FABRICATION DE LA CASSANE
celles-ci avec de l'argile à laquelle ils mêlent les cendres d'une écorce qu'ils nomment mingala. Cette cendre agit évidemment en favorisant la vitrification partielle de la pâte.
Tout le monde travaille. Le propriétaire de la case où nous nous tenons s'occupe de fabriquer un manche pour une hache que nous lui avons donnée en payement.
11 lui donne une légère courbure en dedans, et le polit et le repolit avec la complaisance d'un homme pour qui le temps n'est rien. Les femmes s'occupent des travaux du mdnage. Une d'entre elles, armée d'un sabre d'abatis, épluche des racines de manioc. Elle manœuvre ce formidable instrument avec une grande dextérité, mais nous sommes frappés de la disproportion de l'outil avec le travail à exécuter. Une autre femme pulpe les tubercules décortiqués. Assise par terre, elle en tient un dans chaque main et les passe vivement sur une râpe placée entre ses jambes. Cette râpe consiste en une
planchette un peu concave sur laquelle sont fixés, avec une sorte de glu desséchée, de petits morceaux de quartz qui font dents de lime.
Ce travail terminé, on enferme la pulpe dans un long boyau en fines lanières tressées, qui porte en espagnol le nom de culebra. On bouche la partie supérieure de cette culebra avec un morceau de bois taillé en tronc de cône et on suspend l'appareil à une poutre. Un levier fixé par une de ses extrémités à un pilier voisin, s'engage dans un anneau qui termine la culebra. On rétrécit celle-ci en pesant sur l'extrémité libre du levier. La pulpe est ainsi soumise à une pression qui en sépare le suc vénéneux. On laisse ensuite fermenter la fécule pendant vingt-quatre heures.
Pour en faire de la cassave, on l'étend par couches successives sur une platine disposée sur un muret circulaire percé de deux ouvertures, et sous laquelle on maintient un feu convenable. On obtient ainsi des galettes qui, pour se conserver, doivent être séchées au soleil et maintenues en lieu sec.
La jeune femme qui pulpe le manioc possède des cheveux crépus qui ne laissent aucun doute sur la sensibilité de madame sa mère.
Nos Indiens nous font boire une liqueur fabriquée avec des patates douces et du manioc délayés et fermentés, à laquelle ils donnent le nom de couria. Ce liquide, non filtré, jaunâtre, grumeleux et très épais, a un aspect assez repoussant, mais sa saveur un peu piquante est assez agréable, 11 est légèrement laxatif et convient à notre économie échauffée et fatiguée.
Nous recueillons des renseignements précieux : San Fernando est à quatorze jours de Mapiripan. Les Indiens que nous avons rencontrés sont les Milouas. Ils jouissent ici d'une piètre considération. Ce sont des sauvages (bravos). Nos amis n'hésitent pas à nous dire qu'eux-mêmes portent le nom de Piapocos, qui veut dire toucan.
Il est rare qu'un Indien renseigne un étranger sur le nom de sa tribu. En général, on n'apprend ce nom que chez les voisins.
Les Indiens Piapocos font usage, pour se donner des forces, d'une graine qu'ils désignent sous le nom de coupana. Ils râpent un quart de graine non mûre dans de l'eau froide et boivent ce breuvage qui est amer et aromatique. Cette graine à maturité est grosse comme un pignon d'Inde, blanche intérieurement, recouverte d'un test noir et luisant. Elle est pourvue d'une assez grande caroncule blanche. Le fruit est stipité, à trois loges et ressemble à première vue à un fruit d'euphorbiacée. On nous a plus tard assuré à San Fernando qu'elle fournit le guarana du Brésil qui est dû à une sapindacée.
Le Janne prend des croquis pendant que je m'occupe de linguistique.
L'après-midi, François opère le transbordement de nos bagages. Notre nouveau canot est long de dix mètres soixante centimètres, large de un mètre dix centimètres. Il est fait d'un seul tronc d'arbre. L'avant et l'arrière un peu relevés sont fermés avec des planchettes. Vers le milieu sont adaptées, à une faible distance du fond, des traverses recouvertes d'un plancher de bambous disposés longitudinalemenl, sur lequel nos
bagages seront à l'abri de l'eau qui s'amasse toujours dans les canots. L'extrémité antérieure de ce plancher est libre et nous permettra, àLeJanne et à moi, de nous tenir à l'abri du soleil, sous la toiture en feuilles de palmier qui le recouvre et qui embrasse le tiers moyen de notre embarcation. Ce canot est un peu lourd pour deux pagayeurs, aussi voudrions-nous décider quelqu'un de ces braves Piapocos à nous accompagner. Tous, ils refusent les offres les plus brillantes.
Le soir, nos Indiens retournent à la plage, laissant leurs cases à notre disposition.
1er décembre. — Il pleut toute la nuit. Au point du jour il y a une accalmie et nous sommes surpris de voir revenir nos Indiens avec des vêtements parfaitement secs.
La pluie recommence bientôt et retarde notre départ, que nous avions fixé à la rentrée des Piapocos.
L'infortuné Narcisse fait son possible pour nous être agréable. Il nous apporte des patates douces, puis du manioc doux (cramanioc). Nous reconnaissons sa bonne volonté en lui donnant une chemise qu'il endosse à l'instant. Nous venons de faire un heureux. Sa figure respire une satisfaction qui nous réjouit.
Vers dix heures nous disons adieu à nos amis. Nous jetons un dernier coup d'œil sur notre brave radeau, qui, dépouillé de sa cargaison, ses parapets disloqués, a un air désolé d'abandon.
Nous sommes en route pour San Fernando.
Notre marche est bien meilleure, nous avons des provisions pour plusieurs jours. Nous savons que nous trouverons plusieurs villages d'Indiens Piapocos très bons enfants. Il est inutile d'ajouter que notre humeur s'est avantageusement modifiée, car nous voyons enfin le terme de notre isolement.
Vers le soir, nous nous trouvons à l'embouchure d'un affluent de gauche du Guaviare, que les Indiens nomment Téviéri. A l'angle formé par les deux rives gauches, se trouve une colline dont le sommet est occupé par une case. Nous remontons un peu cette crique pour nous rendre compte de son importance. Sa largeur est de cent cinquante mètres. Son courant est assez rapide. Elle a un aspect de rivière débordée, car les arbrisseaux de ses berges sont à demi noyés. Nous trouvons un dégrad qui semble abandonné, car les hautes herbes commencent à l'envahir.
Quelques débris de poterie, des vestiges d'anciens feux attestent le passage des Indiens. Des piquets enfoncés dans le sol ont servi à amarrer des embarcations.
La case est inhabitée, car nos cris et nos coups de fusil d'appel restent sans réponse. Elle est trop éloignée de la rivière pour que nous puissions songer à y passer la nuit. Il serait imprudent, connaissant le penchant des Indiens pour le vol, de trop nous éloigner de notre canot. Nous redescendons la crique et nous coupons un peu en aval sur la rive gauche du Guaviare. J'ai la fièvre. Le Janne est sans force. François a des coliques, Apatou seul est bien portant, sa blessure guérit.
2 décembre. — xNous prenons du café à la mélasse que nous trouvons exquis. Tout est
relatif en ce monde. La platine à cassave des Piapocos a permis à Le Janne de faire torréfier notre café vert. Pendant que nous dégustons ce moka, originaire de Duda, une pluie torrentielle vient nous surprendre et nous a trempés en un instant. Nous ne serons pas plus mouillés, aussi nous mettons-nous en route au milieu du grain. 11 tombe ensuite une pluie fine qui rend le jour triste et qui ne cesse que vers midi.
A deux heures et demie, nous apercevons un petit abri construit avec des branchages sur un banc de sable. Nous accostons, pensant que les habitants de ce carbet ne doivent pas être loin. Nous y trouvons une poule et deux dames-jeannes qui nous confirment dans cette opinion. Les Indiens emmènent leur coq et leur poule en voyage. Ces animaux n'entrent pas dans leur alimentation. Ce sont des oiseaux. d'agrément, comme les serins et les perruches dans d'autres pays. Les dames-jeannes leur servent pour recueillir la graisse de tortue ou les baumes qui découlent des divers arbres de la forêt. Les cris que nous poussons restent sans réponse ; nous nous remettons en route après avoir jeté quelque nourriture à la jeune poulette.
Nous rencontrons bientôt un canot monté par un Indien et sa femme qui rejoignent leur petit carbet.
Si la journée était plus avancée, nous nous ferions conduire, pour y passer la nuit, à leur case qui n'est pas très éloignée, nous disent-ils.
Peu après, nous sentons une forte odeur de musc. Apatou prête l'oreille : un troupeau de pécaris est sur la rive gauche. Nous accostons. Le Janne et Apatou prennent leurs fusils. Ils ont à peine fait vingt pas dans la forêt qu'ils se trouvent en présence d'une trentaine de ces pachydermes qui font aller leurs mâchoires avec un bruit métallique.
Le Janne marche devant. Les pécaris l'ont aperçu et s'alignent de front devant lui. Apatou connaît les mœurs de ces animaux; il sait que parfois ils attaquent le chasseur qui n'a d'autre ressource que de monter sur un arbre où il est soumis à un siège en règle. — « Attention ! » crie-t-il vivement. Les pécaris effrayés prennent la fuite, poursuivis inutilement par nos compagnons qui savent que tout danger d'attaque de la part de ces animaux a disparu sitôt qu'ils sont en déroute.
Apatou rentre le premier à bord. 11 me fait voir des pas de tigre marqués dans la vase de la rive. Ces traces sont énormes et doivent appartenir à un puissant animal.
Bientôt nous entendons les cris d'appel répétés de Le Janne qui, entraîné trop loin, s'est égaré. En arrivant il nous déclare que, dans la forêt, il ne pouvait pas bien se rendre compte de la direction d'où venaient nos voix.
A cinq heures nous choisissons un campement ; il a plu en cet endroit, la terre est détrempée; nous pataugeons dans la boue. J'ai encore la fièvre. Le Janne éprouve du malaise. François va mieux. Nous prenons un peu de bouillon de canard et de citrouille et nous gagnons rapidement nos hamacs.
3 décembre. — Il règne un brouillard intense. Je ne pourrai relever mon tracé
THOOPEAO n V. P t. c * n I s
par cette brume épaisse. Un banc de sable est en face, bordant la rive opposée. Le .Tanne propose de gagner cette plage sur laquelle nous pourrions trouver quelque gibier. Nous y sommes bientôt, mais nous n'y tuons qu'un canard avant que le soleil ait dissipe le brouillard. Nous reprenons notre marche sur la rivière la plus monotone du inonde. C'est toujours la même courbe régulière. Ce sont les mêmes hérons, les mêmes cigognes, les mêmes ibis noirs se promenant d'un pas mesuré sur les bancs de sable, avec des allures de moines espagnols et de messieurs graves, revêtus de gilets blancs.
Une grande cigogne blanche à tête noire imite avec une de ses ailes mi-déployée un pan de burnous arabe. Des légions de goélands sont alignés sur le bord des plages au voisinage de quelques gros caïmans qui sommeillent, ou bien tournoient dans l'air, leur bec menaçant toujours dirigé vers la surface de l'eau. Leurs voix perçantes et quelque peu nasillardes forment un concert sauvage et assourdissant.
Vers onze heures quarante-cinq, nous prenons pied sur un banc de sable où je désire observer le soleil. Mes compagnons soulèvent une véritable émeute parmi les goélands en recueillant une trentaine de leurs œufs qu'ils trouvent dans des trous creusés dans le sable.
Ce soir, il doit y avoir une occultation d'étoile par la lune à huit heures vingt-cinq. Une île nous présente à sa pointe amont un campement élevé et très favorable pour l'observation du phénomène. En accostant, nous jouissons de l'embarras d'un caïman surpris au milieu des troncs d'arbres échoués et à qui nous coupons la principale ligne de retraite. Il est obligé de se retirer par un filet d'eau de dix mètres de long et qui n'a pas une profondeur suffisante. Les deux coups de 3/0 que lui envoie Apalou ne font que précipiter sa marche et semblent avoir été tirés sur du granit. Arrivés dans l'île, nous reconnaissons qu'elle est entièrement envahie par les fourmis manioc. Elles y ont des galeries et de véritables sentiers larges comme la main allant dans toutes les directions. Nos moustiquaires seraient dévorées en un clin d'œil, aussi déguerpissonsnous au plus vite. Nous gagnons un banc de sable de la rive gauche d'où nous pourrons aussi bien observer l'occultation. .Mais le phénomène n'est pas visible au lieu où nous sommes, car la lune disparaît à l'horizon trois quarts d'heure avant le moment où l'occultation doit commencer.
Nous disposons nos couvertures sur le sable, nous leur faisons un toit avec nos moustiquaires et nous dormons à merveille, à part François qui, sous l'influence d'un cauchemar, appelle Le Janne avec tous les signes d'une grande terreur. Le Janne s'empresse de réveiller notre camarade qui se croyait aux prises avec un tigre.
\ décembre. — Au point du jour, notre cuisinier se met en devoir de nous préparer une omelette. Nous avons une petite provision de graisse de tortue qui rem placer.) le beurre. Hélas! cette omelette qui devait avoir des proportions gigantesques se réduit ;i presque rien. Tous nos œufs de goélands, à l'exception d'une demi-douzaine, sont couvés.
Pendant toute cette journée nous ne rencontrons pas d'Indiens. Nous passons devant une faible colline, jadis occupée par un village, au pied de laquelle le courant a entassé, sur la berge, des blocs de lignite.
Vers quatre heures nous nous arrêtons sur une plage large et profonde faisant la pointe amont d'une île. Tout notre domaine est gardé par de monstrueux caïmans. Partout le sable a gardé leurs empreintes. Les traces de leurs ongles aigus bordent le sinueux sillon creusé par leur ventre. De place en place ils ont foré des trous profonds comme ceux où ils ont l'habitude de déposer leurs œufs.
Le Janne et Apatou tirent deux ou trois balles sur les plus rapprochés des vingt crocodiles qui se tiennent debout au courant, à quelques mètres de notre île. L'un d'eux pousse un formidable grognement rappelant un rugissement de tigre. C'est la première fois que nous entendons la voix de ces animaux; nous allumons ensuite du feu pour faire cuire une tortue que nous avons achetée à Mapiripan. C'est Apatou qui se charge de la cuisine pour ce soir, car il excelle à dépecer ces animaux et à en faire des bouillons exquis. Par bonheur, notre térékaï contient une douzaine d'œufs arrondis, gros comme des œufs de poule, que nous dégustons avec le plus grand plaisir.
Pendant notre dîner, Apatou entend le pas d'un animal dans l'obscurité à quelques mètres de notre feu, dont le trop brillant éclat nous empêche de voir au delà d'un faible rayon. Comme il y a un tout petit peu de lune, nous prenons nos fusils et nous sortons du cercle éclairé par le feu, mais nous cherchons vainement. Nous couchons encore sur le sable. Nos moustiquaires disposées sur des piquets ont l'air de grands cercueils recouverts de draps blancs. Cet aspect lugubre ne nous empêche pas de dormir à poings fermés. Le matin on a quelque peu de courbature, mais elle passe bien vite.
5 décembre. — Au réveil, Apatou nous fait voir que l'animal qui nous a donné une alerte hier soir est un maracaï. Une chose m'étonne, c'est qu'il ait pu arriver dans notre île. Ce félin nage fort bien, il est vrai, mais comment a-t-il échappé aux nombreux caïmans qui nous gardent ! Ce matin, quelques siïatus très blancs et très allongés strient l'azur du ciel et nous font prévoir un changement de temps.
Vers onze heures et demie, nous apercevons un canot échoué le long d'un banc de sable. Une jeune famille indienne, composée du père, de la mère et d'un enfant de sept à huit ans, se trouve à terre, à l'ombre d'arbrisseaux qui forment rideau au fond de la plage. Nous accostons près de leur canot et nous les avons bientôt rejoints. Ils ont allumé du feu. Ils commencent par disposer en triangle trois pierres entre lesquelles ils placent leurs tisons. Ces trois pierres leur servent de trépied pour leurs ustensiles et forment des galeries d'appel pour l'air. Ceux-ci ont fait cuire au-dessus du feu une tortue dans sa carapace et l'ont mangée en entier. Ils remontent le Guaviare. Ils nous disent que San Fernando est à dix jours et que nous rencontrerons demain la grande
île Amanaveni, Nous intimidons évidemment l'homme qui nous fournit ces renseignements, car il revient sur ses chiffres sitôt que nous renouvelons une question relative à la distance qui nous sépare d'un point quelconque. Il diminue chaque fois le chiffre précédent. Il a peur de nous déplaire en nous donnant des chiffres trop considérables et semble vouloir nous dire, par exemple, que pour un Indien San Fernando est à dix jours, mais que pour nous autres il est plus rapproché, car notre marche doit être supérieure. Il ne comprend que très imparfaitement l'espagnol; il a donc vu peu de blancs et nous semblons lui inspirer une certaine frayeur.
Nous lui achetons une pleine calebasse d'œuls de goélands qu'il a dans son canot.
Le temps est fort propice pour une observation de soleil. Je monte mon théodolite, ce qui met nos Indiens en déroute. Ils embarquent au plus vite et se sauvent en jetant un regard de travers sur ce diabolique instrument.
Mon observation terminée, nous nous remettons en route et nous continuons noire marche sans incident jusqu'à cinq heures du soir. En ce momenl, un campement charmant est devant nous sur la rive gauche. Nous avons tous envie de coucher dans le bois afin de pouvoir suspendre nos hamacs qui sont plus moelleux que le sable le plus fin.
Le sable est moins fiévreux, mais il nous brise un tant soit peu les reins.
Notre bivouac, élevé pourtant de cinq mètres au-dessus de la rivière, a élé envahi parles eaux dans une crue récente. La petite végétation a disparu. Il ne reste plus que les grands arbres dont les troncs sont couverts jusqu'à une hauteur de un mètre d'une légère couche de limon desséché. Le sol, parfaitement sec aujourd'hui, a été piétiné par des tapirs. Quelques arbres ont été renversés. Les désordres ne se remarquent que sur un assez pelit espace de la rive.
François nous prépare pour notre dîner une panade l'aile avec du couac et un bouillon de coui-oui à la cilrouille ; comme c'est dimanche, nous prenons du café.
En arrivant, Apatou a installé un engin de pêche usité chez les Roucouyennes. Il se
compose d'une forte gaule élastique fichée dans le sol, et qui porte à son extrémité libre un hameçon fixé au bout d'une ligne de deux pieds. Un pieu enfoncé dans le sol, un peu en avant de cette gaule, porte à son extrémité une ficelle à laquelle est attachée une petite potence. On recourbe la gaule, on la saisit avec la potence ; l'hameçon plonge dans l'eau. Un poisson vient-il à mordre, il fait ployer un peu plus la gaule, la potence tombe et la gaule se redresse enlevant hors de son élément le gourmand qui s'est laissé prendre. L'appareil est à peine en place qu'un pirdi ou piranha vient mordre à l'hameçon et se trouve suspendu à la gaule. Celle-ci n'est pas assez élastique et nous fait manquer pour cette raison trois autres poissons de même espèce qui viennent successivement mordre à l'appât.
Vers onze heures, nous sommes réveillés par un léger grain. Le Janne et Apatou détachent rapidement leurs hamacs et se retirent sous le roufîdu canot. Les moustiques
sont extrêmement nombreux et les en ont bientôt chassés. Ils les piquent à travers leurs vêtements, ils s'engouffrent dans leurs manches ; on les écrase par douzaines en se portant la main à la figure, aussi aime-t-on mieux se faire mouiller que de supporter longtemps ce supplice. Le grain cesse presque aussitôt.
6 décembre. — Nous ne rencontrons pas d'Indiens, mais nous voyons partout des traces de leur passage. Us couchent d'habitude sur les plages et fichent dans le sol une feuille de palmier ou une branche d'arbre quelconque pour se préserver de la rosée. Chaque banc de sable est hérissé de ces branches desséchées. Nous campons encore dans le bois. En atteignant le sommet de la berge nous reconnaissons un ancien bivouac d'Indiens. Leur boucan est encore debout.
7 décembre. — Nous arrivons sur la rive gauche, près d'un affluent dont les eaux, relativement limpides, ont une vitesse considérable. Nous le remontons à quelques centaines de mètres en suivant la rive droite. Nous reconnaissons que ce bras s'est creusé à une époque assez rapprochée.
La rivière Oua, dont il s'est détaché, n'avait précédemment qu'une embouchure dans le Guaviare, qu'elle longeait sur un grand espace avant de s'y jeter. Ce deuxième bras, parallèle au Guaviare, porte le nom de ca/io Amanaveni, et l'île du même nom, élroite et longue de vingt-cinq milles, n'est qu'un delta du rio Oua. Le bras supérieur porte chez les Indiens le nom de la rivière. Les Piapocos donnent le nom de Oua à une espèce de tortue à écailles épineuses qui ressemble à la mata-mata ; en la mangeant, on s'expose à une inflammation cutanée suivie de desquamation.
Après avoir reconnu cette formation, nous reprenons notre navigation sur le Guaviare. Vers quatre heures du soir, nous apercevons du monde sur un banc de sable. Nous accostons. Nous nous trouvons en présence des habitants de la lagune deSapoara, venus sur cette plage pour y passer la nuit à l'abri des moustiques.
Nos Indiens possèdent des vêtements luxueux par rapport aux nôtres. Les hommes portent des pantalons et des chemises bien blancs. Les femmes ont des robes à faille qui leur laissent le cou et une partie des épaules dégagés. Leurs cheveux sont partagés en deux épais bandeaux soigneusement tressés. Avec notre linge jauni par les eaux argileuses, nos vêtements délabrés, émiettés pour ainsi dire parles broussailles de la forêt, nos barbes et nos cheveux incultes, c'est nous qu'on prendrait ici pour des sauvages.
Quelques autres habitants sont encore au village. Nous nous faisons conduire à leurs habitations, qui sont situées à deux kilomètres environ sur la rive gauche de la lagune de Sapoara.
Nous y rencontrons deux vieillards, dont l'un, nommé Juan de la Cruz, el «l'un embonpoint respectable, ressemble parfaitement à un Chinois. Ses yeux sont obliques, ses pommettes saillantes, son nez est écrasé. Il porte une moustache rare el raide qui ajoute encore à la ressemblance. Il y a de plus deux jeunes gens de vingt-cinq ans
environ, dont toute la personne trahit le mélange des races blanche et indienne. Les femmes sont plus âgées que leurs maris. L'une d'elles a servi chez les blancs. Les enfants sont charmants. Les cases sont très proprettes. Elles contiennent les objets les plus disparates. A côté des ustensiles usités par les sauvages, tels que les petits bancs concaves, le tronc d'arbre creusé pour contenir le cachiri ou couria, les arcs, les flèches, etc., nous remarquons des bols, des assiettes en porcelaine, des miroirs de poche qui font dire à Le Janne que les Indiennes sont des alouettes.
Nous apprenons que nous sommes à sept journées de San Fernando. Nous aurions besoin de deux canotiers. C'est en vain que nous offrons à chacun des jeunes gens une somme de dix piastres pour nous accompagner. Ils ont des dettes à San Fernando et ne veulent pas s'y rendre sans avoir réuni les marchandises qu'ils ont promis de livrer. Des renseignements que nous tirons d'eux, nous concluons que ces pauvres gens ne pourront jamais se libérer. Les trafiquants leur délivrent des vêtements, des instruments et outils de travail moyennant de la farine de manioc (couac), de la graisse de tortue, etc., qu'ils devront fournir dans un temps déterminé. Ils sont toujours « en débet » et travaillent toute leur existence au profit de leurs créanciers.
8 décembre. — Au matin, les deux vieillards se décident à nous accompagner jusqu'à la lagune de Récifal, qui n'est distante que d'une journée de canotage. Leurs préparatifs de départ sont un peu longs, et ce n'est que vers une heure que nous nous mettons en route, ayant à la remorque un petit canot pour le retour chez eux de nos canotiers. Nos vieux Indiens nagent avec vigueur jusqu'à cinq heures et demie du soir, heure à laquelle nous nous décidons à bivouaquer sur un banc de sable pour y passer la nuit. C'est à peine si, dans toute cette journée, ils ont pris quelques instants de repos. Nous avons parcouru quarante-six kilomètres.
La nuit vient nous apporter un peu de fraîcheur. Le ciel est pur ; nous avons un beau clair de lune. Etendus sur le sable nous causons avec nos Indiens, en fumant des feuilles de tabac que nous roulons en cigarettes. Nous leur disons les péripéties de notre voyage depuis notre point d'embarquement sur le Goyabero. Ils ne montrent aucun étonnement lorsque nous leur parlons du tracas que nous ont causé les caïmans. Ils nous racontent qu'il y a quatre ans, à l'embouchure du rio Oua, un de leurs camarades, gouvernant un canot, a été enlevé, par un de ces terribles animaux, de son poste à l'arrière de son embarcation. Ses compagnons n'ont entendu que le bruit des mâchoires de l'animal, immédiatement suivi du bouillonnement de l'eau. Ils ont perçu quelques instants un bruit sourd au fond de la rivière ; quelques stries de sang ont taché les flots, et c'est tout. Ils nous disent aussi que les Indiens Mitouas ont attaqué assez récemment des blancs, dont l'un a reçu une flèche dans la jambe. C'est, pour le blessé, une heureuse circonstance que les Mitouas n'empoisonnent pas leurs flèches.
Nos Piapocos connaissent quelques constellations auxquelles ils donnent les noms de Macoutchiri (Orion), Macabari (les Pléiades), Tchamana (caïman), constellation
située entre Orion et Cassiopée, ayant la forme d'un A, qui leur rappelle une tète de caïman.
9 décembre. — Nous embarquons de bonne heure. Peu après le départ, nous entendons le chant sourd d'un hoco sur la rive gauche. Apatou prend place dans le petit canot que nous remorquons et se dirige au bruit. Nous le voyons amarrer son canot, escalader la rive. Bientôt nous entendons un coup de feu. Apatou revient avec un magnifique hoco, un peu différent de celui des Andes. Le hoco du Guaviare porte
JUA\ DE LA C.Jil'Z, AL VILLAGE DE SAPOARA..
des plumes brun-rougeàtre là où celui des Andes a des plumes blanches. Son chanl est aussi un peu différent. La première note ressemble à un rugissement de jaguar.
Vers onze heures, nous rencontrons sur une plage des habitants de la lagune de Récifal, amis de nos vieux Indiens, et qui nous font un accueil cordial. Nous causons un instant avec eux; car ils parlent couramment l'espagnol, et nous nous dirigeons en canot vers la bouche de la lagune qui est assez rapprochée. Nous pénétrons dans un canal étroit, un vrai chemin vert liquide. De chaque coté, des arbres superbes se sont inclinés pour chercher la lumière et forment au-dessus de nous un dôme de verdure d'une grande élévation et d'un aspect saisissant. Les troncs rougeàtres rayenl
le bleu sombre du feuillage non éclairé ; le soleil pénètre par échappées en produisant des taches jaunes. Au-dessous, l'eau noire reflète fidèlement tous les détails du tableau. Des arbres tombés de vieillesse, noircis par l'humidité, et couverts de champignons, lèpre dévorante de l'être qui disparait, gênent par endroits le passage et produisent quelques remous qui troublent seuls l'apparente immobilité de l'eau. A cause de ces obstacles nous n'avançons qu'avec lenteur, et ce n'est que vers midi que nous atteignons le dégrad. Nous entrons bientôt au village ; le capitaine nous reçoit devant sa porte. C'est un homme jeune encore, d'abord assez maussade. Il a les traits grossiers, la face développée et semble peu intelligent ; ses pieds et ses mains sont blanchis par le caraté. Il tient le bâton de l'autorité. Avant toute chose il faut le gagner par un présent, car il pourrait me refuser des canotiers dont j'ai grand besoin. Je lui offre une ceinture multicolore qui fait briller dans ses yeux un éclair de satisfaction, et dont il se ceint sans plus tarder. Ce vaniteux personnage est le mari de trois femmes.
11 fait venir la plus belle pour nous la présenter. Celle-ci est toute jeune, elle a des traits réguliers, des cheveux superbes et de longs yeux noirs d'une grande beauté. Elle est vêtue d'une robe à taille en indienne rouge. Elle se tient embarrassée, la tête un peu penchée, auprès de son mari. Je lui offre un collier de corail rouge que le capitaine s'empresse de lui passer autour du cou.
J'expose alors le but de notre visite. Nous voudrions nous reposer jusqu'à demain dans ce village et trouver deux canotiers pour nous accompagner à San Fernando. Le capitaine nous conduit à la case où les hommes sont rassemblés pour boire la couria. Ils sont là cinq gaillards vigoureux, ivres, étendus dans des hamacs, l'oeil abruti. Ils boivent la couria depuis le matin. Le plus âgé, vieillard corpulent, d'apparence très vigoureuse, s'approche de temps en temps d'un tronc d'arbre creusé, où il puise avec une calebasse le breuvage enivrant qu'il présente à chacun des buveurs.
Ceux-ci coupent leurs gorgées de hoquets repoussants et rejettent en soufflant les dernières gouttes qu'ils ont portées à leur bouche. On nous présente à boire dans cette même calebasse, pour laquelle nous éprouvons du dégoût. Force nous est cependant, sous peine d'être impolis et d'indisposer contre nous ces hommes dont nous avons besoin, de surmonter notre répugnance et de tremper nos lèvres dans ce breuvage qui, pris avec modération, est loin d'être nuisible à la santé. Nous sommes arrivés dix minutes trop tôt pour échapper à celte vilaine corvée, car la liqueur se trouve épuisée peu après que nous avons bu. Nous les laissons cuver leur couria et nous nous dirigeons avec le capitaine vers le dégrad pour lui faire voir notre canot. Nous voudrions l'échanger contre un autre plus léger, que nous avons aperçu à notre arrivée. Il désire quelque chose en retour. Nous lui faisons voir des sabres, des haches, des couteaux; rien de tout cela ne lui convient; de l'argent, il n'en veut pas. Je vais renoncer à conclure le marché, lorsque, par hasard, je retire d'une caisse quelques mètres d'indienne rouge. Mon homme est vaincu. Il s'empare de ce lambeau d'étoffe
er,
avec une telle avidité que je suis persuadé qu'à ce prix il me donnerait sa case et tout ce qu'elle contient.
Nous revenons alors vers le village, où François a préparé le dîner pour nous et nos vieux braves de Sapoara. Nous dînerons en deux séries ; Apatou mangera d'abord avec nos canotiers, puis ils se rendront tous les trois au dégrad pour aménager notre nouveau canot et transborder nos bagages. François leur donne la moitié du hoco et une calebasse de bouillon. Les buveurs de couria, un peu dégrisés, s'installent sans façon parmi eux et font disparaître en un clin d'œil la presque totalité de leur repas.
Après le départ de nos compagnons, nous mangeons à notre tour. Les Indiens se montrent plus réservés à notre égard et nous laissent dîner sans oser s'approcher. Ils ont dépensé toute leur familiarité avec Apatou et leurs congénères.
Les Indiennes ne seraient pas femmes si elles n'étaient curieuses. Toutes celles du village, celles du capitaine exceptées, sont bientôt installées dans la case où nous nous trouvons. Du premier coup d'œil nous pouvons remarquer que la vitalité est grande dans ce pueblo. Deux femmes font téter leurs petits enfants. On nous appelle pourvoir un des nouveau-nés, pauvre enfant fort chétif auquel je prescris quelques frictions alcooliques, sur l'assurance qu'on me donne qu'on possède un peu de rhum dans le village. Puis, on nous prie de donner un nom à l'autre nouveau-né. Apatou ayant appris à Paris une chansonnette inepte qu'il chante dans ses moments de belle humeur, le nom de Nicolas qui revient dans son refrain est bientôt trouvé pour le petit Indien. Les parents sont enchantés. Ils répètent longtemps, de peur de l'oublier, ce mot qu'ils prononcent à la perfection.
Le Janne va faire dans les environs un petit tour de chasse, car nos Indiens ne possèdent ni poisson ni gibier. Il rencontre un des habitants chassant de son côté avec une longue sarbacane, au moyen de laquelle il lance une petite (lèche dont la pointe est trempée de curare et dont l'autre extrémité est munie d'une bourre fournie par les fruits du ceibo (bombax ceibo). Le curare dont il se sert est enfermé dans une gourde et lui vient des Indiens Piaroas, car les Indiens Piapocos n'en connaissent pas la préparation. Le Janne tue un toucan et se trouve fort embarrassé de son gibier; il se rappelle en effet que piapoco veut dire « toucan » , et il se demande s'il n'aurait pas tué un oiseau sacré pour la tribu chez laquelle nous nous trouvons. Il est rassuré en rentranl au village. L'autre chasseur a, comme lui, tué un toucan. La nuit va venir; nos Indiens vont coucher sur leur plage du Guaviare et nous laissent seuls maîtres du village.
10 décembre. — Nous passons toute la matinée à faire des croquis, des photographies, et une collection de cheveux. Je remarque que les nouveau-nés ont les plis de la peau plus larges que les enfants blancs, mais que leur peau est à peine plus pigmentée.
Nous engageons deux hommes pour nous accompagner à San Fernando.
En dehors de leur utilité comme canotiers, on comprendra tout L'avantage que nous pouvons tirer, au point de vue géographique, de la présence parmi nous d'hommes
connaissant parfaitement le pays. Pas un banc de sable, pas une crique dont le nom ne leur soit connu.
Les préparatifs de départ de nos canotiers sont encore longs. Ils sont fatigués de leur ivresse d'hier, et, quoique plus jeunes, ils montrent moins d'ardeur que nos vieux braves de Sapoara. Mais notre canot est plus léger, et, malgré deux arrêts pour tuer un hoco et un canard, nous ne parcourons pas moins de quarante-six kilomètres de onze heures à cinq heures et demie. En ce moment un orage menace. Un superbe banc de
INDIEN CHASSANT A LA SARBACANE (p. 5 '23)
sable est devant nous, nous le gagnons au plus vite pour dresser notre tente. Le soleil se couche derrière un épais rideau de nuages dont il borde les contours d'un ruban de feu. L'orage vient de l'Est. Des nuées noires, auxquelles le soleil donne par endroits une coloration groseille, s'avancent rapidement dans le ciel. Tout l'espace intermédiaire entre ces amas de nuages présente une coloration verdâtre coupée par des bandes roses disposées en rayons. L'eau de la rivière a un reflet lilas foncé.
En débarquant, nous trouvons dans un trou du sable trois œufs de goélands et un petit qui vient d'éclore. Un des œufs a une ouverture par laquelle nous voyons un petit être
qui cherche à entrer dans la vie. Son bec mâchonne des fragments de coquille. Les parents volent autour de nous d'un air menaçant , en poussant des cris rageurs. Nous plaignons ces pauvres êtres qui, pour leurs débuts, vont assister à un orage des tropiques.
Notre tente est dressée lorsque nous nous apercevons que nous avons eu une fausse alerte. Les nuages passent au Sud, nous n'aurons pas de pluie. Je suis souffrant et je dîne d'une calebasse de bouillon. Mes compagnons, mieux portants, mangent de bon appétit. Le Janne est surpris de voir nos canotiers faire rôtir au feu et dévorer à belles dents les bouts d'ailes, la tête et les pattes du hoco que François avait rejetés.
11 décembre. — Ce matin, nos Indiens, tout à fait remis, nagent plus vigoureusement. Chacun d'eux possède un petit sac en peau où il renferme son tabac et divers menus objets. En examinant l'un de ces sacs, j'y trouve une petite statuette en terre figurant assez bien une tête de singe avec une partie de son buste.
« Maminaïmi! » me dit l'Indien. Il a trouvé cette statuette sur une plage voisine fréquentée par les « Maminaïmis » .
Les Maminaïmis sont les diables d'eau. Ils ont la taille d'un petit enfant et le type de la race nègre. Ils vivent le jour au fond de l'eau. La nuit, ils se promènent en poussant des cris de jeune enfant. Nos Indiens les ont entendus et en ont éprouvé une belle peur. Tous les Indiens Piapocos croient aux Maminaïmis.
Vers onze heures et demie, nous nous arrêtons sur une plage pour faire une observation de soleil. Le Janne calcule d'après mon observation que nous nous trouvons par une latitude de 3°40'23". Pendant ce temps, Apatou imite les pratiques du piay des Roucouyennes. Nos canotiers reconnaissent ces pratiques, mais refusent de nous dire le nom piapoco du personnage qui est chargé de les exécuter. Le vieux Chinois Juan de la Cruz est piay. Il a fait mourir par ses sortilèges deux femmes de la lagune de Récifal, et il faut qu'il soit bien redouté dans ce village pour y avoir reçu malgré cela un accueil si amical. Mais, depuis cette époque, un blanc de passage leur a donné l'eau de Florida. Ils s'en servent intus et extra contre toutes les maladies. Depuis qu'ils sont en possession de cette eau merveilleuse (d'origine parisienne, je crois), ils ne perdent plus personne dans leur village.
L'après-midi, Apatou tue un singe, Le Janne tue un canard. Peu après nous apercevons à la surface de l'eau la nageoire dorsale d'un poisson qui semble de grande taille. Notre canot arrive tout près sans que l'animal se dérange. L'un des Indiens le harponne et retire de l'eau un cuirassier, le plus grand de l'espèce que nous ayons vu. Il mesure environ soixante centimètres, dont plus du tiers est formé par la tête qui est très large et qui contient une masse cérébrale très développée. Cet animal est assez léger, malgré son volume. Après la cuisson, nous constatons que la masse musculaire est réduite à presque rien. Il est maigre comme un crustacé qui s'apprêterait à changer de carapace.
Vers cinq heures, nous prenons terre sur un banc de sable où nous bivouaquerons. Nos Indiens vont dans les environs faire une abondante provision de bois sec pour notre feu. Le Janne et Apatou, armés de sabres d'abalis, vont couper au fond de la plage des piquets pour nos moustiquaires. Aidé de François je m'occupe du débarquement du matériel, du choix des emplacements pour le feu et pour le couchage. Le Janne et Apatou ont remarqué de nombreuses traces de jaguar et de maracaï; ils se gardent de communiquer la chose à François.
Nous avons à dîner du singe, du canard, du poisson. Nous prenons un peu de café, chose qui ne nous arrive, d'habitude, que le matin au départ. Après ce repas de Lucullus nous roulons des feuilles de tabac et nous causons en fumant, étendus sur le sable autour du feu. Les Indiens nous donnent quelques précieux renseignements sur leurs mœurs et coutumes. Chaque mois, la femme est isolée de sa famille. Elle reste quatre à cinq jours dans une case spéciale où son mari lui apporte à manger. Puis elle prend un bain et reprend ses occupations.
Les accouchements se font dans une case où la femme reste sept jours après la délivrance. Pendant le même temps le mari reste couché dans son hamac. Les deux époux n'ont pour nourriture que de la cassave et de l'eau. On a dit que le mari simulait les douleurs de l'enfantement. Chez les Piapocos le fait n'est pas exact. S'il se couche et s'il se soumet à la diète, il n'a d'autre but que d'empêcher son enfant de tomber malade. Ces Indiens coupent le cordon ombilical avec un morceau de bambou [sitoua] taillé en forme de couteau à papier. Nous savons déjà que les Roucouyennes ne procèdent pas d'une autre manière.
Lorsqu'un Piapoco vient à mourir, tous les Indiens du village pleurent pendant un temps déterminé. On l'enterre dans sa case. On lui creuse au milieu de celle-ci une fosse d'environ un mètre cinquante où on le dépose avec ses plumes et ses armes. On lui met un banc de canot sur la figure et le tronc pour le préserver du contact de la terre. Les hommes se tiennent d'un côté de la fosse, les femmes de l'autre. Tous chantent ensemble sur un air larmoyant le chant du départ du guerrier qui se compose des seules paroles : Lmaca camouahi, iéta camouita, qui signifient : « Mon frère m'a laissé ».
Les médecins sorciers portent chez les Piapocos le nom de camarikeri. On ne les paye qu'après la guérison.
Pour guérir les maladies internes, ces escamoteurs s'introduisent d'abord , en cachette, une épine dans la bouche. Ils soufflent et font de grands gestes comme les magnétiseurs qui lancent le fluide ; puis, ils appliquent leurs lèvres sur la poitrine du malade et aspirent fortement.
Us montrent alors l'épine, cause du mal, qu'ils viennent de retirer de la poitrine. Le malade n'a plus qu'à guérir et cela lui arrive souvent, tant sa confiance est grande dans le pouvoir de son médecin.
Quant aux blessures, on les traite par le suc rouge d'un arbre.
Les Piapocos appellent le caraté sero ; on l'attrape toujours en buvant le yocuto (couac trempé dans l'eau) d'un ennemi atteint de cette maladie et qui a mélangé au breuvage quelques gouttes de son sang.
Les deux espèces de goélands que nous avons rencontrées dans le Guaviare portent les noms de ouana et ouanare.
Nous ne nous fatiguerions pas de converser avec nos Indiens, mais il faut songer à dormir, car une nuit d'insomnie est une mauvaise préparation à une journée de soleil.
12 décembre. — Il fait à peine jour que François vient nous faire branle-bas et nous annoncer que le café est « paré ». Nous sortons à quatre pattes de nos moustiquaires et, après nous être débarbouillés sur le bord de l'eau, nous dégustons le moka. Et, en route !
Pendant cette journée, nous faisons un effroyable carnage de gibier. Nous tuons d'abord deux cabiais, dont l'un, agonisant sur la rive, roule à l'eau dans une dernière convulsion et est perdu pour nous. Puis, Apatou nous fait aborder la rive droite où il a flairé un troupeau de pécaris. 11 se met à leur poursuite et il a bientôt abattu un de ces animaux. Peu après, nous poursuivons en canot, le long de la rive gauche, un agouti à poil noir, qui court et bondit avec une grande agilité sans parvenir à escalader la berge trop escarpée. De guerre lasse, l'animal, affolé, se met à l'eau pour traverser la rivière. C'est sa perte. Nos Indiens sont très friands de sa chair et la marche de notre canot est supérieure à la sienne. Il reçoit une flèche à bout portant. Pourquoi ce massacre? C'est que chacun de nous a ses préférences. Le Janne et moi, nous aimons le pécari, Apatou préfère le cabiai et l'agouti. Nos Indiens sont dans la jubilation. Cette nuit ils vont faire ripaille. Pour ces déshérités, il n'y a guère beaucoup d'autres satisfactions que celles du ventre. De temps à autre, ils caressent de l'œil les trois animaux qui gisent au fond du canot. Ah ! s'ils les tenaient dans leur village !
Il n'est que trois heures et demie; nos Indiens voudraient déjà s'arrêter; mais, nous tenons à être demain à la bouche de l'Ynirida où nous devons trouver des blancs. Aussi continuons-nous notre route jusqu'à cinq heures. Dès l'arrivée, tout le monde cuisine. Les deux marmites sont occupées et ce n'est pas tout. Le sable est hérissé, surtout le pourtour du feu, de baguettes inclinées portant à leur extrémité le foie, la rate et des côtelettes de pécari. Les Indiens font rôtir suivant le même procédé les testicules et les reins du pécari. Les reins de cet animal sont pourtant peu appétissants : leur substance corticale est très peu développée ; le calice et les bassinets qui forment les quatre cinquièmes du volume de l'organe sont remplis d'une substance gluante, adhérant fortement aux doigts et rappelant aux yeux le blanc d'œuf qui a subi un commencement de coagulation. Ils nous ont donné une idée de leurs goûts étranges en savourant avec délices sous nos yeux la tête et les pattes d'un canard. Des goûts et des couleurs il ne faut jamais disputer.
Après le repas, on dresse un boucan monstre sur lequel on dispose les quartiers de cabiai et de pécari, après les avoir débarrassés de leurs poils en les flambant. Nos Indiens se chargent de surveiller le feu, moyennant l'autorisation que nous leur donnons de manger lout ce qu'ils pourront.
13 décembre. — Journée sans incidents ; nous suivons les détours aussi réguliers qu'interminables du Guaviare. Notre marche est bonne, mais nous n'arriverons que demain à la bouche de l'Ynirida. Force nous est de camper encore une fois sur un banc de sable.
14 décembre. — A six heures nous sommes debout. Nous faisons un bout de toilette sans pouvoir arriver à nous donner un aspect bien brillant, car, en somme, on n'aimerait guère à nous rencontrer au coin d'un bois, en France du moins. Nous espérons pourtant qu'après avoir pris connaissance de nos papiers on ne nous prendra pas pour des malfaiteurs.
Une demi-heure après le départ nous apercevons sur la rive gauche des huttes dont nous hélons inutilement les habitants. La bouche d'une lagune se trouve tout auprès. En remontant celle-ci assez loin, nous trouverions un village; mais nous sommes pressés de voir des blancs et nous continuons de descendre le Guaviare.
Vers dix heures nous atteignons la bouche de l'Ynirida, affluent de droite très considérable. Cette rivière, à son embouchure, a une largeur d'environ six cents mètres. Ses eaux sont noires et rappellent la couleur du marc de café. Elles forment tache dans les eaux argileuses, d'un blanc jaunâtre, du Guaviare. Leur température est la même (26°, 8). Dans la pointe formée par les rives droites des deux rivières se trouvent de grandes roches granitiques. L'Ynirida est très peuplée, mais de navigation difficile, possédant de nombreux raudales. Les Indiens qui l'habitent appartiennent à la tribu des Pouinaves. Nous apercevons deux huttes, l'une sur la rive gauche, l'autre sur la rive droite, toutes deux habitées par des blancs. La dernière est sur notre route ; nous continuons notre marche vers elle. Nous montons un escalier rapide, taillé dans l'argile de la rive, qui est élevée de sept à huit mètres.
Nous sommes chez Gregorio Garcia. C'est sa femme, Indienne de la tribu des Pouinaves, qui nous reçoit. Je la salue d'un : « Ave Maria », suivant le procédé des habitants de l'Amazone. Elle me répond : « gratiâplena » et nous invite à entrer dans sa maison. Son mari est absent, mais ne va pas tarder à rentrer. En attendant, je fais l'acquisition de divers objets, poteries, tamis à farine, etc., qu'elle a fabriqués ellemême. Puis je lui demande la permission de faire préparer notre dîner dans sa case. Elle veut se charger elle-même de ce soin. Elle ajoute à notre viande boucanée un jeune poulet, des bananes frites, des pastèques, que sais-je encore. Nous sommes à table lorsque Gregorio rentre.
C'est un homme simple, ignorant, mais bon travailleur, à ce qu'on nous a dit plus tard à San Fernando et comme nous pouvons le constater en regardant les nombreux
produits accumulés dans sa case et dans ses dépendances. Nous avons toutes les peines du monde à lui faire accepter un sabre et une hache en reconnaissance du bon accueil que nous avons reçu chez lui. Sa femme, en revanche, accepte avec empressement un de nos colliers de corail rouge.
Vers une heure de l'après-midi, nous nous remettons en route pour San Fernando. Gregorio, qui n'a guère voyagé, nous dit que c'est un « pueblo grande ».
Que trouverons-nous? Probablement un petit village.
Peu après, nous atteignons la roche de Couïari, qui donne son nom à une île sur la rive de laquelle elle est située. Sur cette roche, d'après nos Piapocos, se trouvent des dessins gravés par les Maminaïmis.
On ne les voit que lorsque les eaux sont basses, et au moment de notre passage ils sont immergés. Un de nos canotiers nous en donne, sur papier, une reproduction, de souvenir.
A quatre heures nous apercevons enfin San Fernando, qui, de loin, me rappelle les villages amazoniens. Des cases recouvertes de feuilles de palmiers, avec des murs en pisé blanchis à la chaux, sont disséminées sur une faible colline et paraissent assez nombreuses parce qu'elles sont un peu étagées. Bientôt nous atteignons des îles basses bordées de roches granitiques, puis nous entrons dans les eaux noires de l'Atabapo. Toute la rive opposée sur laquelle est situé le village est bordée d'un banc de granit qui vient s'enfoncer en pente douce dans les eaux de la rivière.
Cette rivière a une largeur de six à huit cents mètres à son embouchure dans le Guaviare. A certains moments de l'année elle est presque à sec
Ses eaux ont, dans un verre, une couleur un peu enfumée. En grande masse elles sont, par réflexion, absolument noires. Un objet blanc qui est plongé à trente centimètres de profondeur prend une teinte jaune d'or ; à quatre-vingts centimètres sa couleur est rouge orangé. En nous baignant plus tard dans l'Atabapo, nous constatons que nos membres inférieurs nous donnent l'illusion de pièces anatomiques plongées dans une solution de bichromate de potasse. Cette eau est potable, et c'est la seule dont on fasse usage à San Fernando. Elle dissout très bien le savon. Elle possède deux grandes qualités : elle éloigne les moustiques et les caïmans. Il est très remarquable qu'on n'ait jamais aperçu un de ces monstres aux environs de la plage de San Fernando, alors que le Guaviare, qui coule à huit cents mètres de là, en est littéralement infesté. La matière colorante des eaux noires doit être de nature organique; nous croyons qu'elle est encore à déterminer. Les poissons de l'Atabapo sont tous de couleur noire. Cette rivière possède une tortue spéciale, sorte de térékaï beaucoup plus petite que celle du Guaviare. Le rio Atabapo vient du sud; c'est une route bien plus courte que le Cassiquiare pour atteindre le rio Negro. En huit jours de canotage et deux jours de marche on atteint le rio Guaïnia qui devient plus bas le rio Negro.
La traversée de la rivière nous paraît longue. La couleur des eaux donne au paysage un cachet particulier. Les teintes des objets voisins semblent beaucoup plus vives. Quelques femmes sont sur la rive en face de nous. Elles portent des robes jaunes ou bleues qui nous crèvent les yeux.
Enfin nous accostons. Notre arrivée est signalée. La venue d'un canot dans ce village est toujours un petit événement. S'il est monté par des Indiens, les trafiquants viennent vite s'enquérir des marchandises qu'ils apportent.
Mais quels sont ces blancs qui viennent du Guaviare? Aucun des habitants du village n'est allé trafiquer dans cette direction.
Quatre ou cinq personnages nous abordent avec autant de bienveillance que de curiosité. Leur costume fait sourire François : il se compose d'un pantalon et d'une chemise dont les pans, flottant au vent, rappellent assez le guayouco des Indiens. Ces hommes sont pâles, amaigris, avec des yeux brillants de fièvre. Un seul, mulâtre à cheveux grisonnants, se porte à merveille. Nous pouvons constater plus tard que c'est un gai compagnon, parfaitement heureux de son sort. Nous avons bientôt répondu à toutes leurs questions sur nos personnes et sur notre voyage.
Ils se mettent à notre disposition pour nous conduire chez le gouverneur et pour nous trouver un logement. Nous acceptons avec reconnaissance.
Le gouverneur est un intérimaire, don Manuel Fuentes, homme d'une cinquantaine d'années, pâle, anémié, à cheveux et à barbe touffus et grisonnants, avec de grands yeux noirs et brillants sous d'épais sourcils gris, rappelant des lanternes dans la nuit. Il est beau parleur, très aimable et pénétré de l'importance de ses fonctions. Il prend
connaissance de nos papiers. Nous lui donnons sur notre voyage quelques détails qui le remplissent d'enthousiasme. 11 nous parle longuement de Michelena, voyageur vénézolan, qui a publié un volume sur le voyage exécuté par Humboldt. Ce volume, très passionné, n'a pour but que de démontrer que l'illustre voyageur n'est pas allé aux sources de l'Orénoque. Si l'on en croit ce critique acerbe, Humboldt n'aurait remonté qu'au Guapo, à une ou deux lieues d'Esmeralda et à trois cents milles en aval de la chute des Guaharibos. Les Indiens Guaharibos sont des êtres fabuleux, à peau blanche, à cheveux rouges, d'une grande férocité, d'après les habitants de San Fernando. Deux Guaharibos ont été faits prisonniers et amenés il y a vingt ans à San Fernando. Ils ne répondaient pas à ce signalement. Ils avaient les cheveux noirs lisses, les yeux moins bruns que ceux des Indiens des rives de l'Orénoque, et les dents canines fortement proéminentes. Nous avons rencontré cette anomalie chez un Indien Raniva de l'Atabapo. Comme les Indiens Rotocudos, ils tirent l'arc avec les pieds en se tenant sur le dos. Les pointes de leurs flèches, faites d'un bois dur appelé manacanilia, sont dentelées. Ils polissent leurs arcs avec la mâchoire du pakira, absolument comme les Roucouyennes. Ils ont empêché et ils empêchent encore aujourd'hui de remonter aux sources de l'Orénoque. Michelena s'était fait, il y a quelques années, nommer gouverneur de San Fernando dans le seul but de terminer l'exploration de ce fleuve. Il fut tué par la chute d'un arbre dans une de ses excursions sur l'Atabapo. Il était octogénaire et on ne peut lui refuser une grande conviction, ainsi qu'une activité et une énergie peu communes, même chez les hommes qui sont dans la force de l'âge. M. Fuentes a connu particulièrement Michelena, qui lui a communiqué son enthousiasme. Si nous voulions tenter ce voyage, il nous donnerait un excellent guide; peut-être nous accompagnerait-il lui-même.
Je ne sais ce que nous ferions si nous avions l'argent nécessaire. L'expédition est tentante justement par ses difficultés.
Don Manuel nous offre le café; mais le temps nous presse; nous voudrions avoir trouvé un logement et y avoir transporté nos bagages avant la nuit, aussi le remercionsnous de son amabilité, ignorant que l'usage du pays est d'offrir le café aux visiteurs. On l'a préparé pendant que nous causions et nous contrevenons bien involontairement aux usages en ne l'acceptant pas.
Le village de San Fernando ne possède pas d'hôtellerie; aussi sommes-nous tout heureux de trouver pour nous loger une case penchée qui menace ruine. Elle est élayée du côté de la rue et nous espérons qu'à moins d'une forte bourrasque elle demeurera debout tout le temps de notre séjour. Nous avons pour voisin M. Mirabal, négociant qui connaît presque tous les Indiens des environs et qui nous mettra en relation avec eux s'ils viennent à San Fernando avant notre départ. Il se charge des fournitures nécessaires pour notre table.
Ainsi débarrassés des mesquines préoccupations de l'existence, nous pourrons consacrer tout notre temps à l'étude et à l'observation.
Devant notre case se trouvent deux ceibos sous lesquels on a disposé des bancs où les gros bonnets de l'endroit se donnent rendez-vous pour les causeries du soir. De ce point la vue s'étend sur l'Atabapo, le Guaviare, et même sur le confluent de celte rivière et de l'Orénoque. C'est un excellent poste pour observer les bateaux qui viennent de toutes les directions.
On y parle de tout, même de politique. Quelle horreur! au clair de lune, en suivant de l'œil sur la rive les flambeaux des pêcheurs nocturnes !
Pendant la quinzaine que nous passons à San Fernando, nous venons chaque soir prendre place sur ces bancs et nous trouvons moyen d'attirer la conversation sur les Indiens que tous nos interlocuteurs ont visités dans leurs villages depuis de longues années.
Un des habitants a remonté souvent à plusieurs journées l'Ynirida et a pris femme chez les Indiens Pouinaves ou, à l'espagnole, Puynabos (ce nom signifie «jaguar» ), qui vivent sur les bords de cette rivière. Il nous raconte que ces sauvages font une grande fête lors de la nubilité d'une de leurs enfants [quando viene la primera lima). Je transcris son récit tel qu'il nous l'a fait.
« Una mûsica esta sonando en el monte, sonido que da rniedo». Une musique joue dans la forêt avec un bruit qui donne peur. C'est le diable qui sonne dans un gros bambou. Trois jours de suite, le silence de la nuit est déchiré par cette musique infernale qui rôde autour du village. Enfin le diable pénètre dans la maison de la pauvre jeune fille, qui cherche à prendre la fuite.
A ce moment un sorcier accourt, bande les yeux de la jeune vierge et l'entraîne sur la place du village pendant que le diable, resté seul dans la hutte, fait un vacarme épouvantable. « En este momento principia la fiesta del castigo ». En ce moment commence la fête des coups de bâton. Les hommes frappent la malheureuse qui n'ose se plaindre. Enfin un jeune homme, admirant le courage de la belle, vient se mettre à sa place et s'expose aux coups de bâton de l'assistance. La jeune fille n'est pas la moins acharnée contre son libérateur, et, si celui-ci supporte la douleur sans se plaindre, elle le choisit pour son mari.
Les Indiens Pouinaves ont le secret de colorer les perroquets en jaune; ils leur font manger la graisse du caj'aro, poisson très commun dans le Guaviare et qui atteint une longueur de un mètre. Cette graisse est jaune. Les plumes du perroquet qui s'en nourrit se tachent de jaune et finissent par prendre entièrement cette couleur.
On s'amuse à cela à San Fernando.
Un autre a pris femme chez les Indiens du rio Guaïnia et nous raconte en ces termes « la fiesta del pilon » :
Un de ces Indiens a promis aux habitants d'un autre village de leur apporter des
hamacs. Il en recueille le plus possible dans sa famille et chez ses voisins en engageant ceux-ci à l'accompagner. On se met en route à la belle saison sans prévenir du jour exact de l'arrivée. Ceux qui reçoivent ont fait de grandes provisions de gibier et de poisson et préparé du yaraké (liqueur fermentée) en abondance, lis commencent à boire et à danser sitôt qu'ils présument que leurs visiteurs vont venir, souvent plusieurs jours avant l'arrivée de ceux-ci. Celui qui porte les hamacs sonne du yapourouro et vient suivi de son cortège de parents et de voisins. On danse et on boit pendant vingt-quatre heures; puis les étrangers offrent leurs présents. Ceux qui reçoivent les hamacs se les disposent en bandoulière et le bal recommence. On donne à boire aux généreux étrangers jusqu'à ce qu'ils tombent épuisés de fatigue et ivres de yaraké. Ils dansent des