une piqûre de serpent. Christophe (Christoval), qui s'était aventuré dans le Putumayo, a été dévoré par les Indiens Orejones, à vingt jours de canotage en descendant. On n'a pas de nouvelles de l'autre voyageur. D'autre part, des esclaves fugitifs du Brésil avaient fui jusque près des sources poury chercher un asile.

Ces pérégrinations n'avaient laissé aucune indication géographique sur cette importante rivière. Ce n'est qu'en 1874 qu'un jeune Colombien se mit à chercher une voie pour écouler les quinquinas qu'il avait découverts sur le versant oriental des Andes. Rafaël Reyes lança son canot sur le Guineo, et, marchant jour et nuit, il atteignit l'Amazone en moins d'un mois. Cet homme, aussi intelligent qu'actif, alla droit à Rio de Janeiro, où il obtint le transit libre de ses quinquinas à travers l'empire brésilien. Quelques mois après, il remontait l'Iça, non plus en canot, mais avec deux petits vapeurs, l'un affrété par lui, l'autre affrété par le gouvernement brésilien. L'Anglais Simpson, qui venait de descendre le Napo avec notre ami le pianiste hongrois Sarkadi, s'offrit à M. Reyes pour le seconder dans son entreprise. Chargé de la direction du petit vapeur brésilien, il eut pour mission de faire couper le bois qui devait alimenter les chaudières du vapeur colombien.

C'est donc à Rafaël Reyes et à Simpson que revient l'honneur de la découverte d'une voie navigable en vapeur depuis l'Amazone jusqu'à une faible dislance des Andes. Simpson n'a laissé sur l'Iça que quelques pages qu'il a communiquées à la Société de Géographie de Londres ; mais Rafaël Reyes a fait, avec un Portugais nommé Bissau, un tracé à la boussole depuis l'embouchure jusqu'à Cantinelo, c'est-à-dire jusqu'au point où s'arrête la navigation à vapeur.

Ce travail n'est qu'une ébauche des plus grossières puisqu'il a été pratiqué à bord d'un vapeur marchant jour et nuit. Mais une commission brésilienne, présidée par M. Costa Azevédo, a fait un tracé de la rivière depuis l'embouchure jusqu'à la crique Mrari, qui est à une heure et demie de navigation de l'embouchure. Arrivé dans l'Iça après les Colombiens, les Anglais et les Brésiliens, il nous restait encore une tâche importante. 11 n'y avait pas de carte de l'Iça en amont de Cantinelo, et le Guames n'était pas tracé. Nous avons non seulement rempli cette lacune, mais nous avons relevé la

moitié supérieure du cours du Putumayo, c'est-à-dire environ deux cents lieues avec toutes les îles et les moindres sinuosités. Le navire ayant éprouvé de nombreux échouages parce oue les eaux commençaient à baisser, nous avons enregistré un grand nombre de sondages que le capitaine a fait pratiquer pour trouver un chenal.

Nous arrivons, le 15 avril 1879, à sept heures du soir, devant l'embouchure de l'Iça. Nous apercevons sur une terre haute (barranca), recouverte de graminées, cinq cabanes qui constituent le hameau de San Antonio, où se trouvent quelques douaniers brésiliens. Ces gens sont chargés de faire payer des droits d'entrée aux produits qui viennent de Colombie. La Compagnie R. Reyes est seule affranchie des droits d'impôt.

La navigation est si facile que le Canuman, qui cale pourtant deux mètres, navigue à toute vapeur aussi librement que dans l'Amazone. Nous marchons avec une vitesse de sept nœuds, mais la distance parcourue ne dépasse pas cinq milles, à cause du courant qui est de deux milles à l'heure. A cinq heures du matin, nous nous arrêtons pour charger du bois et déposer quelques soldats brésiliens qui ont pour mission de défendre la frontière. L'établissement, composé d'une maison en planches, est situé sur un monticule qui mesure quatre à cinq mètres de hauteur. A ce niveau, la rivière, considérablement rétrécie, coule avec une vitesse de quatre milles à l'heure, et a plus de douze mètres de profondeur.

Pendant que je mesure la largeur de la rivière, Apatou fait une excursion dans le jardin. 11 est ravi d'une découverte qu'il vient de faire : il a recueilli une poignée de graines d'une plante de la famille des malvacées, que les Roucouyennes cultivent dans leurs abatis. Ils en font une infusion avec laquelle ils lotionnent leurs chiens avant de partir pour une chasse au jaguar. L'odeur de musc, qui est très développée dans cette graine, oblige le tigre à s'éloigner au moment où il commence à mordre sa proie. J'ai su depuis que cette plante, connue sous le nom d'ambrette [Hibischus abelmoschus), est employée en parfumerie. Si l'assertion des Roucouyennes est vraie, et je n'en doute pas, nos demi-mondaines pourraient braver impunément les forêts vierges de l'Amérique du Sud et peut-être du Rengale. Pourquoi donc le yaouar a-t-il horreur de ce parfum? C'est que tous ses ennemis sentent le musc; le pécari, qu'il n'ose braver en bande, les serpents, le caïman dégagent une odeur de musc qui le prévient d'un danger.

Départ à huit heures cinquante. Le cours s'élargit de nouveau ; on trouve de grandes îles et des terres basses où l'on remarque beaucoup de miritis. Près de la rive droite, nous apercevons l'embouchure d'un petit lac aux eaux noires appelé Carananca, habité par quelques Indiens Ticounas qui se livrent à la pêche de la tortue et du piraroucou.

A onze heures douze minutes, nous passons devant une petite colline appelée Guarito. A midi, nous faisons roule entre deux grandes îles appelées Piranas. Rientôt nous doublons une pointe appelée Taouari, du nom d'une légumineuse dont l'écorce est

employée en guise de papier à cigarette par les indigènes de l'iça, aussi bien que par les Roucouyennes de la Guyane.

A quatre heures et demie, nous signalons les îles Tapiéra. C'est le nom du Tapirus americanus . A cinq heures, nous remarquons, au milieu des terres qui sont complètement noyées, une berge émergeant d'un mètre. C'est un des rares points où les malheureux qui naviguent en canot trouvent un lieu de campement favorable. 11 se trouve sur la rive droite, un peu en aval de la crique Keréyou. A la nuit, nous nous engageons dans un

NAVIGATION SUR l/lÇA

grand parana appelé Kéoué, que nous mettons une heure à parcourir. Ce bras, qui ne mesure pas plus de trente mètres de largeur, est si profond que le pilote ne craint pas de nous y conduire au milieu de la nuit.

26 avril, six heures du matin. — Nous apercevons, un peu en avant de la crique ou caoug, une petite plantation de manioc près de la rive droite. Elle est habitée par un Brésilien qui cultive la terre avec quelques Indiens Ticounas à demi civilisés.

A neuf heures et demie, nous passons devant une petite colline (rive droite) en amont de laquelle on trouve la petite crique Mrari qui sert de limite entre l'empire brésilien et les anciennes possessions espagnoles. C'est là que se trouvait le poste militaire brésilien,

mais il a dû être abandonné à cause de l'insalubrité de la localité. Il sera bien difficile de trouver un endroit convenable pour l'établissement d'un poste dans le bas de cette rivière, car, en outre de la fièvre qui sévit avec violence au milieu de ces terres qui émergent à peine de l'eau, il faut lutter jour et nuit contre les piqûres de milliers d'insectes. Dans la journée, c'est une petite mouche noire, appelée pion, qui pique surtout le dos des pieds et des mains pour sucer le sang. La nuit, ce sont des nuées de moustiques qui assaillent gens et bêtes. La frontière brésilienne est à trente-six heures de l'embouchure. En calculant notre vitesse réelle à cinq milles à l'heure, cela fait un parcours de cent quatre-vingts milles.

A deux heures cinquante, nous nous arrêtons afin de couper de l'herbe pour de petits bœufs qui doivent servir à l'alimentation de l'équipage. A cette occasion, on fait quelques sondages pour trouver un bon poste de mouillage. Nous trouvons sept mètres au milieu de la rivière et quatre mètres près de la rive, qui est pourtant formée par des alluvions récentes. En règle générale la rivière est moins profonde et moins rapide près de la rive convexe. C'est de ce côté que passent les canots qui remontent, tandis que les vapeurs sont obligés, pour éviter les échouages, de suivre la grande courbure, c'està-dire la rive concave. Cette dernière, taillée à pic, se laisse dévorer insensiblement par la force des eaux qui dénude les racines des grands arbres et les fait tomber à l'époque des recrudescences. Les débris des berges viennent échouer sur la rive opposée, où ils s'abritent derrière une pointe formée par le sommet de la convexité. C'est sur la vase arrêtée par un arbre que s'est développé le capin, c'est-à-dire l'herbe tendre que nous récoltons pour les bœufs.

Bientôt ces chétives graminées feront place à de gros roseaux que les Indiens couperont pour en faire des flèches. Quelques mois après, on verra se développer des arbres à tige fistuleuse qui poussent à vue d'œil (bois-canon ou clibadium), et, à l'ombre de ceux-ci, germeront des graines qui se trouvaient au milieu même de ce dépôt limoneux. En quelques années s'élèveront des arbres.

Pour nous convaincre de ces faits, regardons une île marécageuse qui s'étend tous les jours par le dépôt de nouvelles alluvions. Nous voyons trois espèces de végétations : au premier plan, des roseaux; au deuxième, des bois-canon, et au fond, des arbres. Les roseaux ont déjà chassé les petites graminées pour prendre leur place. Les clibadiums qui paraissent rangés en bataille au deuxième plan ont déjà envoyé quelques avant-coureurs qui s'élèvent au milieu des roseaux. D'autre part, nous remarquons au milieu du bois-canon des plantes grimpantes et autres qui semblent lui demander asile et protection. Au milieu de ces herbes modestes, il y a des arbres qui ne sont qu'en miniature ; ils vont grandir et s'emparer de tout le terrain.

A cinq heures, nous voyons près de la rive gauche une île appelée Courouarta. Ce mot est employé par les Roucouycnnes pour désigner la corde d'un arc et l'espèce d'aloès qui leur fournit des fibres textiles.

A six heures, on nous montre une petite hutte abandonnée. Le toit de chaume est recouvert d'un gazon verdoyant qui fait l'effet d'une véritable prairie suspendue. Ce sitio, qui est indiqué en lettres majuscules sur la carte de Bissau sous le nom de San Christoval, n'est autre que l'habitation de notre compatriote Christophe dont [nous avons parlé.

A dix heures du soir, le vapeur mouille devant le rio Yahuas, le premier grand affluent que nous rencontrons. A midi, vient à bord un Péruvien que nous connaissons déjà. 11 nous apporte des flèches. Cet homme, qui fait exclusivement le commerce de salsepareille et de curare, nous fournit des renseignements précieux sur cet agent intéressant pour la thérapeutique, composé d'un grand nombre de plantes dont la plus active est le ramon [Strychnos Castelneana). Le principe toxique est retiré de l'écorce de la tige, qui est râpée et exprimée dans l'eau chaude. Parmi les plantes qui sont ajoutées à la préparation, nous en signalons trois espèces: une aristoloche, une aroïdée [Diffenbachia siguinum), et une philolacée (Petiverin alliacea). Le Strychnos Castelneana, dont nous avons recueilli une grande quantité de racines, de tiges, de feuilles et de fleurs, a été rencontré par nous sur les bords de l'Amazone, un peu en aval de Tabalinga et dans le rio Javary.

Nous apprenons que les sources du Yahuas sont voisines de celles du Pebas ; il suffit de deux jours et demi de marche pour passer d'une rivière à l'autre. Ce trajet a été parcouru par notre compatriote Paul Marcoy.

• De la frontière] du Brésil (rio Mrari) au Yahuas il y a douze heures de vapeur, c'est-à-dire soixante milles, et une distance totale de deux cent quarante milles pour aller à l'embouchure.

26 avril. — A neuf heures un quart, nous passons devant la crique Itanga (rive gauche), près de laquelle nous reconnaissons quelques syringas, YHoevea giajanensis, c'est-à-dire l'arbre de caoutchouc, qui est exploité dans le bas Amazone. A deux heures, la rivière se rétrécit subitement en traversant une petite colline et court avec une vitesse de plus de quatre milles. Ce défilé remarquable, qui rappelle le passage de l'Obligado dans le rio Parana (République Argentine), a été qualifié de passage des Thermopyles. En amont, la rivière devient si large que le commandant, craignant un échouage, fait quelques sondages ; nous trouvons une profondeur minimum de trois mètres et la largeur est d'environ mille mètres. Cette eau dormante est appelée remanso par les Colombiens.

A six heures, nous voyons la rive gauche s'élever subitement. La berge argileuse rongée par les eaux forme une muraille de huit à dix mètres. C'est sur celle petite colline, nous dit le pilote, que les Colombiens avaient établi un poste militaire pour défendre leur frontière.

Nous arrivons à quatre heures au remanso Andréas, qui est à dix heures quarante minutes de navigation du Yahuas, soit quatre-vingt-deux milles environ.

27 avril. — Pendant qu'on récolte du bois, nous faisons une excursion à l'habitation d'un Indien civilisé appelé Andréas. Nous trouvons une famille de six personnes établie près de l'embouchure d'une petite crique sur les bords de laquelle nous remarquons une grande quantité de syringas. Cette région est insalubre.

Le 2 mai, je profite de l'arrêt du navire pour faire une excursion chez des Indiens Orejones qui se trouvent à huit kilomètres de la rive droite. Ces gens, qui se servent encore de haches en pierre, n'ont pour vêtement qu'un ruban d'osier. Ils ont des ouvertures non seulement dans les oreilles, mais dans le lobule et les ailes du nez, ainsi que dans les lèvres. Trente personnes vivent dans une grande hutte (maloca) recouverte de feuilles de palmier. Ils nous reçoivent en criant : Osoti, osou ! qui sans doute veut dire

<( ami ». Dans l'abatis nous trouvons cinq crânes humains disposés sur des pieux. L'étude anthropologique de ces crânes, qui sont actuellement au Muséum de Paris, nous permet d'affirmer que les Indiens de l'Iça ne diffèrent pas de ceux de la Guyane.

Arrivé à bord, j'ai fort à faire. Pendant mon absence, un Indien qui travaillait au chargement a été écrasé par un gros arbre tombant de vétusté. Quelle chance n'a-t-il pas eue d'avoir la colonne vertébrale fracturée ! il en est quitte pour une grande plaie au bas du dos qui ressemble à un coup de sabre. Ayant arrêté l'hémorragie, je rapproche les tissus par quelques sutures.

Nous naviguons jour et nuit pendant dix jours, sans nous arrêter, sinon pour charger du bois qu'on a fait couper à l'avance. A partir des îles Repiniouna, que nous passons le 3 mai à six heures du matin, nous ne marchons plus que dans la journée. Depuis ce moment, je n'ai pas la moindre lacune dans mon tracé. Le navire ayant échoué

à plusieurs endroits, j'indique tous les sondages qui ont été faits pour trouver un chenal. C'est le 3 mai au matin que nous franchissons le premier point qui présente quelque danger. Nous l'appelons banc de l'Apihy, du nom d'un vapeur qui s'y est échoué en descendant avec un chargement de quinquina.

Nous sommes à cent soixante heures de navigation de l'embouchure, effectuées en dix heures.

5 mai. — Partis un peu avant le lever du soleil, nous sommes enveloppés par une brume intense qui dure jusqu'à sept heures. Nous ne marchons que très lentement, .et à six heures vingt minutes on est obligé de mouiller pendant une heure.

7 mai (quatorzième jour). — Départ à six heures. Nous constatons que la rivière a baissé d'un pied pendant la nuit; cela nous inquiète d'autant plus que nous arrivons à des passages difficiles. En effet, le passage de Cosacunti demande beaucoup de prudence ; la rivière, qui est très large, n'a que deux et trois mètres de profondeur, il faut trouver le chenal la sonde à la main. Nous touchons plusieurs fois en voulant doubler l'île Pataoua. Obligés de revenir sur nos pas, nous trouvons un passage près de la rive droite. Un peu plus haut, c'est un gros banc de sable qu'il faut éviter. Nouvelles difficultés près des îles Cantaro, ainsi nommées parce qu'on y a trouvé une vieille marmite d'Indiens.

En suivant la rive droite, nous échouons sur un banc où YApihy est resté huit jours. Une légère crue pendant la nuit nous dégage, et, le 6 au matin, nous revenons en arrière pour suivre la rive gauche. Nous ne tardons pas à échouer de nouveau. On s'empresse de faire machine en arrière et on cherche un autre passage. Nous touchons deux fois un peu en aval d'une petite crique habitée par quelques familles d'Indiens appelés Macaguazes. A quatre kilomètres en amont, nous nous engageons si fortement dans le sable, qu'il nous est impossible d'en sortir. Nous restons en place depuis midi jusqu'au lendemain à deux heures et demie. Tous les efforts tentés pour dégager le navire ont été inutiles, nous n'avons pu sortir de ce mauvais pas que par suite d'une crue de cinquante centimètres.

Le 7, à six heures [du matin, la température est de 22°, 5, et à midi de 24 degrés. La moyenne de la pression barométrique est de 736 millimètres.

8 mai. — Nous naviguons toute la journée, mais lentement et toujours en sondant. La vitesse du navire égale à peine la marche d'un homme au pas.

Le 9, nous arrivons vers midi au hameau appelé Concepcion, qui est occupé par une vingtaine d'Indiens à demi civilisés. Ces gens vont parfois dans le Yapura en remontant un petit affluent de gauche situé à deux kilomètres en amont. Après trois jours de portage, ils atteignent un affluent du Yapura appelé Mecaya, qu'ils descendent en canot. A huit kilomètres en amont de la crique Aline, nous échouons au milieu de la rivière à la hauteur de l'île Henri. Ayant fait machine en arrière, nous trouvons un passage en longeant la rive gauche de cette île. La nuit nous surprend un peu en aval d'une

plantation de bananes, occupée par deux familles d'Indiens dirigées par un Colombien. Nous sommes tout près d'un affluent de droite appelé San Miguel, dont la longueur est à peu près la moitié de la continuation du Putumayo. Ce grand cours d'eau est habité par de vigoureux Indiens d'un caractère très doux. Ils savent laver les sables aurifères pour en retirer de petites quantités du précieux métal qu'ils échangent avec des trafiquants colombiens.

Nous arrivons à deux heures à un hameau d'Indiens appelé Montepa. Ces Indiens se peignent avec du roucou et du génipa en traçant des dessins analogues à ceux que nous avons recueillis chez les Oyampis de l'Oyapock. Leurs femmes font de très jolies poteries couvertes de dessins dont j'ai rapporté plusieurs échantillons.

A cinq heures dix minutes, me trouvant à l'avant du navire, j'aperçois le premier une grande montagne au nord-nord-ouest. Ce sont les Andes, los Andes! comme

Page 1