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CERCUEILS ABANDONNÉS

en campagne, on enlèvera les cercueils, que l'on cachera à bord. Les ordres sont ponctuellement exécutés. Vers dix heures du soir tout se tait dans le village; la nuit, assez obscure, favorise les projets de nos amis, qui sortent pieds nus de leur hutte et qui se dirigent en évitant le moindre bruit vers la case où se trouvent les sépultures. Ils retiennent leur souffle; la moindre feuille qui craque sous leurs pieds leur produit de violents battements de cœur.

Tout va bien, aucun des Indiens ne bouge; mais voilà qu'un des nègres heurte un tronc d'arbre et tombe de son long. Les chiens aboient de tous côtés, les Indiens sortent de leurs huttes avec leurs arcs et leurs flèches, mais pas assez vite pour que les larrons n'aient pas eu le temps de revenir en dix bonds à la porte de leur case.

« N'avez-vous pas entendu le tigre? demande Crevaux aux Indiens.

— Ce n'est rien, répond l'un d'eux, il vient souvent rôder aux environs. »

Nos amis sont enchantés de voir l'incident se terminer d'une façon si simple ; ils renoncent pour aujourd'hui à leur expédition ; ils aviseront demain.

Le 23 au matin, Crevaux fait observer aux Indiens que le cadavre déposé près de sa hutte commence à exhaler une odeur assez forte; le fait est inexact, mais il permettra de se rapprocher des cercueils désirés. Crevaux fait transporter son attirail à bord pour être prêt à tout événement, puis il fait remonter le bateau un peu en amont du village, juste en face de la case qui contient les objets convoités.

Les huttes sont assez éloignées pour qu'on n'ait pas à redouter de surprise de la part des habitants. Pendant la nuit, Crevaux et ses' compagnons se rendent enfin maîtres des cercueils, qu'ils cachent à bord avec soin. Au point du jour, ils descendent avec le bateau en face du village. Apatou, resté en arrière sous prétexte de faire un tour de chasse, a l'idée, pour dissimuler le larcin, d'accumuler sous la hutte des feuilles sèches de palmier et quelques pièces de bois mort auxquelles il met le feu. Du village on aperçoit un peu de fumée au-dessus des arbres, mais les Indiens ne se dérangent pas pour aller voir ce qui brûle. Nos amis n'ont plus rien qui les retienne chez les Guaraounos. Les sauvages conserveront d'eux un bon souvenir, car ils reçoivent en cadeau au moment du départ le restant de leur pacotille. Le cotre lève l'ancre et se met en route accompagné de quelques canots qui viennent lui faire un bout de conduite.

Crevaux est pressé d'arriver à Port d'Espagne, car la fièvre fait des progrès, non seulement chez lui, mais encore chez le vieux Baptistini, qui est assez souffrant depuis trois ou quatre jours pour ne plus être bavard.

Un jour et demi après le départ, ils revoient la mer, ce bel Atlantique qui baigne les côtes de France. Ils sortent de l'Orénoque à marée basse; ils ont la maie chance de s'échouer sur la barre où ils sont forcés d'attendre la marée. Elle les remet heureusement à flot et ils traversent sans encombre le golfe de la Trinidad. Crevaux a juste assez de force pour débarquer; il se couche en arrivant à l'hôtel de France à Port d'Espagne, et ce n'est que huit jours après qu'il est en état de se lever et de prendre passage pour Saint-Nazaire. Il a le regret d'apprendre , avant de partir, la mort du capitaine Baptistini qui a succombé à la fièvre.

De retour en France le 25 mars, un mois après moi, la Société de géographie le recevait en séance solennelle à la Sorbonne et il terminait ainsi la conférence qu'il y faisait en présence d'un auditoire nombreux :

« Pour la deuxième fois, j'ai eu le bonheur extrême de n'être malade que lorsque ma mission était complètement remplie. La partie géographique de ce troisième voyage se résume dans un tracé détaillé de huit cent cinquante lieues de rivière, dont quatre cent vingt-cinq en pays nouveau.

« Au point de vue anthropologique, nous avons rapporté cinquante-deux crânes,

des squelettes recueillis en sept points différents et trois cents reproductions des indigènes par le dessin et la photographie.

« J'attribue le succès de mes entreprises à trois causes : une bonne santé, un peu d'audace et beaucoup de chance. »

Il me posait parfois cette question : « N'es-tu pas surpris de nous voir encore vivants? »

Hélas ! la mort est venue pour mon ami.

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