CHAPITRE V
DES TUMUG HUMAC A LAMAZONE
l'ar-dessus les arbres. — La crique Carapi. — Le saut de l'Apaouani. — Chasse et pèclie. — Le saut do Caramaraka. — Ne pas se presser en voyage. — Roucouyennes. — Les chiens du village de Namaoli. — Poule bouillie. — Habitations. — Danses des Indiens du Yary. — Le Parou. — Pierre. — Uoches brillantes. — l'ii nouveau compngnon. — Une peinture indienne. — Oit qu'à aller'.'' — La crique Ouapoupan. — Difficultés. — Détresse. — Incendie. — La crique Courouapi. — Chez Veleumeu.
Noire canot a élé flambé la veille au soir avec des feuilles morles et du pelit bois pour achever le travail de la hache. A six heures du malin, je procède au lancement, cl, à sept heures, tous nos préparatifs terminés, nous commençons noire navigation dans les eaux de l'Apaouani.
Le premier jour, en descendant l'Apaouani, nous trouvons des arbres à chaque vingt ou trente mètres ; il faut couper les uns et les autres. Apatou, quoique malade, lient le
gouvernail de son canot. A force de franchir des obstacles qui surpassent la rivière de cinquante centimètres au moins, notre pirogue se fend après deux heures de marche. Apoïké est superbe d'énergie; il nous précède avec deux Indiens dans une vieille pirogue qu'il a trouvée abandonnée dans la rivière un peu au-dessous de notre carbel. Les deux Indiens qui sont avec lui ne font rien ; lui seul abat les troncs d'arbres sous les coups de la hache qu'il manie avec une habileté extraordinaire. Dogue-Mofou abat aussi en moins d'un quart dhcure des arbres qui ont un mètre de diamètre.
.Nous marchons jusqu'à cinq heures du soir sans discontinuer. Malgré tant de difficultés, la navigation de l'Apaouani ne manque pas de charmes, la nature est superbe. Ce petit ruisseau traversant la forêt vierge me paraît plus majestueux que le fleuve le plus large. Malheureusement il n'y a pas beaucoup de gibier sur les rives. Je n'ai pour mon dîner qu'un mauvais oiseau, ce qui m'oblige à attaquer ma dernière boîte de conserves. Pendant que mes compagnons mangent de l'endoubage, je déguste un petit poisson que m'apporte l'Indien qui accompagnait Apoïké, en l'arrosant d'un petit verre de rhum de Mana que je conserve en cas de fièvre. L'unique fourchette qui me restait a été égarée par Joseph.
En causant après dîner, Apoïké me dit que l'Apaouani est très long et que la rivière Vary n'est pas des plus faciles. Je ne doute pas qu'il y ait des chutes très élevées à franchir, puisque mon baromètre est toujours à 7i0 millimètres. Pour les guides, il m'a été impossible d'en trouver qui connussent les sauts, et je n'ai pas une seule carie, pour la bonne raison qu'elle est à faire.
Le 2S septembre, après avoir déjeuné à la hâte, nous embarquons nos provisions, et, à six heures et demie, nous mettons le pied dans nos pirogues. La rivière s'est un peu élargie. C'est déjà un cours d'eau respectable, puisqu'il a douze mètres de largeur et un mètre soixante-dix de profondeur. La teinte des eaux s'accentue ; elle est brune dans les endroits où il y a peu de fond et beaucoup moins dans les parties profondes ou ombragées.
Le 29 septembre, nous trouvons sur la rive droite une crique importante appelée Carapi, qui a six mètres de largeur. Ce n'est qu'après avoir reçu ce cours d'eau que l'Apaouani devient réellement navigable. Dès lors on cesse de compter avec les nombreux troncs d'arbres qui barrent la rivière et nécessitent la hache. En revanche, voici les sauts qui vont commencer. \'ers la fin de la journée, nous en rencontrons un de six à sept mètres sur une longueur de cent mètres. A la première cascade, notre canot se fendille à la partie inférieure, et reste pourtant en état de naviguer après avoir reçu un pansement temporaire. En passant, nous admirons au milieu de la rivière quelques roches surmontées de superbes plantes de la famille des aroïdécs. Nous avons franchi vingt-six kilomètres en six heures de canotage.
Je fais un bon dîner que me prépare Joseph ; le plat principal se compose d'un potage fait à l'ara; ce bel oiseau aux plumes rouges et bleues, ainsi désigné à cause de
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son cri : ra-ra, me paraît aussi dur et coriace qu'un perroquet de cent ans ; mais la soupe est excellente. Je renonce à ce morceau étique pour attaquer une magnifique perdrix rôtie dont je dissèque avec plaisir les succulents morceaux. Je me montre difficile aujourd'hui, parce que nous avons le choix, et voici par suite de quelle bonne fortune.
A midi, il faisait très chaud ; j'eus l'idée de me mettre un peu à l'ombre et je dis à Apoïké d'aller faire un tour de chasse. Bientôt un coup de fusil d'Apoïké réveilla Apatou.
« 11 y a du gibier par là, » me dit-il.
En effet, j'entendis la voix gémissante d'un couata blessé. Pendant que je mettais mes observations en ordre, tous mes canotiers coururent le grand bois à la poursuite des singes. Au bout d'une demi-heure, Apatou en rapporte deux qui pèsent au moins vingt livres chacun. Joseph, suivant son habitude, revient bredouille. Apoïké n'est pas .encore rentré. Nous tuons un agami qui passe la rivière emportant une grosse perdrix dans son bec. Dogue-Mofou lue l'oiseau de proie au vol et ramasse la perdrix qui est déplumée et en partie mangée. Un quart d'heure après, Joseph tue un honoré qui péchait dans la crique. Ce n'est pas un bien fameux gibier, mais il peut servir à faire de la soupe. Cent mètres plus loin,- deux aras font entendre leurs ra-ra au sommet d'un arbre qui surplombe la rivière. Apatou en abat un : voilà de quoi faire une bonne soupe, préférable encore à celle de l'honoré. Pour que le festin soit complet, il ne manque plus qu'un rôti. C'est Apoïké qui me l'apporte ; il a tué une belle perdrix, puis un grand couata, et en ramène de plus un tout petit en vie. Je donne la liberté à ce pauvre orphelin qui fait peine. Je n'ai rien vu de plus triste que ce petit singe qui pleurait sur le corps de sa mère.
ftles hommes ont chacun plus de deux livres de viande de singe. Pendant que j'achève mon festin, j'entends un grand bruit du côté de la rivière : « Vite de la lumière. » Apoïké allume un morceau d'encens et revient une minute après avec un aymara pesant dix livres. Les Indiens, avant de se coucher, coupent les couatas par quartiers, les mettent sur le feu et raclent les poils avec un couteau. Apatou, qui est content de sa journée se met à raconter des histoires de chasse. Apoïké se montrant plus communicatif que d'ordinaire, je l'interroge sur ses croyances religieuses. « Les Roucouyennes ont un bon Dieu, me dit-il; c'est lui quia fait toutes choses; il habite là-haut, bien haut au-dessus des nuages. Ce bon Dieu a beaucoup de femmes pour les bonnes gens qui vont le voir après la mort ; il laisse les méchants à la porte. »
Le 30 septembre, à six heures du matin, le baromètre marque 743 millimètres, le thermomètre 21 degrés. Après une bonne nuit de repos ; je me réveille gai et dispos; je déjeune d'un morceau d'aymara. Dogue-Mofou consolide notre pirogue avec une racine adventive ayant juste la courbure de l'intérieur. Apoïké recueille de la graisse de couata pour entretenir son feu. Celte graisse, dont je me sers pour mes rôtis, est jaune, et ne se fige pas à la température du pays. Les Indiens retirent les quarhers
de couala du boucan. Celle viande, que la flamme a rendu crouslillanle, est très appétissante.
Vers neuf heures, nous trouvons un saut de quatre mètres formé par une chute unique : c'est le saut de Mapi. Nous sommes obligés de décharger les bagages et de traîner le canot; nous remarquons dans les roches des excavations polies en forme de bassins. Je demande à Apoïké qui a fait ces espèces de chaudières ; il me répond que c'est le bon Dieu. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elles se trouvent là oij l'eau coule en nappes. Ne pouvant expliquer ce phénomène par la chute de l'eau, je cherche une explication ailleurs ; je la trouve en remarquant qu'au milieu de ces chaudières il y a souvent une masse plus dure que le reste de la roche. L'eau contenant du gravier, et rencontrant ce noyau, tourbillonne autour et y fait peu à peu une excavation. L'excavation augmentant et le noyau se détachant, il reste finalement un bassin poli qui a quelque peu la forme d'une chaudière.
A midi, nous arrivons au saut de Caramaraka ; il a six mètres. Le canot, déchargé, est traîné sur une grande roche qui se trouve à gauche du saut ; on trouve de jolis îlots au milieu de la rivière. C'est le site le plus pittoresque que j'aie vu jusqu'à présent; je m'arrête pour l'admirer sur une roche située près de la rive gauche.
Je continue mon voyage sans me trop presser. Un voyage à toute vitesse est du temps perdu parce qu'on ne peut rien voir; je suis ici par la grâce de Dieu; il faut que j'en profite pour étudier la nature, car je ne retournerai plus jamais dans ces parages. L'instinct me dit de me laisser aller au rapide courant des eaux. La raison marrèle : descendre en toute hâte dans un pays inconnu est pour un explorateur une fuite devant l'ennemi.
L'Apaouani est une belle rivière qui ferait honneur à un de nos chefs-lieux de déparlement. Basse comme elle est, elle a encore un débit qui dépasse celui de la Moselle à Frouard et même à Metz. On ne peut du reste établir de comparaison entre les cours d'eau de l'Amérique équatorialc et ceux de l'Europe. Ce qu'on appelle une grande rivière en France est une crique inconnue dans l'Amérique du Sud.
Le canotage de r.4paouani est bien long ; il faut beaucoup d'efforts pour y avancer de quelques lieues ; je ne m'en plains pas : cette rivière a pour moi un attrait particulier. Je l'ai vue naître; je la vois grandir; je m'y attache comme à un enfant que j'aurais élevé. Je trouve plus de plaisir à descendre un fleuve (|u'à le remonter. Observer un fleuve en le remontant, c'est étudier un homme en commençant à sa mort. L'iuliMèl, loin de grandir, ne fait que décroître.
Le 2 octobre, nous apercevons dans le loinlain iiiic pirogue qui remonte la rivière. Ce sont des Roucouyennes du Yary qui vont sans doulc à la pèche. Joseph a pour, il regrette vivement que nous ne puissions retourner en arrière. .Mais au moment où il glisse une balle dans son fusil, je vois nos ennemis accoster la live au plus vite et s'enfuir dans le grand bois, abandonnant leur pirogue. J'attends l'arrivée d'Apoïké qui protège
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notre reliaile, et je lui propose d'aller prévenir les Indiens que nous sommes amis.
Il se met à leur poursuite dans le grand bois et les ramène sur le rivage où je les attends. Notre entrevue est singulière. Le doigt sur la gâchette de son fusil, Joseph tremble de tous ses membres et pâlit autant qu'un nègre peut pâlir.
Namaoli, c'est le nom du chef indien, tient son arc à la main, prêta nous décocher une flèche au premier mouvement suspect à son égard. Je saute à terre sans armes et vais lui serrer la main. Je m'aperçois qu'il a peur, et j'ai ressenti un léger tressaillement de ses muscles, mais son visage s'épanouit lorsque je l'approche en disant : a Câlina! »
La reconnaissance et la présentation faites, nous prenons notre repas en commun sur une roche abritée contre le vent du nord. Nous partageons nos provisions; je donne aux Indiens du couata et ils m'offrent en retour de petits poissons boucanés que je trouve excellents. Namaoli me raconte qu'il venait avec ses hommes chercher du bois dur pour en faire des flèches. Je lui demande à. quel usage il destine ces engins, et il m'apprend que la guerre vient d'éclater dans le bas du Yary et qu'il veut se tenir sur ses gardes. Je le surprends beaucoup lorsque je lui annonce mon intention de descendre le Yary jusqu'à l'Amazone.
« C'est impossible, me dit-il, il faudrait franchir des chutes plus élevées que les plus grands arbres de la forêt; en outre, il y a par là des Indiens très méchants qui ne font la guerre que pour avoir des prisonniers qu'ils engraissent pour les manger.»
Nous descendons avec nosnouveauxamis jusqu'à l'embouchure de l'Apaouani. Aune heure et demie, nous arrivons au confluent de cette rivière avec le Yary. Nous descendons à cinq cents mètres plus bas pour nous arrêter à l'habitation du capitaine Namaoli.
Le village de Namaoli est élevé de dix mètres au-dessus de la rivière. Pour y arriver, nous sommes obligés de monter un escalier très escarpé, creusé dans la rive argileuse, taillée à pic,
A mon arrivée sur le plateau, une bande de chiens s'élance sur moi; j'ai beaucoup de peine à tenir tète à ces animaux féroces. Pendant que j'en assomme un avec une canne ferrée, un autre m'empoigne le mollet. D'autre part, deux enfants qui m'aperçoivent poussent des cris de frayeur épouvantables. Le plus petit, étant tombé en se sauvant, se roule par terre et se cache les yeux avec les mains. Des agamis, des hocos, des aras, viennent voltiger autour de moi; un petit jaguar privé s'élance d'un bond sur mon dos et déchire ma vareuse. Namaoli fait un geste, et tous ces animaux battent en retraite.
En arrivant au grand carbet, situé au milieu du village, les deux femmes du chef m'apportent, l'une un escabeau, l'autre une écuelle en terre contenant les restes du déjeuner : c'est un peu de poisson bouilli avec force piment. Ayant trempé un morceau de galette de cassave, j'éprouve une véritable sensation de brûlure en le portant à ma bouche. Après ce modeste repas, nous sentant tous très fatigués, nous nous étendons dans nos hamacs et dormons jusqu'à cinq heures du soir.
A six heures, nous mangeons une pelite poule bouillie. Ce volatile, qui n'est pas mauvais, a été acheté par Apalou au prix d'un couteau d'un sou. Après souper, je m'étends sur une natte, près d'un grand feu, et fume une cigarette que me présente Namaoli. Apalou s'entretient longuement avec ce chef au sujet de mon projet de
voyage.
Vers huit heures et demie, les femmes allument des torches résineuses, et nous nous mettons en route pour aller nous coucher. C'est que les Indiens ont deux habitations, l'une pour le jour, et l'autre pour la nuit ; celte dernière, qui ressemble à une meule de foin, n'a pour toute ouverture qu'une petite porte tressée en feuilles de palmier. On la ferme avec soin aussitôt qu'on est entré. Cette habitation pour la nuit est faite dans le but de se protéger contrôles moustiques que le feu attire autour des villages. Pour se débarrasser de ces insectes, qui ne se laissent pas tromper par ces émigrations, une femme apporte dans le carbet un vase en terre contenant des charbons allumés. Ce n'est qu'en s'exposant à l'asphyxie qu'on se débarrasse des atteintes de ces horribles petits ennemis.
Les huttes qui servent pour la nuit sont si bien fermées, qu'on ne s'aperçoit du lever du soleil qu'en entendant les oiseaux chanter le réveil delanafure. A ce moment, l'Indien, sans mol dire, détache son hamac, l'enroule et le jette sur son dos en le retenant par une des cordes. Une femme place un nouveau-né dans un filet qu'elle porte en bandoulière, une autre ramasse le vase qui contenait des charbons allumés, et tout le monde se met enroule, à la file indienne, dans le sentier qui conduit au village. Nous sommes obligés de traverser un abatis récemment fait pour la prochaine plantation de manioc. Pendant que les femmes préparent le déjeuner, les Indiens sechaufTent près du feu. Je remarque qu'aucun d'eux ne tourne sa face du côté du foyer; l'un lui présente le côté, l'autre le dos.
Apoïké et Dogue-Mofou nous ont quittés pour aller faire des échanges avec les Indiens établis sur les bords du Yary, en aval. Apalou se décide à m'accompagner dans le haut Yary. 11 n'est pas f<àché de faire ce voyage, parce qu'il verra un ami, le nommé Yaconman. qui pourra nous guider pour descendre le Yary. Namaoli nous octroie deux jeunes gens qui s'offrent de bonne volonté pour nous conduire chez Yacouman. Le départ est fixé au lendemain matin.
Vers six heures du soir, moment où le soleil disparaît à l'horizon, je suis stupéfait en voyant arriver sur la place une bande d'Indiens revêtus de leur coslunie de guerre: Apatou, rentrant de la chasse, me dit que ces hommes, qui paraissent si terribles, ne sont que des danseurs.
Rien de plus pittoresque que le tableau qui se présente à mes yeux. Ces individus sont chargés de plumes, de colliers et de ceintures en colon et en poil de coual.i. Ils (inl presque tous une espèce de perruque faite avec des lanières en écorcc peintes eu noir. Quelques-uns portent suspendu au cou une espèce de manteau en lanières flollantos, «pii
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tombe jusqu'à terre. Le noir dont ils se servent est obtenu en plongeant certaines écorces dans des eaux croupies qui contiennent du fer. La couleur se développe par l'action du tanin et de l'écorce sur les sels de fer. L'action chimique est la même que dans la fabrication de notre encre noire.
COIFFUnES ET D[JOUX DES RO U CO li ï E N N ES.
Les danseurs les plus passionnés suspendent au haut de la jambe un collier fait avec des graines qui produisent en s'entre-choquant le bruit des castagnettes espagnoles. A la main droite, chacun porte un rameau ou plutôt un petit arbre à tronc bien droit et bien élancé qui se termine par un bouquet de verdure. Celte bande d'Indiens, que l'on pourrait prendre un instant pour une forêt en marche, passe à côté de nous en défilant à petit trot. En voyant ces hommes à une courte distance, je croyais que c'étaient tous des
lOi VOYAGES DANS L'AMERIOUE DU SUD.
géants, el je m'aperçois que les plus grands d'entre eux ne dépassent guère la taille de nos fantassins.
La danse dure toute la nuit sans interruption ; les plus fatigués se reposent quelques instants pour boire une calebasse de cachiri que leur présentent leurs hôtes. Ces derniers ne prennent aucune part à la danse, mais ils s'évertuent adonner de l'entrain à leurs visiteurs en les pressant de boire et en jouant de la flûte. Les femmes restent couchées dans les hamacs pendant que leurs maris font les honneurs de la fêle.
A six heures moins le quart du malin, au moment où le voile de la nuit va se lever presque aussi rapidement qu'un rideau de théâtre, les danseurs, alignés sur deux rangs, sortent du village pour rejoindre leurs canols. Me trouvant près du rivage au moment de leur embarquement, je m'entretiens un moment avec les chefs. Je leur fais cadeau de quelques petits objets, et ils m'offrent en échange, l'un son collier de coquillages, l'autre une flùle, l'autre ses faux cheveux en écorce. Ouelques-uns de ces sauvages, qui ont bu force cachiri toute la nuit, éprouvent une légère ébriété. Cette boisson étant moitié moins alcoolique que le cidre, il faut en boire une quantité énorme pour éprouver un peu d'excitation mentale. La danse est accompagnée de chants ; je regrette de n'avoir pu saisir le sens de leurs paroles. Apalou, qui comprenait à moitié leur langage, m'a dit qu'ils se vantaient de leurs guerres avec les Oyacoulets et les Oyampis. En tous cas, j'ai remarqué que ces sauvages recherchent le décorum autant et peut-èlrc plus que les peuples civilisés. Pour se présenter chez leurs voisins, ils font autant d'apparat que les anciens rois de France traversant une ville du royaume. J'ai su, en effet, qu'ils s'étaient arrêtés deux heures dans une île, pour mettre ordre à leur toilette, et c'est afin de produire plus d'efï'et qu'ils avaient attendu la chute du jour pour se présenter. Après douze heures de danse, sachant que leurs costumes étaient en désordre, ils sont partis avant le jour pour ne pas paraître en négligé.
Avant de partir, je relève une montagne de quatre cents mètres environ, à l'ouest un quart sud, à une distance d'environ trois kilomètres.
o octobre. — Nous nous mettons en route vers sept heures ; la rivière est très basse ; nous échouons à chaque instant sur des bancs de sable.
G octobre. — Nous parcourons une dislance de vingt-sept kilomètres en neuf heures et demie de marche.
Le lendemain,- nous remontons le rapide d'Aloucouéni, que nous franchissons facilement. Je remarque plusieurs élangs situés à une faible dislance de la rivière. Les quelques roches qu'on trouve dans le cours d'eau et sur ses rives sont formées par des schistes fendillés en lames épaisses presque parallèles. De temps à autre, on rencontre des blocs granitiques entremêlés de filons de quartz (|ui ont traversé la couche des schistes. Ces roches sont de même nature que celles do l'Ilaiiy el de l'Aouu, au grand saut (|uo nous avons trouvé un peu au-dessous de Cotica. Los rives sont basses el marécageuses comme dans rilanv.
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Le 7, nous trouvons des arbres lombes en travers et qui gênent la navigation ; cependant nous marchons plus vite que dans l'Apaouani, parce que beaucoup de ces obstacles ont été détruits par les Indiens, qui naviguent incessamment dans cette partie de la rivière.
Le 8, nous rencontrons de petits sauts qui nous arrêtent quelque temps. Ma pirogue étant échouée, je suis obligé de descendre à l'eau pour regagner la rive. Apatou me fait signe de m'arrêter court, et je vois passer, à un mètre de moi, un petit serpent d'eau dont la piqûre est très dangereuse. C'est la deuxième fois que ce brave Apatou détourne de moi un pareil danger. Vers midi, nous rencontrons une pirogue chargée d'Indiens
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COSTlMlL UK CE nt MOME CHEZ LES ROLCOIÏEWES
Roucouyennes et d'un couple étranger qui navigue avec eux. Ces Indiens viennent du Parou, où ils ont leurs habitations. Les deux personnes qui les accompagnent sont un mulâtre et une Indienne croisée de blanc. Ils parlent un peu portugais, de sorte que je puis converser avec eux. Ces individus me disent qu'ils sont dans le Parou depuis une vingtaine d'années ; ils ne savent rien sur le Yary, si ce n'est qu'aucun voyageur n'a pu le remonter; la navigation du Parou, qui est plus facile, est pourtant très périlleuse. Deux de leurs compagnons ont été noyés pendant le voyage, et eux-mêmes ont eu si peur de revenir sur leurs pas, qu'ils préfèrent la vie sauvage aux agréments de la
civilisation. C'est à tort que les Houcouyennes du Yary considèrent le Parou comme un affluent de cette rivière, car, en remontant, ils n'ont rencontré aucune branche aussi large que le Yary. Le Parou coule parallèlement au Yary, dont il n'est séparé près des sources que par deux jours de marche à pied. Les montagnes qui déterminent les deux versants ne présentent qu'une très faible élévation.
Apalou trouve que les deux sujets brésiliens devenus sauvages ont très mauvaise mine. Que sont-ils venus faire dans ces régions qu'il est si difficile d'aborder?
Ayant repris notre route vers deux heures, nous arrivons au but de notre course vers quatre heures. Le village commandé par Yacouman est à quatre kilomètres de la rive droite du Yary, sur un petit cours d'eau qui n'est navigable que pendant la saison des pluies. Comme nous étions obligés de faire ce trajet à pied, on ne débarque que mes objets les plus indispensables. J'apprends que Yacouman a quitté son habitation le matin pour aller dans le Parou. J'envoie immédiatement deux jeunes gens pour le prévenir de mon airrvée.
Je passe une nuit très agitée, et le lendemain 10, je suis pris d'une fièvre si forte que je perds connaissance. Ce n'est que le U, vers quatre heures du soir, que je reprends possession de mes facultés. Apalou et Joseph, qui paraissent fort tristes, sont accroupis sur une natte à côté de mon hamac. Une bande d'Indiens venus pour voir le blanc dansent autour de mon carbet en chantant des airs lugubres. 11 paraît que je suis bien malade; j'essaye pourtant de me lever pour rassurer cet entourage qui célèbre mes funérailles avant ma mort. Je ne puis faire un pas môme en m'appuyant sur mon bâton de voyage. Ma situation n'est pas rose. Une idée me console, c'est que je suis arrivé au but de mon expédition.
Le 12, je suis incapable de faire plus de dix pas; je voudrais aller m'asseoir près d'un ruisseau qui est à cent mètres, mais je n'en ai pas la force.
Le 13, je vais prendre des bains dans le petit cours d'eau on question. Apalou me jette de l'eau sur latèle et me friclionne'vigoureusement tout le corps; cela me fait grand bien. l-M rentrant au carbel, Apalou me dit que je ne dois pas rester plus longtemps dans ce pays malsain. Si Yacouman n'arrive pas ce soir, nous devons nous mettre en roule demain malin.
14 octobre. — Nous quittons le village à six heures et demie. Un des Indiens avec qui nous avons remonté le Yary se cache dans la forêt au moment du départ; un seul Roucouyenne consent à nous accompagner jusqu'à l'embouchure de l'Apaouani, qui est à trente lieues en aval. Je suis obligé d'abandonner une embarcation. J'insiste près d'Apoïké pour qu'il nous accompagne jusqu'à l'Amazone, mais toutes mes offres sont imililes. Cet Indien, qui m'a rendu de grands services, vient seulement jusqu'au di'grad cl m'exprime son amitié en me passant la main sur l'épaule. .\r lui lais présent dune jolie sacoche de voyage cl d'une loupe qu'il convoitait pour l'aire du tcii.
\palou voudrait descendre au plus vite, mais je lui disque ce serait iiiie honle pour
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nous de ne pas remonter la rivière jusqu'à ses sources. Ce brave compagnon m'obéit sans faire de réflexions. La rivière se rétrécit à chaque pas ; elle n'a pas plus de dix mètres de largeur sur une profondeur de trente à quarante centimètres. Notre légère pirogue échoue à chaque instant, et au bout de deux heures de marche, nous sommes obligés de nous arrêter. Si les eaux avaient été moins basses, nous aurions pu gagner en quatre heures la grande chute Macayélé. La rivière cesse d'être navigable au-dessous de ce saut taillé à pic, qui, au dire des Indiens, ne mesure pas moins de quinze à vingt mètres. Mou Indien nie dit qu'en remontant le Yary à pied nous aurions le soleil couchant un peu à notre droite, c'est-à-dire à l'ouesl-nord-ouestdu point que nous avons atteint. Je vois la figure d'Apatou s'épanouir quand je donne le signal de la retraite.
Le 1 5, à six heures du matin, je constate la température la plus basse que j'aie observée dans le cours de mon voyage. Le thermomètre me donne 18 degrés pendant que le baromètre est à 745 millimètres. Vers dix heures, le ciel est d'une pureté parfaite; je trouve le paysage ravissant. Pourquoi donc la nature me paraît-elle plus belle en descendant qu'en remontant? C'est que, en venant, j'étais sous l'impression d'idées tristes, inspirées par les prodromes d'une grave maladie. Maintenant que je me sens renaître à la vie, je trouve tout beau.
Le 16 au matin, je vais recueillir quelques échantillons de roches noires, brillantes comme un fourneau de fonte qu'on a frotté avec de la mine de plomb. Ces roches sont fendillées en long et quelquefois en travers. Ce sont des schistes semblables à ceux que nous avons rencontrés dans l'Itany. Leur coloration noire provient d'un dépôt qui se forme pendant la saison des grandes eaux. Le célèbre de Humboldt et d'autres voyageurs ont été intrigués par la coloration des roches et des eaux de certaines rivières de l'Amérique équatoriale. J'ai pu constater que cette coloration est produite par des matières végétales décomposées. Le dépôt noir et brillant se trouve dans l'Itany et le Yary, non seulement sur les roches, mais aussi sur les branches qui sont immergées pendant la saison des pluies. II est formé par du carbonate de chaux contenant un peu de fer, de silice et beaucoup de matières organiques ayant la couleur du charbon.
Nous rencontrons un Indien qui descend la rivière dans une pirogue à demi brisée. La navigation du haut Yary est si facile qu'on peut s'y aventurer avec les plus mauvaises embarcations. Cet Indien nous a prévenus de son arrivée en jouant un petit air de fliite; il a comme bagage son arc, quelques flèches pour chasser lê poisson, un vase en terre pour faire sa cuisine, une calebasse pour puiser de l'eau et quelques galettes de cassave. En fait de vêlements de rechange, il a quelques plumes et des colliers qu'i| s'empresse de revêtir pour se présenter à nous.
Nous arrivons le soir à l'habitation de Namaoli. Nous ne faisons qu'y passer la nuit. Nous remplaçons notre Indien par un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, aux cheveux légèrement bouclés, jouant de la flûte avec passion. Pompi, c'est son nom, n'est pas vigoureux, mais il est assez adroitet poussé par un vif désir de voiries blancs.
La rivière devient superbe au-dessous de l'embouchure de l'Apaouani et présente une largeur qui varie entre cent et cent vingt mètres sur un mètre de profondeur. Pendant la saison des pluies, les eaux s élèvent à quatre mètres environ, d'après le dire des indigènes, et surtout d'après les dépôts noirs qu'elle laisse sur les roches et sur les arbres.
Nous arrivons vers une heure près du village d'un chef redouté, Macouipy. A une distance de cinq cents mètres, je fais tirer deux coups de fusil pour prévenir mes hôtes. Macouipy, en guerrier intelligent, devine mes intentions pacifiques. Il sait bien qu'on n'informe pas à l'avance les villages qu'on attaque. Sa réception est cordiale. Il me fait boire une boisson fermentée faite avec de la canne à sucre et qui rappelle un peu le vin de Champagne. Il s'assied sur un escabeau à côté de mon hamac.
Au sommet du carbet où je fais la sieste, j'aperçois une couronne sur laquelle on
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distingue des images coloriées en blanc, en jaune et en rouge. De loin on croirait voir une mosaïque. C'est une véritable peinture sur bois faite avec de l'argile de diverses couleurs délayées dans de l'eau.
Après une longue conversation avec notre hôte, Apatou m'explique le sujet de celte peinture : c'est une allusion à la difficulté de la navigation du bas Yary. Une grenouille voulant prendre ses ébats est arrêtée par des monstres fanlasli(|ues qui ont (luchpie ressemblance avec les dragons delà mythologie. La grenouille représente le Roucouyenne qui veut s'aventurer dans les chutes du Yary pour aller voir les blancs; des monstres inipiloyables l'empêchent de satisfaire son désir.
Je voudrais des hommes à tout prix pour m'accompagner : personne ne veut venir. Macouipy raconte qu'il y a une vingtaine d'années, une grande pirogue roucouyenne s'est perdue avec quatre hommes en descendant à l'improviste une chute taillée à pic. aussi élevée que les plus grands arbres de la forêt. Tout ce que je puis obtenir di- ce chef, cesl(|iiil me donne sa peinture en échange d'un grand couteau. Désirant avoir un
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collier pour sa femme, il me donne en oulre un collier de petites calebasses contenant diverses couleurs.
18 octobre. — Nous rencontrons vers midi une bande d'Indiens prenant un bain dans la rivière à côté de leurs pirogues. L'un d'entre eux vient au devant de nous à la nage, et me crie en langage créole :
« Où qu'à allez?
— Amazone, lui répondis-je. Toi venir, couteaux, camisas, beaucoup. »
Sans autres explications, ce sauvage, qui me stupéûe en parlant le créole de Cayenne, prend son hamac, ses flèches, sa Hùie et monte dans ma pirogue. Il nous raconte que, quand il était jeune, il a rencontré un blanc dans le bas de l'Oyapock, et est allé avec lui à Cayenne; il était tout petit à ce moment. Il resta environ douze lunes chez les blancs ; mais voyant que ceux-ci se moquaient de lui, il préféra la vie des grands bois à la civilisation.
Le 18 octobre au soir, nous couchons dans l'habitation d'un chef qui nous fait un très bon accueil et regrette de ne pouvoir nous donner de la cassave pour faire le reste de notre voyage. Je fais quelques cadeaux à ses femmes, qui me donnent en échange des colliers de dents de tigre et des couronnes de plumes.
Le chef nous informe que nous ne trouverons plus qu'une seule habitation de Roucouyennes avant d'arriver aux grandes chutes du Yary; encore faudra-t-il remonter une crique pendant deux jours pour arriver au village qui pourra nous fournir des provisions en quantité suffisante. Son ami Yeleumeu habile les rives de la crique Courouapi, à deux jours de marche de son confluent avec le Yary.
Le 19 octobre, nous arrivons à la crique Ouapoupan. Pompi connaît un chemin qui va en quatre heures de l'embouchure de cette crique au village commandé par Yeleumeu, Apatou et lui vont aller à pied commander des provisions de cassave, tandis que moi avec Joseph et le nouveau venu nous gagnerons le village en descendant le fleuve et remontant la crique Courouapi. Je suis obligé de m'arrèler à midi pour me reposer un moment : j'oublie mon baromètre à l'endroit où je me suis couché, je ne m'aperçois de cette perte qu'après deux heures de marche. J'aime mieux débarquer sur la rive que de remonter la rivière avec mes hommes, que j'envoie à la recherche de mon instrument. Ce contre-temps m'ennuie, parce qu'il nous retarde.
La sécheresse a réduit le Yary au minimum de sa hauteur. Il en est de même de mes provisions : plus devin, plus de café, pas de sucre, et du sel pour quatre ou cinq jours au plus. Cet inventaire fini, je me mets à réfléchir. Hélas! j'ai perdu les douces illusions que j'avais les premiers jours de marche en descendant le Yary. Point de courant, nous marchons moins vite que dans le haut de la rivière. Hier encore j'avais une retraite assurée du côté de l'Oyapock, mais j'ai appris que les eaux de la crique Kou qui conduit à ce fleuve sont tellement basses que la navigation y est impossible. A une faible dislance au-dessus de l'embouchure, il faudrait faire une longue route à pied, et je
110 VOYAGES DANS L'AMÉHinUE DU SUD.
n'ai plus de souliers. Les fils de mes chaussures s'élant pourris par suite d'un séjour prolongé dans l'eau, les semelles se sont séparées spontanément de l'empeigne. 11 n'y a pas à hésiter : il faudra nous aventurer à travers les grandes chutes du Yary, ces petits Niagaras qui nous séparent de l'Amazone.
Mes hommes reviennent à la tombée de la nuit et me rapportent non seulement mon baromètre, mais un hoco superbe et une grande perdrix qu'ils ont tués au retour. Après un bon dîner, dont ce gibier fait tous les frais, nous allumons un grand feu autour duquel nous pendons nos hamacs. Les Roucouyennes, couchant tout nus dans ces filets à mailles très écartées, sont souvent indisposés par la fraîcheur de la nuit; c'est la raison pour laquelle ces sauvages ne négligent jamais d'entretenir leurs feux jusqu'au lendemain.
Un de nos hommes, ennuyé par les moustiques qui le dévorent, malgré la teinture de roucou dont lout son corps est enduit, fait un feu énorme tout près de son hamac. Au milieu de la nuit le feu prend à une liane voisine et se communique à un nid de fourmis formé de matières dont les Indiens se servent au lieu de notre amadou. En un instant un grand feu flambe au-dessus de nos tètes; un nid de termites (poux de bois) enflammé tombe en faisant des fusées et éclate en arrivant à terre.
Je saute aux cordes de mon hamac.
« Vite, ramassons nos bagages et gagnons le milieu de la rivière. »
11 était temps! Quelques instants après, plusieurs arbres, dévorés parle feu, tombaient avec fracas à l'endroit même que nous venions de quitter.
Je passe une nuit déplorable. La rive opposée est si marécageuse que je ne puis mettre pied à terre. Nous sommes obligés de suspendre nos hamacs à des arbres surplombant la rivière.
Nous arrivons vers dix heures à l'embouchure delà crique Courouapi. Après avoir lait une centaine de mètres pour la remonter, nous trouvons des bancs de sable où nous échouons à chaque instant. Je fais décharger tous les bagages pour remonter plus facilement. Nous les mettons dans la forêt, où nous les laissons à la garde de Dieu. Je voudrais bien me reposer dans cet endroit et y attendre le retour d'Apalou; mais il importe que je me rende à l'habitation de Yeleumeu. E.n outre des provisions à faire, il nous faut des hommes et des canots pour nous engager dans les chutes du 'N'ary. Peut-être ohtiendrai-je moi-même ce qu'on refuserait à mes canotiers.
Ce n'est qu'après deux jours de traversée pénible, qui me rappellent les (lildcultês du haut de l'Apaouani, que nous arrivons chez "Yeleumeu. Je profite de mon séjour chez ce chef pour compléter mes notes sur les Indiens du \[\r\. Mon maïuiscrit, copié presque textuellement, donnera aux lecteurs une idée de ces sauvages, qui n'avaient jamais eu de relations avec les blancs.
DES TUMUC-lIUMAG A L'AMAZONH. iH
Klude sur les Indiens des Guyanes. — Funérailles. — Crémalion. — Pèche à coups de sabre. — Le Yury. — Cliasse. — Un tapir tué. — La crique Couyary. — Les roches du « Mauvais Esprit «. — Bruit singulier. — Rencontre de gens de la Iribu de Yeleumeu. — Les Calayonas accusés d'anthropophagie. — La crique Kou. — On s'habitue au piment. — Effets de la peur. — Rapides. — Chute du Vary. — Vaillance d'Apatou. — Cascade. — Rencontre d'une famille brésilienne. — Chute de la Paiicada. — Arrivée à Porto Grande. — Gnrupa. — SainteMarie-de-Iieleni. — Fin du voyage.
Caractères physiques. — Les Indiens des Guyanes sont généralement de (aille peu élevée. Ceux de l'inlérieur paraissent toutefois un peu plus grands que ceux du bas des rivières, qui ont sans doute été abâtardis parla misère, la difficulté de se procurer des vivres et aussi l'abus de liqueurs spiritueuses. C'est à tort que la Commission francohollandaise a dit des Roucouyennes qu'ils sont de haute stature. Si, en effet, au premier coup d'œil, ces hommes paraissent plus grands qu'ils ne le sont en réalité, cela lient sans doute à la longueur et à la largeur de leur buste qui fait contraste avec le faible développement de leurs membres. Il est difficile d'indiquer la couleur exacte de ces sauvages. L'idée la plus juste que je puisse en donner est de la comparer à celle d'un Européen fortement bronzé par le soleil.
Après un séjour prolongé dans l'intérieur du pays, nos mains étaient devenues presque aussi brunes que celles des Roucouyennes. Un de ces sauvages me fit même remarquer, en voyant des différences de teint à diverses places de ma peau, que, si je vivais plus longtemps avec eux, je ne tarderais pas à leur. ressembler.
Les enfants sont d'un blanc presque pur au moment de la naissance. Lorsque ces Indiens sont malades, leur peau devient terne et sensiblement plus pâle. La teinte de leur peau jaune brunâtre, un peu de la couleur des feuilles mortes, n'est pas agréable à l'œil. Peut-être ont-ils eu une idée heureuse en se peignant fout le corps avec une couleur d'un beau rouge appelée roucou. Ce produit, employé dans l'industrie européenne pour la coloration des étoffes, provient de la pulpe qui entoure les petites graines d'un arbuste indigène de l'Amérique équatoriale. Les Indiens ajoutent généralement un peu d'huile à leur peinture, ce qui permet de l'étendre plus facilement et lui donne plus de fixité. Aussi les voit-on rester des heures entières dans l'eau sans que la couleur s'efface. Cette couleur ne sert pas seulement d'ornement: elle a aussi l'avantage de défendre la peau contre les piqûres des moustiques. Il est vrai que cette substance n'est pas toujours d'une efficacité absolue, car j'ai vu des Indiens qui souffraient des piqiires de ces insectes presque autant que moi.
Les différents animaux ont une odeur propre qui peut les faire reconnaîlre à dislance. 11 en est de même des différentes races humaines. Je trouve que les indigènes de l'Amérique du Sud se distinguent des noirs et des blancs par une odeur de cuir neuf. Ce
112 \OVAGi:S DANS L'AMERIQUE DU SUD.
fait provient sans doute de l'action du tanin du roucou, qui est une substance très astringente, sur les matières sécrétées par la peau (graisse, etc.).
Les jours de fête, les Indiens agrémentent leur peinture rouge de quelques arabesques noires. Ces dernières sont faites avec le suc qui découle du fruit de différentes espèces de «-enipa et qui est sans couleur lorsqu'on ouvre le fruit, mais qui noircit au contact de l'air. Quelques Indiens, voulant paraître plus beaux que leurs compagnons, ont eu l'idée bizarre de se présenter à moi peints en noir des pieds à la tète.
Très peu d'Indiens ont l'habitude de se tatouer. Ceux qui veulent s'orner de cette manière opèrent simplement en s'enfonçanl dans l'épiderme une arête de poisson trempée dans le suc du genipa.
Jamais les Roucouyennes ne se mettent en voyage sans s'être fait teindre la veille du départ. Ce soin est dévolu aux femmes. Ils emportent avec eux du roucou et du genipa dans de très petites calebasses qu'ils suspendent autour de leur cou en guise de colliers. La peinture rouge déteint sur les objets dont ils se servent; leurs hamacs, faits d'un coton d'une blancheur remarquable, ne tardent pas, par l'usage, à devenir tout à fait rouges. Un Roucouyenne ayant mis une de mes chemises, il me fut impossible de la blanchir. Ces Indiens ont généralement les cheveux d'un noir très foncé ; nous n'avons trouvé que deux individus ayant les cheveux roux. Ces derniers avaient la peau moins pigmentée que leurs compagnons. Ils étaient d'une constitution lymphatique ; l'un d'eux portait même la cicatrice d'un abcès des ganglions du cou.
Les Ronis, qui ont eu autrefois des relations avec les Oyacoulets, nous disent que ceux-ci ont la barbe et les cheveux blonds comme les Hollandais ; n'ayant pas vu ces sauvages, je me contenterai de mentionner celte assertion.
La chevelure des Indiens de la Guyane n'est pas crépue comme dans la race nègre ; elle est moins ondulée que chez les blancs. Ils se taillent un peu les cheveux sur l'avant de la tête et portent le reste d'une longueur démesurée. Les hommes et les femmes ont identiquement la même coiffure. La barbe est très peu fournie. Ils ont du reste une médiocre estime pour cet ornement, et ils ont bien soin de l'épiler, ainsi que leurs sourcils et même leurs cils, au fur et à mesure de la croissance. Us arrachent leurs cils, disent-ils, pour « mieux voir» . Les sourcils sont moins fournis que dans la race blanche ; leur insertion, moins nette que chez nous, ne se fait pas seulement au niveau de l'arcade sourcilière, mais elle s'étend, d'une manière diffuse, jusque sur les tempes et sur le front. Ils regardent la longue barbe des blancs comme une chose des plus étranges. Un chef roucouyenne, qui n'avait jamais vu de blancs, ne consentit à me donner un guide qu'autant que je lui ferais cadeau de quelques pojls de mes favoris. Tout le reste du corps est cpilé avec le même soin chez les femmes aussi bien que chez les hommes.
Tête. — Ces Indiens ont la tête assez volumineuse et bien proporlionnêc à leur buste énorme. Le diamètre antéro-postérieur de leur crâne est toujours plus considé-
DES TUMUC-HUMAC A L'AMAZONE. 115
rable que le diamètre transversal. Je n'ai trouvé chez aucun d'eux ces crânes en forme de mitres et de pains de sucre que l'on rencontre chez ditTérentes tribus des rives de l'Amazone. Le front des Indiens est manifestement moins élevé et plus fuyant que chez les blancs.
La Commission franco-hollandaise rapporte que les Roucouyennes vus par elle dans le 31aroni ont les yeux bleus. Ce qu'il y a de vrai dans celte assertion, c'est que le blanc de l'œil, qui, dans toutes les races, est légèrement nuancé de bleu par les veines rampant sous la conjonctive, paraît plus bleu que chez nous, parce qu'il ressort davantage sur le fond rouge dont la face est peinte. Mais l'iris, qui donne à l'œil sa véritable couleur, suivant les anthropologistes, n'est jamais bleu. Je l'ai toujours trouvé d'un brun plus ou moins foncé sur plus de deux cents individus que j'ai eu l'occasion d'examiner.
Le globe de l'œil paraît plus petit que dans la race blanche, parce qu'il est légèrement bridé à son angle externe. Les paupières s'ouvrent, non pas sur un axe transversal comme chez nous, mais elles sont légèrement obliques de haut en bas et d'arrière en avant, comme chez les Chinois. Les arcades sourcilières sont plus saillantes que dans la race blanche, ce qui contribue à faire paraître le front plus fuyant. La bouche est généralement petite; mais les lèvres, quoique beaucoup moins épaisses que celles des noirs, le sont beaucoup plus que chez les blancs.
Plusieurs tribus d'Indiens aes Guyanes, entre autres les Galibis et les Emerillons, se perforent la base de la lèvre inférieure, pour y passer un petit os ou une épingle, qu'ils remuent constamment avec la langue. Cette particularité n'existe pas chez les Roucouyennes. Pour compléter l'ensemble de la physionomie de ces sauvages, il me suffira d'ajouter qu'ils ont les pommettes saillantes comme dans la race mongolique.
Ceinture. — Les jeunes gens des deux sexes, loin de se serrer la taille, cherchent à la faire paraître plus grosse en s'entourant l'abdomen avec de grosses ceintures. Chez eux, une légère proéminence du ventre, loin d'être regardée comme une infirmité, est considérée comme un trait de beauté.
Pieds. — On distingue facilement l'empreinte d'un Indien sur le sol ; les pieds sont très courts, larges et plats. La cambrure en est plus faible que dans toutes les autres races ; on pourrait croire que cette disposition doit gêner considérablement la marche, et cependant j'ai pu juger par moi-même que les indigènes de l'Amérique du Sud sont les premiers marcheurs du monde. Les Roucouyennes du Yary font quarante et cinquante lieues à travers les montagnes pour aller danser chez leurs ami& de ritany et de la crique Maroni. Les hommes et les femmes font des étapes de six et sept heures sans s'arrêter. Dans leurs excursions à travers les montagnes, ils se mettent toujours sur une seule ligne : c'est ce qui constitue la file indienne. Cet ordre de marche leur est si naturel qu'ils le conservent en allant d'une habitation à une autre à travers la place du village, qui est pourtant toujours vaste et en général bien dégagée.
Mains. — Ce qui caractérise la main de l'Indien, c'est le développement des muscles du pouce et le peu de longueur des doigts. Les hommes les plus grands, quoique ayant le poignet assez fort, ont des doigts qui ne sont guère plus longs que ceux d'une fille de douze ans de la race blanche.
Maladies. — Un de mes amis, le docteur Hemeury, qui a habité la Guyane pendant six ans, m'a dit en plaisantant que les Indiens ne sont jamais malades qu'une fois, au moment de mourir : dans toute la haute Guyane je n'ai en effet rencontré que fort peu de malades ; et, je dois le reconnaître, tous étaient dans un état si désespéré que tous mes soins eussent été superflus.
Nous n'avons trouvé aucun Roucouyenne atteint de calvitie, même chez les gens les
plus âgés. Les vieillards des deux sexes conservent généralement leurs cheveux noirs jusqu'à la mort.
Les affections de la peau sont rares.
Médecins et remèdes. — Tous ces sauvages ont des médecins qu'ils appellentyjwy^. Un piay accompagnait les Indiens qui portaient mes bagages à travers les montagnes, de sorte que j'ai |iu voir la manière dont il traitait ses malades.
Notre compagnon Apatou ayant eu mal à la trto, le piay Paniakiki s'assit sur un hamac en face du malade, puisse mit à regarder le ciel pendant (piclques instants, en ayant l'air de l'invoquer mentalement. C'était une prière tacite qu'il adressait au diable |»()ur qu'il fil cesser le mal de son client. Il pratiquait cette espèce d'exorcisme tout en fumant sa cigarette, don' il rejetait la fuince par le nez avec aulaiil d'élégance ({u'un gamin de Paris. Puis, plaçant sa longue cigarette entre le gros orteil et le deuxième doigt de pied, sans adresser à son malade aucune question sur le mal (ju'il l'prDuvaii, ainsi
DES TUMUC-HUMAC A L'AMAZONE. 117
que cela se pratique chez nous, il se mit à souffler avec force sur le point douloureux. Prenant ensuite un éclat de roche très pointu, il fit cinq ou six incisions sur le front du patient, et se mit à aspirer le sangavec sa bouche en guise de ventouse. Après cinq minutes de succion, les insufflations recommencèrent; le piay ralluma sa cigarette qui s'était éteinte pendant l'opération, en envoya deux ou trois boufïées dans la bouche et les yeux de son malade, et se retira sans mot dire. Apatou, qui avait d'ailleurs plus de confiance dans les pratiques de ces espèces de sorciers que dans mes connaissances
tlM PIAY, MON CONFRERE
médicales, se trouva si bien rétabli, qu'il put manger aussitôt après un coumarou qui ne pesait pas moins de trois livres.
Dans toutes les maladies fébriles le piay prescrit la diète la plus absolue ; la seule licence qu'il accorde à son malade, c'est de se jeter dans la rivière lorsque la fièvre est trop forte.
Les piays sont fort respectés dans leurs tribus : cela tient sans doute à la difficulté des examens qu'ils sont obligés de subir pour arriver à cette position. Plus d'un candidat succombe, dit-on, aux terribles épreuves qu'il doit subir pendant plusieurs années de noviciat.
Tempérament et constitution. — Ces Indiens ont presque tous le tempérament bilieux : cela vient probablement de ce que dans la zone tropicale le foie est l'organe qui fonctionne le plus. L'appareil biliaire souffre beaucoup plus dans un voyage sous l'équateur que le poumon dans une expédition au pôle nord. Le système nerveux est celui qui est le moins impressionnable chez ces Indiens.
Quant à l'adresse des Roucouyennes et à la finesse de leurs sens, nous ne trouvons pas qu'elles aient rien d'extraordinaire. Les Gauchos de la Pampa, qui sont des blancs devenus presque sauvages, sont beaucoup plus habiles et adroits que tous les Indiens des Guyanes.
Nourriture. — Elle consiste le plus souvent chez les Roucouyennes en poisson ou gibier, bouilli avec une forte dose de piment. Si ces Indiens ne se servent généralement pas de sel, au moins connaissent-ils le moyen de s'en procurer, en brûlant certains palmiers appelés pinots par les habitants de la côte, et qu'on trouve le long des petits cours d'eau. Les cendres placées dans une grosse marmite en terre se déposent au fond, tandis que les différents sels qui y sont contenus se dissolvent dans l'eau chaude. En évaporant le liquide séparé des cendres, on voit se déposer au fond de la marmite une matière blanche, cristalline, composée de différents sels de soude et de potasse. Ce résidu remplace le sel sans aucun inconvénient.
Les cuisinières ne laissent généralement rien à désirer au point de vue de la propreté. Je ne leur reproche qu'un détail, qui m'a choqué la première fois que je m'en suis aperçu. Pour empêcher le bouillon de s'échaper pendant l'ébullition, elles projettent de l'eau dans la marmite au moyen de la bouche.
Lorsque le voyageur arrive dans une tribu d'Indiens, le premier soin de son hôte est de lui faire servir à manger. Sans mot dire, les femmes apportent des escabeaux, et l'étranger s'assied à côté du chef de la tribu, pour manger, par exemple, le poisson froid qui est resté du dernier repas. Les Indiens ne connaissent pas les fourchettes, mais ils font de petites cuillers qu'ils taillent dans le fruit du calebassier. 11 faut dire qu'il sont soin de se laver les mains avant et après les repas. Pour s'essuyer les mains et la bouche, on trouve dans les cases une espèce de torchon fait avec une écorce qui se divise en lanières.
Chaque jour les hommes mangent en commun; ils sont servis par les femmes, qui apportent l'une du poisson, l'autre du gibier. Après ce repas, qui se fait généralement dans la grande hutte située au milieu du village, les hommes retournent chez eux, et on les voit souvent se remettre à table avec leurs femmes et leurs enfants. Ils absorbent des quantités considérables d'aliments. Ils font au moins (juatre repas dans la journée, et je les ai vus plus d'une fois se lever la nuit pour manger. Il n'est pas rare (|uiiii Indien mange un poisson de trois livres à son rcpa? du soir. Ajoutons (|u"ils sont capables, à un moment donné, de supporter de firandcs privations. Les Roucouymncs ne boivent jamais en mangeant.
DES iUMUlI-HUMAC A LA31AZ0NI:. 119
En traversant la chaîne des Tumuc-IIumac, il nous est arrivé à plusieurs reprises de n avoir qu'un singe à partager entre les trente hommes qui composaient notre escorte; ils se contentaient de cette maigre pitance avec une résignation qu'on ne rencontre pas chez les noirs.
Dans le grand bois on ne trouve que quelques bourgeons de palmier et des fruits qui seraient insuffisants pour la nourriture. Les transportés de la Guyane française qui se sont évadés dans la forêt vierge sont morts de faim ; quelques-uns n'ont survécu qu'en mangeant leurs compagnons.
La cassave que préparent les Roucouyennes est beaucoup moins savoureuse que celle que l'on consomme dans les pays plus civilisés : non pas à cause de la qualité du manioc, qui est au contraire plus beau que dans la basse Guyane, mais à cause de la grossièreté de la préparation. On ne se donne pas la peine d'éplucher les tubercules de manioc; on les râpe tout simplement sur des morceaux de bois dans lesquels on introduit des éclats de roches dures. Avant de se servir de ces instruments qu'on appelle yraijes en langage créole, on a soin de les mouiller pour faire gonfler le bois, qui tient ainsi les pierres plus fortement enchâssées. Pour la cuisson des galettes de farine, on se sert simplement de pierres plates ou de larges plateaux en argile. Le manioc ne fait pas seulement le fond de la nourriture; on en tire aussi la principale boisson, le cachiri. Ce liquide s'obtient en mettant de la farine de manioc en contact avec l'eau et en y ajoutant un ferment.
Les physiologistes ont démontré qu'il existe dans la salive une substance qui a la propriété de transformer l'amidon en sucre. C'est ce ferment que les Roucouyennes emploient pour fabriquer leur cachiri. Ils panachent une partie de la farine et développent ainsi une fermentation qui transforme l'amidon en sucre, puis en alcool. Cette liqueur, n'étant pas filtrée, reste blanche à cause de la farine qu'elle renferme en excès.
J'ai d'abord éprouvé une certaine répugnance à boire le cachiri, mais, la nécessité faisant loi, mon palais s'habitua bientôt à celte boisson plus rafraîchissante qu'alcoolique, et, à la fin, je la trouvais même assez agréable. Les Indiens font quelquefois une liqueur beaucoup meilleure que le cachiri avec le jus de la canne à sucre, qu'ils cultivent malheureusement en quantité trop insuffisante. Dans leurs voyages, ils emportent toujours quelques-uns de ces roseaux qu'ils jettent au fond de leurs canots et qu'ils sucent quand ils ont soif.
Reli(jion. — Les Roucouyennes de l'Rany et du Vary admettent un esprit du Bien et un esprit du Mal. Celui qui représente Dieu, étant incapable de leur nuire, doit être laissé en repos. On se garde bien de lui adresser des prières, cela pourrait l'irriter. L'esprit malin, qui représente le diable dans la croyance des blancs, est seul l'objet de tout le culte ; c'est à lui qu'on offre des sacrifices et qu'on fait des libations afin d'apaiser son courroux.
Funérailles. — 11 y a trente-six heures que nous sommes dans le village de Yeleumeu.
Un Indien est dans un état désespéré depuis deux jours; je désire assister à ses funérailles. Je suis touché de l'attachement que les enfants témoignent à leur père. -Ce malheureux, étant couché depuis plusieurs mois, éprouve le besoin de prendre l'air : ses enfants, empressés à ses moindres volontés, le transportent dans le village, couché dans son hamac qu'ils suspendent à une perche et portent sur leurs épaules. Les amis du patient ont une manière étrange de lui témoigner leur affection : c'est à qui apportera dans son carbet la plus grosse charge d'un bois résineux qui devra servir à brûler son corps. Le pauvre homme paraît très flatté de la prévenance de ses camarades qui ont accumulé plusieurs stères de bois à côté de son hamac. Pensant que le malade succombera pendant la nuit, je charge Apalou de rester dans le village pendant que j'irai dormir dans le grand bois avec la plupart des Indiens.
Le 23 octobre, vers quatre heures du matin, je suis réveillé par un coup de feu tiré par Apatou : c'est le signal convenu avec lui- pour annoncer les funérailles, qui se font aussitôt après la mort. En toute hâte, avec tous les Indiens de mon carbet, je me dirige avec empressement vers le village. Nous sommes obligés de traverser un petit cours d'eau sur un tronc d'arbre, mais les femmes éclairent notre marche au moyen de morceaux d'encens enclavés dans des bouts de bois. Le défunt était un brave homme : c'est à qui fera son éloge; hommes cl femmes parlent tous ensemble, racontant ses qualités, sa bonté, son courage à la guerre, son adresse à la chasse, à la pèche. Au fur et à mesure que les Indiens arrivent au carbet du défunt, ils se mettent à entonner des airs lugubres, entremêlés de pleurs et de gémissements. Tous les animaux qui vivent à l'état privé dans le village se réveillent, viennent se joindre à la foule et mêlent leurs cris divers aux gémissements du public.
Cette cérémonie funèbre est anticipée. Je constate en prenant la main du prétendu cadavre que le pouls n'a pas cessé de battre. Un piay de la tribu, c'est-à-dire mon confrère, s'est laissé tromper par une syncope. Le moribond, se ranimant assez pour me reconnaître, murmura quelques paroles que je ne compris pas, mais qu'Apatou me traduisit. Le malheureux ne se sentait pas assez fort de ses vertus pour comparaître dans l'autre monde. Il me priait de le recommander, en ma qualité de i)iay des blancs, à notre Divinité. Désireux de satisfaire au vu'u d'un mouranl, je lui jetai quelques gouttes d'eau sur la tète et le baptisai suivant la formule de la religion catholique.
Il ne valait pas la peine de retourner dans le grand bois pour se coucher; je fis tendre mon hamac à deux arbres en attendant le jour. Ce ne fui (ju'à neuf heures du matin (jue le pouls du moribond cessa définitivement de battre.
Les jeunes gens s'empressent aussitôt de sortir le bois. Ils l'ont une espèce de plancher sur la place publique. A l'arrière de ces poutres disposées les unes à côté des autres, ils {jlanh nt en terre un piiincl: c'est pour appuyer le cadavre (|n<- l'iiii assied sur le bûcher. Le défunt est revêtu de ses plus jolies parures ; il porte sur la tète une connuinc de plumes aux couleurs éclatantes; à son cou sont attaches ses colliers, son peigne en bois
DES TUMUC-HUMAC A L'AMAZONE.
et ses flûtes en tibias de l)iche; les bras et les jambes sont recouverts de bracelets. Pendant qu'on s'occupe de celle exhibition, là veuve éplorée jette par terre toutes les poteries dont se servait son mari. Son désespoir n'épargne rien. Tout ce qui appartenait à celui qu'elle aimait est immédiatement détruit.
Le bûcher est allumé. Une flamme vive entoure le cadavre et le rend méconnaissable en un instant. Je n'aurais pas éprouvé la moindre émotion s'il n'était pas survenu un accident pendant celle opération. Un ouragan, s'élant élevé subitement, porta les flammes
FEMMES UOUCOUÏEN.\ES ÉCLAIIIANT I. A MARCHE il L VOÏAI.ELR
jusqu'à une case voisine du bûcher; il fallut que les spectateurs en étoufTassent le feu pour empêcher l'incendie du village. Ce contre temps fit voir le cadavre que jusqu'alors les flammes avaient dissimulé à nos regards. La graisse fondue sur les joues, les articulations des genoux ouverts par l'action du feu nous offrirent un spectacle repoussant. Les jeunes gens furent obligés de rallumer le foyer. La crémation ne fut terminée qu'après une demi-heure. Les cendres recueillies dans un vase de terre furent placées sur le carbet de la veuve. C'est dans un an seulement qu'elles seront déposées en terre.
Cette scène achevée, les habitants font le nettoyage complet, non seulement de la
le
case mortuaire, mais aussi de tous les carbets du vill.ige. C'est une mesure hygiénique pour éviter les maladies contagieuses.
Midi. Aucun Indien ne veut nous accompagner, mais nous obtenons un canot en échange d'un petit couteau qu'Apatou présente au tamouchi. Nous nous mettons en route avec nos deux embarcations pour regagner le Yary. Lorsque nous avons des troncs d'arbres à franchir, mes deux équipages (si je puis appeler ainsi les deux noirs et les deux Indiens qui m'accompagnent) réunissent leurs efforts pour faire passer les pirogues l'une après l'autre.
« Sc'/té oua ? » (Vois-tu?) dit un des Indiens qui est debout à l'avant de ma pirogue.
Il décharge son fusil dans l'eau et tue un aymara qui était caché sous un vieux tronc d'arbre. Quelques pas plus loin, Pompi saute à la rivière pour aller barrer une rigole où l'on voit sauter un grand nombre de petits poissons. Il frappe sur la bande à coups de sabre d'abatis, et en cinq minutes nous avons une belle friture.
En route je manifeste quelque inquiétude au sujet des bagages que nous avons laissés à l'embouchure. Yeleumeu m'a dit que les deux individus bizarres que j'ai rencontrés dans le Yary sont des malfaiteurs. Ces misérables ayant tué, l'un sa femme el l'autre son mari, ont évité la justice en se réfugiant dans le grand bois.
« Ne crains rien, me dit-il, ceux qui tuent et volent chez les blancs sont sages chez les Roucouyennes, parce qu'ils ont peur d'être brûlés tout vifs. »
En effet, je retrouve mon argent (un sac de pièces de cinq francs), mes couteaux et autres objets d'échange. Mais des singes ont dévoré les cannes à sucre et quelques morceaux de cassave que nous avions pourtant recouverts de grosses pierres. Heureusement, nous avons des vivres pour cinq personnes pendant douze jours.
Les sauts de la crique Courouapi sont insignifiants; cela provient sans doute de ce que le terrain, qui est schisteux, se laisse facilement désagréger par la force du courant.
24 octobre. — Nous débouchons dans le Yary à dix heures du malin, quatre jours après l'avoir quitté. En sortant de la petite crique Courouapi, nous trouvons la rivière grandiose. Sa largeur permet à la brise de s'y faire senlii-, un léger vent de sud-est ride ses eaux. Les rivières sont de véritables bouches d'air qui ventilent l'immense voûte de verdure étendue sur toutes les Guyanes. On éprouve une sensation des plus agréables en quittant l'air confiné du grand bois pour respirer à pleins poumons au niveau d'un large cours d'eau.
Vers midi, nous apercevons une grosse masse noire qui se dirige vers nous. C'est un tapir, (pii veut passer d'une rive à l'autre ; mes deux embarcations se mettent à sa poursuite à toute vitesse; Apalou, debout sur l'avant, se prépare à tirer dès que l'animal sera à bout portant. 11 lui envoie deux décharges de chevrotines à une distance de quatre (ui cinf] pas; un flot de sang rougit l'eau, mais la bête continue sa course el disparaît dans la forêt. Apalou s'irrite; c'est le cin(|uième qu il blesse depuis notre séjour sur le Yary. '- Mes hommes courent la forêt dans toutes les directions pendant «pie, assis au pied
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d'un arbre, je mels mon cahier de notes au courant. Tout à cou|) j'entends du bruit, et, levant les yeux, j'aperrois un énorme animal qui se dirige sur moi à fond de train. Je m'abrite derrière un tronc d'arbre, et le tapir furieux passe sans se détourner. Apatou,que j'ai prévenu par mes cris, accourt sur son passage et lui envoie une balle à la distance de quelques mètres. Cela nous fait un gibier aussi lourd qu'une petite vache.
25 octobre. — La rivière est toujours très large, mais peu profonde et de courant faible, parce que le lit n'est entravé que par de rares blocs de granit. Les rives sont basses, et les arbres, qui sont rabougris, sont noyés de plus d'un mètre pendant la saison des pluies.
Pendant que j'examine des amas de cailloux englobés dans une gangue assez dure, Apatou m'appelle doucement pour me faire assister à une scène charmante. Ce sont des capiaïs, le père, la mère et trois petits, alignés sur la rivière à trente pas de nous. Ces bêtes innocentes qui n'ont jamais vu d'êtres humains, car la région est déserte à une très grande distance, nous regardent d'un air si naïf qu'Apalou ne songe même pas à décharger son fusil. Un peu plus loin, nous rencontrons une biche qui boit sur le bord de la rivière. Pompi voudrait la tuer pour faire des flûtes avec ses tibias, mais je le prie de réserver ses flèches pour les moments de disette.
Vers onze heures, nous arrivons à l'embouchure de la crique Couyary. Au dire des Roucouyennes, ce cours d'eau assez important a ses sources voisines de la crique Maroni, Il paraît que des Indiens du Yary, s'étant avancés dans la crique Couyary, ont rencontré les Roucouyennes de la crique Maroni qui venaient chasser dans ce cours d'eau. Il n'y aurait donc que quelques jours de marche entre les sources de la crique Maroni et celles de la crique Couyary.
Midi. Mon équipage est indécis, je vois qu'il redoute de s'aventurer sans pilote au milieu d'obstacles que personne n'a encore tenté de franchir.
Le baromètre indique 745 millimètres, tandis qu'à Colica, lieu déjà élevé, il était à 755. Ces dix millimètres de différence indiquent que je suis à cent mètres plus haut que dans le pays des Bonis.
D'ici à l'Amazone la distance ne doit pas être plus grande que de Colica à la mer. L'élévation de la rivière étant presque double, j'aurai à franchir deux fois plus d'obslacles sur un même parcours. Une chute de deux mètres est capable de briser mon embarcation, et il en faut beaucoup pour descendre une hauteur que j'estime à cent quatre-vingts ou deux cents mètres. Je prévois des dangers beaucoup plus grands que tous ceux que nous avons affrontés, et ce qui m'inquiète ce sont les conditions déplorables dans lesquelles je me trouve pour les aborder. Mes provsisions ont épuisées, mes forces physiques sont à bout, il ne me reste plus que la volonté. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux éviter le combat que de s'exposer à un échec presque certain. La roule del'Oyapock n'est pas loin, et mes Indiens se chargentde m'y conduire. C'estun chemin plus long, mais beaucoup plus sûr, puisque je suis certain d'y trouver des vivres. Je demande l'avis de mon
fidèle Apalou ; sa résolution est inébranlable, il faut aller «au grand fleuve». Nous ne prendrons la roule de rOyapock qu'autant que nous reconnaîtrons l'impossibilité absolue de franchir les grandes chutes du Yary.
Vers deux heures, nous rencontrons des roches que les Indiens redoutent parce qu'elles sont fréquentées par le '< mauvais esprit ». Je voudrais visiter ces roches de Talangman (c'est ainsi qu'ils les désignent), mais Pompi dit qu'il se sauvera si je veux m'approcher de ces lieux sacrés.
« Es-tu siir que le diable est là ? lui demandai-je.
— Je l'entends, » me dit-il d'une voix craintive. Puis il ajoute : « Sauvons-nous ! »
Je dislingue un bruit plaintif, une espèce de sifflement qui rappelle la bise quand elle s'engage dans les grandes cheminées de mon pays natal. C'est sans doute l'efïet de l'eau traversant un espace rétréci par des roches.
A quatre heures, nous atteignons une grande île de sable, recouverte de (juelques arbres oii l'on peut suspendre ses hamacs. C'est un endroit fort agréable pour y passer la nuit. A peine ai-je fait attacher mon hamac que j'aperçois trois grandes pirogues: ce sont des gens de la Iribu de Yeleumeu qui viennent de la crique Kou. Ils sont plus de vingt, hommes, femmes et enfants. Ils paraissent épuisés de fatigue, plusieurs sont blessés et quelques-uns malades. Pompi me dit à l'oreille de ne pas leur parler des funérailles auxquelles nous avons assisté: ils se mettraient à pleurer toute la soirée, et ce serait fort ennuyeux pour nous.
C'est en vain que j'essaye d'entraîner quelques-uns de ces sauvages avec moi. Ils disent tous qu'ils craignent trop les Calayonas pour s'aventurer dans le bas Yary. D'après leurs récits il y aurait deux espèces de Calayonas : les bons, (jui habitent la crique Kou, à deux jours le canotage de l'embouchure, et les méchants, qui vivent entre les grandes chutes du Yary. Ces derniers font la guerre pour manger leurs prisonniers. Apatou ne croit pas à ces mauvais propos; il me déclare d'ailleurs franchement (ju'il aime encore mieux tirer des coups de fusil sur les Calayonas que d'aller s'exposer à la dyssenterie en prenant la route de l'Oyapock.
Nous partons cà neuf heures. Vers midi, nous apercevons au fond de la rivière un petit mamelon bleu qui paraît distant de quelques kilomètres. Nous ne sommes pas loin de la crique Kou. Nous arrivons à son embouchure vers deux heures.
En remontant cette rivière à la distance de quelques centaines de mètres, je constate que le volume de ses eaux est quatre ou cinq fois moindre que celui du Yary. Le mamelon que nous avons aperçu de loin se trouve à l'embouchure, à une petite distance de la rive droite. Son altitude est de deux cent cinquante à trois cents mètres. C'est la crique Kou que les Houcouyennes du Yary et du Parou remontent jusqu'aux sources pour aller faire des échanges avec les Oyampis. Il faut, me dit-on, liuil à dix jours de marche par terre pour aller du [loint où la crique Kou cesse d'être navigable jusqu'à l'Oyapock en un endroit où l'on rencontre des pirogues.
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Joseph et Pompi, qui sont en avant, pagayent avec ardeur comme s'ils voulaient m'eniraîner de force dans cette direction. Je suis obligé de courir à leur poursuite et de les obliger à redescendre vers le Yary. Pompi menace de m'abandonner. Arrivé au lieu de campement, je vois que tout mon équipage a perdu son entrain. Pompi s'est couché sans souper; il prétend avoir la fièvre, mais je constate que son pouls est normal. Joseph pense à sa femme, à son cher village de Mana, et laisse éteindre le feu qui fait cuire mon souper. Apatou lui-même paraît inquiet. Il se souvient que les Portugais nous ont dit qu'il y a dans le bas Yary une chute à pic oij l'on est forcé d'abandonner les pirogues.
27 octobre. — Pressé d'arriver aux chutes, je réveille mon équipage avant le jour. Apatou fait réchauffer un aymara bouilli la veille, et nous nous mettons à table au lever du soleil. Je me trouve beaucoup mieux depuis que je me suis mis à la nourriture des indigènes, c'est-à-dire au poisson bouilli avec du piment.
La navigation est monotone, parce (jue la rivière ne présente ni chutes ni rapides. Les terres voisines sont généralement basses et marécageuses. Le courant est presque nul ; le lit, très large, est si peu profond que nos pirogues louchent souvent.
28 octobre, sept heures du malin. — La rivière est entrecoupée de gros blocs de granit à forme mamelonnée. Une petite île à noyau granitique porte un seul arbre sur lequel sont vingt nids en forme de pierre suspendus aux branches par un pédicule très étroit.
A neuf heures, le paysage change subitement à un détour de la rivière. J'aperçois une chaîne de montagnes à la dislance d'une lieue. A celte vue, Apalou, que la navigation trop calme rendait indolent, se réveille tout à coup.
« Ces montagnes, dit-il, ressemblent de loin à celles qui avoisinenl les sauts de Manbari, de Singatetey et de Mancaba. Les grandes chutes du Yary vont commencer. »
Joseph et les Indiens sont muets, et si je làlais leur pouls je constaterais qu'il est ralenti ; car la peur, d'après ce que j'ai observé sur moi-mcme, diminue le nombre des pulsations V
Une demi-heure après, ma légère pirogue passe comme une flèche au milieu de blocs granitiques formant un rapide. Les montagnes que j'apercevais au fond de la rivière se montrent à droite et k gauche à une faible distance des rives. Leur hauteur est de deux cent cinquante à trois cents mètres ; elles sont généralement allongées ; la crèle, plus ou moins sinueuse, se termine souvent par deux mamelons en dos de cheval. Leurs versants forment des pentes peu escarpées. La rivière, entrecoupée par des roches, est d'une largeur si considérable que le vent se fait sentir comme en pleine mer. Vers midi, notre route étant est-sud-est, nous avons une brise debout assez forte pour produire un clapotis qui ralentit notre marche. Quelques instants après, nous trouvons la rivière coupée par une grande île. Joseph et Pompi veulent aller à droile.
1 le (langer passé, le cœur Inl plus vile qu'à IV'tat normal.
« Allons à gauche, me dit A}talou ; la rivière est moins large, mais elle parait plus
profonde. »
En doublant l'extrémité de cette île, Apatou aperçoit, sur la rive, des roseaux qui servent à faire des flèches. C'est une preuve certaine du passage des Indiens dans ces parages, où ces plantes ne poussent pas naturellement.
Le paysage est admirable. Dorénavant nos deux pirogues devront se suivre de près ; la rivière forme des détours où l'on peut se perdre d'autant plus facilement que le courant est nul entre les chutes. Des roches et de petites lies entravent la rivière à perte de vue. Les rapides se succèdent sans interruption. Apatou devine les roches sous l'eau aux ondulations de la surface.
Nous avançons avec une vitesse prodigieuse.
Nous nous arrêtons à six heures sur des roches situées près de la rive gauche. En dix heures nous avons parcouru vingt-cinq kilomètres, dont dix dans les rapides et les sauts. Apatou est radieux. « Tous les Indiens, dit-il, sont des lâches. Ces chutes terribles du Yary ne sont pas plus dangereuses que celles du Maroni. Nous avons déjà fait un bon parcours à travers les roches, et au train dont nous allons, nous ne serons pas longtemps à franchir tous ces obstacles. » Joseph et mes Indiens reprennent courage; un babillage sans fin remplace le mutisme qu'ils ont gardé toute la journée. Je m'endors content.
29 octobre. — Réveillé par les moustiques au milieu de la nuit, j'entends un bruit sourd dans le lointain. Apatou, qui vient de se lever pour tisonner le feu, entend le même grondement. Nous nous mettons en route à six heures. Le bruit que nous avons perçu la nuit ne tarde pas à se faire entendre plus distinctement. Apatou tourne la pirogue de façon à se trouver à l'avant, et se tient debout. Nous glissons comme l'éclair.
« Prends garde, dis-je à Apatou, ma petite bête (c'est ainsi qu'il appelle mon baromètre) indique que nous sommes en pays très élevé.
— Ne crains rien, » me réplique-t-il, du ton assuré d'un homme qui voit le danger, mais qui se sent capable de le surmonter.
Tout à coup, nous nous arrêtons si brusquement que ma grosse boussole, placée sur un petit banc devant moi, tombe avec fracas dans le fond de la pirogue. Apatou a lancé notre embarcation sur une roche, pour l'arrêter court. Pourquoi celte manœuvre qui pouvait faire briser notre pirogue ? C'est que, de l'avant du canot, Apatou a vu tout à coup un précipice de vingt à trente mètres devant nous. Notre embarcation lancée à toute vitesse allait tomber dans la chute. Mon compagnon ne dit mot ; et pour ma part je suis si frappé par le spectacle de la chute à pic que je fais quelques pas en arrière pour ne pas être pris de vertige. Comment faire pour descendre cette chute? il ne faut pas songera traîner nos pirogues sur les rives puisque la montagne s'élève à pic à droite et à gauche. La rivière, coupée par des îles, forme deux autres branches que nous allons reconnaître. Mais elles sont comme la première; il n'est possible de franchir la
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véritable cascade qu'en jelant la pirogue dans le précipice et en descendant avec des lianes. Nos embarcations, tombant d'une pareille hauteur, se briseraient infailliblement, et alors il nous serait impossible de continuer notre route.
Apatou et moi courons sur les roches dans toutes les directions pour trouver un passage ; après une heure de recherche, nous regagnons nos pirogues sans avoir trouvé la solution du problème.
Notre situation est si critique, je dois le dire, que je désespère complètement de mon salut. Ce n'est pas sans raison que les Indiens du Parou et du Yary traversent la montagne pour faire leurs échanges dans l'Oyapock plutôt que de descendre leurs rivières.
Pour mettre le comble à mon malheur, je m'aperçois que Pompi vient de fuir avec une pirogue.
Apatou part à la recherche d'un passage. Il faut le trouver ou rester en route. Une heure après, je le vois qui revient. Il a trouvé un passage dans une île rocheuse qui sépare la branche droite de la rivière de la branche du milieu. Ma pirogue est aussitôt hissée sur le sommet de cette île: elle descend lentement sur le versant qui forme le bord de la rivière. L'inclinaison est si rapide que mon embarcation pourrait se briser si nous l'abandonnions à elle-même ; mais Apatou, qui sait que cette perte serait notre condamnation à mort, ne craint pas de se faire meurtrir les épaules pour éviter un choc contre les roches. A une heure, ma pirogue est au pied de la cascade, il ne reste plus qu'à y transporter les bagages.
Apatou s'est montré si habile et si courageux que je voudrais lui attacher une médaille d'honneur sur la poitrine. N'ayant rien de mieux à lui offrir, je lui donne une grosse pièce d'or. C'est pour lui un fétiche qu'il portera au cou comme une véritable décoration.
3Ion baromètre me dit que nous avons encore beaucoup à descendre : nous ne sommes pas au bout de nos peines.
Le courant nous entraîne avec une vitesse prodigieuse au milieu de canaux creusés dans des roches noires qui ressemblent à des blocs de charbon de terre. Ce sont des conglomérats dont la gangue est presque exclusivement formée par un riche minerai de fer. Çà et là le lit est entravé par de gros blocs de granit.
Nous continuons à avancer, ce jour-là et les suivants, au milieu de rapides et de petits sauts qui se succèdent à peu près sans interruption, en suivant presque constamment la direction sud-est un quart est.
En descendant un canal étroit nous sommes arrêtés par une chute de quatre mètres taillée à pic. Apatou coupe un petit arbre avec son sabre d'abatis, le place comme une poutre en travers des berges, et lance notre pirogue par-dessus. L'embarcation descendant sur ce plan incliné ne s'enfonce qu'un peu de l'avant et n'éprouve pas la moindre avarie. Parfois nous trouvons un courant si rapide qu'il serait impossible d'y diriger
rembarcalioii. Alors Apalou décharge les bagages, attache une liane à l'avanl et à l'arrière de la pirogue el la conduit le long de la berge.
4 novembre. — Au départ je vois une chaîne de montagnes à l'horizon. Nous devons nous attendre à rencontrer de nouvelles chutes. Mon baromètre est à 756 millimètres. La rivière, qui s'étend entre deux montagnes situées à la distance l'une de l'autre d'environ quatre kilomètres, se divise en plus de vingt branches. Laquelle suivre ?
Nous allons à la grâce de Dieu. Trois fois nous sommes obligés de revenir sur nos
PASSAI. 1-: l> i N It A i'I I»K
pas. Enfin nous trouvons une route. Nous nous arrêtons à iin(| heures sur des arches ombragées par quelques arbres assez solides pour supporter nos hamacs.
5 novembre. — Nous sommes dans un véritable bassin elli|)li»|ue circonscrit par des collines de deux cent cinquante à trois cents mètres d'élévation.
A huit heures, nous arrivons à une belle montagne à pic formée par un grès blanc (pierre de sable). Celle roche fendillée en gros blocs a l'aspect dune ruine. Plus loin nous rencontrons une cascade majestueuse, (|ui tombe sur de larges gradins semblables à ceux d'un grand escalier.
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A quatre heures, je dislingue avec ma lorgnette un carbet situé près de la rive droite. Je saute à terre ; je gravis la berge élevée sur laquelle le carbet est établi. J'appelle ; personne ne répond ; je fais le tour de la case sans trouver d'habitants. Un fait m'intrigue. Qu'est-ce donc que ces masses brunes, ayant la forme d'une miche de pain, qui sont empilées dans un coin ? Mon doigt enfoncé dans cette substance est repoussé par la matière qui tend à reprendre sa première forme. Je reconnais du caoutchouc.
Nous sommes sauvés. En effet, il n'y a que des blancs ou des commerçants qui puissent exploiter ce produit en aussi grande quantité.
Le 6, je remarque des incisions pratiquées dans les arbres pour faire écouler un liquide blanc laiteux qui tombe dans des godets en argile. Ces arbres, que je vois pour la première fois, sont les syringas qui produisent le caoutchouc. En effet, l'exploitation du caoutchouc a une extension considérable dans le Yary et le Parou inférieurs. Les anciens Indiens du bas de ces rivières ont inventé bien avant nous les poires en caoutchouc.
\'ers neuf heures, nous apercevons une embarcation qui débouche à un coude de la rivière.
« N'ayez pas de crainte, dis-je à mon équipage, je reconnais une embarcation de blancs. »
En effet, ce n'est pas une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, mais un large canot fait avec des bordages assemblés. Elle appartient sans doute au propriétaire du carbet. Quelques instants après, nous saluons une charmante famille brésilienne composée de deux jeunes gens et deux petits enfants. « D'où venez-vous, grand Dieu ! s'écrient-ils dans un langage que j'ai le bonheur de comprendre. Où avez-vous donc passé ? Personne ne vous a vus remonter la rivière ? »
Ces braves gens sont stupéfaits en apprenant notre itinéraire. « Vous êtes, nous disent-ils, les premiers blancs qui aient descendu les chutes [las cachoeiras) du Yary. »
Us nous apprennent qu'un Français est venu autrefois de l'Oyapock dans le Yary, mais il a évité les Grandes Chutes en prenant le cours de l'Yratapourou. Cette voie est de moitié moins longue que celle que nous avons parcourue. Nous restons une heure à causer ensemble.
Vers midi, nous nous arrêtons aune petite habitation qui se trouve sur la rive droite. Les habitants sont également très surpris à notre vue.
Joseph fait bouillir un coumarou boucané. C'est le dernier que nous mangeons. Une jeune mulâtresse nous apporte de belles assiettes en faïence et des cuillers en fer battu. La vue de ces ustensiles nous fait un vif plaisir: ils nous annoncent la civilisation. Je prends deux tasses de café délicieux et je fume la cigarette, étendu dans un joli hamac.
Ne nous arrêtons pas trop dans ce pays de délices. Il paraît que la dernière chute du Yary, la Pancada, est très élevée.
Au moment où nous montons dans notre pirogue, un associé de notre hôte nous
propose de nous conduire jusqu'à l'habilation de Sào Anlonio, qui est au sommet de celte grande chute de la Pancada. Nous acceptons. Manuel Carlos (c'est le nom du propriétaire de la maison de Sâo Antonio) et sa femme, tous deux de race blanche pure, sont les premières personnes réellement civilisées que nous rencontrons.
Après un souper modeste, mais ofTert de grand cœur, nous causons sur les moyens de franchir la dernière chute.
« Ne vous inquiétez pas, me dit Carlos, je me charge de vous la faire passer.
Le lendemain, mes bagages sont transportés à travers les montagnes dans un endroit appelé Porto Grande, situé au pied des chutes. Mon embarcation descend un rapide de deux kilomètres, dont la direction est presque constante.
Je marche à pied avec mon hôte. Dix hommes vigoureux descendent ma légère pirogue sur le versant très escarpé d'une île qui sépare deux bras de la rivière. Celte manœuvre nous fait éviter les chutes de la Pancada. Ces cascades à pic ofTrent un coup d'œil majestueux; au milieu de la plus élevée, deux roches gigantesques isolées par les eaux ressemblent aux colonnes d'un temple antique.
Arrivés à Porto Grande, nous jetons un coup d'œil sur la dernière chute du Vary et nous nous mettons en route. Manuel Carlos me donne une lettre pour don Urbano Numès, maître d'une habitation située à deux jours plus bas.
Apatou, déjà indisposé depuis quelques jours, tombe malade et reste couché dans la pirogue.
Nous rencontrons cà et là des habitations isolées où nous nous arrêtons pour passer la nuit. Partout ces pauvres gens font des frais pour nous recevoir. Le soir, nous arrivons chez don Urbano Numès, qui fait le commerce de caoutchouc. C'est en outre l'agent du vapeur qui remonte la rivière le premier jour de chaque mois.
11 nous faudrait attendre vingt-deux jours dans ces endroits malsains pour profiler du vapeur. Urbano voyant que mon état de santé est déplorable s'olTre à nous transporter jusqu'à Gurupa. Celte bourgade, sur la rive droite de l'Amazone, est un point de relâche pour les soixante-quinze vapeurs qui sillonnent le grand fleuve.
Nous quittons l'habitation de don Urbano le 9 au soir, dans une large embarcation à fond plat qui sert à transporter des bœufs. Vers trois heures du malin, je suis réveillé par un sifflement perçant; un vnpeur passe si près de nous que nous craignons un abordage.
L'Amazone ne produit pas sur moi l'impression que j'en attendais ; celte grande masse d'eau grise me paraît moins grandiose que les petites rivières aux eaux noires semées de roches aux formes pittoresques. Je préfère la sévérité du grand bois au luxe de celte végétation dans des terrains fangeux et insalubres.
Nous débarquons à Gurupa. A défaut d'hùlels, nous logeons dans la maison vide d'un ami de notre pilote. Le juge de paix, dont je regrette d'avoir oublié le nom. cl l'instiluleur don Marquez me font un accueil très cordial. La vie nialéricllt' coùlc très cher à
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Gurupa, où l'on ne trouve ni légumes ni fruits. Je paye dix francs une poule étique : aussi je ne tarde pas à épuiser mes dernières ressources.
Six jours se passent sans qu'un vapeur s'arrête au port de Gurupa. La fièvre me reprend. Enfin, un soir, vers onze heures, j'entends des sifllements aigus : c'est un vapeur. Nous montons à bord et partons pour Sainte-Marie-de-Belem.
J'espérais être bien reçu par les autorités. Mon état de maladie devait au moins exciter la compassion de ces messieurs, mais le vice-consul représentant la France me reçut d'un air glacial ; le gouverneur du Para me dit que « la géographie de l'intérieur de sa province lui importait peu » (sic). L'évêque me prit pour un transporté évadé de Cayenne.
En proie à la fièvre, j'étais décidé à m'enrôler comme matelot à bord du premier voilier qui sortirait de cette ville insalubre et inhospitalière. Heureusement un capitaine au long cours, un Français, M. Barrau, président de la chambre de commerce de Belem, offrit de me prêter deux mille cinq cents francs, somme nécessaire pour rapatrier mes hommes et payer mon passage pour l'Europe. Cet homme généreux a déjà rendu des services de ce genre à plusieurs voyageurs français.
Je quittai l'embouchure de l'Amazone le I" décembre.
SAINTE-MAniE-DE-BELEM
l'IiEMIERE PAUriK. - EXl'LOR.VnOX DE L'OYAPOGK ET DU PAROU
Je n"ai pas fini que je veux recommencer. — J'écris mon premier voyage en commençanl le second. — Demerara; sauvages en ville. — Cayenne ; personne an rendez-vous. — Promenade à Surinam à la recherche d'un équipage. — Ville sous l'eau. — Le pied d'éléphant. — Gymnole clcclrique. — Kolour dans le Maroni. — Apatou retrouvé. — Doutes sur la fameuse lanterne du ful|,'or. — Au clair de la lune. — Vieilles gravures et vieilles poteries. — Grenouilles représentant des hommes. — Départ pour l'Oyapock.
Je ne suis pas arrivé au terme de mon premier voyage que j'ai déjà conçu le projet d'une deuxième exploration. Après avoir parcouru le Maroni et le Yary, il faut, pour compléter ma carte, explorer la chaîne de partage des eaux entre l'Ovapock et l'Amazone, et descendre le Parou, un des plus grands cours d'eau de la Guyane, absolument inconnu des géograplies.
Arrivé en France à la fin de décembre 1877, j'obtiens un congé de convalescence de six mois pour anémie profonde. Après trois mois de malaise, ma constitution se relève rapidement, et, sans avoir pris de quinine, les accès de fièvre deviennent très rares.
Je rédige rapidement mes rapports, fais dresser mes cartes, et, le 7 juillet 1878, je m'embarque à Sainl-Nazaire, à bord d'un vapeur de la Compagnie transatlantique. La relation de mon voyage destinée au Tour du Monde n'étant pas terminée, je l'acbèvc
en roule el l'expétlie de la Guyane anglaise. Pendant mon séjour à Demerara, je fais la connaissance d'un voyageur anglais, E. ini Thurn, qui me présente une bande d'Indiens Macoussis qu'il vient de ramener du haut Essequibo. Grâce à cet aimable collègue, je puis me procurer un grand nombre d'objets ethnographiques et prendre la pholographie de ces types qui sont absolument semblables aux Indiens Roucouyennes. l'hilre autres objets que je n'avais pas vus dans le Yary, je trouve des sarbacanes et des souliers. Les sarbacanes, qui sont absolument semblables à celles des Indiens du haut Amazone, servent à projeter de petites flèches empoisonnées par une espèce de curare que Schomburgk a vu fabriquer avec le strychnos toxifera. Les souliers, dont la semelle a été taillée dans une spathe de miritis, sef'ent à protéger les pieds à travers des savanes où le sol est principalement composé de minerai de fer.
Le 28 juillet 1878, je débarque pour la quatrième fois sur le sol de la Guyane française.
3Ies deux noirs, le brave Apatou aussi bien que le peureux Joseph, qui m'avaient accompagné au premier voyage, ne sont pas au rendez-vous. Je ne trouve que mon petit domestique hindou, Sababodi, que j'avais renvoyé pour cause de maladie. Mgr Emonet et le P. Krœnner, revenus mourants du pays des Bonis, ont définitivement renoncé aux voyages.
Devant linipossibililé de recruter un seul homme d'équipage à Cayenne, je pars le 3 août pour Surinam ou Paramaribo, chef-lieu de la Guyane hollandaise. Je ne suis pas tout à fait seul dans ce voyage; Sababodi, revêtu d'un turban et d'une ceinture rouge qu'il a choisis dans ma pacotille, me sert d'escorte. En roule, je fais la connaissance de deux Français qui ont abandonné le boulevard parisien pour le métier de chercheurs d'or. Nous descendons tous trois à l'unique hôtel de la capitale de la Guyane hollandaise. Nous devons partager la seule chambre et le seul lit qui sont réservés aux voyageurs. Ayant eu llieureuse idée d'apporter chacun notre hamac, nous laissons le lit à la disposition des puces que nous ne voulons pas déranger.
Paramaribo est une petite ville proprette (je ne parle pas de riiùtellerie), remarquable par ses maisons blanches et pointues, alignées dans un terrain plat, sur la rive gauche de la rivière de Surinam. On se demande pourquoi on a bàli celte ville sur un sol (jui est au-dessous du niveau des grandes eaux; les Hollandais ont sans doute choisi ce teriain pour montrer leur talent à faire des digues, des jetées, à creuser des canaux d'irrigation. Paramaribo, malgré sa mauvaise situation, jouit d'une salubrité qui ne le cède en lien à celle de Cayenne. située pourtant sur un sol |dus élevé, avec l'avantage d'être ventilée par la brise de mer.
Les créoles de la colonie hollandaise sont très aimables pour les voyageurs: je ne leur fais (|n'uii reproche, c'est d'avoir conservé, sous un soleil riant el une folle végétation , le caractère froid d mélancoliiiue des peuples du Nord.
Une grande partie de la population blanche est composée do Juifs. On ilit ipiils
fl« (KhVAl'X \Wao>s dans 1 .Vm.M-i([ii.- du Su(L
HACHETTE ki- C*^
ÛAi^rtmi puj'J.BajiSKn d'apt-èt^ttas Cart^ or-Cçinales Grave parErhiU'd,35*^,RJ>fiil>rt-Rocherpaii,Puns .
dC'fa Sofkctetie Ceograp^te .
Inip.I>iifVéni>v ;i^,R.(ln Four S* CM
se sont portés en masse sur cette colonie plutôt que sur d'autres à cause du peu d'aptitude qu'ils ont pour la navigation. C'est que la Guyane est la moins éloignée des possessions hollandaises. Les descendants hébreux paraissent supporter assez bien les climats chauds. Un médecin juif qui nous a fait les honneurs de sa ville natale nous a présenté cinq frères ou sœurs et ses parents qui jouissaient d une parfaite santé.
Secondé par l'obligeance de M. le gouverneur Van Suypestcyn, j'espérais recruter un équipage de nègres Bosch ou Youcas provenant de la rivière Tapanahoni. Ces sauvages sont plus difficiles à conduire que les noirs élégants, aux souliers vernis, à la cravate rouge, qui se promènent sur le quai ; mais au moins ont-ils l'avantage d'être très habiles à diriger les canots au milieu des chutes sans nombre des rivières de la Guyane. A défaut de nègres des bois, je choisis quatre noirs de la ville, non pas parmi les plus vertueux, car je n'ai pas de renseignements sur leur moralité, mais parmi les plus solides. Je les enrôle à raison de cinq francs par jour, tous frais payés.
En passant la revue de mon équipage, je remarque que les noirs civilisés marchent les pieds en dehors, tandis que les nègres Youcas et Bonis ont les pieds presque parallèles comme les sauvages de l'Amérique du Sud. Cette différence provient sans doute de la difficulté de progression dans la forêt: l'étroilesse des passages force souvent le marcheur à mettre le pied gauche sur la piste qu'il a frayée du pied droit. Les maîtres de danse et d'escrime, qui marchent affreusement en dehors, pourraient redresser leurs pieds en faisant des excursions dans les forêts vierges d'Amérique.
J'attends avec impatience une occasion pour retourner à la Guyane française. Je suis désolé d'apprendre que la goélette qui fait le service de la poste entre Paramaribo et le Maroni vient de se perdre corps et biens près de l'embouchure de la rivière de Surinam; heureusement le gouverneur a l'idée de remplacer ce voilier par un vapeur de guerre qui partira dans quelques jours. J'occupe mes loisirs à visiter l'hôpital, la petite ménagerie du gouvernement, et à causer avec un ingénieur, M. Van Rosenvelt, qui faisait partie de la commission franco-hollandaise quia remonté le Maroni en 1861. Cet aimable vieillard a supporté vaillamment près de trente années de séjour à lu Guyane : il me donne des indications intéressantes sur le pays. Entre autres choses, il me communique des reproductions de gravures qu'il a trouvées sur des roches de la rivière Corentyne qui sert de limite entre les Guyanes anglaise et hollandaise. Une de ces gravures représente la tète d'un chef recouverte d'une couronne de plumes.
A l'hôpital, je suis frappé du grand nombre d'éléphantiasis que l'on remarque chez les noirs, les mulâtres et quelquefois chez les blancs. On sait que cette maladie est caractérisée par un développement prodigieux du tissu cellulaire qui donne au pied la forme et l'aspect d'un pied d'éléphant. Ue là son nom. Cette infirmité étant incurable, les personnes jeunes préfèrent l'amputation à la conservation d'un membre hideux et presque inutile à la marche.
En visitant l'hôpital, je vois une jeune et jolie mulâtresse qui sollicite une amputation
de la cuisse. Je lui fais observer que l'opération est très dangereuse ; elle nous montre alors un grand linge blanc qu'elle apporte sous le bras. C'est un liiireul pour l'ensevelir en cas d'insuccès. 11 est à noter que le mal s'arrête court après l'ablation, et que la plaie souvent pratiquée au milieu de tissus déjà malades guérit fréquemment par première intention. Nous avons su depuis que cette malheureuse jeune fille avait pu marcher avec un appareil de prothèse dix jours après l'amputation.
J'ai beaucoup de plaisir à observer la petite ménagerie que M. Van Suypesteyn entretient dans le jardin du gouvernement. Le jeune Sababodi passe son temps à imiter le cri du hoco, de l'agami qui se promènent en liberté dans un petit parc. Un jour, le gardien nous montre un poisson noir ayant la forme d'une anguille qui serpente dans un vivier. Je reconnais un gymnote électrique, mais Sababodi qui n'en a jamais vu se laisse prendre au piège que le cicérone hollandais présente aux visiteurs; ayant touché l'animal avec une baguette de fusil en fer, il éprouve une secousse qui le fait tomber à la renverse.
Le 10 août, j'embarque à bord de l'aviso de guerre qui se dirige sur le Maroni. Le trajet entre Paramaribo et Saint-Laurent du Maroni pourrait s'effectuer en douze heures ; mais, le navire devant faire de l'hydrographie, nous restons quatre jours en route. Il est inutih^ de dire que, malgré l'accueil sympathique des officiers, je ne m'amuse pas beaucoup à voir faire des sondages pendant trois jours en vue de la bouche du Maroni. Les Hollandais ont intérêt à bien connaître cette partie de la côte parce que les navires arrivant d'Europe pour Surinam sont obligés d'atterrir en cette région. C'est (|ue toute la côte des Cuyanes anglaise et hollandaise est si basse que le navigateur n y trouve pas un seul point de repère pour reconnaître sa position depuis la haute mer.
En débarquant au pénitencier de Saint-Laurent, j'apprends (ju'Apatou est arrivé depuis quelques jours, mais il est malade à l'hôpital pour une maladie interne et une plaie du pied qu'il a contractée en descendant le Maroni. Il est découragé et ne manilcsli' pas grande envie de s'aventurer dans une nouvelle expédition. Par contre, sa sœur, une l)elle enfant du plus beau noir, veut m'accompagner à tout prix.
Enfin l'amour des voyages revient chez mon ancien compagnon en même temps que la santé: il se décide, mais a une condition, c'est que je le conduirai en l">ance après mon voyage : « ïu as vu mon pays, me dit-il, je veux voir le lien. »
Malheureusement je ne puis emmener sa sœur, de peur de jeter une pomme de discorde dans mon camp. Je console la belle Ayouba en lui oIVrant un juli collier de corail que je m'étais procuré à son intention à l'Exposition universelle de 1878.
Pendant (ju'Apatou achève de se guéiir. je vais faire une excursion à la recherche d'une roche granitique qu'on dit couverte de gravures faites par les anciens habitants du Maroni. Je fais celte excursion avec deux collègues de la marine française et un négociant, M. Tollinche, (|ui habite le .Maroni depuis de très longues années, et \i iii
bien nous servir de guide pour rechercher une roche que de nombreux officiers sont allés voir sans jamais la trouver.
Partis vers trois heures de l'après-midi, nous arrivons vers sept heures du soir à l'îlo Portai, qui est habitée par les quatre frères Bard depuis une vingtaine d'années. Après un repas copieux, nous restons à causer et à fumer jusque vers onze heures du soir en attendant la marée descendante. La conversation de l'aîné des frères Bard est particulièrement intéressante, parce qu'en outre de l'agriculture il s'occupe de faire des collections scientifiques qu'il s'empresse de nous montrer. Il nous fait voir une belle collection de papillons et quelques autres insectes curieux parmi lesquels je cite le fulgor porte-lanterne, trouvé pour la première fois dans l'Oyapock par une intrépide