‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 13 sur 88 · LES «IIAISDS BOIS BE LA G11Ï4M · texte numérisé non relu

LES «IIAISDS BOIS BE LA G11Ï4M

DE CAYENNE A COTICA. 23

et de lumière. Les herbes, les arbrisseaux, prenant tout leur développement, sont couverts de fleurs et de fruits aux couleurs éclatantes. Le hideux champignon, l'obscure fougère font place à des plantes aux feuilles riches en couleurs, aux tleurs élégantes. Des lianes s'élèvent du sol jusqu'au sommet des plus grands arbres, en prenant des points d'appui sur les arbrisseaux qu'elles rencontrent. Ce sont des traits d'union entre les grands et les petits. La lumière, également partagée, engendre l'harmonie, non seulement dans le lègne végétal, mais encore dans le règne animal. Là-bas, c'est la bêle fauve et le hideux cra{)aud ; ici, ce sont des animaux de toute espèce qui viennent partager, tous ensemble, les bienfaits de la nature.

Le 18 juillet, une heure après notre départ, nous voyons sortir d'une anse creusée dans une petite île une pirogue portant sept personnes, toutes du sexe féminin. Elles sont placées les unes derrière les autres, à la file indienne. La seule personne âgée est au milieu; mon nègre Bosch me dit que c'est une «maman ». Nous leur faisons quelques petits présents, et elles s'en vont, vers la rive gauche, récolter leur riz. Ouelques instants après, nous arrivons au village de Paramaka.

Les nègres Paramakas, au nombre d'une centaine, sont d'anciens esclaves de la Guyane hollandaise, qui ont échappé aux poursuites de leurs maîtres vers I82G. Le R. P. Krœnner, qui a fait un long séjour chez ces noirs redevenus sauvages, me dit que le nom de Paramaka vient de deux mots galibis : para, rivière, et ynaka, nom du fruit d'un grand arbre qu'ils ont trouvé en abondance dans l'endroit où ils se sont établis.

En arrivant, je fais un présent au chef de la tribu; je lui remets un manteau en velours vert, provenant d'un assortiment de costumes de théâtre que le ministre de l'Instruction publique m'a expédié sur ma demande. Cet homme, qui paraît d'abord enchanté, se montre ensuite fort désappointé, en apprenant que nous possédons de plus jolis vêtements dans nos bagages.

Craignant un coup de main pendant la nuit, car ces nègres ont la réputation de dévaliser les chercheurs d'or, je couche dans un carbet près du village, et je place des hommes de garde dans mes canots. Acodi propose de garder ma pirogue, disant qu'il serait bien aise de trouver une occasion de tuer un nègre Paramaka.

Pendant la nuit nous sommes tous réveillés par des piqiires douloureuses dans toutes les parties du corps. C'est une invasion de fourmis qui s'abat sur le village. Les indigènes font un grand feu en cercle pour se protéger contre ces animaux. Je trouve plus simple d'aller rejoindre Acodi dans ma pirogue, où je puis dormir quelques heures.

Le lendemain, les deux missionnaires demandèrent à baptiser les enfants du village, mais le chef de la tribu s'y opposa. Nous partîmes à huit heures du matin, après que Mgr Emonet eut dit une messe à laquelle assistaient tous les sauvages de la Iribu. Après sept jours de marche, pendant lesquels nous n'avons rien à signaler, nous arrivons, au pied du grand saut de Manbari, à un autre établissement de M. Lalanne. Son mien-

(lant nous fait visiter un chantier d'exploration aurifère, sur la rive droite du fleuve. Mgr Emonet tue deux singes hurleurs et des marailles.

Nous ne sommes plus séparés que par quelques lieues du confluent de l'Aoua et du Tapanahoni, mais le fleuve est ici parsemé de chutes épouvantables. Ce sont principalement les sauts de Singa-Tetey (doublez l'amarre), de Man-Bari (l'homme crie), et de Man-Caba (l'homme finit).

La navigation des rivières des Guyanes est moins périlleuse pendant la saison sèche (de juillet à novembre) que pendant les grandes pluies. Vers la fin de décembre, le courant est tellement rapide qu'il est presque impossible de diriger une embarcation : aussi les indigènes ne sortent-ils à cette époque qu'autant qu'ils sont pressés par la faim. A l'exemple des Indiens, le voyageur ne doit entreprendre un long voyage que pendant la saison sèche. Malheureusement les fièvres sont plus fréquentes et plus graves pendant cette saison, dans l'intérieur du pays aussi bien que sur les côtes. Elles ont leur maximum d'intensité vers la fin de juillet, c'est-à-dire au moment où les terres commencent à se découvrir.

Nous pensons qu'il serait prudent de ne pas se mettre en roule avant le 10 ou le 15 août, c'est-à-dire un mois après la fin des pluies. La Commission franco-hollandaise (pii remonta le Maroni en 18G1, partie de l'embouchure du fleuve le 9 septembre seulement, n'eut pour ainsi dire pas à soulTrir de la fièvre. Sur sept officiers, un seul fut atteint de la maladie. La navigation des fleuves est beaucoup moins périlleuse en montant qu'en descendant. Le danger le plus redoutable lorsqu'on descend un cours d'eau, c'est de se laisser entraîner inopinément dans une chute. Nous devons rassurer les voyageurs en leur apprenant que le courant, du moins dans la saison sèche, n'est généralement pas violent au-dessus des plus grands sauts. Nous savons par expérience (piune embarcation mal manœuvrée ou abandonnée au courant éprouve un mouvement d'arrêt avant de franchir une cascade. Cela tient à un remous des eaux qui luttent contre les roches formant barrage. D'ailleurs, on est généralement prévenu par un grondement qui s'entend parfois jusqu'à la dislance de deux kilomètres. L'attention du voyageur devra redoubler lorsque, en descendant un cours d'eau, il le verra parsemé d'un grand nombre d'iles : c'est un indice presque constant de l'existence de sauts et de ra|»ides. Pour franchir un rapide ou une chute, il faut rjuc les hommes pagayent de louU leur force, car on ne peut diriger une embarcation qu'autant que sa vitesse est plus grande que celle du courant. L'homme qui est à l'avant doit être aussi habile que le patron qui est à l'arrière. Chez les nègres Bosch, c'est lui (pii, à l'aide d'une longue perche appelée lacari, dirige l'embarcation et lui fait éviter les écueils (pi'il aperçoit, nu plutôt qu'il devine à l'aspect des ondulations de l'eau qui se juoduisent au niveau des roches. En remontant les sauts, on est souvent obligé de tirer sur les pirogues au moyen d'une liane ou d'une corde amarrée à l'axant. 11 faut avoir bien soin de maintenir l'embarcation dans le sens du courant, autrement il serait absolument impossible de

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résister à la puissance de l'eau. Lorsqu'on navigue avec plusieurs embarcations, on emploie tous ses canotiers pour remonter chacune d'elles successivement.

Le 23, nous arrivons à la bifurcation du Maroni en Aoua et Tapanahoni. Nous remontons celle dernière branche pendant un mille, et nous trouvons une petite agglomération de carbels pouvant contenir environ cinquante personnes. Le chef de cette bourgade, le Gran-man des Poligoudoux, et la plupart des habitants sont allés danser au village de Malobi, chez les Youcas. Partis depuis quatre jours, ils ne reviendront que demain soir. Je demande au chef qui remplace le Gran-man de me louer

IN SAIT EN G t Y A N E

une petite pirogue pour aller jusqu'à xMalobi. 11 me répond par un refus catégorique : tout ce que je puis obtenir de lui, c'est l'envoi d'un messager pour prévenir le Gran-man.

Les Poligoudoux tiennent à montrer qu'ils sont les gardiens de la tète du Maroni. Le chef nous fait attendre deux jours.

Nous avons une soirée superbe : Mgr Emonet et moi nous nous promenons en long et en large sur une grande place qui occupe le centre du village. Le sol argileux est parfaitement tassé et soigneusement nettoyé ; on en arrache jusqu'aux herbes. C'est une belle promenade. Nous éprouvons un vrai plaisir cà mettre en mouvement nos jambes ankylosées à la suite de neuf jours de canotage, à raison de huit heures par jour en

moyenne. Nous sommes enchantés de la première parlie du voyage. Nous avons par couru cent milles marins ' en peu de temps et sans nous trouver incommodés le moins du monde. Nous nous sentons tous les trois aussi bien portants qu'à notre départ do Cayenne, et cela nous fait bien augurer de l'avenir. Nous nous proposons même de modifier notre plan de voyage. Je soumets à mes compagnons le projet suivant :

Le P. Krœnner irait rejoindre ses paroissiens à Mana, par un affluent du Maroni, la crique Inini, par exemple; je traverserais les montagnes Tumuc-Humac avec Mgr Emonet; et nous nous séparerions une fois arrivés au delà, pour revenir, lui par rOyapock, et moi par le Vary et l'Amazone.

Pendant que nous nous livrons à ces combinaisons, l'équipage ayant fait connaissance avec les indigènes se livre avec eux aux danses les plus frénétiques. C'est à qui surpassera l'autre par l'agilité des mouvements et par le bruit qu'il produira en frappant le sol de la plante de ses pieds. Les noirs de Mana entonnent un de leurs chants favoris; les Bosch et les Poligoudoux ne tardent pas à saisir l'air et les derniers mots du refrain; tous répètent en chœur: Aija maman, aya maman!

En attendant le Gran-man, je fais une excursion en rivière avec une pirogue montée par deux nègres Poligoudoux; mon but est de juger de l'importance relative des deux grands affluents du Maroni, l'Aoua et le Tapanahoni. Nous considérons l'Aoua comme la continuation du Maroni. En effet, un examen attentif de la largeur et de la profondeur des eaux ainsi que de la vitesse du courant nous fait estimer que le Tapanahoni est d'environ un tiers moins important que l'Aoua. D'après M. ^'idal. au mois de septembre, c'est-à-ilire au milieu de la saison sèche, le débit de l'Aoua est de trentecinq mille neuf cent soixante mètres cubes par minute, tandis que celui du Tapanahoni est de vingt mille deux cent quatre-vingt-onze mètres. Les nègres Poligoudoux qui vivent au confluent de ces deux rivières nous ont déclaré dans leur langage simple que l'Aoua est la maman du Maroni.

La Commission franco-hollandaise, qui a remonté le Tapanahoni pondant cent soixante-douze kilomètres, pensait avoir atteint un point très rapproché des sources. Mais au dire du Boni Apatou, qui est allé chez les Indiens Trios, le Tapanahoni s'étend a unt' distance considérable du saut d'Ilingui-Foutou, au })ied duquel la Commission s'est arrêtée.

D'après les relations des Roucouyennes, le Tapanahoni aurait ses sources dans la chaîne de Tumuc-Humac, en face de la rivière Parou.

Les nègres Poligoudoux sont des soldats noirs de la Hollande qui ont déserté pendant les guerres soutenues par cette colonie contre les nègres Bonis.

Les \oucas, qui ont plusieurs villages sur le Tapanahoni, sont d'anciens esclaves marrons fugitifs de la Guyane hollandaise ; dans cette dernière colonie on les désigne

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