‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 84 sur 117 · HOS PEDRO NAUFRAGÉ · texte numérisé non relu

HOS PEDRO NAUFRAGÉ

par des nuées de pions. De plus, nous avons pris sur le banc de sable qui est à l'entrée des sauts de Maypures un grand nombre de puces chiques qui ont élu domicile sous l'épiderme de nos pieds. Elles se logent de préférence sous nos ongles. Nos Indiens sont heureusement très habiles à les extraire sans les crever.

L'après-midi, nous faisons halte sur un entablement très étendu fait de conglomérais très riches en fer et recouverts de sable. Cet entablement, qui est couvert par les eaux dans les grandes crues, porte comme* végétation unemyrlacée à écorce brun-rougeâtre, donnant pour fruit une sorte de pelile goyave. Nous y trouvons en outre une polygonée arborescente. Certains des troncs ont vingt centimètres de diamètre. L'ochrea se distingue très bien sur les jeunes rameaux. Les enveloppes florales sont devenues rouges et charnues autour de l'achène trigone. Nous mâchons quelques-uns de ces fruits qui sont très

acides. Nous parcourons cet entablement en tous sens, espérant y trouver quelque gibier. Le Janne tue un ibis noir. C'est la seule pièce qu'il ait rencontrée.

Nous reprenons notre marche, assez déconfits, car nous n'avons à ajouter à notre cassave pour notre dîner qu'un ibis qui, plumé, sera gros à peine comme le poing. Nous campons sur une énorme roche qui vient s'enfoncer en pente douce dans la rivière. Les deux rives de l'Orénoque présentent de place en place ces immenses lojas que les voyageurs choisissent toujours pour leurs campements, à défaut de bancs de sable. Ces derniers, s'ils sont plus moelleux, ont un grand inconvénient dans la saison où nous sommes. La brise souffle une partie de la nuit et vous chasse le sable dans le nez et les oreilles. On y serait presque enterré.

En descendant à terre, Le Janne et Apatou se mettent en chasse et nous rapportent un canard et deux agoutis.

Pendant qu'on prépare le dîner, nous sommes frappés par un bruit sourd se répétant à de très courts intervalles et qui semble venir tantôt de la rivière, tantôt de dessous la roche. Nos Indiens l'attribuent à un poisson. Je me demande s'il n'est pas dù à l'eau pénétrant dans une fissure invisible du rocher.

4 janvier. — Nous partons de bonne heure ; vers onze heures nous sommes tout près d'Atures. La rive gauche, taillée à pic et très élevée, forme une longue ligne jaunâtre striée perpendiculairement de bandes sombres. On dirait les hautes maisons du quai de Toulon. Une île arrondie commande l'entrée de la rade de cette ville imaginaire et ressemble elle-même à un fort avec ses murs et ses talus. C'est dans cette île que se trouvait jadis l'établissement des jésuites d'Atures. A onze heures et demie nous arrivons au pnerto, à une faible distance du premier saut.

Je fais une observation de soleil avant de me rendre au village. Mes compagnons m'attendent à l'ombre des arbres voisins, lorsqu'ils voient venir un canot monté par trois femmes. Elles portent des robes qui, à elles trois, forment par hasard les couleurs nationales du Venezuela, jaune, rouge et bleu. Elles accostent près de nous. Nous leur serrons la main en leur souhaitant le bonjour suivant l'habitude indienne. Elles sont jeunes et possèdent des visages agréables sous leurs noires chevelures flottantes. Elles se dirigent immédiatement vers le village. Peu après, nous prenons à notre tour le sentier qui conduit à Atures. Il court dans une savane semée de blocs de granit.

Pas un arbre ne nous protège contre le soleil pendant les deux kilomètres qui nous séparent du village. Celui-ci compte huit cabanes en y comprenant l'église et \acasa real. Ce qui distingue l'église des autres huttes, c'est une petite cloche suspendue à une potence devant la porte. La casa real est à la disposition des voyageurs de passage et ressemble à toutes les autres. Des murs en pisé, une couverture en feuilles de palmier. Comme mobilier, des crocs fixés dans les murs pour suspendre les hamacs.

Nous trouvons la casa real occupée par un mulâtre de San Carlos, esclave fugitif du Brésil. Il revient de Bolivar. Il nous raconte devant nos Indiens qu'il y a une révolution

dans celle ville, qu'on fait venir des armes d'Europe, que sais-je? toutes choses que je sais fausses, car j'ai lu à San Fernando des journaux postérieurs en date à ces prétendus événements et qui ne font mention de rien de semblable.

Il a rencontré en outre, sur les plages de l'Orénoque, des Indiens armés d'arcs et de flèches qui lui ont fait signe de venir à eux en lui criant qu'ils avaient bon cœur(A7c). Il a passé loin d'eux parce que ces Indiens avaient déjà attiré des voyageurs qu'ils avaient tués. Nos canotiers écoutent ces récits et ne semblent pas très rassurés. Ils pourraient nous abandonner s'ils croyaient qu'il y a guerre civile à Bolivar; car, ils n'ignorent pas qu'on enrôle de force, dans ces circonstances, tous les Indiens sur lesquels on peut mettre la main.

Je suis obligé de faire acte de vigueur pour les rassurer. M'adressant à ce mulâtre, je lui dis que je connais les gens de son espèce, qui sont tous des trembleurs et des menteurs. Notre ex-Brésilien, déconcerté, disparaît. Peu après, ses hommes viennent prendre ses bagages. Ma sortie a rassuré mes Indiens et nous a rendus seuls habitants de la casa real.

François est pris, peu après notre arrivée, d'un très fort accès de fièvre. Nous l'installons le plus commodément possible et nous nous rendons ensuite chez le capitaine du village. C'est un Indien Atchagua assez âgé. Les hommes qui forment son pueblo sont des Guahibos; je ne sais par quelle circonstance l'Atchagua Augustin est devenu leur capitaine ; sa mère était Atchagua et son père Guahibo (l'enfant appartient toujours à la tribu de sa mère) ; voilà tout ce que j'en sais. Les habitants d'Atures sont catholiques et civilisés (racionales). Ils ne seront bientôt plus en nombre suffisant pour les transports de

bagages. — « Tous mes hommes meurent», dit avec tristesse le brave capitaine qui est un excellent homme. Sa femme est malade au moment de notre arrivée. Elle a la fièvre depuis trois jours. Je l'examine et je lui trouve une pneumonie; j'annonce au capitaine que je suis médecin et que je donnerai des soins à sa femme. Il m'en sera reconnaissant, me dit-il. Je ne sais s'il ne préférerait pas quelque sorcier indien.

J'ai appris à San Fernando qu'il existe à Atures des cuevas ou cimetières d'Indiens, qui sont connues du capitaine. Je lui demande s'il voudrait bien me les faire visiter; il en connaît à deux endroits. 11 pourrait me faire voir les plus rapprochées aujourd'hui même.

J'accepte la proposition avec enthousiasme et lui promets bonne récompense s'il veut m'aider à me procurer quelques crânes; je lui fais connaître l'usage que j'en veux faire, ce qui lève ses scrupules.

Nous nous mettons en route sur-le-champ, accompagnés de son fils et d'Apatou. Nous traversons une savane, puis un bras du fleuve et nous prenons terre dans une île qui porte le nom de Cucurital. Nous traversons un faible rideau d'arbres et de hautes broussailles et nous atteignons en grimpant une grotte naturelle, très basse, formée par des entassements d'énormes rochers. Nous y trouvons un grand nombre de poteries de diverses formes, dont chacune contient les restes d'un Indien. D'autres restes sont simplement enveloppés d'un catoumare ou sorte de natte en feuilles de palmier et proviennent évidemment des Guahibos. Je mets de côté une quinzaine des plus beaux crânes, me réservant de revenir avec Le Janne faire une plus ample provision de richesses.

Nous rentrons au village et nous nous séparons après être convenus que nous irons demain visiter les autres cuevas.

5 janvier. — Nous partons à sept heures du matin. Nous faisons une marche très longue et très pénible avant d'atteindre la montagne granitique au flanc de laquelle sont situées les cuevas. Une rampe très rapide, large à peine d'un mètre et très glissante, conduit aux grottes. Cette rampe est située à une grande hauteur sur le bord taillé à pic de la colline. Le moindre faux-pas nous précipiterait dans l'abîme. Je la franchis très rapidement et j'atteins la première grotte, où je trouve les mêmes objets qu'à l'île Cucurital. Je renonce à visiter la seconde. Pour retourner sur mes pas, j'ai un moment de vertige, et ce n'est qu'après avoir fermé les yeux quelques instants que je puis continuer ma descente. Le capitaine n'était venu qu'une fois à ces grottes, et cela, dans son enfance. Il résume ses impressions d'aujourd'hui par ces simples mois : « Affreux ! Je n'y retournerai que mort. »

En rentrant au village, j'apprends que les Indiens vont danser ce soir. Resoin n'est de dire que nous assisterons à la fête. Après dîner, nous nous rendons avec M. Mirabal à la case où se donne le bal. L'orchestre se compose d'une mandoline, d'une haltère à boules creuses contenant des graines dures et que l'on agite en cadence, et enfin d'un gamin qui chante et siffle tour à tour. Les dames ont revêtu leurs plus belles robes à

couleurs vives ; ces couleurs robustes n'ont rien de choquant auprès de ces peaux coulèur de canelle.

Elles portent des bottines et des bijoux énormes. Les hommes sont vêtus simplement d'un chapeau de paille et d'un pantalon de toile, avec la chemise au vent; ils ont les pieds nus. Le sexe fort étant en minorité, les dames dansent entre elles. Nous constatons que tout ce monde s'amuse beaucoup. Le capitaine a renoncé à ces plaisirs mondains qui ne sont plus de son âge. En vrai patriarche il songe, pendant ces amusements, aux intérêts de son petit peuple. Le village forme un carré ouvert sur l'un de ses côtés. Une large rue passe devant les cases, mais le centre du carré est occupé par de hautes herbes, parmi lesquelles j'ai remarqué en grande abondance le sida scoparia de Loureiro. Ces herbes sont sèches. Le moment de les brûler est venu. La brise souffle vers le côté ouvert du carré. Les toitures se sont refroidies et quelque peu mouillées de rosée : toutes circonstances favorables. Armé d'une torche faite avec une sorte d'encens, le capitaine met le feu aux herbes du côté du vent. Les flammes courent avec rapidité et nous fournissent bientôt une superbe illumination. Nous abandonnons le bal pour ce spectacle.

6 janvier. — François a encore la fièvre, ce qui fait que nous retardons notre départ jusqu'à demain. Nous profitons de cette journée, pour nous rendre, Le Janne, Apatou et moi, à la cueva de l'île Cucurital.

Nous y faisons encore une abondante moisson de documents anthropologiques. Le Janne dessine la cueva et m'aide à numéroter nos pièces, pendant qu'Apatou monte la garde. Nous déposons nos collections parmi les broussailles de la rive, où nous les prendrons en passant demain. De cette façon personne au village, le capitaine excepté, ne saura la nature de notre chargement. On comprendra facilement que nous ayons le plus grand désir de la tenir secrète. Nous sommes enchantés du succès de notre voyage ; mais nous pensons qu'il ne nous reste plus que peu de chose à faire. Dans trois jours nous serons à Santa Barbara et nous rentrerons dans les pays civilisés.

7 janvier. — Le canot sera trop chargé pour descendre les sauts. Il faut que deux de nous se rendent par terre au port d'en bas. La distance d'Atures à ce port est de six kilomètres. Le sentier qui les relie traverse une grande savane coupée par la rivière Cananeapo, qui mesure une largeur de trente-cinq mètres et sur laquelle il est question d'établir un pont. Nous avons perdu nos échantillons de yopo; il en existe dans cette savane. Le Janne passera par terre avec un de nos Indiens et s'en procurera d'autres. Ceci convenu, nous faisons nos adieux à M. Mirabal, qui est retenu quelque temps ici pour attendre des Indiens qui doivent lui livrer des marchandises. Nous le remercions de sa parfaite amabilité à notre égard et des nombreux petits services qu'il nous a rendus, et nous nous mettons en route, chacun de son côté. Deux heures après, nous sommes au port. Nous avons encore un saut à franchir. Nous débarquons en amont du saut, sur la rive gauche, après avoir eu à traverser des remous des plus violents et des plus

dangereux. Notre pilote est heureusement très habile et connaît on ne peut mieux ces parages. Il faut ici débarquer les bagages et les transporter par terre ainsi que le canot. Pendant cette opération nous déjeunons dans une grotte ménagée entre les rochers. Des légions de chauves-souris ont élu domicile dans les interstices et poussent des cris de jeunes rats. Le fond de la grotte est occupé par une mare où un batracien quelconque fait entendre de temps en temps un cri étrange. Outre l'ombre, nous avons dans cette grotte un peu de fraîcheur, grâce à un courant d'air venant d'une fente invisible. Ce sont

deux choses sans prix parmi ces roches noircies que le soleil rend brûlantes à l'extérieur. La journée est déjà écoulée à moitié lorsque nous pouvons nous remettre en roule. Nous rampons le soir sur une roche.

8 janvier. — Xous ne remarquons rien de particulier dans cette journée. Mais nous faisons une chasse excellente. A cinq heures du soir, nous avons dans notre canot deux canards, un hoco, deux cabiais, puis un beau poisson fléché parApatou. En ce moment une grande île se trouve à deux kilomètres devant nous. C'est un bon campement, nous dit notre patron.

Avant de l'atteindre, nous rencontrons sur la rive droite une anse entourée d'une

belle plage de sable. Au fond, un superbe banc de granit fait une pointe dans le fleuve. Cette laja nous attire. Elle se détache en blanc sur la rive. Nous n'y aurons pas à craindre le sable chassé par le vent. Ce campement est fort peu du goût de nos Indiens, et, pour nous effrayer sans doute, ils nous disent que les Guahibos ne sont pas loin. On aperçoit en effet la fumée d'un village à quelques kilomètres. Cette menace des Guahibos nous fait rire de bon cœur et nous décide tout à fait à camper sur la roche. Nous sommes bientôt à terre. Deux de nos Indiens montent le boucan pendant qu'Apatou et le patron dépècent le cabiai. Notre camp ressemble à un abattoir. Il est huit heures et demie lorsque chacun a dîné et peut songer à se coucher, le travail terminé.

Notre roche, élevée de quinze mètres et large de cent mètres environ, ressemble à une immense coquille posée sur ses bords et dont le côté arrondi fait saillie dans l'eau. Une savane s'étend derrière, séparée seulement par un rideau d'arbustes, où je fais dresser mon hamac à côté de ceux de François et d'Apatou. Le Janne, comme toujours, préfère coucher sur la roche. Je ne sais comment il peut dormir ainsi avec une couverture pour matelas, son hamac pour oreiller et le granit pour sommier. Ce soir pourtant il va, à cause des moustiques, abandonner son rocher, lorsqu'un bruit bien connu vient frapper son oreille. Un jaguar pousse ses rugissements à quatre ou cinq cents mètres sur le banc de sable qui borde l'anse. Apatou l'a entendu comme lui et s'est levé, ne jugeant pas à propos de nous réveiller, François et moi. Us attendent longtemps, le fusil chargé. Les Indiens sont venus se réfugier près d'eux. Rien ne venant, ils se décident à se recoucher. A peine étendus, ils entendent de nouveau le jaguar, très près cette fois. Apatou nous réveille au plus vite. Nous sommes tous assemblés sur la roche assez loin du feu. Il règne heureusement un faible clair de lune, qui permettrait d'apercevoir un animal s'avançant vers nous. Le Janne et Apatou se placent, avec les deux fusils qui nous restent, à quelques pas en avant. Je regrette en ce moment d'avoir cédé les deux autres. Nous attendons en vain. L'animal ne se montre pas. Une heure après, nous dormons tous sur la roche, Le Janne et Apatou leurs fusils à portée de la main, postés pour nous protéger entre nous et la savane. Le reste de la nuit se passe tranquillement.

9 janvier. — Nous sommes en route de bonne heure; mais, hélas! la brise s'est levée presque avec le soleil et elle devient déplus en plus forte à mesure que nous descendons. Le fleuve est large et houleux ; les vagues moutonnent comme en mer. Depuis deux heures nous apercevons la bouche du Meta, et nous ne pouvons l'atteindre. Nous longeons la rive droite qui est bordée d'un banc de sable, sur lequel nous mettons pied à terre pour déjeuner. Nous trouvons dans le fond, en abondance, une rhamnée portant des jujubes verts.

A une heure, nous nous remettons en marche ; nous doublons enfin l'embouchure du Meta; notre marche est meilleure jusqu'à cinq heures. Nous arrivons en ce moment à Caribeni, où se trouve un petit rapide ; le lit du fleuve est semé d'îles, de roches et de bancs de sable. Nous nous arrêtons sur l'un d eux. Apatou et les Indiens tentent en vain

de flécher du poisson, pendant que Le Jaune prend un croquis de l'île où nous passerons la nuit et qui a jadis été habitée par des blancs. Il n'y reste plus aujourd'hui trace de leur passage. Nous atteignons bientôt cette île, qui porte le nom de Caribeni et qui est faite de granit, de sable et de limon. Elle est élevée de douze mètres au-dessus du niveau actuel de l'eau. Elle est broussailleuse dans une partie; ailleurs, nous trouvons de grands arbres formant une voûte de verdure au-dessus d'un sol dénudé. Ce dernier point est un délicieux poste de couchage. Nous avons devant nous la rivière semée de roches; au delà, une plaine couverte d'arbres, plus loin encore une chaîne de montagnes rocheuses qui ont pris une teinte violette sous les reflets du couchant. La fumée claire de trois feux se détache vivement sur le ton un peu sombre des monts.

Ces feux sont ceux des chercheurs de sarrapia (fève tonka ou de macouba). Ces fèves, dues au coumaroitna odorata, sont l'objet d'un commerce assez considérable sur l'Orénoque. Les arbres qui les produisent sont dispersés dans les forêts, car je. ne sais s'il est venu à l'idée de personne d'en faire des plantations sérieuses. La culture de sarrapia serait pourtant suffisamment rémunératrice pour justifier des essais pratiques en grand.

Un arbre peut donner une arrobe de graines (vingt-cinq livres). La livre s'est vendue cette année dix francs à Rolivar. Chaque année, de nombreux habitants se mettent en campagne pour la récolte de cette graine. Le fruit est une gousse charnue, une sorte de drupe, ressemblant à une petite mougue. On casse les gousses et on met les graines dans un sac.

Ces gousses tombent d'elles-mêmes en février et mars, avant la saison des pluies, du moins dans le bas Orénoque.

La sarrapia est dirigée sur Port of Spain et sur l'Amérique du Nord, où elle est très employée en parfumerie et comme succédané de la quinine, après avoir subi un commencement de germination.

Après dîner, nous nous étendons dans nos hamacs ; nous avons un joli clair de lune. Nous apercevons une ligne de fumée rouge en bas des montagnes et deux feux clairs sur leur versant. Mais les moustiques deviennent nombreux et nous forcent de quitter nos hamacs, car nous n'avons pas eu soin de monter nos moustiquaires. Bientôt elles sont en place. Le .lanne a égaré la corde de la sienne et se trouve obligé de coucher sur la pierre.

10 janvier. — Nous avons une longue marche jusqu'à midi, mais nous avons été obligés de faire un grand détour à cause de la brise. Décidément cette saison est peu favorable pour se rendre à Bolivar. Le meilleur moment est au mois d'août ; les eaux sont hautes, le courant est fort, et l'on n'a point de vent contraire. Nous venons de traverser le fleuve, très houleux au milieu, puis nous accostons au pied d'une montagne de granit dénudé se dressant à pic sur la rive droite. Elle a une couleur brun rougeâtre due à des lichens. Comme toutes les roches de même nature que nous avons rencontrées, celle-ci est creusée de cavités arrondies, peu profondes. On dirait des trous d'énormes boulets

ronds. Les diverses crues du fleuve sont tracées sur la pierre en lignes claires, parallèles. Nous mesurons la plus élevée, qui est à 12'", 10 au-dessus du niveau actuel. Nous notons que le fleuve en cet endroit est bordé de chaque côté de roches granitiques et que sa largeur est assez faible, ne dépassant guère un kilomètre. Que l'on se figure pourtant l'énorme masse d'eau! Pendant qu'on nous prépare à déjeuner, j'observe le soleil et Le Janne consulte ses instruments dans le canot. Il fait tournoyer son thermomètre à fronde, lorsqu'Apatou lui crie : « Un caïman ! » 11 saute brusquement à terre et fait couler l'horrible bête qui montrait sa tête à un mètre du canot. Ils se sont réciproquement t'ait peur. Apatou, armé d'une flèche, fouille des trous creusés fraîchement par des

iguanes dans le sable de la rive. Il retire, non sans effort, un de ces animaux vivant, auquel la flèche a déchiré la peau du ventre. Une grappe d'œufs est suspendue au flanc entr ouvert de l'iguane. Apatou les arrache et se dispose à tuer l'animal, lorsque celui-ci s'échappe, se jette à l'eau et disparaît sur une roche voisine, où nous pouvons le contempler longtemps, ne paraissant pas se soucier beaucoup de l'accident qui lui est arrivé.

Vers trois heures et demie, nous passons devant le cerro Mogote, amas de roches granitiques hérissant le lit du fleuve et dont nous prenons un croquis, car elles ont une certaine importance1.

Vers six heures, nous atteignons une case perchée sur une sorte de promontoire de

1. Kntre ce cerro et Santa Barbara se trouve une plage que les tortues semblent affectionner d'une façon réellement extraordinaire pour déposer leurs oîufs. On n'estime pas à moins de quinze mille le nombre de ces animaux qui viennent annuellement pondre sur celte plage. De nombreux témoins m'ont affirmé que, si l'on jette à l'eau l'une des pondeuses, elle s'empresse de remonter sur le sable. La tortue commence à pondre en février; elle donne jusqu'à cent

la drive roite et habitée par des Indiens racionales. L'homme est jeune, la femme beaucoup plus âgée, assemblement très fréquent dans ces parages. Ce sont de bravos gens. Je n'en dirai pas autant d'un voisin, qui, sachant notre arrivée, vient nous rendre visite et nous ennuyer de ses discours interminables et de ses questions plus que saugrenues.

H janvier. — Au jour, nous sommes en route pour Santa Barbara. Nous savons, d'après le trop prolixe voisin, que nous y trouverons treize cases, de la monnaie (nous n'avons plus que des pièces d'or), de la panela et peut-être du rhum, « todo lo que necesita ». Nous y serons à midi avec brise faible, à quatre heures avec brise forte; il aurait pu ajouter : jamais avec brise trop forte. Cet insipide personnage pose luimême les questions auxquelles il répond.

Nous sommes à Santa Barbara à onze heures et demie. Nous y complétons nos provisions, et, trouvant ce village dépourvu d'intérêt, nous reprenons notre marche pour tâcher de gagner avant la nuit une plage située à quelques kilomètres et où nous trouverons un campement d'Indiens Yarouros, dont le village est situé à quatre jours dans le ccuïo Sinaruco. Nous y arrivons vers cinq heures. Les Yarouros (escargots), au nombre de quarante environ, ont disposé de tout petits carbets sur une vaste plage. Nous avons devant nous un ciel d'Afrique, une grande plaine de sable, un campement d'hommes bronzés. Quelques chameaux suffiraient pour nous donner un Sahara en miniature. Au moment de notre arrivée, les hommes viennent de la pêche. Ils n'ont pas eu grand succès; c'est à peine s'ils ont pris suffisamment de poisson pour leur repas du soir. La distribution est vite faite, et bientôt, auprès de chaque carbet, un petit groupe composé d'une famille entoure le feu qui fait cuire le diner. Nous passons auprès des groupes, faisant connaissance avec chacun. Les Yarouros ont la peau très pigmentée; les enfants eux-mêmes sont très foncés. Ils habitent de grandes savanes, et il n'est pas étonnant qu'ils soient plus noirs que les Indiens des forêts, qui sont moins exposés aux rayons du soleil.

Les hommes ont les cheveux taillés en rond ; les femmes les portent longs, tombant sur les épaules. Les hommes portent pour tout vêtement le yuayouco retenu par une mince ceinture de cheveux ; les femmes, des chemises de cotonnade sans bras. Ils n'ont

quarante œufs. En ce moment, de nombreux habitants de l'Orénoque viennent faire leurs provisions sur la plage de Santa Barbara.

La récolte des œufs a été réglementée. Le jour fixé, on sonne une cloche à Santa Barbara. La récolte doit cesser avec les sons de cloche.

La tortue de l'Orénoque (tortuga) n'existe pas dans le Guaviare.

La térékaï, très commune dans le Guaviare, existe aussi dans l'Orénoque, mais elle y est moins commune que la tortuga.

La térékaï donne quarante-huit œufs au plus. L'huile et la chair de cette dernière sont les plus estimées. Celle-ci commence à pondre à la fin de décembre dans le Gua\iare et vers le 10 janvier dans l'Orénoque. Elle n'existe pas dans les eaux noires.

Une autre tortue, la cabezona ou tortue « à grosse tète », comme son nom l'indique, existe dans le haut Orénoque, dans le Cassiquiare et dans l'Ynirida. Elle est moins estimée que les précédentes.

Une dernière enfin, sorte de térékaï, beaucoup plus petite, se trouve dans l'Atabapo.

La tortuga peut atteindre des dimensions considérables. Il en est qu'un homme ne peut soulever de terre.

ni peintures ni ornements. Nous voyons pourtant quelques vieilles femmes dont la lèvre inférieure est hérissée de cinq épingles également espacées dans le tiers médian de la ligne qui joint la peau à la muqueuse. Aux derniers rayons du soleil elles projettent sur le menton cinq lignes d'ombre bien nettes. A distance, je prends d'abord pour une mouche très roide ce qui est en réalité un ornement très piquant. Les jeunes femmes ne portent pas cette armure ; j'en conclus que c'est ou une vieille coutume tombée en désuétude, ce qui serait étrange chez les Indiens, ou le signe indiquant que le temps des amours est passé et que les lèvres ne doivent plus être recherchées. Je crois que cette dernière supposition est la meilleure. Toujours est-il que ces dames ont absolument refusé de me donner la raison de cette coutume.

Les hommes se soumettent volontairement à une pratique assez bizarre. Pour devenir bons flécheurs, ils doivent se faire passer un aiguillon de raie à travers le prépuce.

Je ne sais si ceux qui sont autour de nous ont reçu cette consécration; le peu de poisson qu'ils ont pris semble répondre négativement ou protester contre l'efficacité de l'opération. Nous le regrettons vivement en ce moment. Notre viande boucanée ne s'est pas conservée et nous dînerions volontiers de poisson frais. En ce moment un blanc qui campe tout auprès, avec sa femme et son fils, s'avance vers nous. Il trafique avec les Indiens des environs; il achète de la cassave dans les villages et la vend sur les plages de l'Orénoque ; il a du tabac, du poisson, en outre de la pacotille ordinaire de cotonnades, de couteaux, etc.

Je vois quelques Yarouros lui acheter de la cassave qu'ils lui ont peut-être fournie quelques jours auparavant. Le bénéfice qu'il fait sur ces sauvages n'est pas mince.

Pour notre compte, nous lui achetons quelques tranches d'une chair qu'il nous vend comme marsouin et qui se trouve être immangeable, à cause d'un goût huileux exécrable. Elle provient d'une espèce de poisson très commun dans l'Orénoque et le Guaviare. Nous dînons tant bien que mal d'un peu de cassave trempée dans du café et nous nous étendons dans nos hamacs, en attendant que les Indiens se mettent à danser, comme ils nous l'ont annoncé pour ce soir. En ce moment, un canot monté par des Yarouros vient du bas de la rivière; les survenants sont très gais, car longtemps avant qu'ils n'accostent nous entendons leurs chants et leurs éclats de rire. Après leur arrivée, il y a quelque temps, un peu d'animation dans le camp; puis, tout rentre dans le silence, ce qui ne fait pas notre affaire. Le trafiquant va de notre part les avertir que s'ils veulent danser il y aura du café, du sucre et de la cassave à leur disposition. Les négociations sont un peu longues ; enfin une demi-douzaine d'hommes se décident. A l'aide d'une bande d'étoffe ils se sont fixé sur la tête trois longues plumes d'ara dont l'une se dresse sur le front, les deux autres en arrière formant triangle avec elle. Ils sont bientôt en train. Leur chant, d'abord un peu étouffé, prend de l'animation. Quelques femmes arrivent, regardent quelques instants et sont entraînées. Leur chant, plus perçant et quelque peu criard, a bientôt attiré tout le campement. Les enfants eux-mêmes se mêlent aux danses. Seuls

les vieillards accroupis dans diverses positions font cercle et regardent. Nous nous faisons donner la traduction des paroles qu'ils chantent et qui sont les plus simples du monde : Codinané caïouriou yaboké — Codinané codinanédi — Yavoréco yavorékadi — « Nous sommes ici, chantant, — nous sommes ici, dansant, — demain matin, nous prendrons un bain, — c'est le moment de manger, » etc. Nous sommes loin des chants où l'on exalte la vertu des ancêtres, où l'on vante le courage des guerriers de la tribu.

DAXSt DES YAROUROS

Entre chaque danse, hommes et femmes boivent du café, mangent du sucre et de la cassave à qui mieux mieux.

La scène est superbe par un clair de lune un peu voilé. Les guayoucos et les bandeaux qui ceignent les fronts se détachent en blanc sur ces silhouettes noires qui ont un aspect méphistophélique, avec les hautes plumes d'ara qui percent le ciel comme des baïonnettes. Les femmes accroupies semblent des sorcières attendant leur tour de prendre part au sabbat. Ajoutez le feu dans des poteries où des démons rougis par 1rs flammes font bouillir des herbes magiques. Les danses durent longtemps; nous avons besoin de sommeil avant que les Indiens ne soient fatigués. xNous leur souhaitons enfin la bonne nuit et ils se retirent dans leur camp.

12 janvier. — Au réveil, nous achetons aux Yarouros quelques objets ethnographiques. Le Janne prend des croquis et nous nous mettons en route. La navigation commence à présenter de grandes difficultés à cause de la brise; nous suivons la rive et nous n'avançons qu'à la palanca, c'est-à-dire en poussant sur le fond avec de longues perches. Nous campons sur un banc de sable.

13 janvier. — Nous n'arrivons qu'à neuf heures du soir à la Urbana, qui pendant l'hivernage n'est qu'à un jour de Santa Barbara. Nous désirons n'y séjourner que juste le temps nécessaire. Nous avons des lettres de San Fernando pour divers habitants de la ville, chez lesquels nous nous faisons conduire par le patron de notre canot qui a déjà descendu le fleuve sept ou huit fois et qui connaît les principaux habitants des villages riverains. La Urbana est une ville morne et pauvre. Ses rues quadrillées sont les unes parallèles, les autres perpendiculaires à la rive. Les maisons sont assez nombreuses, mais le cinquième à peine en sont habitées. Elle ne date que de 1872. Elle fut construite par des personnes qui vinrent y chercher la tranquillité pendant la guerre civile. La paix rétablie, la Urbana est devenue déserte. Le seul commerce est celui de la sarrapia. Nous recevons à la Urbana un excellent accueil de M. Fuentes, frère du gouverneur de San Fernando, qui met un logement à notre disposition. Mais notre intention formelle est de n'y passer que cette nuit.

14 janvier. — Dans la matinée, je fais l'acquisition d'un petit singe dressé par les Indiens à se coucher et à se balancer dans un hamac fabriqué exprès pour lui. A huit heures, nous sommes en route. Mais la brise contrarie vivement notre marche. Nous naviguons dans un canal très large et peu profond dont les bords sont envahis par deux grands bancs de sable. François est pressé d'arriver à Bolivar et de prendre le vapeur pour la France. Son empressement ne se comprendra que trop lorsqu'on saura qu'à son départ il n'était marié que depuis quatre mois. La dure nécessité l'a seule déterminé à s'engager dans la plus pénible et la plus périlleuse des expéditions. Il a l'idée de nous faire avancer en nous halant avec une amarre. Il descend à terre, et, aidé d'un de nos Indiens, il nous tire avec une vigueur qui prouve le désir qu'il a d'arriver vite.

En suivant le bord de l'eau, il s'empare d'une tortue qui nous fera un repas de réserve.

Au sortir de ce long canal, la rive est un peu escarpée et faite d'argiles ferrugineuses durcies. Dans une petite anse nous trouvons un Indien pêcheur qui nous vend très bon marché d'excellent poisson. Nous accostons alors pour préparer notre déjeuner.

Pendant notre repas, une poule, que nous avions achetée à la Urbana, s'échappe du canot et se réfugie dans la brousse. Impossible de la rattraper. Notre après-midi est meilleure comme marche ; la brise a un peu faibli. Vers quatre heures nous sommes en présence d'un banc de sable qui a une étendue de plusieurs kilomètres dans tous les sens. François veut encore ici nous faire avancer avec l'amarre ; il contournera forcément le

banc de sable. Le Janne et Apatou se font mettre à terre pour tâcher de se procurer quelque gibier. Us suivent le fond du banc qui est étage par endroits, coupé ailleurs de petits canaux presque à sec ; les inégalités du terrain les empêchent constamment de nous apercevoir.

lis rencontrent vers la pointe nord de cette plage un îlot de verdure, entouré d'un fossé contenant de l'eau et enclavé dans le sable. Du canot, nous pouvons suivre leur marche grâce à une nuée de goélands qui tournoie en faisant vacarme au-dessus de leurs têtes. C'est que ces animaux ont leurs nids sur ce banc. Nos compagnons nous rejoignent enfin, harassés d'une marche de deux heures sur le sable chaud et mouvant; ils ne nous rapportent que des œufs de goélands dont ils ont rempli leurs chapeaux.

Nous avons encore suffisamment de poisson pour ce soir. Mais demain? Pas de gibier! la tortue est condamnée ; on la fera cuire ce soir et demain nous ferons une halte vers midi. Pendant que j'observerai le soleil, on réchauffera le déjeuner.

15 janvier. — La matinée est relativement calme. A onze heures et demie nous atteignons le rio Cabullero, affluent de gauche.

Nous faisons halte à la pointe formée par les rives gauches de cette rivière et du fleuve. Le Janne parcourt les environs et trouve de nombreux pieds d'un strychnos que M. le professeur Planchon rapporte au strychnos Schomburgkii . Nous cherchons vainement des fleurs ou des fruits. Nous coupons des échantillons, nous déjeunons à la hâte et nous nous remettons en route pour profiter du répit que nous laisse la brise.

A quelques centaines de mètres en aval nous apercevons sur la pente de la rive un squelette de caïman. Nous nous arrêtons pour l'examiner. La tète mesure soixante-dixsept centimètres dans le sens de sa plus grande longueur. Les dernières vertèbres manquent; aussi, pour nos Indiens, cet animal est-il la victime du tigre. Ils prétendent que le jaguar attaque le caïman et lui mangela queue. J'aime autant croire que celui-ci, ayant reçu une balle de quelque passant, sera venu expirer sur la rive. L'après-midi, la chaleur est très forte. Nous passons sur la rive gauche, le long d'une barranca élevée d'une quinzaine de mètres ; de nombreux éboulements se sont produits en ce point et les troncs d'arbres sont restés engagés au pied de la berge. Un grand nombre de tortues ont pris place sur ces troncs d'arbres et se chauffent au soleil. Nous avançons avec précaution. Les pagaies font leur office, sans le moindre bruit. Les tortues plongent sitôt qu'elles nous aperçoivent. Apatou et nos Indiens envoient des flèches aux retardataires, mais sans parvenir à en toucher une seule. Nous répétons six fois cette manœuvre, sans plus de succès. Apatou semble tout honteux de n'avoir pas été plus adroit que les Indiens. Enfin, il a l'occasion de se dédommager. Un iguane fort beau est sur le bord de l'eau, la gueule ouverte ; il lui décoche une flèche qui la fixe au sol, la mâchoire inférieure traversée.

Vers cinq heures, nous rencontrons des Yarouros sur une plage de la rive gauche. Nous accostons pour acheter du poisson; ils attendent leurs pêcheurs, mais nous ne

pouvons rester jusqu'à leur retour, car la brise a faibli et nous voulons profiter de cette circonstance. Nous faisons l'acquisition d'une tortue et nous continuons notre marche.

A la nuit tombante, nous sommes à la pointe d'un banc de sable qui serait un joli campement. Mais c'est le domicile d'un caïman dont nous voyons l'énorme tète audessus de l'eau. 11 règne à cet endroit une odeur de pourriture qui, jointe à l'odeur musquée propre à l'animal, nous force de chercher un autre campement. Une autre pointe semblable à celle-ci est à deux kilomètres en aval. Nous nous dirigeons vers elle. La lune éclaire notre marche. La brise est tombée et l'eau est unie comme un miroir. La navigation serait très agréable si nous n'étions tous moulus de fatigue. François a la fièvre et, sitôt débarqué, se couche sans vouloir de nourriture. Nos Indiens nous font cuire l'iguane et des bananes frites.

Il faudrait en outre préparer notre déjeuner de demain pour ne pas perdre un temps précieux ; or, il faut longtemps pour apprêter une tortue et nos hommes ont besoin de repos.

Le Janne propose de la faire cuire à l'indienne ; son avis est adopté à l'instant. On tue l'animal et on le dépose dans un trou du sable, tel quel, sans le vider et sans le débarrasser de sa carapace; on le recouvre de sable et on allume un grand feu sur sa tombe.

16 janvier. — La brise nous contrarie encore beaucoup. Nous longeons un banc de sable interminable. Deux dé nos hommes marchent sur le bord de la plage, tirant le canot avec l'amarre ; le patron et un homme armé d'une gaffe le maintiennent en bonne route.

Le Janne et moi, nous préférons marcher pour nous dégourdir les jambes. Nous coupons au plus court et nous trouvons la partie élevée du banc de sable occupée par un nombre incalculable de nids de goélands ; de tous côtés ce sont des œufs et des petits à moitié recouverts par le sable que chasse la brise. Quelques-uns ont à peine un duvet grisâtre ; d'autres, plus avancés en âge, ont près d'eux un petit poisson que leur mère a déposé à portée de leur bec. Jugez de l'émoi que nous soulevons parmi les parents. Ils se précipitent furieux vers nous, passent à raser nos chapeaux auxquels ils donnent parfois un coup de bec et s'élèvent rapidement en poussant leur note la plus désagréable. Un moment, ils nous agacent tellement que nous faisons tournoyer un bâton au-dessus de nos tètes pour les empêcher de trop s'approcher.

Nous atteignons enfin l'autre extrémité du banc de sable où nous prenons un bain dans une petite mare à eau limpide communiquant avec le fleuve. Le bateau arrive. Tout le monde débarque pour déjeuner. Nous mangeons froide la tortue qui est excellente. Nous franchissons ensuite la bouche de l'Apure, grand affluent de gauche parallèle au Meta et au Guaviare.

A trois heures nous rencontrons un voilier couvert de toile qui se dirige vers 1 \pure. La même brise qui nous contrarie si fort lui donne des ailes. A quatre heures

nous arrivons à Capuchino. 11 n'y a qu'une seule maison, perchée au sommet d'une rive sablonneuse très élevée et très escarpée. J'y trouve à acheter du poisson salé et des œufs de tortue desséchés. Un peu en aval sur la rive gauche se trouve le village de Cabruta, composé de quelques maisons.

Il présente trop peu d'intérêt pour que nous risquions pour nous y rendre la traversée du fleuve très large en cet endroit. La brise tombe vers cinq heures.

Nous longeons la rive droite bordée d'un banc de sable très plat. Nous passons à vingt mètres du bord et c'est à peine si nous avons suffisamment d'eau. Nous apercevons entre la terre et nous le dos d'un caïman qui émerge par suite du trop peu de profondeur de l'eau. Notre canot se trouve bientôt par son travers; l'animal n'a pas bougé. — « Il est mort » , dit Apatou. — « Nous allons voir » , dit Le Janne, qui lui envoie une balle de révolver. L'animal, pincé ou chatouillé, soulève hors de l'eau son énorme gueule ouverte et passe épouvanté à l'arrière du canot, non sans avoir occasionné une grande frayeur à notre patron qui, le voyant se diriger sur lui, se précipite sous le rouff.

La nuit est venue. Nous distinguons devant nous le petit cerro au pied duquel se trouve Caicara. Il se détache en noir sur un ciel un peu rougi par des feux allumés dans les hautes herbes de la savane. A sept heures, le bord orangé de la lune paraît à son sommet. L'astre se dégage rapidement et vient éclairer notre route en traçant devant nous sur le fleuve un large trait lumineux.

Vers huit heures, nous sommes à Caicara. Nous débarquons sur des roches derrière lesquelles se trouve une rive sablonneuse assez élevée. Le village est un peu retiré en arrière, et, du point où nous avons débarqué, nous n'apercevons que deux ou trois toitures en tuiles rouges, éclairées par la lune.

François a encore la fièvre et s'étend pour dormir sur la plage. Il faut que je trouve ici un canotier pour le remplacer.

A cet effet, je me fais indiquer la case du représentant de l'autorité. Caicara a le bonheur de posséder un préfet de police ; elle a le malheur de le posséder peu poli. .Je me présente chez lui; je lui dis qui je suis et ce que je désire. 11 ne daigne pas m'oflVir un siège ; en revanche, il me prie de vouloir bien lui donner, demain, communication de mes papiers. Peu flatté de l'accueil, je lui déclare que, la navigation de l'Orénoque étant libre, je renonce à la demande que j'étais venu faire, mais que, s'il désire visiter mes papiers, il fera bien d'être à mon bord au point du jour. Je retourne à la plage, puis, accompagné de Le Janne, je reviens en ville pour faire quelques emplettes. Nous rions fort de l'embarras de deux commis qui font trois fois l'addition de nos dépenses et trouvent chaque fois un total différent. 11 faut que le patron vienne enfin à leur aide. Nous retournons à la plage chargés de nos provisions et nous couchons sur le sable parmi les rochers.

17 janvier. — Nous sommes en route dès l'aube et nous avons une bonne marcbe

jusqu'à huit heures. En ce moment la brise devient très forte ; le fleuve est très houleux. Notre mauvaise embarcation sans quille chavirerait infailliblement. Nous accostons dans une échancrure abritée de la rive. La berge est très élevée et taillée en escalier par les diverses crues du fleuve. De nombreux troncs d'arbres sont couchés sur la pente, un peu inclinés dans le sens du courant.

Je fais tout de suite préparer à déjeuner afin de pouvoir profiter de la première accalmie. Pendant ce temps, Apatou fait un tour de chasse dans la forêt qui borde le fleuve. Il revient sans gibier, mais il retrouve le strychnos que Le Janne a déjà rencontré sur les bords du Cabullero. Ici encore je passe inutilement deux heures, en compagnie de Le Janne, à la recherche d'un débris quelconque de fleur ou de fruit de ce strychnos.

Ce n'est que vers une heure que nous pouvons reprendre notre marche. Vers le coucher du soleil nous rencontrons un voilier d'environ vingt tonneaux, ayant deux embarcations à la remorque. Notre canot est bien chétif auprès de ce monstre. Il passe très près de nous. Un des hommes qui le montent, ne nous ayant pas aperçus, Le Janne et moi, abrités sous le rouff, et croyant sans doute en imposer à nos Indiens, hèle notre canot d'un ton si impérieux que nous défendons de lui répondre. Il renouvelle sa question en nous menaçant de son plomb. Je me lève alors et lui déclare que nous n'avons nulle crainte de son plomb, mais qu'il continue sa route sans broncher s'il ne veut faire connaissance avec nos fusils. Nous sommes debout, les armes à la main. Le drôle, terrifié, s'est dissimulé derrière ses bastingages.

A huit heures seulement, favorisés par un clair de lune, nous atteignons Playa Blanca où nous devons passer la nuit.

18 janvier. — Nous sommes en route à cinq heures. Il faut marcher le matin et le soir, car dans la journée la brise est trop forte.

A dix heures nous sommes au village de Bonita (Jolie).

Ce misérable village porte un nom peu mérité; il se compose d'une vingtaine de cases délabrées qui manquent absolument de pittoresque dans leur forme et dans leur arrangement. Elles sont séparées de la rivière par une sorte de longue pelouse dont la boue desséchée a conservé les profondes empreintes des passants. Sur ce sol inégal poussent toutes les mauvaises herbes du pays : sidées , convolvulacées, cucurbitacées. Une maigre graminée a tenté de pousser parmi elles; elle a été tondue à sol ras par deux ou trois bourriquets qui font retentir le village de leurs cris assourdissants.

Je m'étonne réellement qu'avec un sol riche les habitants de l'Orénoque soient encore si misérables. Il ne faut en chercher la raison que dans leur indolence et leurs faibles besoins. Chaque homme ici possède d'habitude une case, une mandoline, un hamac, un fusil, une femme et la fièvre. Tous ses besoins sont là. Ne serait-ce point par paresse, se demande Le Janne, que les hommes négligent de serrer dans leurs

A TRAVERS LA NOUVELLE-GRENADE ET LE VENEZUELA. ;i70

pantalons les pans de leur chemise? En tous cas il ne saisit pas bien le côté artistique de cette coutume.

Je fais quelques petites provisions dans le village. Je les paye dix fois leur valeur. Notre qualité d'étrangers nous coûte cher. Chacun paraît croire que nous avons des mines d'or dans nos poches. Le délabrement de nos costumes devrait nous mettre à l'abri de pareils soupçons.

Nous déjeunons d'un sancocho que François nous prépare avec une poule et un igname violet. La plage nous sert de cuisine et de salle à manger. Comme la brise est assez forte, nous pendons nos hamacs aux arbres de la rive et nous faisons la sieste à l'ombre jusqu'à quatre heures. Puis nous embarquons et nous marchons jusqu'à cinq heures. Le ciel se couvre rapidement devant nous. Un violent orage nous menace ; nous gagnons la rive droite. Peu après il éclate. La pluie tombe à torrents et le tonnerre mêle ses puissantes détonations aux crépitations de l'eau sur le feuillage. L'orage dure peu; nous avons eu le bonheur de trouver un excellent abri et nous ne sommes pas trop mouillés. L'infortuné François a encore la fièvre. Il n'est pas le seul qui soit malade. Le Janne aussi a chaque matin un accès, heureusement moins violent que ceux de Rurban.

19 janvier. — Nous partons vers six heures. Nous passons bientôt devant Altagracia. Quoiqu'il ait disparu entièrement, cet ex-village est encore porté sur les cartes. L'Orénoque ici est extrêmement large. Il est semé d'îles bordées de bancs de sable. Plusieurs bras sont à sec, mais s'emplissent d'eau pendant l'hivernage. Alors les flots s'étendent à perte de vue parmi les îles. La végétation des rives manque de grandeur; c'est du fouillis, pas d'arbres géants comme sur les bords du Guaviare. Partout des arbres étriqués, étouffés presque. Un lacis de plantes grimpantes semble avoir pour but de les empêcher de croître. Nous ne voyons plus de palmiers. Nous marchons jusqu'à sept heures du soir ; la lune n'est pas encore levée et nous éprouvons un instant d'embarras pour reconnaître le banc de sable plat où nous avons pris terre. Nous finissons par nous habituer à la demi-obscurité et nous trouvons un peu de bois sec. Nous allumons du feu. Apatou prend une torche et une flèche. Il suit le bord de l'eau. La nuit, nous dit-il, les poissons se meuvent avec beaucoup de lenteur et paraissent sommeiller. Toujours est-il qu'il revient bientôt avec deux beaux poissons qui suffisent amplement à notre dîner. Nous nous roulons ensuite dans nos couvertures et nous dormons parfaitement sur un sable un peu gros et très dur.

20 janvier. — En route à six heures, nous arrivons à huit à l'île d'El Tigre. Nous y trouvons une case habitée par une famille et quelques hommes installés en camp volant. Nous y achetons une provision de poisson salé à des conditions fort raisonnables. Vers cinq heures, nous trouvons deux cases sur la rive gauche. Un banc de sable les sépare du fleuve. Ce sable est très blanc, très tin et semble nous inviter à nous arrêter. Nous

trouverons peut-être chez les habitants du poisson frais, des tortues, que sais-je? Nous sommes déçus, mais nous camperons sur ce sable délicieux.

21 janvier. — Vers sept heures, nous doublons une pointe à laquelle commence une chaîne de collines formées d'un mélange de quartz, d'argile et d'oxyde de fer. Chaque monticule fait une pointe dans le fleuve ; la rive se trouve ainsi creusée d'une foule de petites anses, dont le fond est ensablé. Les pointes sont hérissées de blocs entassés. Les collines sont couvertes d'arbres rabougris et tordus. La brise est forte, la houle dangereuse. Nous suivons les sinuosités de la rive. Un moment, Le Janne et Apatou débarquent pour poursuivre une troupe de singes « capuchinos » qui prennent leurs ébats à terre. Il ne nous reste plus que quatre cartouches, aussi ne doit-on tirer qu'à coup sùr. Les singes

grimpent sur les arbres, sautent dans le feuillage, se dissimulent derrière les branches. En somme, les chasseurs gardent leurs cartouches.

Vers neuf heures et demie, nous voyons devant nous la rive noire d'urubus. Nous avons bientôt l'explication de ce rassemblement extraordinaire. Le cadavre d'un énorme caïman est échoué et sort à moitié de l'eau. Il a le ventre ouvert. Une demi-douzaine d'urubus s'acharnent sur cette charogne. Une centaine d'autres, repus, regardent faire les derniers venus. De ce point nous apercevons une colline de même nature que celle que nous venons de passer. Un sentier rapide trace une ligne rougeâtre sur le flanc gris verdâtre du monticule. Au sommet de celui-ci nous apercevons les toits de deux cabanes. C'est Mapire. Un petit cotre est mouillé en face du village. Quatre ou cinq canots sont à sec sur la berge.

Nous accostons bientôt et nous nous mettons en devoir de gravir le sentier qui conduit

au village. Notre dessein est de compléter nos provisions et de nous remettre en route au plus vite, car on nous a affirmé à Ronita que le vapeur pour la Trinité part de Rolivar le 28. Nous n'avons pas un moment à perdre si nous voulons arriver à temps. Nous nous adressons pour nos achats à M. Donati, négociant consciencieux, chez lequel nous trouvons un excellent accueil et tout ce dont nous avons besoin. Il commence par mettre sa maison à notre disposition ; on nous y préparera notre manger. Il nous rassure sur le départ du vapeur qui ne doit se mettre en route que le 1er février. Nous usons pendant deux jours de sa gracieuse hospitalité et nous ne trouvons chez les siens que prévenances

Page 1