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BASCHO ENTOURÉ DE GRANDES HERBES

énormes. Le sol humide en ce point est partout envahi par un lycopode atteignant une hauteur de trente centimètres. Nous traversons un vaste plateau de forêt. Un moment La vue peut embrasser la vallée à notre droite. Un long ruban de brume s'étend au-dessus des arbres ; le Goyabero est là. Nous saluons la rivière dont nous voulons faire la conquête.

A quatre heures du soir nous atteignons enfin la prairie, dont l'herbe a une très grande hauteur. Nous disparaissons avec nos mules parmi ces longs chaumes, dont le frémissement seul trahit notre présence.

Nous traversons une mare bourbeuse où nos montures enfoncent jusqu'au ventre et d'où nous sortons fortement éclaboussés. Un instant après nous sommes au rancho. Celui-ci est encore en bon état ; mais il est trop petit pour nous et nos hommes ; de plus, il exhale une odeur insupportable de moisissure. Nous décidons à l'instant que le plus urgent est de construire un autre rancho dans une situation plus convenable, car ces hautes herbes doivent être des nids à fauves et à grosses couleuvres. Nous faisons

tracer un étroit sentier dans la direction de la rivière. Aveuglés par les herbes, nous pourrions ne pas trouver de prime abord le chemin le plus direct vers celle-ci, sans un petit ruisseau qui passe à deux mètres du rancho et qui vient nous tirer d'embarras. En suivant son cours, nous atteignons la rive qui est escarpée et qui s'élève d'une vingtaine de mètres au-dessus d'un bras de la rivière. Ce bras, aujourd'hui à sec, est semé de galets très polis et doit recevoir l'eau à la moindre crue.

Nous descendons de notre prairie et nous examinons le terrain. Une île, peu large mais longue d'un kilomètre, nous sépare de l'autre bras de la rivière. Cette île peu élevée au-dessus du niveau de l'eau est constituée par des galets recouverts de sable et de terre végétale.

Ce n'était encore qu'un banc de cailloux lorsque don Lucio vint jusqu'ici.

Nous trouvons aujourd'hui dans cette île la belle synanthérée du Magdalena, des roseaux, quelques tiges de bois-canon, un acacia inerme arborescent ayant une hauteur de sept à huit mètres, des balsas d'un pied de diamètre, très précieux pour nous, un melastoma, quelques graminées herbacées et deux ou trois convolvulacées qui viennent enchevêtrer le tout et former un fouillis où l'on ne peut pénétrer que le machete en main. Nous avons bientôt choisi l'emplacement d'un rancho.

La rivière coule de l'autre côté de l'île. Les eaux sont basses et n'en remplissent pas complètement le lit. Elles ont pourtant une largeur de quatre-vingts mètres, une profondeur moyenne de un mètre trente-sept centimètres; la vitesse du courant est de un mètre cinquante-huit centimètres par seconde. Le débit est de cent soixante-treize mètres cubes environ pour le même temps.

Je n'ai pas besoin de dire que tous ces chiffres sont changés par la moindre baisse ou par la plus légère crue.

Du point où nous avons plus tard pris ces mesures, nous entendons un bruit sourd à quelques centaines de mètres en aval et nous apercevons des eaux clapoteuses. 11 existe évidemment en ce point un rapide peu profond à fond de galets. Après l'avoir examiné, Apatou, dont le rôle commence, juge que nous le franchirons facilement en radeau.

Nous nous décidons en conséquence à nous installer dans cette île; dès demain matin, on y construira un rancho et on y dressera une tente, car nous avons fait à Duda l'emplette d'une toile de coton servant à cet usage et dont on comprendra facilement l'utilité contre la pluie ou le soleil.

Pendant ce temps, Apatou avec l'un des hommes choisira et abattra l'arbre nécessaire pour la construction d'un canot pouvant porter quatre personnes. A eux deux, ils tailleront et creuseront cette pirogue en quatre ou cinq jours. Les instruments ne leur manqueront pas. Nous possédons une herminette courbe, des haches, des sabres qui nous serviront, avec les menus objets qui forment notre pacotille, pour nos échanges futurs avec les Indiens.

En même temps, les autres hommes nous construiront un radeau avec les troncs de

balsa qu'ils couperont dans les environs, qu'ils feront sécher au feu après les avoir écorcés, et qu'ils réuniront à l'aide de fortes lianes bien flexibles et bien résistantes.

Le balsa est une malvacée de la tribu des malvées, remarquable par ses larges feuilles, son bois léger et les quelques amas de mucilage épaissi qu'on trouve entre le bois et l'écorce. Ses fleurs sont grandes et charnues.

A H R I V K F. SUR I. F. BORD D II f. O V A B F. I! O

Il a une grande valeur pour les habitants du haut Magdalena, qui s'en servent pour construire des radeaux auxquels ils donnent le nom de l'arbre, et qui sont destinés au transport des marchandises, surtout des écorces de quinquina, jusqu'à Honda.

Demain donc, chacun se mettra au travail. Je relèverai les sommets voisins, je ferai des observations de soleil, pendant que Le Janne déterminera l'altitude du lieu el

consultera ses instruments de météorologie; il tâchera en outre de nous procurer quelques vivres frais, car le gibier est commun dans les environs. Nous trouvons, en efïét, dans notre île des empreintes de cerfs et de tapirs. François cuisinera comme d'habitude. Tout ceci convenu, nous rentrons dans notre prairie en gravissant la rive escarpée qui nous en sépare. Nos hommes cuisinent de leur côté, pendant qu'Apatou nous fait un bouillon de tortue pimenté qui est exquis. Le .lanne goûte pour la première fois la chair et les œufs de cet animal, et déclare qu'il n'a jamais rien mangé de plus savoureux.

Nous prenons un peu de café, bien mérité après cette journée fatigante, et nous disposons nos hamacs autour du rancho. Mais le ciel s'est de nouveau couvert ; bientôt il tombe quelques gouttes de pluie. Nous rentrons dans notre puant domicile. Je me demande encore par quel prodige d'aménagement nous avons tous pu tenir dans cet étroit espace. La fatigue se charge de nous faire dormir.

Au matin, chacun est à l'ouvrage. Apatou a découvert l'arbre qu'il lui faut et les coups de sa hache retentissent dans la foret. Le .lanne est étonné du petit diamètre de ce futur canot. Il lui semble tout à fait impossible que l'embarcation qui en sortira puisse porter plus d'un homme ; encore ne pourra-t-il pas s'y asseoir. Quant à moi, je suis rassuré, ayant déjà vu, dans mes précédents voyages, construire de nombreuses pirogues.

Le 22 au matin, notre nouveau rancho est terminé ; mais les bagages n'y ayant pas été transportés, François se trouve encore occupé à l'ancien. L'homme qui travaille avec Apatou lui apporte un coui-oui (pénélope), que notre compagnon a tué pendant un repos. Il est environ neuf heures du matin. Un puma superbe vient se présenter à l'entrée du rancho et se retire pendant que François terrifié, et ayant quelque peu perdu la tète, ne retrouve pas son fusil qu'il a pourtant sous la main. Notre Colombien, plus habitué à ces sortes d'aventures, avait dégainé son machete et se préparait à la défensive. Burban reste frappé de cette rencontre, et, dans la suite du voyage, cet homme, brave au-dessus de tout éloge dans toutes les circonstances, conserve une secrète terreur des félins. Tout le temps que nous restons en cet endroit, il ne marche plus que le fusil sur l'épaule.

Le gibier est très abondant. Le Janne tue une biche, des coui-ouis {pava des Colombiens, pénélope); Apatou tue deux pécaris dans la foret.

Nous faisons boucaner les gros animaux et nous donnons à nos aides le bœuf préparé à Yavia, dont la conservation ne nous semble pas parfaite, mais qu'ils acceptent avec enthousiasme.

Le 24 octobre, les troncs de balsa nécessaires pour la construction du radeau, coupés à la dimension voulue, sont rassemblés à la pointe de l'île. 11 ne reste plus qu'à les faire sécher. Après dîner, on les disposera au-dessus d'un grand feu, et on les fera boucaner toute la nuit. Des arbres et des branchages ont été abandonnés par le courant en cet endroit, et fourniront le bois sec nécessaire pour entretenir le feu.

Le canot est entièrement creusé. Le .lanne le trouve fort étroit; c'est qu'il lui manque

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