I. En langage créole, dégrad est synonyme de débarcadère
ulcère grave du pied; un autre est atteint d'une fièvre paludéenne quia profondément détérioré sa constitution. Ces malheureux sauvages n'empruntent à notre civilisation que ses vices, entre autres l'abus de l'alcool.
Leur principale industrie est la fabrication de vases en terre qui ne manquent pas d'une certaine originalité. Ils les font de toute pièce, à la main, avec des argiles qu'ils trouvent sur la berge, sous une couche de sable. Leurs gargoulettes ont l'inconvénient d'être en partie vernissées, ce qui empêche l'eau de se refroidir par l'évaporation.
POTKRIKS. IHMAC, ARMES ET USTENSILES DES fiALIBIS
J'ai profité de mes loisirs aux Iles du Salut pour me livrer à des recherches sur la langue des Galibis. Il est à remarquer qu'un certain nombre de mots français tirent leur (irigine du langage des anciens habitants de la côte des Guyanes : ainsi caïman se dit, f'n galibi, cdmirui : |)iroguo, pirogue; ananas, noua. Notons en passant que les ananas sont des fruits indigènes des Guyanes; j'en ai trouvé à l'état sauvage dans la chaîne des monts Tumuc-llumac et sur les rives de T Apaouani au niveau d'un grand saut. Ta|)ir,en galibi, ?se à'ûtapiu; -Anx, ouara ; m;\QJA(\m\7nacoque; toucan, toucan. '$)\ .M. Littre avait <'u cDtmaissancc de ce langage, il n'aurait |>i'ul-êlre pas fait dériviM- ir nml liamar (Ip ralleiiiaïKJ lunigenniatte [hangen , suspendre, et niatte. natte); car aujourd'hui, comme
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du temps de P. Biel en 1652, les Galibis appellent hamac le lit dont se servent nos matelots.
Les Galibis se teignent en rouge. Ils ont pour tout vêtement un calimbé, un collier, et deux paires de jarretières, l'une au-dessus, l'autre au-dessous du mollet.
Nous avons une grande route à faire pour arriver chez le capitaine Bastien. Ne pouvant profiler de la marée que pendant cinq heures , nous ne nous arrêtons pas à l'île Portai. Mes compagnons de voyage disent que cette île est admirablement cultivée : on y trouve des plantations de café, de canne à sucre, et des prairies artificielles pour l'élevage du bétail. Ce grand établissement d'agriculture est l'œuvre de trois Français, les frères Bar, qui se sont fixés dans le Maroni depuis une vingtaine d'années.
Vers neuf heures le courant devient contraire ; il faut toute la vigueur de nos canotiers pour faire avancer nos lourdes embarcations. Les noirs de Mana se distinguent par leur entrain ; ils s'excitent en chantant des airs créoles et en battant la mesure à coups de pagaye.
Vers onze heures du soir, nous arrivons au but de notre course. Un nègre, petit, vieux, presque édenté, marchant en équerre, vient à notre rencontre. C'est Bastien, l'illustre capitaine Bastien, le chef de la colonie portugaise établie sur le fleuve Maroni. Cet homme, qui s'est assis à la table de plusieurs généraux et amiraux, se croit obligé de porter une casquette d'officier de marine et une canne de tambour-major. Il est pourtant de manières très simples, ce grand capitaine ; il boit volontiers les coups de rak ' que je lui présente pour entrer en matière ; il met sa case à notre disposition et s'en va pendre son hamac aux arbres de la forêt.
Nous sommes obligés de rester deux jours dans la colonie portugaise en attendant que Bastien et quatre de ses hommes décidés à nous suivre aient terminé leurs préparatifs.
Le dimanche matin, je pars en avant pendant que Mgr Emonet et le R. P. Krœnner baplisent des enfants et célèbrent deux mariages. En route je rencontre un malheureux jeune homme revenant des raines d'or et que M. ToUinche ramène presque mourant à l'hôpital de Saint-Laurent. Après lui avoir donné les soins qu'exige son état, je continue ma route en compagnie de M. Tollinche, qui retourne à son établissement. Sans instruction, mais plein d'énergie, M. Tollinche a déjà rendu de grands services à l'expédition franco-hollandaise ; il se met à ma disposition pour me procurer des pirogues et enrôler sept nègres Youcas venus pour faire des échanges dans le bas du fleuve.
Je passe la nuit dans un établissement de M. Lalanne, sur l'emplacement de l'ancien pénitencier de Sparwine. M. Cazale, ancien sous-officier d'infanterie de marine, qui s'occupe de l'exploitation aurifère, m'y offre une hospitalité des plus cordiales. Saba m'accompagne à terre, revêtu d'un splendide vêtement rouge qu'il s'est confectionné
1. Terme de marine pour désigner le lafia du bord. Celle expression provient sans doule du mot caraïbe arak (vin de palmier).
lui-même avec de l'étoffe que j'aurais mieux employée pour les échanges. Cet enfant marche derrière moi avec l'air sérieux d'un aide de camp accompagnant son général.
En attendant l'arrivée de mes compagnons, je vais visiter les tombes de mes collègues qui ont laissé leur vie dans les luttes obscures, mais glorieuses, qu'ils ont livrées en ces lieux pendant les grandes épidémies de fièvre jaune. Beaucoup de médecins prétendent que cette maladie ne sévit que dans les ports de mer. Cependant de violentes épidémies ont fait de nombreuses victimes, non seulement à Saint-Laurent, qui est à trente kilomètres dans l'intérieur du lAIaroni, mais à l'ancien pénitencier de Sparwine, qui est à soixante kilomètres de l'embouchure du fleuve. Nous savons bien que l'épidémie de Sparwine a été qualifiée de fièvre rémittente bilieuse; mais 31. Moysan, qui servait sous nos ordres aux Iles du Salut pendant lépidémie de fièvre jaune, a reconnu l'identité complète de la maladie des îles avec celle de Sparwine. Déjà un chef de bataillon faisant partie d'une commission chargée de remédier à l'état sanitaire de ce pénitencier avait déclaré que la maladie désignée sous le nom de rémittente bilieuse était connue dans son pays natal, à la Havane, dans l'ile de Cuba, sous le nom de voinito i/egro. L'expression « rémittente bilieuse » qu'on emploie journellement dans les Antilles, les Guyanes et toute la côte du Brésil, n'est qu'un nom trompeur, un masque jeté sur le fléau pour soustraire le pays aux mesures quarantenaires.
Mgr Emonet arrive le lendemain, vers dix heures, avec le U. I'. Krœnner; nous nous mettons en route aussitôt après le déjeuner, que nous a oflert M. Cazale. Nos quatre pirogues sont montées par vingt hommes d'équipage, tant Indiens Portugais que noirs de Mana, et nègres de la tribu des Youcas.
Mes deux compagnons et moi prenons chacun la direction d'une pirogue. Saba s'assied à côté de ma boussole sur un petit banc placé devant moi. Nous sommes abrités contre l'ardeur du soleil par des feuilles de palmier disposées en voûte au-dessus de nos tètes. Nous arrivons au saut Hermina vers cinq heures du soir.
On a donné le nom d'Hermina à une série de sauts et de rapides qui s'étendent sur Une longueur d'environ huit cents mètres.
- On trouve une petite île du nom de Soinli-Cassaba, située à trois cents mètres en amont des premières roches qu'on rencontre dans le cours du fleuve. Les noirs et les Indiens qui descendent le fleuve passent quelques jours dans cette île, pour y faire provision de coumarou, excellent poisson qui ne se tient que dans les eaux vives.
Les anciens Indiens ont laissé des traces de leur passage dans l'île : on remarque en eiïet sur les roches de nombreuses excavations lisses, produites |>ar le frottement d'insininiciits en pierre. Ces polissoirs n'ont pas la form<' dr rainures, comme ceux des Iles du Salut. Ils sont larges et profonds vers la partie médiane, et terminés en forme de lances aux deux extrémités. Depuis longtemps déjà l'introduction des instruments en fer a naturellement fait abandonner l'usage des haches de pierre à la plupart des sauvages.
^'oici la manière dont procédaient les indigènes de la (iinane pdiir a(i;i[»ler un nianclie
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à la pierre : une incision longitudinale élait pratiquée à travers le tronc d'un jeune arbre; on plaçait le bord de la pierre opposé au tranchant dans cette espèce de boutonnière, et quelque temps après, la cicatrice s'élant etrectuée, l'instrument était solidement fixé.
Le saut Hermina est facile à franchir, car il n'a que quatre à cinq mètres de hauteur, sur une largeur de huit cents mètres, comme il est dit plus haut. Il est téméraire de s'engager dans un saut sans avoir à l'avant et à l'arrière de la [tirogue un homme habitué dès l'enfance à franchir ces passages périlleux. Les noirs de la côle ne valent rien pour la navigation dans les sauts ; leur impéritie a déjà causé la mort d'un grand nombre de mineurs. Nous faisons ici une recommandation capitale, qui s'adresse particulièrement aux chercheurs d'or remontant les fleuves des Guyanes : c'est d'abandonner à jamais l'usage des canots avec quille et gouvernail ; seules, les pirogues des nègres Bosch et des Indiens, creusées dans un tronc d'arbre, sont capables de manœuvrer au milieu de torrents impétueux ou de gouffres tourbillonnants.
Un vieux nègre Boni et sa femme, établis sur la petite ile, nous procurent des morceaux de màipouri (tapir) boucané.
Partis le lendemain matin de très bonne heure, nous éprouvons une certaine appréhension en franchissant les rapides et les petites chutes situées en amont de cette île Sointi-Gassaba.
Tous ces fleuves de la Guyane française ne sont navigables, pour les bateaux a vapeur, que sur une étendue de douze à quinze lieues au-dessus de leur embouchure. Plus haut, ces fleuves sont obligés de déchirer, pour ainsi dire, des collines et des montagnes, afin de se frayer un passage. Des blocs durs, souvent granitiques, opposent, dans le lit même, mille obstacles à l'écoulement des eaux. Puis, des roches disposées dans le sens longitudinal rétrécissent le cours de la rivière, et forcent la masse liquide à couler d'autant plus vite que l'espace est plus restreint : c'est ce qui constitue un rapide; et dans ce rapide, les roches transversales forment un barrage, une digue par-dessus laquelle l'eau se précipite pour tomber en cascade. Tels sont les sauts de la Guyane française et les cachoeiras du Brésil.
« Les sauts, dit M. Vidal, établissent une série de bassins dont ils constituent euxmêmes les digues de retenue. Le courant, d'une rapidité vertigineuse dans les sauts, est faible et quelquefois presque nul entre deux de ces obstacles. C'est grâce à ce régime, tout à fait spécial aux rivières de la Guyane, que le Maroni peut retenir ses eaux malgré la pente sensible et disproportionnelle qu'offre le profil de son lit. »
Un fait à signaler, c'est que le cours des fleuves change généralement après un saut ou un rapide. En examinant les rives, on voit que l'eau, après avoir détruit une partie de la colline sur les débris de laquelle elle s'est frayé un chemin, a rencontré des obstacles plus forts qui ont résisté à sa violence. C'est son impuissance qui se traduit par une déviation dans la direction de son lit.
Le 16 juillet, les Youcas, excités par un des leurs, veulent nous laisser en route. Un
vieux Youca refuse de remonter dans ma pirogue sous prclexle que j'y ai dépouillé un singe hurleur, animal qu'ils considèrent comme sacré. Acodi, mon patron de canot, qui est un grand enfant capricieux, s'est mis à la tête de cette mutinerie. Ce sauvage à la taille élevée, aux muscles puissants, est au fond un garçon très doux, qui n'est pas sans me porter quelque intérêt. Au moment où il paraît le plus irrité, je lui dis d'un ton calme: «Va chercher mon hamac, et pends-le; je suis fatigué! » Acodi hésite une seconde, et part en courant exécuter mon ordre. Voyant qu'il sourit au retour, je lui offre un bon coup de tafia, et tout est oublié.
L'absence d'habitants pendant plusieurs jours rend la navigation des plus monotones. Afin de nous distraire nous faisons de petites excursions pendant nos haltes, pour examiner le pays.
La Guyane est recouverte d'une immense forêt, qui généralement n'est interrompue que par des cours d'eau et de rares éclaircies dans les endroits où le sol n'est pas assez fertile pour nourrir des arbres. Les terrains qu'on appelle savanes sont recouverts de graminées, et servent à l'alimentation du bétail, qu'on y laisse paître en toute liberté. Les savanes occupent le bas des Guyanes, près du littoral ; nous n'en avons rencontré qu'une seule dans l'intérieur : c'est près du village de Colica, dans le pays des Bonis.
Peu de personnes se font une idée exacte de la forêt équaloriale. Les dessinateurs et les romanciers ont habitué le public à voir dans ces forêts des palmiers sans nombre, des arbres aux formes bizarres, recouverts de parasites et entremêlés de lianes courant de branche en branche comme des cordages aux mâts d'un navire. Cette description n'est guère vraie que pour les petites îles de la côte des Guyanes et pour le bord des rivières près de leur embouchure. La forêt vierge, le grand bois, comme on l'appelle en Guyane, se présente sous un aspect froid et sévère. Mille colonnades ayant trente-cinq ou quarante mètres de haut s'élèvent au-dessus de vos têtes pour supporter un massif de verdure quiinterceptepresquecomplètement les rayons du soleil. A vos pieds, vous ne voyez pas un brin d'herbe, à peine quelques arbres grêles et élancés, pressés d'atteindre la hauteur de leurs voisins pour partager l'air et la lumière qui leur manquent. Souvent ces colonnades, trop faibles pour résister aux tempêtes, sont soutenues par des espèces d'arcsboutants ou béquilles, comparables à celles des monuments gothiques et qu'on désigne sous le nom d'arcabas. Sur le sol, à part quelques fougères et d'autres plantes sans fleurs, gisent des feuilles et des branches mortes recouvertes de moisissure. L'air manque. « On y sent la fièvre, » me disait un de mes compagnons. La vie paraît avoir quitté la terre pour se transporter dans les hauteurs, sur le massif de verdure qui forme le dôme de cetle immense cathédrale. C'est à cette hauteur de quarante mètres que l'on voit courir les singes; c'est de là que partent les chants de milliers d'oiseaux aux plumages les plus riches et les plus variés. Au niveau des cours d'eau, la végétation perd sa sévérité pour gagner en élégance et en pliloresque. ici, le soleil est le piivilège des plus grands arbres, qui s'élancent au-devant de lui; mais les plus pelils trouvent aussi leur pari de chaliMir