DU MAGDALENA A L'ORÉNOQUE
En route pour la Cordillère. — Puissance de végétation. — Au sommet de la Cordillère. — La Ciudad Encantada dcl Espiritu Santo. — Yavia. — Nous arrivons sur le bord du Goyabero. — Apatou rentre en scène. — Le balsa. — Un importun. — Construction d'une pirogue et d'un radeau. — Le baptême delà rivière et le « mont Champagne ».
— L'amarre est lâchée. — Au fil du courant. — Notre flottille en déroute. — Une alerte. — Course vertigineuse sous les bambous. — Dans les rapides. — Un tapir insensible. — Le premier caïman. — Notre radeau remis en chantier.
— Le canot à la dérive. — Dans les bambous. — Sauve qui peut ! — Toutou poltron et fainéant. — Un cabiai de malencontre. — François abandonné. — Un léopard trop complaisant, victime du préjuge de race. — Trois heures d'angoisse. — Confluent fort opportun. — Le grand bois. — Méfiez-vous de l'eau qui dort. — Situation critique. — En avant. ! — Le premier raudal. ■ — Toutou, déserteur, est abandonné. — Première attaque. — Rouges et noirs. — La sieste. — Guerre aux caïmans. — Apatou happé par un caïman. — Un sauvetage. — Le deuxième raudal. — Bonne chasse . — Confluent de l'Areare. — Arrivée chez les Indiens Mitouas. — Les Mitouas. — Silhouettes d'Indiens.
— Se méfier des sauvages en contact avec les civilisés. — Repas approximatifs. — Navigation monotone. — L'angostura. — Encore une angostura. — Chez les Indiens Piapocos. — Mapiripan. — Des amis. — La crique Téviéri. — Monotonie. — Le caho et l'île Amanaveni. — Sapoara et Récifal.— Les Maminaïms ou diables d'eau.
— Mœurs des Piapocos. — Prospérité. — Au confluent de l'Ynirida. — Chez un blanc. — Dans les eaux noires de l'Atabapo. — San Fernando de Atabapo. — Humboldt et Michejena. — Les Cuaharibos. — Les Pouynaves. — Les Banivas. — Les Maquiritares, Franciscanos et Macos.
Le 12 octobre, on nous amène vers midi huit mules, dont quatre sont sellées pour nous et quatre destinées à porter nos bagages. Deux péons les accompagnent, sanglés de ceintures en cuir auxquelles sont suspendus dans leurs fourreaux un machete ou sabre d'abatis et un cuchi/lo, couteau à manche fixe. Ils ont aux pieds des espadrilles percées à leur extrémité pour laisser écouler l'eau, au passage des marcs et des torrents.
m VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.
La journée est trop avancée pour que nous puissions atteindre San Pedro qui devait être notre première étape. Le chargement des bagages prend encore un temps bien long. Vers une heure, nous nous mettons en route pour Totuma, où nous passerons la nuit. Le Janne a devancé le départ général pour prendre, sur les bords de l'Ambicâ, la vue d'une corniche qu'il a remarquée lors de son excursion à la Puerta del Cielo.
Vers le soir, il nous rejoint à Totuma où don Lucio nous a accompagnés. Nous sommes pleins d'enthousiasme et, après le dîner que nous faisons à la ferme, nous nous livrons, sous un ciel étoilé, dans une atmosphère fraîche et humide, à de longues causeries accompagnées par le bruit sourd de l'Ambicâ qui coule près de nous.
Le 13, nous partons, et nous atteignons bientôt la corniche. Nous suivons un sentier taillé dans le flanc de la montagne, large de deux mètres, et situé à une hauteur à pic de deux cents mètres au-dessus de l'Ambicâ.
Les rochers, les arbres sont couverts d'orchidées.
Les arbres qui sont en contrebas de la route portent en outre, suspendues à leurs branches et pleurant vers le sol, une foule de plantes parasites à rameaux déliés et onduleux, à feuilles linéaires très allongées ; elles ont la couleur grisâtre des lichens qui couvrent les chênes des côtes bretonnes. Elles ne portent ni fleurs ni fruits en ce moment. D'autres plantes se font remarquer par leur abondance dans ces parages : c'est un yucca qui égayé le paysage avec ses inflorescences hautes de plus de six mètres, des bégonias qui forment de nombreuses touffes très élégantes, des apocynées arborescentes à feuilles linéaires, à fruits gros comme une prune et marqués d'un sillon longitudinal.
Nous franchissons le rio Blanco sur un pont assez délabré, et nous nous engageons bientôt dans les montagnes. Nous sommes frappés de la puissance de la végétation. Des arbres immenses portent sur leur large tronc, outre un fouillis d'orchidées, de broméliacées, de scolopendres et autres fougères, un lacis de lianes. Nous remarquons surtout une foule d'aroïdées du genre philodendron, aux feuilles élégamment et diversement découpées ; des lianes aplaties appartenant au genre bauhinia forment de grands rubans ondulés, percés à jour de place en place.
Nous voyons aussi de nombreux palmiers, appartenant surtout aux espèces dont le stipe atteint une grande hauteur.
Des fougères arborescentes élèvent à huit et dix mètres leurs frondes terminales roulées en crosse et de couleur rouillée, et leur large parasol de frondes déployées qui se détachent en vertes dentelles sur l'ombre bleuâtre du sous- bois. C'est partout la fête du règne végétal.
Peu d'animaux viennent mêler leurs rumeurs aux craquements des branches sèches qui se détachent, ou des vieux arbres qui s'effondrent parfois avec des bruits de tonnerre, longuement répercutés dans les recoins de la forêt. De petits ruisseaux, de petites cascades aux eaux pures et froides tombent sur le sentier qui les arrête un moment, et poursuivent leur marche murmurante vers le torrent qui'gronde dans la
vallée. De place en place, une trouée se fait dans le feuillage par suite d'un accident de terrain, et nous apercevons la crête vivement teintée de bleu de la montagne voisine qui semble être presque à portée de la main. Cette illusion sur la distance se produit continuellement. Le Janneme dit que, si jamais il se fait ermite, ce sera dans les Andes; il est saisi, effaré presque par la beauté du paysage.
Dans le fond de la dernière vallée que nous traversons avant d'arriver à San Pedro, nous trouvons un pont jeté sur un torrent presque à sec en ce moment et dont le lit
PHILODENDRON
est semé d'énormes blocs de rochers. Au delà est un campement occupé par un géomètre et ses aides, travaillant, je crois, à déterminer les limites du territoire concédé à la Compagnie de Colombia. Nous causons quelque temps avec eux et nous faisons l'achat d'un chien braque, de bonne race, nous dit-on, qui nous suivra dans notre voyage. Il chassera s'il le peut, et nous préviendra des dangers, s'il l'ose. Il reçoit le nom de Toutou. Nous franchissons encore une montagne. La descente est marquée par un incident. Burban se vante à Le Janne d'être devenu bon cavalier, lorsque sa mule saute brusquement dans une crevasse et l'envoie piquer une tête sur le bord du sentier.
Il luinbe heureusement sur une touffe de gazon et une terre peu dure, et se relève sans avoir eu le moindre mal. Le Jarine, rassuré sur les suites de cette chute, lui insinue que non seulement il sait mouler à cheval, mais qu'il sait encore en descendre avec grâce et prestesse. Apatou se rappelant son départ de Neiva est tout heureux d'avoir eu un imitateur.
Nous débouchons enfin dans une clairière, et nous apercevons le rancho où nous passerons la nuit. Nous sommes à une hauteur de mille trois cents mètres. On trouve des quinquinas sur les montagnes voisines, qui ont une altitude de dix-huit cents à deux mille mètres. Nous n'avons vu sur les bords du sentier que quelques jeunes pousses de ces précieux arbres. Nous apercevons un plus grand nombre de cascarilles dont les jeunes branches présentent une grande ressemblance avec celles du quinquina. Leurs feuilles sont un peu plus grandes et glabres. Leurs bractées, dressées de chaque côté du rameau comme celles des quinquinas, présentent les mômes stries rouges. C'est une rubiacée que les quineros appellent cascarilla. Les cascarilles plus âgées sont en fleur et ne permettent plus de confusion. Leurs inflorescences sont accompagnées de longues bractées rouge cerise tout à fait caractéristiques.
Le rancho de San Pedro se compose de quelques piliers en bois, surmontés d'une toiture à deux pans en feuilles de palmier. D'autres piliers dressés à l'intérieur permettent d'y suspendre des hamacs.
Au moment de notre arrivée, nous y trouvons quelques quineros occupés à leur cuisine. Us ont tué des singes gris qu'ils sont en train de dépouiller. L'un de ces animaux, écorché, est suspendu à un poteau. Sa tête penchée, ses bras ballants lui donnent un air affaissé et résigné, contrastant avec la joie de ses bourreaux qui se promettent un excellent repas en contemplant sa chair rose et fraîche. Chacun de ces hommes possède un fusil à un coup, qui lui sert, non seulement pour la chasse, mais encore et surtout pour se défendre contre les jaguars et les couguars qui infestent la foret. Us portent tous au côté un machete dans son fourreau de cuir et le cuchillo ordinaire.
Pendant que les péons déchargent les bagages, Burban, nommé aux fonctions de cuisinier, dégage nos provisions et notre vaisselle. Nous possédons une marmite, une bouillotte pour le café, des calebasses qui remplacent le cristal, un couvert en métal jaune et une assiette pour chacun. Les assiettes sont toutes brisées dès le premier jour. Désormais les calebasses en tiendront lieu.
Bientôt notre marmite est au feu. Au bout d'une demi-heure, François prononce la phrase consacrée :
« Le dîner z'est servi. »
Nous dévorons à belles dents de la viande sèche, bouillie avec du riz, et une derniealebasse de chocolat.
14 octobre. — Au point du jour, je fais le branle-bas.
Nous gravissons une montagne assez élevée par un sentier incroyable. Ce n'est partout que crevasses et ravins. Nos mules n'avancent que par bonds. C'est un des lieux les
plus sauvages que j'ai vus. N'était le sentier, on croirait que l'homme n'a jamais pénétré jusque-là. On a tenté d'établir en certains points une sorte de pavé qui s'est disloqué sur de larges espaces. De place en place nous rencontrons un squelette de bœuf, restes d'anciens campements de quineros.
A midi, nous atteignons le sommet de la Cordillère ; les eaux que nous rencontrerons maintenant se dirigent vers l'Orénoque. Nous nous trouvons à une altitude de mille neuf cent dix mètres.
La température est de 18°, 4. Nous remarquons en ce point beaucoup de croix grossièrement faites avec des branches d'arbres.
Nos regards se portent sur le versant oriental. Une série de mamelons boisés s'étagent au-dessous de nous à perte de vue. Sur la gauche, quelques sommets plus élevés sont coupés par des nuages blancs. On dirait de gigantesques flocons de laine accrochés aux grands arbres.
Nous dînons en cet endroit; puis, nous commençons la descente. Nous voyons sur le bord du sentier une ronce qui porte des fruits noirs. Nous goûtons de ces fruits et nous en faisons manger à Apatou, qui reconnaît les drupéoles qu'il a déjà trouvées à Lorquin.
Vers deux heures, nous sommes à l'hacienda del Tigre, où se trouve un dépôt de quinquinas. On est prévenu de notre arrivée. Nous prenons un bain dans le rio Tigre, qui passe à un kilomètre de l'hacienda ; l'eau est fraîche ; elle vient des hauteurs. La ferme est à une altitude de mille mètres.
Le 15 octobre au matin, nous nous mettons en route pour Yavia. Nous traversons à gué ou en bac plusieurs cours d'eau sans grande profondeur, mais assez larges avec un courant très rapide. C'est d'abord le rio Tigre. Le Papanémé, au bord duquel nous descendons par un sentier de terre noire très glissant, est déjà un cours d'eau d'importance notable. Nous le franchissons dans la pirogue d'un passeur de la Compagnie. Cette opération nous prend un temps assez considérable à cause de nos mules et de la violence du courant. Nous dérivons de plus de cent mètres en traversant cette rivière, qui a au plus une largeur de soixante mètres.
Nous franchissons en outre, sans descendre de nos montures, le rio Sorrento et le rio de Aguas Claras ; chacun de ces cours d'eau est séparé du précédent par une montagne plus ou moins élevée. Les rivières sont à une altitude de sept cent cinquante mètres environ, et les sommets à mille et douze cents mètres. Nous gravissons en lin une nouvelle hauteur et nous restons béants d'admiration.
Nous avons sur notre droite la chaîne des Andes qui se perd par dégradations successives dans le lointain. Sur la gauche, c'est La plaine immense couverte de forcis à peine ondulées. Quelques lignes plus sombres y marquent évidemment le passage des rivières. Une chaîne de collines, venant du nord-est, fait une pointe vers le sud et se termine brusquement. De longues taches blanches, qui sont vivement éclairées par le soleil, se voient sur le flanc de ces collines. Je prévois un obstacle pour l'avenir; je
serais bien surpris si le Goyabero ne passe à travers ces hauteurs ou ne vient baigner l'extrémité de la chaîne. Dans l'un et l'autre cas, c'est une chute inévitable.
Les taches blanches, pour nos péons naïfs, sont une ville que jamais personne n'a visitée.
C'est la Ciudad Encanlada (ou Encantadora) del Espiritu Santo (ville enchantée ou enchanteresse du Saint-Esprit). Pour moi, je crains que cette cité céleste n'ait à ses pieds quelque gouffre infernal.
Nous commençons la descente qui est en pente très douce. Une large trouée faite dans la forêt nous conduit tout près de Yavia. Nous nous lançons ensuite sur le versant rapide d'un coteau argileux et glissant. Une prairie se présente devant nous, puis une maison : c'est la ferme de Yavia.
Nous n'y trouvons qu'une femme malade et un domestique.
Tout le reste du personnel s'est fixé à la ferme de Duda, sur la rivière du même nom.
Je fais une pointe jusqu'à ce lieu ; grâce à la recommandation de don Lucio, j'y trouve du monde et un supplément de provisions. J'achète un bœuf que nous faisons boucaner, quatre arrobes de riz, une arrobe de maïs, du sucre, du café, du chocolat et quelque peu de biscuit. Avec six boîtes de corned beef et six boîtes de sardines que nous avons trouvées à Colombia, cela nous fera suffisamment de vivres pour atteindre les premiers villages indiens. Il faut du reste compter sur la pèche et la chasse et ne pas nous embarrasser de bagages trop pesants que nous pourrions être obligés d'abandonner au premier obstacle sérieux rencontré sur la rivière.
De Yavia au Goyabero la distance n'est pas de plus de six lieues. Un sentier percé, il y a quelques années, parles soins de don Lucio, réunissait ces deux points, avons-nous dit. Ce sentier a été rapidement envahi par les plantes grimpantes et par les pousses des arbres abattus.
Nous envoyons nos hommes de Duda, pour nous rouvrir la route avec leurs sabres d'abatis. Le 19, l'un d'eux vient nous prévenir que nous pourrons nous mettre en marche le 20 au matin, et que nous trouverons le sentier frayé jusqu'à la rivière. Le jour dit, nous sommes en selle de bonne heure et nous nous engageons dans ce chemin rudimentaire. Le trajet ne s'effectue pas sans de grandes difficultés; tantôt ce sont des arbres trop rapprochés qui refusent de livrer passage à nos mules de charge et qui nous obligent à des détours, tantôt nous sommes arrêtés par des lianes oubliées que nos péons coupent devant nous.
Nous franchissons des ruisseaux à bords escarpés. Nos mules bondissent sans nous jeter à bas. Une fois, pourtant, la mule de Le Janne, en sortant du lit d'un torrent, tombe à genoux; mon compagnon se trouve dans la même position à un mètre de l'animal. Ni l'un ni l'autre ne sont blessés. Vers midi un orage se déclare. Le tonnerre fait rage sur nos têtes; il pleut à torrents. Le Janne et moi, nous sommes abrités par les deux seuls ponchos en toile imperméable que nous ayons pu trouver à Neiva. La pluie
cesse, puis nous franchissons un cours d'eau bordé d'une plage de galets sur laquelle nous nous arrêtons un moment pour déjeuner. Apatou nous fait remarquer un singulier fruit suspendu à une liane tout près de nous.
C'est une grande tortue terrestre que nos hommes ont accrochée là à notre intention. Apatou la saisit, lui imprime quelques secousses et nous annonce avec satisfaction que l'animal contient des œufs. 11 s'empare d'un sabre d'abatis et il a bientôt brisé le plastron. Il met de côté les œufs, les membres, le mésentère, le foie, qu'il se propose de nous faire manger ce soir.
Notre repas terminé, nous nous engageons à travers de grandes touffes de bambous