‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 16 sur 88 · PÉCARI · texte numérisé non relu

PÉCARI

gards des chasseurs; je reconnais un petit pécari que je recueille dans mes bras au moment où il atteint la rive.

«Les pirogues chargées à couler bas reviennent au plus vite. On pousse des cris de joie. Une légère embarcation montée par un homme et sa femme rapporte sept pécaris d'un poids moyen de vingt kilogrammes. Notre équipage, n'ayant plus de canots et s'élaiil embarqué à bord de diflérenles pirogues montées par des Bonis, reçoit trois pécaris et demi pour sa part de prise.

« Le soir, après dîner, je vais fumer un cigare dans la case d'un voisin. Ces braves gens sont radieux et bénissent le Gadou (bon Dieu) de leur avoir donné trente-huit pingos. Hommes et femmes travaillent avec la plus grande activité à préparer la \iande. Tous ne procèdent pas de la même façon j)our enlever les poils, iiui ressembii iit aux soies de sanglier : les uns passent le corps tout entier sur une flamme vive et raclent la

DE CAYENNE A COTICA.

peau avec un couteau ; les aulres coupenl la viande par quartier et la plongent dans l'eau bouillante pour arracher ensuite les poils à la main.

« Je remarque qu'on rejette au loin un morceau de peau de la région lombaire ; elle renferme une glande sécrétant une matière blanche qui a l'odeur du musc. Cette glande, se trouvant immédiatement sous le derme, a une longueur de six centimètres sur trois de largeur et sept ou huit millimètres d'épaisseur: à l'œil nu, elle présente les plus grandes analogies de structure avec les glandes salivaires de l'homme ; son canal excréteur débouche dans un petit mamelon qui est recouvert de poils.

ClIASSr. AUX PÉCAP. IS

« La viande est disposée sur des espèces de treillis élevés à un mètre du sol et soutenus par trois ou quatre piquets. Au-dessous, on allume un grand feu qu'on entretiendra pendant toute la nuit. Demain, on aura une viande qui se conservera pendant quatre ou cinq jours ; elle sera boucanée. Le boucanage est le seul procédé employé par les indigènes des Guyanes pour la conservation du gibier et du poisson. La viande boucanée est réellement bonne : la surface, devenue un peu croustillante à la flamme, a une légère odeur qui flatte le palais.

« En voyage, on peut conserver le gibier pendant longtemps si l'on a soin de le

ri4 VOYAGES DANS L'AMÉIlloLE DU SUD.

placer chaque nuit sur un hoiicaii. La chair ainsi conservée se mang;e généralement bouillie, mais on peut la consommer sans aucune préparalion. 11 est à noter que les noirs du Maroni, aussi bien que tous les Indiens, n'enlèvent pas la peau du gibier, mais se contentent seulement d'arracher les poils.

« .\ous avons été quelquefois cflrayés par des beuglements épouvantables qui parlaient de la rivière : c'était une bande de loutres qui remontaient le courant à la poursuite du poisson. Les Donis ne chassent la loutre que pour se divertir, car ils ne font aueun cas de sa viande qui a mauvaise odeur, ni de sa peau, parce qu'ils n'ont pas besoin de fourrures.

« En descendant le Yary. un de nos hommes a été assez habile pour envoyer sa flèche dans la bouche d'une loutre au moment où elle arrivai! à la surface de l'eau pour respirer. »

Singes. — Les Bonis chassent trois espèces de singes; ce sont : le singe rouge ou hurleur, que les anciens habitants des Guyanes désignaient sous le nom à' alouata ; le singe noir ou coiiaia, et le singe blanc, que les Bonis et les noirs de la côte appellent macaque.

Le singe rouge est lrèscon)mun dans tout le pays ; il n'est pas de nuit où nous n'ayons été réveillés par ses hurlements, qui, bien que plus forts que les beuglements d'un bœuf qu'on égorge, ont une certaine ressemblance avec eux. Cet animal se fait entendre surtout le matin, à l'heure où les coqs réveillent les habitants du village.

Une parliculariti' iiiiéressante, c'est que le singe hurleur est capable de donner en même temps des sons aigus et des sons graves, de manière à faire croire que deux individus s'accompaguent. L'examen attentif de l'appareil vocal du singe hurleur nous rend compte de ce phénomène. Chez lui, l'air sortant des poumons par la trachée peut suivre en même temps deux directions différentes : ou sortir directement par la glotte, ou passer par une énorme cavité creusée dans l'os hyo'ide, et qui forme un véritable résonateur. L'air qui sort directement donne les sons aigus, tandis que celui (jui passe dans la caisse de l'os hyo'ide produit les sons graves et sonores.

\Ln exaniinaut à plusieurs reprises des bandes de singes hurleurs, nous avons rcmanjué (|uo, lorsque l'un de ces animaux se livre à ces exercices de ohaiil plus ou moins harmonieux, il se promène seul tout le temps que dure ce concert peu récréatif, tandis que ses compagnons restent dans une immobilité complète. Il est à noter que c'est toujours le plus gros mâle qui lance, en se promenant, ces véritables duos à travers l'espace. Le singe hurleur a le cerveau petit relativement à la grosseur de son corps, et encore ses circonvolutions cérébrales sont-elles peu développées.

Le couala ou singe noir est beaucou|) plus iniclligcnt et plus habile (|ue le singe hurb'ui-. Il a le cerveau relativement volumineux et les circtuntiliiiions cérébrales nombreuses. A'ous avons vu un couatade taille moyenne poursuivre un gros singe rouge, qu'il frappait à coups de bâton. Les mains du couala sont remarqual)les par leur peu de largeur et leur longueur démesurée. La chair de ce singe constitue un excellent ali-

DE CAYENNE A COTICA.

mcnl, de beaucoup préférable à celle du singe rouge et du macaque. La graisse du couala, liquide à la lempéralure de la zone (orride, est excellente pour graisser les fusils et pour faire la cuisine.

Le macaque ou singe blanc est l'espèce la plus commune dans lesGuyanes. Cet animal donne des preuves manifestes d'intelligence.

Pendant que nos hommes couraient le bois, nous avons assisté un jour à un curieux spectacle : Un gros macaque se tenait posté devant un essaim de mouches à miel :

s 1 \ G E 11 l r, I, E t n ET MACAQUE

l'index gauche, placé devant l'ouverture du nid, se relevait de temps en temps comme le clapet d'une soupape. La mouche qui se présentait à cette porte entr'ouverle était habilement saisie entre le pouce et l'index de la main droite et placée sous la dent. Un tout pelit singe, qui se trouvait à côlé, manifestait un air d'envie à chaque capture. l'Lnfin, furieux de ne pas prendre part à ce festin, dont l'éloignaitimpitoyablement la menace d'une calotte bien appliquée par le gros singe, il se précipite d'un bond sur le nid, le met en morceaux, et s'enfuit au galop. Le gros macaque, auquel sa gloutonnerie n'avait pas permis de prévoir ce tour machiavélique, est assailli par des milliers de mouches qui lui font payer cher son égoïsme.

Oiseaux. — Ues meilleurs oiseaux sont ceux qui appartiennent à la famille des gallinacés, principalement le hoco et la maraille.

Le hoco, qui est du volume d'une petite dinde, est très facile à tuer; son bréchet est recouvert d'une couche musculaire épaisse, que l'on peut faire griller comme de véritables filets de bœuf.

Le mâle se fait entendre assez souvent pendant la nuil, et de grand matin, comme le coq. 11 se distingue de la femelle en ce que le panache qu'il porte en guise de crête est complètement noir, tandis que celui de la femelle est tacheté de blanc. Ce! oiseau, très facile à apprivoiser, se promène comme les poules autour des habitations ; nous en avons vu une paire apprivoisée qui faisait son nid sur un arbre. Les hocos se servent de petites branches qu'ils cassent avec leur bec et qu'ils disposent avec les pattes d'une façon très ingénieuse.

La maraille se tient sur les arbres ; elle donne une chair excellente lorsqu'elle est

grasse.

L'agami est très commun sur le bord des rivières; on ne le mange qu'à défaut d'autre gibier. Cet oiseau attaque les serpents les plus dangereux pour en faire sa pâture.

Sauriens. — Dans l'ordre des sauriens, nous trouvons le caïman. Le mot ca'iman., qui sert à désigner les crocodiles d'Amérique, est usité chez les indigènes des Guyanes, qui n'ont jamais eu de rapports avec la civilisation. La chair de ce saurien a une forte odeur musquée, et n'est jamais mangée par les nègres Bosch.

11 nous est arrivé de mettre pied à terre à côté d'un caïman que son immobilité nous faisait prendre pour un morceau de bois mort. Cet animal féroce n'avait qu'à ouvrir la gueule pour nous saisir par une jambe; mais, loin de nous attaquer, il se laissa choir à l'eau et se sauva.

Un Boni qui m'accompagnait ayant voulu prendre des œufs de caïman fut poursuivi avec une telle célérité qu'il ne trouva d'autre moyen d'échapper à son adversaire qu'en grimpant au plus vite sur un arbre. Notre compagnon serait resté de longues heures dans cette position s'il n'avait frappé d'une balle le caïman, qui l'assiégeait avec l'opiniàlreté d'une mère défendant sa progéniture.

Le caïman attaque avec avantage tous les mammifères qui traversent la rivière; mais, à terre, le tigre lui livre des combats desquels le puissant représentant de la race féline sort généralement vainqueur. Nous avons vu un caïman sans queue que des piraïs dévoraient tout vivant. Nos compagnons nous ont dit que ce malheureux avait dû se battre avec un tigre qui lui avait arraché cet appendice. Le tigre, n'osant affronter la mâchoire formidable de son ennemi, saute sur son dos et lui arrache la queue. (|u'il dévore à son aise. Le caïman mutilé regagne au plus vile la rivière pour se mellre en sûreté, mais il est aussitôt «llaqué par les piraïs, qui déchirent sa plaie pour se repaiire de son sang.

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