CHAPITRE II
DE CAYENNE A COTICA
Les Indiens engagés nous font fau\ bond. — Industrie. — Quelques étymologies. — M. Littro et le mol hamac. — L'illustre capitaine Bastien. — Une visite au champ des morts. — Discussion médicale. — Enroule. — Le saut Hermina. — Les haches en pierre, détails de fabrication. — Difficultés de la navigation dans les sauts. — Hydrographie. — Acodi en révolte. — La forêt des Guyanes. — La forêt vierge. — LesParamakas. — Invasion des fourmis. — Le saul de Manbari. — L'Aoua et le Tapanahoni. — La saison des pluies. — Les rapides et les sauts. — Les Poligoudoux, les Bosch, les Youcas.
^d juillet 1877. Le Serp€?ît est chargé de nous transporter jusqu'au pénitencier de Saint-Laurent, situé près de l'embouchure du fleuve Maroni.
Le départ est fixé à deux heures. En arrivant à bord, je trouve Mgr Emonet et Sababodi, mais je m'aperçois que deux noirs que j'ai engagés ne sont pas encore rendus à bord du vapeur. Ces hommes, sur lesquels je comptais, s'étant attardés à faire leurs adieux, arrivent à l'embarcadère au moment où le capitaine commande : « Machine en avant ! » C'est en vain qu'ils nous font des signes de détresse et s'efforcent de nous atteindre dans une pirogue : le Serpent ne s'arrête pas. Ce contre-temps m'impressionne péniblement : une minute de retard me fait perdre un homme habile et très robuste qui aurait pu me rendre de grands services.
Le bateau devant faire du charbon aux Iles du Salut, nous avons l'occasion dépasser une partie de la soirée à l'île Royale. L'aide-pharmacien Bourdon et le capitaine Daussat,
mes ex-compagnons d'infortune dans cette île, me reconduisent jusqu'à bord. Ces braves garçons me quittent sans partager mes espérances ; ils n'ont pas conûance dans le succès de mon entreprise.
Partis à dix heures du soir, nous arrivons le lendemain à midi à l'embouchure du Maroni. Ce n'est pas sans émotion que je contemple ce fleuve superbe, dont l'embouchure n'a pas moins d'un kilomètre et demi de largeur et que je dois remonter jusqu'à ses sources. Deux heures après, le Serpent jetait l'ancre devant le pénitencier de Saint- Laurent. Avant de descendre à terre, nous sommes obligés d'attendre la visite du médecin sanitaire. Le médecin-major, qui vient lui-même le long du bord, nous met en quarantaine pour six jours, ayant appris la mort récente d'un matelot à l'hôpital de Cayenne. Cette mesure gêne beaucoup nos combinaisons. Par bonheur, le fondateur et commandant des pénitenciers du Maroni, M. Mélinon, vient nous faire une visite le long du bord et met à notre disposition deux de ses embarcations pour nous conduire le lendemain à l'ancien établissement de Saint-Louis. C'est lui qui nous apprend que le R. P. Krœnner, mis également en quarantaine à son arrivée à Mana, est parti aussitôt pour l'intérieur du fleuve, afin de recruter des Lidiens Galibis et de louer des canots pour notre expédition.
Je profite de notre séjour à Saint-Louis pour faire l'inventaire des bagages. L'aumônier de l'hôpital de Saint-Laurent, le R. P. Lecomte, se charge de nous procurer les quelques provisions qui nous manquent. Ce missionnaire se met à ma disposition pour conserver et expédier les collections que je lui enverrai ; il vient nous visiter plusieurs fois durant notre captivité. Arrivant à cheval sur le bord d'une petite rivière qui limite d'un côté notre prison, il s'entretient avec nous d'une rive à l'autre et nous fait passer par un batelier quelques douceurs cuhnaires que nous adresse la supérieure des Sœurs de Saint-Paul de Chartres.
Le 1 1, vers cinq heures du soir, au moment où la chaleur devient moins forte, nous allons faire une promenade sur le bord du fleuve. Pendant que j'examine dans le lointain l'établissement de M. Kœppler, situé en face et sur la rive opposée, Mgr Emonet aperçoit une embarcation qui descend le courant : c'est celle du R. P. Krœnner. Je suis heureux d'avoir un bon diner à ofï'rir à mon nouveau compagnon; nous vidons une bouteille de Champagne en l'honneur de son arrivée.
Le lendemain, nous chargions tous nos bagages sur un canot et une grande pirogue. Le canot est monté par des noirs de Mana et des Chinois, la pirogue par des Indiens Portugais, de ceux désignés sous le nom de Tapouyes, qui de la côte de Para sont venus se réfugier sur le bas Maroni. Nous devions quitter l'embarcadère de Saint-Louis à trois heures du soir, au commencement de la marée montante, mais une pluie torrentielle nous empêche de partir avant quatre heures. Un parapluie dit d'exploration, qui m'a été envoyé par le ministère de l'Instruction publicjue, se laisse complètement traverser; en revanclio, un vêtement comidet en toile de campement résiste admirablement à ce véri-
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table déluge. En effet, une poche que j'ai négligé de fermer se remplit d'eau sans en perdre une seule goutte.
C'est de l'embarcadère de Saint-Louis qu'est partie, le 9 septembre 1861, la Commission franco-hollandaise chargée de l'exploration du Maroni. M. Vidal, président de cette commission qui se composait de sept membres, raconte son départ dans les termes suivants :
« Après avoir reçu les témoignages de l'intérêt qui allait nous accompagner durant notre excursion, nous nous mîmes en route vers trois heures de l'après-midi. Le temps était très beau; une foule nombreuse, réunie sur le warf du Pénitencier, nous adressait ses derniers signaux d'adieu, pendant que la modeste artillerie de Saint-Loui& signalait notre départ par des détonations réitérées. Notre flottille, composée de onze pirogues avec pavillons arborés, s'éloigna ainsi avec un entrain qui faisait bien présager du succès de notre entreprise. »
Notre départ est moins solennel; les canons de Saint-Louis sont muets; la foule nombreuse qui agitait ses mouchoirs sur l'embarcadère n'est représentée que par un surveillant et sa femme, qui nous servaient pour ainsi dire de geôliers durant notre réclusion.
Le P. Krœnner a engagé trois Indiens Galibis qui nous ont promis de nous accompagner jusqu'à Paramaka. Nous sommes obligés de traverser le fleuve pour aller prendre ces habitants de la rive hollandaise. L'eau est clapoteuse, nos embarcations sont chargées à couler bas, et ce n'est pas sans danger que nous gagnons la rive opposée, distante d'environ quinze cents mètres. Nous voyons un grain nous prendre par le travers, et je propose d'abandonner le projet de traversée; mais le R. P. Krœnner, qui pourtant ne sait pas nager, nous engage à continuer.
Nous arrivons à un endroit où se trouvent accostées plusieurs pirogues ; c'est un dégrad ' auquel aboutit un petit chemin frayé qui nous mène aux carbets des Indiens. Personne ne vient au-devant de nous. Où sont les hommes engagés? Une femme répond qu'ils sont partis pour la chasse depuis le matin. Nous remontons plus haut pour prendre un autre Indien; un sentier sous tonnelle nous conduit à une clairière occupée par des carbets, où des femmes, des enfants, des vieillards se balancent mollement dans leurs hamacs. On nous dit comme plus bas que les hommes valides sont à la chasse. Cela veut dire en bon français que ces trois Galibis ne veulent pas nous accompagner. Tant pis et tant mieux : il est préférable d'avoir peu d'hommes bien résolus qu'une bande de gens indécis.
Ces Indiens sont petits, ils ont les membres grêles, les piede parallèles, les cheveux longs. L'absence de barbe, outre ces caractères, leur donne un aspect féminin. Leur état sanitaire ne paraît pas florissant; nous trouvons l'un d'eux couché : il souffre d'un