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LE VILLAGE DE SAN FERNANDO, SUR LE RIO ATARAPO

rondes ou marchent à la file par couples, la femme à droite, l'homme frappant le sol en cadence avec un pilon, c'est-à-dire un bambou. On rend la fête l'année suivante à la belle saison.

Le même usage existe chez les Indiens du Cassiquiare.

Le village de San Fernando avait jadis une certaine importance. C'était le centre des missions des jésuites qui ont accueilli Humboldt. Aujourd'hui il ne possède même plus un prêtre, ce qui est le meilleur signe de sa décadence, car il ne faut pas oublier que nous sommes dans un pays profondément catholique. La position géographique est superbe au confluent pour ainsi dire de l'Orénoque, du Guaviare, de l'Atabapo et de l'Ynirida, et sur les deux routes qui mènent à l'Amazone, soit par le Cassiquiare, soit par l'Atabapo.

L'industrie du pays est l'exploitation du caoutchouc, de la gutta-percha et du copahu. C'est un Français, M. Truchon, qui enseigna aux habitants, il y a quelques années, l'exploitation de la première de ces matières. En décembre, les Indiens Banivas de l'Alabapo et les habitants de San Fernando se répandent dans les forêts de l'Orénoque, au-dessus du Vichada, pour faire leurs provisions de goma qu'ils viennent vendre aux principaux trafiquants du village. Ceux-ci vendent leur caoutchouc à Bolivar. Le fret pour cette ville est très considérable ; il atteint vingt-cinq pour cent de la valeur des marchandises, si le bateau charge trois cents arrobes, et cinquante pour cent pour les bateaux moitjé plus petits. Du Cassiquiare il serait plus facile d'atteindre Manaos que Bolivar ; la navigation serait moins dangereuse sur le rio Negro que sur l'Orénoque. Mais on serait payé en papier brésilien et le change ferait perdre une forte somme aux commerçants. Aussi préfèrent-ils vendre leurs produits à Bolivar. Cette année, vingt barques sont descendues vers cette ville avec un chargement composé principalement de caoutchouc. La plus grande portait quatre cents arrobes de marchandises, la plus petite cent arrobes.

L'élévation du fret est due non seulement à la longueur du trajet, mais encore aux chutes de Maypures et d'Atures que l'on rencontre entre San Fernando et la bouche du Meta.

L'altitude de San Fernando est de 151 mètres, d'après les essais hypsométriques de Le Janne. Les vents régnants et les orages viennent des quatre points cardinaux. Il n'y a pas ici de saisons proprement dites. Le village est assez fiévreux. Les moustiques y sont peu nombreux. Les vampires y sont communs , aussi faut-il prendre la précaution de ne laisser aucune ouverture pouvant leur permettre de pénétrer dans les cases. Je n'ai vu ni lèpre ni caraté chez les habitants.

L'agriculture est aussi peu développée que possible. Quelques privilégiés possèdent dans les environs des plataneros qui leur fournissent des bananes. On compte sur les Indiens pour se procurer de la cassave et de la farine de manioc. Le village n'a que cinq ou six vaches qui broutent dans les terrains vagues des environs. La forêt l'environne de toutes parts et s'étend de l'Atabapo à l'Orénoque, ne ménageant que quelques clairières envahies par les hautes herbes et des broussailles composées surtout de mélastomas.

Les habitants restés au village me semblent vivre dans une indolence absolue. Leur sieste dure toute l'après-midi. Les bains tiennent une grande place dans l'existence. De notre case nous pouvons suivre les ébats des baigneurs dans les eaux noires de l'Atabapo.

Le surlendemain de notre arrivée, nous faisons une promenade très intéressante dans les environs du village. Nous relevons des gravures faites par les Indiens sur de grandes roches granitiques situées entre San Fernando et le Guaviare. Le Janne, surpris par un gros accès de fièvre, est obligé de rentrer au plus vite. Dans l'après-midi, trois canols

venant de l'Atabapo et montés par des Indiens Banivas arrivent à San Fernando. Ils viennent du village de Samutsida (ou Chamucida) et vont remonter l'Orénoque pour la récolte du caoutchouc. Ces Indiens ont amené toute leur famille.

Le caoutchouc leur rapporte apparemment beaucoup ; ils ont des vêtements très propres et presque neufs. Les hommes portent la chemise auvent par-dessus le pantalon. Les femmes portent des robes voyantes, des bas et des bottines en drap à bouts vernis, qu'elles sont fières de montrer. Elles ont des boucles d'oreilles dorées, remarquables surtout par leurs grandes dimensions. Chaque trafiquant s'est bientôt emparé de ses clients, et le rhum fait fureur. Deux heures après leur arrivée, les hommes tirent des bordées dans la rue, comme disent les matelots dans leur langage imagé. Certains, n'en pouvant plus, sont étendus au soleil sur la plage, et tout ce monde ne nous donne qu'une piètre idée des bienfaits de la civilisation.

Connaissant le penchant des hommes pour l'alcool et celui des femmes pour les bijoux, nous les attirons chez nous avec la plus grande facilité. Le Janne les dessine presque tous. Nous donnons aux hommes un peu de rhum et aux femmes des colliers de corail rouge. C'est à qui fera faire son portrait. Ces libéralités nous font passer pour de grands seigneurs. Après les Banivas, c'est le tour des habitants de San Fernando de vouloir se faire dessiner. Nous pouvons ainsi ajouter à notre collection des Indiens et des Indiennes Pouinaves, Guaïnia, du rio Uaupes, etc.

Le gouverneur a envoyé des émissaires dans l'Atabapo recruter des équipages pour nous et pour M. Mirabal qui doit partir vers la fin du mois pour Atures. Comme ce dernier connaît parfaitement le fleuve et les villages indiens qui en sont le plus rapprochés, il pourra nous être fort utile, et nous acceptons avec reconnaissance l'offre qu'il nous fait de voyager avec nous jusqu'à la dernière chute de l'Orénoque.

Nos journées sont bien remplies : Le Janne dessine du matin au soir, je fais de la linguistique. Notre santé s'améliore pendant les quinze jours que nous passons ici. Seul, François est très sujet à la fièvre. Il est le plus anémié d'entre nous.

Le 23 décembre, nous avons enfin un équipage composé d'un patron et de deux canotiers qui, aidés d'Apatou et de Burban, seront parfaitement à même de faire marcher le canot couvert que M. Mirabal a mis à notre disposition. Ce canot n'a pas de quille ; il est fait d'un tronc d'arbre creusé, auquel on a ajouté un bordage et une toiture en feuilles de palmiers. Celui qui nous a portés depuis Récifal ne pourrait convenir pour la navigation de l'Orénoque en cette saison, car, à partir de Santa Barbara, nous aurons constamment de la brise et une forte houle.

M. Mirabal ne peut partir que le 27. Nous passons donc la Noël ici. Celte nuit de Noël est signalée par un incident. Les Indiens présents à San Fernando viennent danser et chanter devant notre case en poussant des cris de : « Vivan los retra-

tistas» ! (Vivent les portraitistes.) Ils ne se retirent qu'après avoir reçu une bouteille de rhum.

Nous ne quitterons pas San Fernando de Atabapo sans dire que ce serait un centre d'études très important sous tous les rapports. L'anthropologie y trouverait largement son compte; le zoologiste pourrait y faire de riches collections de poissons du Guaviare, de l'Orénoque et des eaux noires de l'Ynirida et de l'Atabapo. La botanique et la médecine ne seraient pas moins bien partagées.

On nous parle d'une écorce qui, râpée dans l'eau, est un vomitif excellent. Cette écorce est fournie par un arbrisseau auquel les habitants du pays donnent le nom de palo de Varvosa, du nom du nègre qui a fait connaître ses propriétés. Nous regrettons de ne pouvoir nous procurer ni fleurs, ni fruits, mais seulement des branches de ce bois précieux.

On nous parle aussi d'une racine à laquelle on donne le nom de capi. Chez les Guahibos, le piay fait chauffer au feu cette petite racine jaune et la mâche lorsqu'il doit faire une cure. Elle a des vertus enivrantes. On trouve en outre sur le sol une euphorbiacée rampante, à feuilles opposées, connue dans le pays sous le nom de gallicosa. On l'administre à l'intérieur contre les écoulements. Les habitants, il est vrai, accordent une foule de propriétés merveilleuses aux plantes les plus insignifiantes, mais ils font, avec le plus grand succès, un usage journalier du palo de Varvosa.

Chacun ici prétend connaître la préparation du curare ou poison des flèches. Don Ramon lzquierda a visité les Indiens Maquiritares et les a vus préparer le curare avec une liane appelée mabacoure et dont la fleur est moitié verte. Ils y font entrer de grosses fourmis noires, portant le nom de veinte cuatro (vingt-quatre), dont il possède des échantillons et qui présentent la plus grande ressemblance avec celles qui accompagnent toujours les fourmis manioc. En remontant le Venluari, il a rencontré, le cinquième jour, un affluent de droite appelé Parou, le dixième jour un deuxième affluent de droite appelé Marcapiares, habité parles Indiens Maquiritares. Ces Indiens remontent cette rivière, font un portage d'environ vingt jours et atteignent un cours d'eau qui les conduit à Demerara (l'Essequibo?) On trouve chez eux des fusils anglais que les trafiquants de San Fernando achètent à bon marché quand les Indiens ont fini leur provision de poudre. D'autres Maquiritares remontent le Cunucunuma (Counoucounouma) et atteignent Demerara. Nous avons vu des fusils anglais et des coquillages marins apportés à San Fernando par cette voie.

Chez les Maquiritares et aussi chez quelques Pouinaves, la fille est demandée en mariage à la naissance. Si on tarde, on abandonne l'enfant.

11 est d'autres circonstances où les Indiens sont aussi cruels :

Une femme des environs de San Carlos, étant accouchée d'une petite fille dont le père était de race blanche, plaça l'enfant dans un nid de grosses fourmis appelées bachajueros. Une femme cherchant du bois sec entendit les gémissements de la pauvre

créature et l'adopta. Nous avons vu à San Fernando cette petite abandonnée, qui est une charmante fillette de douze ans, et dont tout le tort, aux yeux de sa mère, était d'avoir du sang blanc dans les veines.

Les Indiens qu'on trouve plus haut sur le Ventuari sont appelés Franciscanos. Ils sont grands et plus blancs que les Maquiritares; leurs maisons sont rondes comme celles des Roucouyennes. Il faut vingt jours pour atteindre le rioGuayarito habité par les Franciscanos. On trouve encore sur un affluent du Ventuari (cafïo de Guauchiqué) les Indiens Macos, qui prennent avec une feuille les colliers qu'on leur apporte, puis les frottent sur le sable pour éviter la calentura y el caiarro.

Les Indiens Piaroas qui habitent la rive droite de l'Orénoque préparent aussi du curare. Un habitant veut me montrer la liane qui sert à sa préparation. Il possède, à quelques heures en aval de San Fernando, un rancho aux environs duquel on trouve du curare. Je me décide à l'accompagner jusque-là. Mes compagnons m'y rejoindront le lendemain 27 décembre. Je fais mes adieux aux habitants, que je remercie de l'accueil bienveillant qu'ils nous ont fait, et je monte avec Apatou dans le canot de l'homme obligeant qui veut bien me livrer son secret. Ce canot imperceptible, après avoir failli chavirer dix fois, nous amène sains et saufs au rancho en question. C'est un logement passager construit seulement pour la durée de la saison d'exploitation du caoutchouc. Il est situé sur la rive droite, auprès d'une énorme roche granitique qui plonge en pente assez escarpée dans le fleuve. Nous prenons des haches et nous nous engageons dans la forêt. Nous trouvons bientôt un arbre de trente mètres de haut envahi par une liane plus grosse que la cuisse. Celte liane est celle qui sert à la préparation du curare des Piaroas. Elle se rapprocherait, d'après M. le professeur Planchon, du strychnos yapurensis. Nous abattons l'arbre afin de pouvoir examiner les rameaux supérieurs de la liane, où nous espérons, mais en vain, trouver des fleurs ou des fruits, indispensables pour la détermination exacte de l'espèce. Je fais une décoction de l'écorce de cette liane ; j'en injecte sous l'épiderme d'un jeune poulet qui n'en paraît pas bien incommodé; aussi ai-je de grands doutes sur l'authenticité de ce curare.

Il y a peu d'années, rien n'était plus embrouillé que cette question du curare. Chaque voyageur semblait avoir pris à tâche d'apporter sa pierre à cette lour de Babel cl d'ajouter quelques lacs à un fouillis inextricable. Le curare avait les origines les plus diverses. Pour l'un, c'était du venin de crotale; pour l'autre, c'était le suc de telle plante; pourun troisième, le suc de telle autre. Récemment encore on l'a attribué à l'exsudation de la peau d'une grenouille. Il y aurait peut-être lieu de réserver le nom de curare à des produits similaires. Les Indiens donnent le nom de ourari, courari, ouarari, couraré à des extraits qu'ils préparent avec des lianes du genre strychnos auxquelles il> donnent les mêmes noms.

Humbuldl. de Castelnau, Schomburgk, ont rapporté à des strychnos les curares des régions qu'ils ont traversées (Orénoque, Amazone, Guyane anglaise).

M. le docteur Planchon, professeur à l'Ecole supérieure de Pharmacie de Paris, a porté la lumière sur cette question compliquée.

11 a classé les curares d'après leur provenance et a fait connaître, sinon leur composition, du moins les principales plantes actives qui en font la base.

Leur composition du reste est très complexe et varie, je n'en doute pas, d'une tribu à l'autre et peut-être selon l'effet qu'on veut en obtenir. Si aux plantes actives on en ajoute d'autres, n'est-ce point pour mitiger leur pouvoir vénéneux et permettre ainsi d'utiliser le gibier tué par leur action?

Le curare serait un anti-tétanique. On nous a assuré à San Fernando qu'il y a quelques années un médecin brésilien de passage dans cette bourgade a guéri un homme atteint de tétanos en le frottant de curare sous le menton. Le fait est-il exact? Je ne puis en douter, car les personnes qui nous parlaient de cette cure merveilleuse ne savaient pas l'attention des savants européens attirée sur cet intéressant sujet.

La lliane que nous avons trouvée me semble trop peu active pour entrer autrement que comme accessoire dans le curare des Indiens Piaroas. Peut-être serons-nous plus heureux dans la suite et mettrons-nous la main sur le strychnos désiré.

T ORTIE DES BORDS DE l'ORÉNOQDE

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