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LE COWOI DE FRANÇOIS B V R B A M

plus ni moins que ses congénères. L'ancien patron a pris la place de Burban parmi les canotiers ; il est inutile de dire, je pense, qu'il n'en existe pas moins un grand vide dans le canot. Le 28 à la nuit, nous arrivons à Bolivar.

Nous n'avons plus d'argent. Nous avons un crédit ouvert à Port of Spain, mais il faudra d'abord y arriver. Nous comptons pour cela sur le consul français. Il est trop tard aujourd'hui pour aller lui rendre visite. Nous descendons au meilleur hôtel de la ville. Nous n'avons pas grand air dans nos vêtements délabrés. Nos cheveux romantiques et nos barbes révolutionnaires sont bien faits pour effrayer de paisibles bourgeois.

Demain nous nous transformerons. Je ne sais ce que doit penser l'hôtelier pendant que nous dînons en savourant son meilleur bordeaux.

Le lendemain matin, je vais rendre visite au consul français, M. Dallacosta, qui me fait un excellent accueil et qui me présente à d'autres compatriotes, MM. Frustuck, Batlistini, etc. Tous mettent leur bourse à ma disposition.

Je me fais couper barbe et cheveux, habiller de neuf et je nie présente à mes compagnons éblouis. Je les envoie se transformer à leur tour.

Puis, nous emballons nos collections dans des caisses. Nous les faisons transportera bord du Héroe de AbriL qui doit partir le 1er pour Port of Spain.

Nous passons trois journées très agréables, parmi des compatriotes charmants qui

tiennent le haut du pavé dans cette ville vénézolane. Ciudad de Bolivar (anciennement Angostura) est une ville de huit mille habitants, située sur la rive droite de l'Orénoque, en un point où le fleuve est un peu rétréci (un kilomètre de largeur environ). Son nom d'Angostura venait de sa situation; il avait été donné à une écorce amère, ainsi qu'à un bitter très estimé. C'est une ville commerçante. Beaucoup de ses habitants s'occupent de l'exploitation des mines d'or du Venezuela. Le caoutchouc et la sarrapia sont, avec les cafés et les cacaos du Meta et de l'Apure, d'importantes branches du commerce de la ville.

Bolivar est bâti en amphithéâtre sur une colline baignée par l'Orénoque et par une lagune, dérivation du fleuve qui rend la partie orientale de la ville assez fiévreuse. La cité ne possède comme monuments que la statue du Libérateur et une cathédrale, remarquable surtout par les couleurs heurtées et de mauvais goût dont on en a barbouillé l'extérieur. Les maisons à terrasses et à fenêtres grillées y sont en immense majorité. Ces grands barreaux donnent aux habitants un air de captifs. Ils ont leur utilité en permettant de garder les fenêtres ouvertes pendant les nuits torrides.

Le 1er février, nous prenons passage sur le Héroe de Abri/ et nous nous mettons en route pour Port of Spain. Nous avons, pour compagnons de traversée, de nombreux employés des mines qui doivent descendre à las Tablas. Ils débarquent vers onze heures du soir, ce qui diminue beaucoup l'encombrement et nous permet enfin de trouver des places pour suspendre nos hamacs.

Le lendemain, nous sommes dans le delta de l'Orénoque. Les mille bras du fleuve s'anastomosent en réseau serré à travers un terrain plat couvert d'une végétation luxuriante. Nous passons devant un gros village d'Indiens Guaraounos. De nombreuses embarcations se détachent de la rive et s'avancent vers le vapeur. Des femmes, des enfants sont alignés sur la rive ou perchés en grappes serrées sur des troncs d'arbres couchés venant tremper dans l'eau. Nous ne voyons sur eux aucun objet provenant de la civilisation. Les femmes ne portent pour vêtement que le calimbé, morceau d'étoffe large comme la main, retenu en avant par une cordelette mise autour des hanches, passant ensuite entre les cuisses et fixée en arrière à la même cordelette, sans pans retombants. Il nous semble étonnant de rencontrer en ce point des Indiens si primitifs et si peu étudiés jusqu'à ce jour. Nous ne considérerions pas notre tâche comme terminée si nous n'allions passer quelques jours dans ce village. Mais Le Janne est très fatigué par la fièvre ; le delta est trop malsain pour qu'il puisse sans danger y séjourner quelque temps. Il me faudra pourtant un dessinateur ou un photographe, car nos produits chimiques sont épuisés et nous ne pourrions trouver à les renouveler à la Trinidad. Je serai donc obligé de renoncer à cette excursion si je ne trouve à la Trinité un photographe pour m'accompagner.

Un peu plus loin nous rencontrons un jaguar traversant le fleuve. Le vapeur passe presque à le toucher. Nous avons à bord quelques miliciens du Venezuela qui

servent d'escorte à l'or expédié par les compagnies sur Port of Spain, à destination de l'Europe. Ils tirent, sans succès, une vingtaine de coups de fusil sur le puissant animal, qui, les oreilles repliées, fou de terreur, finit par gagner la rive gauche où il disparait au milieu des hautes herbes.

Au réveil du lendemain nous sommes en mer. Le temps est légèrement couvert, l'atmosphère un peu brumeuse. C'est avec un véritable enthousiasme que nous saluons l'Atlantique après un voyage de cent soixante et un jours à travers le continent. Il est

calme; ses flots unis comme un miroir semblent nous promettre une belle traversée. Ouelques bateaux un peu lointains, leurs voiles flottantes, semblent planer dans la brume.

Enfin nous voici en rade de Port of Spain. De nombreuses embarcations, montées par des nègres, se pressent au long du bord.

Ces hommes noirs poussent des cris assourdissants où nous distinguons de l'anglais, de l'espagnol et beaucoup de mots créoles français. Nous prenons passage dans un de ces canots. Au quai, dix nègres au moins s'emparent de nos bagages, malgré nos efforts,

et les transportent à la douane, à deux pas. Une voiture nous conduit à l'hôtel de France, où tous nos nègres viennent réclamer des salaires dont le moindre est d'un shilling. Nous payons au moins une livre et personne n'est content. Deux choses nous frappent : l'insolence des nègres et le peu de protection accordé contre eux par la police aux étrangers qui débarquent.

L'hôtel de France est tenu par des compatriotes d'Alsace-Lorraine qui ont fui l'annexion. Nous sommes on ne peut plus heureux d'y trouver la cordialité, la langue et la cuisine de la patrie.

Je me fais indiquer les photographes de la ville et j'ai bientôt pris des arrangements avec M. Félix Morin, un compatriote, fort habile dans son art. Il m'accompagnera chez les Guaraounos.

Le 7 février, Le Janne part pour la France avec des lettres que je lui remets pour les Ministres de l'instruction publique et de la marine, et où je le propose, en raison des services qu'il a rendus à l'expédition, pour une haute récompense bien méritée.

Cette campagne, faite en commun, a transformé en solide amitié les liens de camaraderie qui nous unissaient de vieille date.

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