ROCHE OU NOUS PASSONS LA NUIT
La nuit vient, étoilée, pleine de clarté. Nous causons longtemps de nos projets à venir. Puis, nous passons une excellente nuit sans moustiques.
30 décembre. — Des fourmis manioc ont dévoré la garniture de mon chapeau, qui lui-même a été entamé. Ira-t-il jusqu'à Bolivar? Je l'espère. C'est un vieux compagnon auquel je tiens*. Il a franchi les Andes, traversé les raudales du Goyabero et toujours il a fait son devoir en me préservant des insolations. Il n'est plus élégant, mais les bons cœurs valent mieux que les beaux visages.
Vers deux heures de l'après-midi nous accostons, près de la bouche du rio Sipapo, un canot monté par des Indiens Piaroas auxquels nous achetons une iguane vivante, un dokidoki (sorte de plongeon) et une gourde de curare qu'Apatou découvre en fouillant sans façon dans leurs bagages.
Nous commençons à apercevoir le cerro (colline) qui produit le saut de Maypures (le
mot maypure veut dire « tapir »). Vers cinq heures nous en sommes tout près. Nous entrons dans une région d'îles rocheuses. L'une d'elles est formée de sable arrêté par de grands éclats de granit. Le passeur y a établi son domicile. Nous lavons laissé avec ses Piaroas, bien loin derrière nous. Ses canots sont trop chargés et leurs équipages sont trop faibles pour lutter de vitesse avec le nôtre. Nous débarquons dans cette ile et nous prenons possession de son carbetqui est des plus élémentaires et composé seulement de quelques feuilles de palmier soutenues par des piquets. Nous faisons cuire du canard avec des potirons. Le Janne et Apatou préfèrent l'iguane. Ils font flamber l'animal et détachent ses écailles avec la plus grande facilité, puis ils le dépècent et le font consommer avec un peu d'eau, de sel et de piment. Ils lui trouvent quarante-trois œufs, chiffre énorme, mais quel régal pour eux ! Les œufs d'iguane sont gros comme des œufs de pigeon, elliptiques ; leur coquille insuffisamment incrustée, n'atteint jamais la dureté des œufs de poule ou de tortue et se déforme sous la pression des doigts. Le contenu après la cuisson est jaune, grumeleux et de consistance de pâte. Sa saveur est excellente.
La nuit est très fraîche ; il règne une brise très forte et nous avons tous froid malgré nos couvertures.
31 décembre. — Dans la matinée, je me fais conduire en canot à une roche voisine qui peut avoir une hauteur de cent mètres au-dessus de l'eau. Je grimpe à son sommet , non sans difficulté. De là, ma vue s'étend sur l'ensemble du saut de Maypures. Le fleuve, arrêté par un massif granitique, s'est creusé divers passages. 11 court en bouillonnant sur de tortueux et gigantesques escaliers de granit, ménageant entre eux de véritables montagnes de pierre. J'ai une chance réelle dans le choix de mon poste d'observation. Aucun détail ne m'échappe. Après avoir relevé mon tracé, je rejoins Le Janne qui, pendant ce temps, a pris un croquis de la rivière en amont du saut.
Nous convenons de faire l'après-midi une excursion chez les Indiens Guahibos de la rive gauche.
Les Indiens Guahibos sont nombreux et, par cela même, assez redoutés de leurs voisins. Ils ont la peau plus foncée que tous les autres Indiens de l'Orénoque. Ils habitent le Vichada et le Meta. Ceux du Meta sont très pillards. En 1878, ils ont tué un blanc et toute sa famille qui campaient à la bouche du Meta, et cela dans le seul but de le voler. Ils se sont emparés de son fusil qu'il avait laissé dans son canot et l'ont tué à coups de crosse. Aussi, les trafiquants ont-ils soin de s'assembler à plusieurs pour aller les visiter.
Un négociant parlant à un Guahibo l'appelle cunado (beau-frère). Les Guahibos emploient le mot tamoyo qui a la même signification.
Tous ces renseignements nous ont été donnés à San Fernando par don M. F. qui a beaucoup voyagé chez ces Indiens.
Les Guahibos du Vichada ont des mœurs très relâchées : ils livrent leurs femmes ou leurs filles aux voyageurs de passage.
Cette dépravation de mœurs existait-elle chez eux avant leur contact avec les blancs? Je ne me charge pas de trancher cette question.
Don M. F. a assisté, au village de Yavina qui est chez les Guahibos du Vichada, à la célébration de l'anniversaire de la mort du capitaine. La veuve, accompagnée de sa famille, arrive, portant au dos un catoumare (hotte) qui renferme les restes de son mari. Les hommes du village jouent du carouso (flûte), pendant qu'un sorcier souffle pour jeter un sortilège à celui qui a causé la mort. On danse, on boit. Après, on apporte un sac contenant « todos los bienes », tous les meubles du défunt; c'est son hamac, son guayouco, ses couronnes de plumes, etc.
La veuve dépose sa hotte au milieu de la hutte et, prenant le sac, elle en sort les objets les uns après les autres en criant : « Voilà son guayouco ! Voilà sa couronne ! » A l'exhibition de chaque objet, « todos lloran cantando », tous pleurent en chantant. On remet le tout dans le sac et l'on danse et l'on boit. On creuse ensuite, au milieu de la hutte, un trou rond d'environ un mètre et demi de profondeur et l'on y enterre les restes du brave capitaine.
Après les avoir recouverts de terre, on met La veuve sur la tombe ; on lui enlève un lambeau d'étoffe dont elle s'est, pour la circonstance, recouvert la poitrine. Elle se tient les mains au-dessus de la tête. Un homme s'avance et lui frappe les seins à coups de verge. C'est le futur mari.
Les autres hommes lui donnent des coups sur les épaules.
Elle reçoit cette flagellation sans se plaindre. Le novio (fiancé) reçoit à son tour les coups de verge, les mains jointes au-dessus de la tête et sans se plaindre. Après cette cérémonie, ils placent une autre femme sur la tombe et lui traversent l'extrémité de la langue avec un os. Le sang coule sur sa poitrine et un sorcier lui barbouille les seins avec ce sang. On lui donne à boire et le bal recommence.
Dans la soirée ils tirent un grand feu; ils allèrent tous en dansant jusqu'au bûcher. Le sorcier sauta par-dessus le feu en soufflant de tous ses poumons. Les autres, hommes et femmes, l'imitèrent. Ils dirigeaient leur souffle vers le pays habité par les Indiens Piaroas. Ce sont ces affreux voisins qui les font mourir en leur jetant des sortilèges.
Les hommes s'accroupirent ensuite sur de petits bancs et les femmes les peignirent des pieds à la tête avec une pâte rouge. C'était, disaient-elles, pour les préserver des maladies.
La sépulture ne se fait qu'un an après la mort. Après le décès du capitaine on avait abandonné l'ancien village. Les restes du chef se desséchaient depuis cette époque dans la hutte où il avait succombé. Chez les Piaroas on retrouve à peu près le même usage. Un des leurs vient-il à mourir? On l'amarre aussitôt, pour empêcher la rigidité cadavérique, dans une hotte {catoumare). On lui donne l'attitude du fœtus dans le sein maternel. Puis, on entoure la hotte d écorées qui sont réunies par des lianes comme un fagot. On dépose le tout dans une fosse creusée dans la savane. On ne
recouvre pas de terre, mais on construit au-dessus de la fosse une hutte en feuilles de palmier. On place à côté du défunt de la cassave, des bananes, une sarbacane et un carquois de flèches trempées dans le curare. Un an plus tard on porte les restes au cimetière commun, sous une grosse roche, dans une caverne, le plus souvent bien loin du village.
Nous savons que sur la rive gauche, à environ dix kilomètres du fleuve, nous trouverons un village d'Indiens Guahibos. Au voisinage de ce village s'élèvent des collines granitiques dépendant du chaînon qui produit le saut de Maypures; elles portent sur leur flanc dénudé des gravures faites par les anciens Indiens et qui représentent la lune, d'où le nom de cerro de la Lima qu'on leur a donné. C'est une trop belle occasion que nous avons de visiter chez eux les Guahibos et de relever ces dessins.
Je me mets en route avec Le Janne vers une heure de l'après-midi. Le passeur qui revient du Mataveni nous sert de guide. Un de nos Indiens nous accompagne et porte nos hamacs. En un instant, nous avons gagné la rive avec un petit canot, puis nous traversons quelques centaines de mètres d'un terrain broussailleux et marécageux. Nous débouchons alors dans une savane où pousse une herbe assez rare. Le terrain est fait d'un sable jaune recouvert par endroits de limonite dont de nombreux fragments sont des pseudomorphoses de quartz. Le soleil est ardent et nous n'avons pas un arbre sur notre parcours . Nous marchons parallèlement au cerro. Au bout de cinq kilomètres, nous nous engageons dans une petite vallée ou plutôt dans un col du cerro. Le fond de celte vallée est de granit. Quelque peu de sable et de terre s'est accumulé par endroits, donnant asile à des orchidées, des liliacées, des yuccas à tronc rameux, des broméliacées. Un clair ruisseau coule sur la roche. Sur ses bords sont creusées des dépressions ovalaires à fond poli où les Indiens devaient jadis aiguiser leurs haches de pierre. Nous faisons nos ablutions dans l'eau du ruisseau et nous poursuivons notre route. A cent mètres nous rencontrons deux blocs de granit mesurant huit à dix mètres dans tous les sens et supportés par des blocs beaucoup plus petits. Cet ensemble figure deux dolmens gigantesques avec des pieds très réduits. Contrairement à notre attente, nous ne trouvons sous ces roches aucun débris de sépulture.
Nous avons traversé le cerro, nous nous engageons dans la forêt. Bientôt le sentier que nous suivons se trouve barré par un fouillis d'arbres récemment coupés. Les branches enchevêtrées des grands arbres, les feuilles épineuses des palmiers nous mettenl dans l'impossibilité d'avancer. Nous contournons l'abatis en nous dirigeant vers la droite. Un ruisseau large de deux mètres et très profond vient encore nous fermer la route. Nous nous engageons au milieu des arbres abattus, et, mi-rampants, mi-sautants, qous finissons par apercevoir un petit carbet dont nous sommes encore séparés par le cours d'eau. Mais de grandes roches coupent le lit du ruisseau en face du carbet el nous le franchissons sans peine.
De l'autre côté, nous retrouvons notre sentier qui se continue dans la forêt, en
traversant de nombreuses clairières sur le versant du cerro, aux endroits où le squelette granitique perce la terre. Les mêmes monocotylédones forment la végétation des crevasses ensablées de ces clairières : les Indiens y ont mis le feu, il y a peu d'heures, car elles ne sont encore qu'en partie consumées. Enfin nous entendons des voix, puis des aboiements de chiens.
Nous approchons du village. A cinquante mètres avant d'y arriver, nous apercevons tout à coup deux Indiens assis dans leurs hamacs accrochés aux arbres, sur le bord du sentier. Leur lèvre supérieure est sillonnée par deux ruisseaux noirs et repoussants coulant de leurs narines très ouvertes. Ces hommes ont la peau très pigmentée. Us s'avancent vers nous, en parlant avec une volubilité étonnante. V/i aspirée revient dans tous les mots. Au premier abord, nous nous figurons que ces Indiens se moquent de nous. Il nous semble impossible qu'on puisse parler si vite autrement qu'en prononçant des paroles incohérentes. Un entant qui vient du village rebrousse chemin et va sans doute avertir de noire arrivée. Nous nous faisons conduire à la case du capitaine. C'est un homme amaigri, quoique ventru, et qui nous semble atteint de pellagre. Il a la peau bleuie par le caralé; sa figure est douce malgré son nez légèrement aquilin. Il nous reçoit très bien; à défaut de yaraké (cachiri, couria, etc.), il nous offre de la cassave fraîche délayée dans l'eau. Une demi-douzaine d'hommes, autant de femmes avec sept ou huit enfants au-dessous de seize ans, forment toute la population du village et viennent faire connaissance avec nous. Les hommes ont un costume très peu différent de celui des Piaroas. Les femmes portent une camisa sans manches retenue par les épaules. Trois fillettes de quatorze à quinze ans ont pour tout vêtement un simple lambeau de cotonnade grand comme la main. Il faut tout d'abord gagner la confiance de tout ce monde. Nous leur annonçons que don Mirabal est notre compagnon de voyage et que nous l'avons laissé à l'île du passeur. Puis, Le Janne remet au capitaine son fusil non chargé en le priant de vouloir bien le mettre en sûreté jusqu'au lendemain. Pour expliquer cette imprudence apparente, je dois dire que chacun de nous a dissimulé sous son veston son révolver chargé.
Nous sommes arrivés un jour de peinture générale. Les hommes ont sur tout le corps des peintures rouges obtenues avec la chica. Les femmes n'en portent que sur la figure. Je remarque que tous les hommes ont la lèvre supérieure salie par les mêmes ruisseaux noirs et dégoûtants. A chaque instant, ils portent à leurs narines une poudre brun noirâtre ressemblant assez comme couleur et comme odeur au tabac à priser très finement moulu et qu'ils appellent yopo.
Pour l'obtenir, ils font torréfier les graines vertes d'une mimosée à folioles très petites et à gousse très aplatie, et la pulvérisent avec des coquilles d'escargots calcinées. Cette poudre est un sternutatoire très énergique, comme nous l'avons éprouvé nous-mêmes. Le capitaine ne fait aucune difficulté pour nous montrer le cap?. Cette racine, douée de propriétés enivrantes comme nous l'avons dit, est fournie par une liane à feuilles simples.
opposées, ovales-lancéolées, sans stipules, qui ne porte malheureusement, en ce moment, ni fleurs ni fruits. La nuit va venir; les Indiens possèdent de la cassave fraîche et du poisson boucané. Ils nous en cèdent suffisamment pour notre dîner, moyennant quelques menus objets. Après avoir pris notre repas, nous faisons disposer nos hamacs au grand air auprès de la case du capitaine. Nous nous y étendons avec plaisir. Le Janne surtout, car ses chaussures durcies et racornies par le soleil lui ont fortement blessé les pieds dans notre marche de l'après-midi. Mais nous entendons bientôt un murmure cadencé de l'autre côté de la case. Les Guahibos vont danser sans doute. Nous sommes vite sur pieds.
Le chant devient plus animé. Nous distinguons surtout le mot dammakaré qui revient à chaque instant. Tout le monde danse avec entrain, puis chacun chante à pleine voix. Nous sommes tout yeux et tout oreilles.
Nos sauvages font d'abord une sorte de ronde. Les hommes, enlacés par les épaules, forment un demi-cercle. Un homme occupe le milieu de l'arc. Une spectatrice vient prendre place à sa gauche. La main gauche de l'homme est sur l'épaule gauche de la femme, et le bras droit de celle-ci enlace la taille de son cavalier. Dans toutes leurs danses ils se tiennent ainsi. Deux hommes dansant ensemble se tiennent par les épaules ; deux femmes par la taille. Le demi-cercle avance vers le couple et recule successivement; celui-ci se maintient toujours à la même dislance en faisant la manœuvre opposée. Puis, la femme va se ranger dans le demi-cercle, en prenant la taille de ses deux voisins, qui lui passent le bras sur les épaules. Une autre femme va la remplacer à son ancien poste et vient à son tour prendre place entre deux hommes du cercle. Lorsque toutes sont encadrées, la danse est terminée.
Je remarque encore une autre danse. On se place en file par couples et l'on tourne ainsi en frappant le sol du pied droit en cadence. Une flûte de Pan sert d'orchestre. Musique et bruit de pas marquent exactement le rythme de l'air de la cloche dans les Noces de Jeannette. Une vieille femme allume de temps en temps une feuille sèche de palmier, qui donne une belle flamme claire. C'est un curieux spectacle que celui de ces hommes aux torses puissants, de ces fillettes aux formes grêles dont les chairs bronzées reflètent sur leurs contours les clartés rouges de la flamme. Toutes ces poitrines se soulèvent haletantes et la danse va toujours, et toujours plus animée. La voix perçante et quelque peu criarde des femmes tranche vivement sur le chant plus sourd des hommes. Dans un coin, deux chiens hargneux dirigent contre nous leurs aboiements rageurs. Enfin, la fatigue est à son comble; les voix enrouées se taisent; nos Indiens rentrent dans leurs cases, et le silence le plus profond règne sur le village.
Vers le matin, le froid m'éveille. J'allume un feu que nous avions dispose hier soir entre nos hamacs. La flamme claire frappant La figure de Le Janne le réveille en sursaut. Croyant que son hamac brûle, il saute vivement à terre et va se heurter le libia contre un Ironc d'arbre. Le choc, rude, lui arrache une exclamation. Assis dans nos
hamacs, nous nous chauffons de chaque côté du feu. C'est aujourd'hui le 1er janvier ! Nous nous souhaitons la bonne année. Cette date nous fait songer aux nôtres qui sont là-bas, bien loin, et sans nouvelles de nous depuis de longs mois.
Le jour vient bientôt. Le Janne commence sa journée par dessiner une fillette. Le père, gagné par une pièce de quatre reaies (deux francs), suit son travail, la bouche béante. Il est émerveillé de la ressemblance qui est réellement frappante. Et à ce propos, plus je vais et mieux je constate que l'on trouve chez les Indiens loutes les formes de nez, de bouche, de menton, etc. Ils ont les yeux souvent un peu obliques et légèrement bridés. Leur torse est puissant, leurs jambes sont grêles et arquées, leurs pommettes sont saillantes. Mais, qu'il leur prenne fantaisie de se promener vêtus à l'européenne sur nos boulevards, et on les prendra sûrement pour des habitants de l'Extrême Orient. Qu'ils sont loin de ressembler à ces Indiens fantastiques que j'ai rencontrés dans des publications illustrées et qu'Apatou me désigne sous le nom de « masques d'Indiens » !
Nous ne quitterons pas les Guahibos sans dire un usage que don M. F. a constaté chez les habitants du Vichada. Au lever du soleil, les Indiens sortent avec une flûte de Pan, et font le tour du village en jouant de cet instrument. Don M. se demande s'ils n'adorent pas le soleil. Nous n'avons rien constaté de semblable chez ceux du cerro de la Luna.
Le Janne, blessé au pied, ne peut nous accompagner au cerro pour relever les dessins. 11 rentre à Maypures, pendant que le capitaine me conduit aux pierres gravées.
En route, je remarque au cou de celui-ci un morceau de cristal placé dans le creux d'une dent de caïman. Cet ensemble porte le nom de guanare (brujo des habitants de San Fernando). C'est avec ce guanare que les Guahihos jettent des sortilèges à leurs voisins détestés, les Piaroas. Combien de générations ont travaillé à donner à ce morceau de cristal ces faces brillantes et ces arêtes vives? Quel n'est pas le prix de cet objet qui ne peut avoir été amené à cette perfection que par la science et le travail de puissants sorciers ? Ils sont loin de se douter, ces pauvres ignorants, que la science des verriers fait en quelques heures de merveilleuses imitations des plus beaux travaux de la nature, et que la nature elle-même a disséminé au sein de la terre ces objets qui les étonnent. Tout minéral qui présente dans ses lignes et dans ses formes une certaine régularité est pour eux œuvre de diable ou de sorcier. Je relève les dessins du cerro, qui n'offrent comme particularité curieuse que la difficulté d'atteindre le point où ils ont été tracés. J'arrive à Maypures une heure après Le Janne ; il s'est fait montrer en route l'arbre qui fournit le yopo.
Nous déjeunons, puis nous embarquons pour franchir les sauts. Nous en passons deux sans difficulté. Le troisième est celui de Sardinel ; il faut pour celui-ci débarquer les bagages et les faire transporter par terre. Un nègre fugitif du Brésil, du nom de Sylvestre, est venu s'établir comme passeur à cet endroit. 11 fait franchir le saut aux embarcations qui viennent du haut ou du bas du fleuve et se charge du transport par
terre des bagages. Nous nous rendons à sa case pour nous entendre avec lui. Les conditions convenues, nous lui parlons par hasard du curare. — « Ma femme le connaît bien, nous dit-il. Elle est fille d'un sorcier piaroa et elle a bien souvent aidé son père à en préparer. Justement elle rentre en ce moment. »
Nous prenons dans notre canot l'échantillon que nous avons rapporté des environs de San Fernando. Ce n'est pas le curare fuerte des Piaroas. Elle peut nous le montrer, car il en existe dans la colline boisée qui avoisine la case. Je lui fais cadeau d'un collier de corail rouge qui la décide sur-le-champ à me livrer son secret. — « Suivez-moi, » me dit-elle. Nous trouvons bientôt un strychnos dont les feuilles et les jeunes rameaux sont couverts de nombreux poils roux.
Voilà le curare fuerié. M. le professeur Planchon, qui a examiné les échantillons que nous avons rapportés, les attribue au Strychnos toxifera de Schomburgk.
On râpe l'écorce de cette liane ; on la fait bouillir dans l'eau pendant plusieurs heures ; on passe sur un filtre très fin, et on concentre le liquide filtré en consistance de mélasse. On obtient un extrait noir que l'on enferme dans des gourdes de dix centimètres de diamètre. On y trempe l'extrémité des flèches à une ou plusieurs reprises, suivant la quantité de poison que l'on veut y fixer. Cet extrait sèche rapidement dans ces gourdes et prend alors une consistance d'extrait de réglisse bien fait et une cassure résineuse.
Tous les autres Indiens Piaroas auxquels, par la suite, nous montrons nos tronçons de liane reconnaissent le vrai curare. Les Indiens Salivas qui habitent le Mocoa, affluent du Vichada, se servent, dit-on, pour empoisonner leurs flèches d'un poison violent appelé guachamaca.
Sylvestre sait qu'on a enterré des Indiens Piaroas dans les environs. 11 veut bien m'aider, moyennant paiement , cela va sans dire, à me procurer leurs squelettes. Demain, au point du jour, nous nous mettrons en campagne, Le Janne dessinera le saut de Sardinel. Mirabal, plus habitué à manier les Indiens, donnera des ordres pour le transport des bagages. Cela convenu, nous gagnons l'autre rive. Nous avons pour l'atteindre à traverser de terribles remous. Notre canot file parfois comme une plume, pris en travers par ces courants irrésistibles. Notre patron est obligé de déployer une grande habileté pour nous empêcher ou de chavirer, ou d'être entraînés dans le saut de Sardinel. De hideux caïmans sont alignés comme des grand'gardes, attendant les proies nombreuses, poissons et autres, entraînées dans les sauts supérieurs. Nous débarquons nos bagages sur la berge opposée, où nous trouvons un Espagnol du nom de don Pedro, qui, après avoir vécu à la Plata, puis au Brésil, a fini par venir s'établir à Atures. Il descend à la Urbanaavec un chargement de farine de manioc dont il a l'ait l'acquisition chez les Indiens du Vichada.
C'est lui qui, chez les Guahibos, a échangé un bouchon de carafe contre dix paniers de farine de manioc. Dans notre situation, nous ne pouvons repousser personne. Il faut que nous causions avec tout le inonde. Chacun peut nous fournir un renseignement utile.
Le hasard a, presque à lui seul, la charge de nous procurer des relations et nous les acceptons en aveugles. Autrement, nous courrions grand risque de ne rapporter de notre voyage qu'un tracé de rivière avec quelques photographies, dessins et observations de météorologie. Don Pedro semble assez embarrassé de la présence parmi nous de M. Mirabal, dont il est depuis longtemps le débiteur et qui ne professe pour lui qu'une médiocre estime.
On pratique largement l'hospitalité dans les grandes solitudes. Nous partageons notre repas avec ce nouveau et peu sympathique personnage et nous lui offrons du café et des cigares. Puis, nous dormons dans nos hamacs, balancés par une forte brise dont la fraîcheur nous réveille avant le jour.
2 janvier. — Nous suivons le programme que nous avons arrêté hier. Pendant que M. Mirabal fait descendre les bagages par les Indiens, que Le Janne dessine le saut de Sardinel et tue des canards pour les repas de la journée, je fais une longue marche avec Sylvestre pour guide. Je ne rentre que vers quatre heures, bien fatigué d'une course au soleil, sur des roches dénudées. Mais nous rapportons un squelette complet qui me paye de ma peine. Je trouve mes compagnons au port d'en bas. Il existe en ce point une sorte de grotte ménagée entre d'énormes blocs de granit entassés et qui sert de refuge aux voyageurs. Tout auprès se trouve une petite anse bordée de sable qui offre un asile sûr aux embarcations.
Nous remarquons que les roches situées à quelques centaines de mètres en aval de ce port ont à leur surface un aspect vernissé et une couleur brun rougeâtre. Le vernis noir qui recouvre certain grès est du à un dépôt de carbonate de chaux tenant en suspension des matières organiques. Le vernis rougeâtre ne serait-il pas dû à un dépôt de ce genre avec addition ou substitution de carbonate ou d'oxyde de fer aux matières organiques?
Les caïmans sont encore extrêmement nombreux en bas du saut. Malheur aux voyageurs dont le canot chavire dans ces passages dangereux, ils sont infailliblement noyés et dévorés.
Au moment de dîner, François est pris d'un accès de fièvre assez violent.
Nous nous étendons sur la plage voisine, car il n'y a rien à craindre des caïmans hors de l'eau. Mais la brise se lève et nous balaie le sable fin à la figure; impossible de tenir; nous sommes forcés de coucher sur la roche.
3 janvier. — Don Pedro part devant nous avec son canot. Ce canot très long, très étroit, nous semble peu stable, les bagages y étant mal arrimés. Le patron Agapito et les deux Indiens qui le montent ne sont pas de notre avis. Ils ont encore un petit saut à franchir. Nous les rattrapons à ce passage. Ils ont débarqué leurs bagages pour descendre le canot. Apatou juge la chose inutile pour nous et, en deux minutes, notre canot chargé a franchi ce saut. Nous avions nous-mêmes mis pied à terre; nous n'avons plus qu'à remonter à bord ; mais nous attendons que don Pedro soit prêt à se mettre en route, et c'est un bonheur pour lui.
Nous partons tous ensemble. Le fleuve est houleux; les eaux heurtées, comprimées dans les sauts, donnent libre cours à leurs mouvements capricieux : on dirait qu'elles subissent une sorte de détente. Notre canot suit le milieu du fleuve, se dirigeant debout à la lame. L'Espagnol, peu rassuré, veut gagner la rive droite. Son embarcation est prise de flanc par la houle. Elle chavire à deux cents mètres de la berge. Nous entendons des cris et nous apercevons les infortunés qui le montaient cramponnés au canot renversé et dansant comme des bouchons à la surface de l'eau. Nous mettons le cap sur
SAUT DE SARDINEL
eux. Nos Indiens nagent avec vigueur. La vague nous secoue d'une façon dangereuse ; elle embarque à chaque mouvement de roulis ou de tangage. Enfin, nous les atteignons. Les paniers de farine dansent une ronde autour de nous. Nous prenons don Pedro à notre bord. Apatou saisit le canot renversé, le relève, et, lui imprimant un mouvement de balancement, il l'a bientôt à moitié vidé. Un des Indiens s'y hisse en faisant un vigoureux rétablissement. Armé d'une grande calebasse, il le dessèche complètement. Les autres Indiens recueillent les paniers de farine que nous transportons à terre. Peu après, le canot naufragé gagne la rive avec son équipage au complet. Toutes les pertes sont pour le patron Agapito, qui avait à bord une caisse de couteaux, haches, sabres d'abatis, etc.,
qui a coulé à pic. La farine de manioc, soigneusement enveloppée de feuilles de palmier, n'a nullement souffert.
Nous avons pris terre sur une plage peu profonde mais très escarpée. Au sommet, le sable est fouillé de place en place. Des trous profonds y ont été creusés par les caïmans ; nous trouvons quarante-cinq œufs dans l'un d'eux. Ces œufs sont plus gros que des œufs de canard, ils ont la forme d'un ellipsoïde très allongé. Le Janne, armé d'une pagaie, fait une terrible omelette de tous ces œufs, de chacun desquels devait sortir un monstre, et pendant ce temps nous apercevons près de la rive l'horrible pondeuse qui assiste immo bile au massacre de sa future famille. Je frémis en présence de ces yeux fixes, qui semblent exprimer le summum de la rage concentrée. Heureux naufragés ! Vous l'avez échappé belle.
Depuis notre départ de San Fernando nous sommes de nouveau harcelés tout le jour