‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 22 sur 88 · I. A NUIT DANS L'ILE P L A T \ A T. li · texte numérisé non relu

I. A NUIT DANS L'ILE P L A T \ A T. li

l)i: CAYENNE AUX ANDES. loi

conserves. Après un repas de bœuf salé arrosé d'un coup de lafia, nous allons nous étendre dans nos hamacs, accrochés au poteau ([ui supporte la toiture. Je me console des ennuis de la journée en fumant quelques cigarettes.

Le 27, je fais distribuer une ration de café ù tout mon équipage et nous nous mettons en route au lever du soleil. Laissant le grand canot voguer tout seul, je vais reconnaître l'embouchure de la crique Platnaré, qui est un affluent de droite de l'Oyapock, navigable, dit-on, à deux jours de canotage. Une demi-heure après, je découvre sur la même rive une crique appelée Siparini, navigable à une demi-journée. Nous devons remarquer que ce nom désigne un grand nombre de cours d'eau de la Guyane. 11 y a une crique Siparini dans le bas Maroni, une autre dans l'Essequibo. Dans la langue de fous les indigènes ■s/pari signifie « raie ». Ce poisson, qui est un objet de terreur pour les canotiers à cause des piqûres qu'il fait, est commun dans tous les cours d'eau appelés Siparini.

L'explorateur doit s'attacher à conserver les noms géographiques des indigènes, puisqu'ils ont toujours une signification.

Nous avançons lentement, parce que nos canots sont trop chargés et que mes noirs de Surinam savent à peine l'usage de la pagaye. Apatou commande la grande pirogue, ayant avec lui trois nègres et Saba. L'embarcation que je monte, faite d'un petit tronc d'arbre ayant cinq mètres de long sur soixante-quinze centimètres de large, devrait marcher très vite ; mais le vieil Indien qui me sert de patron n'a pas de force, et le nègre Stuart qui est à l'avant fait son apprentissage de canotier. Ne sachant pas mesurer ses coups de pagaye, il m'envoie à chaque instant de l'eau à la figure et sur mes cahiers de notes. Depuis le départ de Saint-Georges, nous voyons les rives s'élever graduellement. D'autre part, des îles nombreuses interceptent la rivière; c'est autant de signes qui prouvent que nous allons rencontrer des chutes.

Vers huit heures, nous passons devant la petite île de Casfésoca, sur laquelle s'élève une vieille tourelle qui serait elîbndrée depuis longtemps si elle n'était soutenue par des arbres et des lianes qui masquent complètement les pierres. Ce fort était occupé autrefois par un petit poste de soldats chargés de défendre le bas Oyapock contre les nègres Bonis, que l'on redoutait beaucoup à cause de la réputation guerrière qu'ils avaient acquise dans leurs luttes avec le pays de Surinam. C'est là qu'un officier français a fait massacrer des hommes sans armes et des femmes de la tribu des Bonis qui venaient avec des intentions pacifiques. Je console le fidèle Apatou, qui éprouve un sentiment de rage à la vue de cette tourelle, en lui disant que l'officier qui commandait le poste a été mis en disgrâce.

A la hauteur de cette île, les rives forment des montagnes élevées de cent cinquante mètres. C'est une petite chaîne parallèle à la côte que l'Oyapock a dû déchirer pour se frayer un passage. Le noyau de la montagne étant formé de granit, le fleuve n'a pu le détruire complètement, et son lit reste parsemé de grandes roches sur lesquelles l'eau court en formant des rapides et des sauts.

C'est au milieu de la première cliule de l'Oyapock, le saul Hobinson, que se Irouve une pelile île qui a été habitée pendant de longues années par un soldat du maréchal de Villars blessé à Malplaquet : il y menait la vie solitaire d'un Hobinson et riait centenaire lorsqu'il fut rencontré par le célèbre Malouèt, gouverneur de la colonie.

L'ile qu'habitait Jacques est appelée par les indigènes actuels île Acajou, du nom d'un fruit jaune acide [anacardium occidentale), qui est certainement originaire do l'Amérique du Sud, puisque les navigateurs de l'époque de la conquête et les explorateurs modernes l'ont trouvé chez tous les sauvages.

C A M P E M E \ T S l n 11 E S ROCHES G 11 A M T I (J t E S . — !• A T A 0 L A 1> E S O i \ AI I' 1 S

L'île Acajou est un point délicieux, où les indigènes avaient l'habitude de passer la nuit. On trouve sur les roches des rainures et des cavités ovalaires qui ne sont autres que des polissoirs où les Oyampis aiguisaient leurs haches de j)icrre. Je conseille aux amateurs de belle nature de venir passer une nuit dans celle île.

Le saul Robinson est l'équivalent du saul dllermina qui commence la série des chutes et des rapides du Maroni. Il est à remarquer que toutes les rivières des (aiyanes française, hollandaise et anglaise ne sont pas navigables en vapeur au delà de (piatrevingls à cent kilomètres. Elles sont interceptées par des roches graniliqucs (|iii ne permettent la navigation qu'en embarcations légères sans (piille ni gouvernail.

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Un peu en amont du saut, nous trouvons sur la rive gauche un petit at'tluent appelé (Jourmouri, ce qui signifie « bambou ». Les Indiens, prenant la partie pour le tout, désignent également par ce nom leurs (lèches, terminées par un morceau de bambou taillé en lame de couteau, et avec lesquelles ils tuent le jaguar, le cabiai et même le tapir qui est pourtant un pachyderme.

Mes hommes éprouvent quelques difficultés à monter le grand canot, mais .M. Bugeat, que nous avons la chance de rencontrer, met son équipage à ma disposition. Dix hommes halant de toutes leurs forces sur une corde amarrée à l'avant le font glisser

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avec rapidité sur les grandes roches mamelonnées qui barrent le passage. Un petit accident donne un peu de gaieté à mon équipage. Le noir Hopou, qui ne sait pas nager, ayant glissé sur une roche, est tombé au milieu du courant. Apalou qui l'aperçoit lui jette une corde et le relire comme un gros poisson suspendu à une ligne. 11 a un air si piteux que tout mon équipage est pris d'un fou rire.

Nous déjeunons à i'ile Acajou et continuons à passer les sauts. Le soir nous campons sur des roches granitiques mamelonnées attenant à la rive droite. Les noirs de Surinam, qui sont fort irascibles, se plaignent amèrement de ce que je les fais coucher sur une

roche où il est impossible de suspendre les hamacs, mais Apalou el le vieil Indien arrivent bientôt avec trois arbres qu'ils ont ébranchés. Ils les amarrent par le sommet et les dressent en faisceaux. Ces trois pieux forment une pyramide dont chaque côté peut être occupé par un hamac. Cet appareil employé journellement par les Oyampis s'appelle pataoua. Les Indiens, qui sont pourtant fort paresseux, ne manquent jamais de le disposer tous les soirs. C'est un surcroît de travail en arrivant au campement, mais on évite ainsi toutes les bêtes qui sont capables d'incommoder le voyageur.

Après avoir fait mes observations astronomiques, je prends un bain délicieux et partage mon diner avec M. Bugeat. Ne manquant de rien, nous buvons d'excellent vin, nous prenons d'excellent café, voire même des liqueurs. Après ce repas, nous allons fumer de bons cigares dans nos hamacs suspendus au pataoua. Nous avons bien soin de tourner le dos à la lune dont les reflets argentés fatiguent la vue.

Les créoles de la Guyane, M. Bugeat est du nombre, redoutent autant les ell'ets de la lune que ceux du soleil; c'est pour cela que les bonnes d'enfants ne circulent jamais le soir dans les rues de Cayenne sans tenir un large parapluie au-dessus de la tète du nourrisson.

Je me réveille de mauvaise humeur au milieu delà nuit; c'est que cette atTreuse lune, qui a marché quelques heures, vient nous agacer la vue. Nous sommes obligés de nous lever pour lui tourner le dos.

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Ilï

lie prouesse de chasse. — Divers modes de sépultLire. — Une terrible épreuve des jeunes piays. — Bacoves. — Ancienne mission de Saint-Paul. — Un liai d'oiseaux. — P^ncore le singe hurleur. — Son incapacité de faire des duos a. lui tout seul. — Guérison du hégayement. — Quelques mots sur les plantes à l'ordre du jour, le conguérecou et le carapa. — La saison des pluies se prolonge. — Un tamouchi de la tribu des Oyampis. — Costumes. — Vnnitas vanitalum, omnia vanitas. — Le bois des arcs et la cùte du Paria.

28 août. — Dans la journée, nous passons devant un aiiluent de droite assez important appelé Kéricour.

Les rapides et les chutes se succèdent sans interruption ; je suis forcé de descendre souvent sur les roches pour alléger mon embarcation. C'est une occasion pour délasser nies jambes engourdies et prendre des hauteurs de soleil avec mon théodolite; malheureusement la saison des pluies n'est pas complètement (inie, et, comme laslre n'apparaît (|ue par intervalles, il m'arrive des contre-temps très désagréables. Souvent il disparait sous un gros nuage juste au moment où je mets l'œil dans la lunette. C'est une perle de travail d'un quart d'heure pour sortir mon itistrument, le niveler et le rentrer.

Nous campons sur une île située au milieu du saut Nourououaca, célèbre par la moil d'un colon français, le comte de Bagotle, qui s'y est noyé en descendant le tleuvc. Nous sommes en face de la crique Aramontabo, affluent de rive gauche qui est navigable à plusieurs jours.

En arrivant à terre, Sababodi me montre un animal qui est presque de la grosseui de la tète d'un enfant. C'est le fameux crapaud géant, que je vais tuer pour l'examiner à mon aise. M'approchant pour ramasser ma proie, je sens une odeur qui me fait quitter la place au plus vite. Mon gibier qui paraissait prêt à sauter à l'eau à la moindre alerte l'st mort depuis quelques jours. Plusieurs trous à la peau ont laissé sortir les gaz qui gonflaient son abdomen et le faisaient paraître encore plus gros qu'il n'était en réalité.

Telle est ma première impression de chasse. A mon voyage de 1877, je n'avais pas même emporté de fusil, mais cette fois j'ai l'intention de chasser, sinon pour mon plaisir, au moins pour subvenir à l'alimentation.

Vers neuf heures, nous arrivons à une île pittoresque occupée par deux huttes d'Indiens Oyampis. J'apprends qu'elles viennent d'èire abandonnées à la suite d'une épidémie qui a détruit les habitants. Mon patron, redoutant une maladie contagieuse, ne veut pas descendre à terre, mais le reste de l'équipage saute sur la rive. Les Indiens Oyampis ne brûlent pas leurs morts comme les Koucouyennes, ils les enterrent dans un trou très profond, mais n'ayant pas plus d'un mètre de longueur. Le cadavre est placé verticalement, les jambes, les bras et la tête fléchis comme le fœtus dans le sein maternel.

Quelquefois ils le laissent se décomposer dans le bois, et ce n'est qu'au bout d une

année qu'ils ensevelissent les os dans un grand pol d'argile. MgrEmonel m'a fait présent d'un de ces vases funéraires. La sépulture est toujours tardive chez les Indiens non civilisés; les Galibis conservent leurs morts pendant une semaine. Le cadavre est couché dans un hamac, au-dessous duquel se trouve un grand vase servant à recueillir le litjuide qui s'écoule des chairs en décomposition ; et, chose horrible à dire, qui pourtant a éti'' vue par des nègres Bonis, les futurs piays, c'est-à-dire les étudiants en médecine, sont obligés de prouver leur force de caractère en buvant une macération de feuilles de

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tabac et d'une plante appelée quinquina, à laquelle on ajoute quelques gouttes de sanie cadavérique.

Mes hommes cueillent dans l'abatis des fruits d'acajou et des papays qu'une bande de macaques était en train de dévorer. Ils trouvent également un régime de petites bananes (pic les Oyampis appellent baco, cl .ipic l'on désigne à Cayenne sous le nom de bacoves. Beaucoup de mois usités non seulement dans les divers langages des créoles de l'Amérique du Sud, mais dans toutes les langues européennes, n'ont jias d'autre origine que la langue des sauvages de la Guyane et du IWésil.

Un peu plus loin nous trouvons un saut appelé Vacarécin. Le i/acaré des Oyampis

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n'est autre chose que le crocodile d'Amérique que d'autres Indiens appellent caïman. Vers quatre heures nous arrivons à un long canal sans roches dirigé vers le sud-ouest, où le courant devient imperceptible, et nous ne tardons pas à gagner la crique Mouchiri à l'embouchure de laquelle nous passons la nuit.

Le 30, je fais une petite reconnaissance dans la crique Mouchiri, et je prends une hauteur de soleil à l'embouchure.

Vers neuf heures nous arrivons à une petite colline située sur la rive gauche. Les Jésuites y avaient établi la mission de Saint-Paul au siècle dernier. On n'y voit plus de traces de culture ni de vestiges de construction. Une croix vermoulue est seule restée debout pour attester le passage de la civilisation. Je remarque un assez grand nombre d'excavations allongées et disposées parallèlement. C'est l'ancien cimetière qui, d'après mon guide, aurait été saccagé par des Indiens venus des sources du Camopi; les misérables ont violé les tombes pour arracher aux squelettes quelques médailles et des crucifix oxydés.

A quatre cents mètres en amont du même côté, mon Indien me lait visiter une grande roche granitique située à une faible distance de la rivière. On y trouve des excavations qui servent de repaire aux bètes fauves. C'est pour cette raison qu'elle est appelée Yaouara-quara, ce qui veut dire « antre du jaguar.» Inutile de faire remarquer que le mot français jaguar vient du mot oyampis yaouar.

Nous dormons sur les roches Tacouenda, ainsi nommées à cause d'un banc de sable situé en aval qui sert de place de danse aux aigrettes.

Les Indiens, qui prêtent de l'esprit aux bêtes puisqu'ils admettent qu'elles ont des piays aussi bien qu'eux, reconnaissent des jours de fête pour les oiseaux.

Il pleut toute la nuit ; il nous est impossible de fermer l'œil, étant incommodés non seulement par l'eau, mais par des nuées de moustiques et les beuglements des alouates ou singes hurleurs. Je me suis trop avancé en disant que le bruit épouvantable que l'on entend journellement dans les forêts des Guyanes était produit par un seul hurleur, qui chantait en se promenant pendant que les autres restaient immobiles et muets. Apalou prétend que, sur une bande de dix singes, il y en a toujours deux qui se promènent en chantant; ce sont deux mâles, le plus gros et le plus petit de la troupe. Il soutient que le gros fait la basse et le petit le chant. Ce dernier se dislingue non seulement par sa voix tlùtée, mais par son pelage qui est plus foncé. Un fait qui étonne les Bonis, c'est que le petit chanteur a souvent la chair aussi coriace que le chef de la bande. Nous ne sommes pas loin de croire qu'il s'agit d'une espèce différente '.

Les nègres marrons du Maroni ne tuent jamais un singe hurleur sans lui enlever le larynx. Ils font avec la grande cavité qui est creusée dans l'os hyoïde une coupe destinée à la guérison du bégayement. Au dire d'Apatou, à qui je laisse la responsabilité de la

I. En examinant le Muséum de Paris, nous avons reconnu que le gros hurleur que les Bonis appellent hahoun est le mycetes senkulus, tandis que le petit qu'ils qualifient de conacoit est le mycctcs ursinus.

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recette, les enfants bègues ne manquent pas d'être guéris après avoir bu quelques mois dans l'appareil vocal du singe rouge.

31 août. — >ous arrivons à huit heures devant la crique Ouaracoucin, qui porte le nom d'un petit poisson. A trois kilomètres plus haut, nous rencontrons sur la rive droite la crique Anotaye, qui, dit-on, est navigable à une assez grande distance. A l'embouchure, près de la rive droite, est une petite île qui peut la faire reconnaître; elle se dirige vers l'est, puis vers le sud-est. Au tournant se trouve une montagne granitique. Il est à noter qu'on trouve des montagnes à l'embouchure de presque toutes les criques importantes des rivières de la Guyane.

Depuis le matin le courant est très rapide ; cela tient non seulement à un rétrécissement du fleuve, mais aux pluies des jours précédents ; nous en avons une preuve puisque des pataouas qui naguère étaient à sec sont immerges sur une hauteur d'un mètre. Les pagayes ne suffisant pas pour avancer, nous sommes obligés de nous servir de longues perches que les Indiens appellent tacaris. Lorsque le lit est trop profond, nous ne pouvons remonter qu'en nous accrochant aux branches qui bordent la rivière.

Parmi les arbres que nous voyons en passant nous reconnaissons le conguérecou [xuldpia fndescens) et le carapa. Le premier, dont la taille n'est pas élevée, forme des buissons aux feuilles fixes ayant une forte odeur de poivre. Cette plante n'est pas nouvelle pour nous, puisque nous l'avons rapportée en France en 1860. M. Oury, qui la cultivai!, lui attribuait une action analogue au poivre de copahu. C'est ce que nous avons pu constater nous-même en expérimentant les graines desséchées et moulues comme du poivre. Le conguérecou est actuellement employé dans la thérapeuli(}ue française.

Le carapa donne un gros fruit rond rempli de graines qui fournissent une huile dont les Indiens se servent pour se peindre avec le roucou, et pour chasser les chiques et les tiques. Cet arbre, que l'industrie recherche pour faire de l'huile, ne paraît pas assez abondant dans rOyapock pour une grande exploitation. Apatou me dit que le carapa, qui existe par toute la Guyane, est plus commun dans les terrains marécageux. Il la vu dans lilo qui se trouve en face de l'ancien pénitencier de Saint-Louis et dans l'île l'orlal. Il est particulièrement très abondant dans un affluent de droite de la rivière de Surinam, la crique Caouina, dont les eaux sont aussi noires (pie celles de l' Aiia, affluent du bas Maroni, et du rio Xegro lui-même.

Les sources dt^ la Caouina sont voisines de la rivière Paramaka. Les nuiis du même nom, fuyant les Hollandais, ont remonté la Caouina et ont atteint les sources de la livièri' Paramaka, qu'ils ont ainsi nommée du nom duii petit |)altiiier dont le l'mil leur a sauvé la vie.

Les graines de carapa commencent à tomber au commencement de la saison sèche, c'esl-à-dire vers la fin dr juillet. Les Indiens se les disputent avec les pakiras et les agoutis <|ui vu sont très friands. Les Houcouycnncs gardent ces graines [xiniaiil une année en

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les enterrant dans la terre, c'est-à-dire en faisant de véritables silos comparables à ceux des Arabes. Si l'on ne prend pas cette précaution, elles ne se conservent pas au delà de trois semaines à un mois. Pour obtenir l'huile de carapa, les Oyampis font cuire les graines et les abandonnent pendant quelques semaines dans un tronc d'arbre évidé. Ensuite on les écrase avec les pieds et on verse la pulpe sur une spathe de palmier qu'on expose au soleil et qu'on incline légèrement pour que l'huile s'égoutte dans un autre récipient. On obtient moins d'huile qu'en exprimant, mais elle est d'une limpidité parfaite et presque blanche.

Nous dormons dans le bois un peu au-dessus de la crique Yacaréitapoucan, mot qui signifie « front de caïman » . Le grand canot restant en arrière, je serais obligé de dormir sans souper si je n'étais rejoint par M. Bugeat qui vient de tuer un magnifique tapir. N'ayant pas de hamac, je dors sur la terre avec une petite couverture que je partage avec un de mes noirs. Nous sommes abrités de la pluie par un ajoupa, c'est-à-dire une tente fabriquée en feuilles de palmier.

1'' septembre. — Arrivé un peu avant raidi à une petite île granitique, je m'efforce en vain de sortir mon théodolite de sa boîte gonflée par l'humidité. Je suis furieux de ne pouvoir prendre la méridienne, lorsque j'aperçois plusieurs embarcations à l'horizon. C'est, me dit le patron, le taraouchi Jean-Pierre et son frère Alicolé.

Ces Indiens, qui sont pourtant nos frères en Jésus-Christ, puisqu'ils ont été baptisés par Mgr Emonet, n'ont pour vêlement d'étoiïe qu'un couyou, c'est-à-dire un petit morceau de linge. Le reste de leur costume consiste en une couche de peinture rouge entremêlée d'arabesques noires, qui les recouvre comme un maillot d'arlequin des pieds à la tête.

C'est une splendide occasion pour inviter M. Bugeat à dîner. J'ouvre une boîte de bœuf salé {corned beef), j'en prends une part, et je distribue le reste à l'équipage. M. Bugeat me fait remarquer que Jean-Pierre ne mange pas et paraît faire la moue. C'est qu'il est froissé de ne pas s'asseoir à côté du chef blanc. M'étant empressé de l'inviter, je vois sa figure aux joues larges, aux pommettes saillantes et au nez aquilin s'épanouir subitement. Ce rayon d'orgueil que je viens de voir transpirer chez ce sauvage est une lueur d'espérance pour le succès de mon entreprise. Sachant que la vanité est la corde sensible de Jean-Pierre, je suis sûr d'arriver à mes fins : je conduirai le chel des Oyampis comme un enfant; il faudra qu'il me donne un équipage, il faudra qu'il m'accompagne lui-même jusqu'aux sources de l'Oyapock.

Au dessert, qui se compose d'une galette de biscuit, j'invite le capitaine Jean-Pierre — c'est ainsi que je l'appelle — à s'en retourner jusqu'à son village. C'est là que je lui montrerai les cadeaux que je lui destine s'il veut m'accompagner jusqu'aux sources de l'Oyapock.

Quelques instants après, nous passons devant une petite crique appelée Pairapiki. Le mot /jai'm désigne l'arc des sauvages et le bois très dur dont il est composé. Cet affluent

est ainsi nommé parce qu'on y trouve du bois d'arc que les créoles de Cayenne appellent l)ois delètre, et les naturalistes A/nanoa giiianensis .

La côte du Paria, la première terre du continent américain qui fut découverte par Christophe Colomb, doit son nom à ce que les indigènes y trouvaient le bois qui sert à la fabrication des arcs.

Nous campons dans la lorèt en face de la crique Ménoura, en amont d'un saut qui est près de l'embouchure de ce petit affluent de droite.

La roche Einonet. — Réception chez le chef des Oyampis. — Le hâlon du commandement. — Les mangeurs d"(cufs deviennent stériles. — Arrivée d'Indiens Émerillons. — Apatou géographe. — Solution d'un problème important. — 11 faut diminuer la longueur de la Mana d'un tiers. — Fal)rication des arcs et des flèches. — Émerillons mangeurs de tigres et amateurs de pain frais. — De l'ulilitô des hôpitaux. — Vn musicien voguant sur les eaux de l'Oyapock. — Je montre la lune aux Oyampis. — Les indigènes de la Guyane n'adorent pas les astres.

2 septembre. — Le tamouchi, voulant nous précéder à son village pour nous en faire les honneurs, part avant le lever du soleil. J'arrive vers dix heures à la hauteur de son habitation; mais, pour donner à mon hôte le loisir de faire ses préparatifs de réception, je vais visiter une grande roche granitique noire située près de la rive droite, que les Oyampis appellent /?oc/?e t/ion Père, parce que les anciens missionnaires avaient l'habitude de s'y arrêter. Je la parcours dans tous les sens, à la rechercne de polissoirs ou d'anciennes gravures, mais je ne trouve absolument aucune trace des anciens indigènes. Je Iti baptise du nom du It. P. Emonet. en souvenir de mon ancien compagnon de voyage.

Nous arrivons vers onze heures devant l'habitation de Jean-Pierre qui est située derrière une grande île sur la rive gauche. Après une décharge de tous nos fusils, je descends à terre escorte de mon équipage qui suit à la file indienne. J'ai bien soin de marcher la canne à la main, car je sais que chez les Oyampis, comme (liez tous les indigènes de la Guyane, le bâton est le signe du commandement.

Le chef des Oyampis, revêtu d'une couche fraiehe de peinture rouge, portant à la main une canne de tambour-major, ayant au cou une pièce de cinq francs à l'cMligie de Louis Wlll, paraît radieux et licicdiiiiue le grand roi Louis \1\^ recevant les amba.ssadeurs chinois.

.Apatou distribue uur ration de lalia à tout le monde, tandis que je fais boire le tamouchi dans ma gourde. Ayant donne un peigne et quelques épingles à sa Iciiiiui'. elle s'empresse de rn",ip|)oiler en échange une poule et quehjues œufs.

Je rcmar(iuc (pic les Oyampis, pas plus que les Itoucouyennes. iic mang(Mit ni les poules ni leurs produits. DemandanI a ukjii Ik'iIc la raison de sa rcpiilsion pour les (vul's,

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il me répond que, malgré son âge avancé, il veut encore avoir des enfants. Les œufs de toutes les espèces d'oiseaux sont réservés aux vieillards des deux sexes. Quant aux poules, elles ne servent qu'à fournir des plumes pour les ornements de tète destinés aux jours de fête.

Après dîner, je décide Jean-Pierre à m'accompagner jusque chez les Indiens Koucouyennes du Yary. Je le paye d'avance avec un fusil, des haches, des sabres et des verroteries.

3 septembre. — Le malin, pendant que nous observions le soleil sur une roche, nous voyons arriver deux pirogues portant des Indiens Émerillons qui viennent d'un

AI\RI\ÉE IlE CANOTS EMERILLONS

village nommé Macoucaoua, connu par Apalou, et situé entre les sources de la crique Inini, affluent du Maroni, et l'Approuague. Leurs embarcations sont recouvertes d'un pamacari, c'est-à-dire d'une couverture en feuilles de palmier, qui sert d'abri à des macaques, des hocos, des aras et principalement à de minuscules perroquets verts très recherchés à Cayenne sous le nom de perruches de l'Oyapock.

Mon compagnon est très heureux de retrouver des connaissances qu'il a visitées pendant mon voyage en France.

En compulsant les renseignements fournis par Apatou et ces Indiens Emerillons, je puis résoudre une question géographique assez importante. Je vois que la rivière Mana, relevée à la boussole par Gatier, est d'un tiers trop longue; la carte dressée par ce

voyageur fail passer le cours supérieur de la Mana entre la crique Iniiii et l'Approuague. C'est évidemment une erreur, puisque Apafou est allé de l'Inini à l'Approuague sans rencontrer de rivière. On met deux jours pour aller de l'Inini à l'Approuague en passant par Macoucaoua, situé sur la chaîne de partage des eaux. Je recueille un autre renseignement géographique important : c'est que l'Inini et l'Approuague sont très rapprochés vers leurs sources. Le capitaine Cofi, de la tribu des Bonis, prétend que dans les grandes eaux on peut passer en canot d'une rivière à l'autre. Pour se rendre à l'Oyapock, les Émerillons remontent l'Approuague, font une traversée de deux jours à pied, et atteignent un grand afiluent de l'Oyapock, le Camopi.

Je profite de la présence de quelques Émerillons pour me livrer à des études anthropologiques et ethnographiques. A ce premier point de vue. je constate qu'ils ne ditïèrent par aucun caractère physique du reste des Indiens que j'ai eu l'occasion de voir. Ils ne se distinguent des autres tribus que par des détails de mœurs et d'usages. Ainsi, chez les Galibis, ce sont les femmes qui se serrent le mollet en haut et en bas pour le faire proéminer, tandis que, chez les l^merillons, les hommes seuls portent des liens en coton non seulement à la jambe, mais au poignet et au niveau du biceps. Les ligatures du bras usitées chez presque tous les indigènes de l'Amérique du Sud servent à renforcer les gaines de leurs muscles pendant qu'ils tirent de l'arc. Leurs arcs sont très longs, comme ceux des Roucouyennes et des Oyampis qui ne mesurent pas moins d'un mètre soixante-quinze à deux mètres; ils en diffèrent un peu parce qu'une des faces, au lieu d'être plane, est légèrement excavée ; autrement dit, la section de ces instruments, au lieu d'être plan-convexe, est concavo-convexe. Comme tous les Indiens, ils les fabriquent avec le cœur du bois de lètre, qui est d'une belle couleur brunâtre souvent tachetée de jaune et qui, dans ce cas, est très estimé des ébénistes de Cayenne sous le nom de lètre moucheté. Le cœur de cet arbre est entouré d'un aubier très épais que les Indiens n'ont pas la peine d'enlever puisqu'ils ne choisissent que des arbres tombés de vétusté et dont Ir bois tendre a été détruit par les termites.

Le bois de paria, lourd et dur comme le bois de fer des sauvages africains, se divise facilement dans le sens longitudinal. L'Indien le fend à coups de hache, puis achève son œuvre avec les défenses d'un animal appelé pakira (|ui présente de la ressemblance avec nos sangliers d'Europe. On trouve dans toutes les huttes d'Indiens de l'Amérique du Sud des mâchoires inférieures de cet animal coupées au niveau de la branche montante ; ce sont de véritables rabots qui servent à la labricalion des arcs.

En examinant les pagaras de ces Indiens, je vois qu'ils renferment prcMpie tous deux petits os fixés par le milieu à une licelle d'un mètre de Idiiguenr. Cet objet, que j'ai retrouvé depuis chez tous les indigènes de rAniéri(|ne ((inaleii.ile. est employé pour la construction des flèches. Il faut savoir que cette arme est composée généralement d nn loseau ayant un mètre vingt-cin(j de lungtienr. sur leiiml esl adaplee une lamelle de bambou taillée en forme de lance. Cette lance ne pouvant s'adapter directe-

ment au roseau, on place enire les deux un bàlon arrondi en bois dur qui, d'une part, est encastré dans une échancrure faite à la base de la lance, et de l'autre dans une cavité creusée dans le roseau. C'est pour le serrer sur le bâtonnet que l'Indien, entourant cette partie avec une ficelle fixée à deux os, fait des mouvements de va-et-vient en tirant aux extrémités tantôt avec le pied, tantôt avec la main. Lorsque l'extrémité du roseau est écrasée en forme de cône, le constructeur l'enduit d'une couche épaisse d'une espèce de goudron appelé mani qu'il égalise avec un os provenant de l'avanl-bras de l'aï. 11 achève la consolidation avec un fil enduit de cette résine.

Dans le récit de mon premier voyage j'ai dit que les Roucouyennes ont une passion pour la chair des grenouilles ; les Emerillons préfèrent la viande de jaguar, qu'ils

MâMEni: DE riAnoTEr, les ai;cs

appellent caïcouchi, à toute espèce de gibier. Apatou me raconte que, lorsque ces Indiens voyagent, ils ne font pas de provisions de cassave ou de couac, mais se contentent d'emporter des racines de manioc qu'ils râpent, expriment et font cuire à la hâte sur un plateau en terre. Leurs sentiments atTectifs ne sont pas plus développés que chez les Galibis et les Roucouyennes. Apatou a trouvé, en descendante crique Inini, une petite lllle malade abandonnée dans un hamac sur le bord de la rivière.

Les voyageurs qui feront des excursions chez ces Indiens auront soin de mettre des souliers pour s'engager dans les sentiers qui conduisent aux abatis. En effet, Apatou me signale que l'on y trouve très souvent des pointes en bois dur {maripa), disposées dans la terre comme des chevaux de frise pour empêcher le passage.

Vers midi, Apatou m'appelle à la plage pour que je voie descendre un radeau formé de gros troncs d'arbres sur lequel se trouve un jeune Indien qui joue paisible-

nioiilde la lli'ito. Ce buis, que mon patron reconnaît pour du ji,rignon et do racajou, doit rire conduit jusqu'à Saint-Georges afin d'y être échangé contre une hache et quelques couteaux. Dans la soirée, j'installe une lunette astronomique au milieu du village pour observer une occultation d'étoiles, mais je ne puis rien voir parce que la lune se trouve masquée par de grands arbres au moment où l'étoile passe derrière cet astre. Les indiens, qui paraissaient foit intrigués par cette opération, sont ravis lorsque je montre à chacun deux les monlagnes de la lune et les satellites de Jupiter.

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J O l E l U I) I-; F L L T !•; SIR L \ Il A 1) i: V l

Les trailtîs de physiologie disent que certains sauvages distinguent à Id'il nu ces jxiints (jui ne sont visibles qu'avec une lunette. Sur beaucoup d'indiens oi de noirs que nous avons interrogés, nous n'en avons pas trouvé un seul jouissant de ce privilège. Los Oyampis, comme tous les Indiens de la Guyane, n'empêchent jamais les voyageurs d'observer les astres. C'est qu'ils ne les considèicnl pas comme des divinités. Un Indien interrogé sur la lune me répoiul : Yolock oua, c"est-à-dire : < ce n'est [las un diable » .

Discorde. — Manière de tuer les parasites. — Un prodige d educalion. — Le Camopi. — Leblond et Lcprieur. — Les RR. PP. Grillet et BéchameL — Glande à huile du hoco ; effets toxiques. — Campement pittoresque. — Rencontre d'un boa. — • Légende du saut Massara. — Le péché originel raconté par .\patou.

Nous quittons le petit village de Jean-Pierre le lendemain vers di.\ heures, escortés d'un troisième canot monté par deux Indiens. Le capitaine embarque avec moi en qualité de patron, avec sa femme et trois petits enfants. Pour loger ce personnel, je suis obligé de décharger presque tous mes bagages sur le troisième canot.

Nous passons la journée à franchir des sauts. Après cinq heures de navigation dans des chutes qui se succèdent sans interruption, nous arrivons à l'embouchure de la crique Sikini, où M. Bugeat doit s'engager pour exploiter des alluvions aurifères. La nuit est déplorable à cause de la pluie et des moustiques, et le matin Apatou, qui vient d'avoir une nouvelle querelle avec mes noirs hollandais, demande à s'en aller. Ce n'est qu'après avoir parlementé pendant deux heures que je le décide à continuer la route. Ces dissensions m'inquiètent beaucoup parce que non seulement je suis menacé de perdre mon équipage, mais encore je suis exposé à me voir abandonné par les gens du pays qu'une guerre intestine ne manque pas d'effrayer.

La journée toutefois s'écoule sans incidents; j'occupe les loisirs que me laissent mes observations à la boussole, à étudier les mœurs de mes compagnons de voyage. La femme du chef est assise à côté de moi sur une planche mal rabotée, où je suis fort gêné à cause de l'étroitesse de ma pirogue. Elle porte sur le côté un hamac en miniature dans lequel est couché un garçon de deux ans appelé Michel, qui, depuis le jour do sa naissance, est tamouchi, autrement dit l'héritier présomptif de la couronne de plumes du royaume de Jean-Pierre. C'est lui qui portera l'écu d'argent, la canne de tambourmajor et le ceinturon doré que j'ai promis à Jean-Pierre s'il restait tidèle à ses engagements. Le jeune tamouchi, épithète par laquelle son père ne manque jamais de l'appeler, pleure et donne des coups à sa mère. Celle-ci, supposant qu'il a soif, lui offre le sein, mais il refuse et continue de bouder. La mère, le voyant se passer souvent la main dans ses cheveux, le sort de son hamac et lui examine la tète qu'elle tient entre ses genoux. Un pediculus qui s'est laissé surprendre, tenu entre le pouce et l'index, est présenté à l'enfant. Michel le prend et s'empresse de le jeter à l'eau. La feinme dit quelques paroles que je ne comprends pas, mais qui semblent des reproches.

Enfin l'enfant profile de la remontrance maternelle; un deuxième insecte capturé est placé sous ses petites dents, croqué et savouré. La mère paraît très satisfaite de ce résultat. Apatou me fait remarquer à cette occasion que le pou de l'Indien est bien

diiïérenl de celui des nègres. J'ai cru constater moi-même que ces deux espèces n'étaient pas semblables au pediadus capitis de la race blanche.

Devant moi sont assises sur une caisse deux petites filles de quatre à cinq ans. Ces enfants n'ont pas la peau plus foncée que celle des habitants du sud de l'Europe, et. malgré la largeur des joues et la saillie des pommettes, l'ensemble de la ligure, rehaussé par des yeux bruns et des cheveux noirs bleuâtres, compose une physionomie douce et des plus agréables. Je constate également qu'elles sont bien gentilles. L'aînée, qui s'appelle Marie, m'aide à vider l'eau du canot un peu fendillé à la suite des secousses qu'il a reçues en franchissant les sauts. Ces enfants n'ont d'autre costume qu'un collier bleu.

MON hlli; *nC.M ]0\ E\ l;t MONTANT 1. OÏM'OCI»

blanc, rouge, c'est-à-dire aux couleurs françaises, que je leur ai donné. La mère est revêtue d'un petit carré composé de verroteries enfilées qui forment des arabesques ressemblant non seulement à celles que les Indiens actuels dessinent sur leur peau, niîus aux vieilles gravures dont nous avons parlé.

A midi, nous atteignons une ile rocheuse à moitié couverte par un bouquet de philodendron aux feuilles larges et toufTues que l'on rencontre dans Ion les les rivières de la Guyane. C'est un endroit délicieux pour observer le soleil, .\palou, descendu à Icrre avec Ibqiou et Slu.irl, me fait remanjTier des polissoirs, et, s'il faul imi juger d'après les vestiges laissés par les anciens indigènes, on peut croire (pie l'iJyapock aciuellement désert était occupé par une nombreuse population.

Dans l'après-midi, nous passons devani les collines Martini, ainsi (b'-signées du ii<ini

d'un mineur (jui a .trouvé de l'or en poudre dans ces parages. Vers qualre lieures et demie, nous apercevons de petites montagnes qui sont au confluent du Gamopi, et bientôt nous nous arrèions à un ilôt situé près de l'embouchure.

Celte rivière, dont le débit dépasse la moitié de celui du haut Oyapock, a ses sources peu éloignées des affluents du Maroni. Les nègres Bonis, quand ils venaient faire des incursions chez les Oyampis, remontaient l'Inini jusqu'à ses sources, et de là passaient dans le Camopi.

Deux voyageurs français, le médecin naturaliste Leblond, en 1787, et le pharmacien de la marine Leprieur (de Dieuze), en 1836, ont atteint le Maroni parle Camopi et la crique Araoua. Ce dernier avait l'intention d'atteindre les sources du Maroni oii les anciens géographes plaçaient le pays légendaire de l'Eldorado. Ayant été bien accueilli par les nègres Bonis, ainsi qu'il résulte d'une lettre inédile que nous avons vue à Cayenne, sa tète fut mise à prix par les nègres Youcas qui voulaient avoir le monopole du commerce dans le Maroni. Il fut obligé de battie en retraite par l'Araoua et le Camopi. Cet intrépide voyageur, qui avait déjà fait en 1832, avec Adam de Bauve, une tentative pour atteindre les sources du Maroni par le haut Oyapock, dut renoncer définitivement à ses projets d'exploration.

Le Camopi, qui ne compte plus un seul habitant, était autrefois peuplé par les Indiens Acoquas, qu'ont visités en 1674 les RB. PP. Grillet et Béchamel.

5 septembre. — Nous passons dans la journée devant les collines Bagotle, situées sur la rive droite, et ainsi nommées parce que le comte Bagotte a fait des prospections aurifères dans ces terrains. Il avait trouvé de l'or, mais en trop faible proportion pour en faire une exploitation lucrative.

A une heure, nous passons devant la crique Morocoru. Le radical moroco ou maracu sert à désigner dans presque toutes les langues de l'Amérique du Sud un hochet que les piays font sonner lorsqu'ils veulent entrer en relation avec le diable. Pendant que j'observe le soleil vers quatre heures, Apatou fait une petite excursion dans le bois et revient avec un hoco. C'est le premier gibier convenable que nous ayons tué dans ce voyage; jusqu'alors nous n'avions pu nous occuper de chasse à cause du mauvais temps et des difficultés de la navigation avec un équipage sans expérience ni discipline.

En mangeant le croupion de cet oiseau qu'Apatou m'a réservé comme la meilleure portion, j'éprouve une sensation d'amertume très désagréable. Cette saveur provient d'une glande à huile à laquelle l'oiseau puise avec son bec pour lustrer ses plumes. Jean-Pierre dit qu'un de ses chiens qui avait dévoré le derrière d'un hoco récemment tué fut pris d'accidents nerveux qui durèrent un mois. L'animal avait les yeux hagards, il aboyait et courait dans tous les sens comme s'il eût été à la piste d'un gibier imaginaire.

Nous dormons à l'embouchure d'une crique minuscule située à gauche, dont le lit est formé de roches granitiques entièrement polies par l'aiguisage des instruments en pierre. C'est que les Indiens s'arrêtaient volontiers en cet endroit oîi il y a des pacous

174 VOYAGES DA>S L'AMKRIOl E 1)1 SLD.

(coumarous) dans les petits sauts des environs. Peut-être existait-il un village important dans CCS parages, mais la végétation tropicale, qui triomphe facilement des œuvres de l'homme, n'a laissé d'autres vestiges que ceux qui ont été imprimés sur le granit. Ees arbres des rives, n'étant plus tourmentés par les haches de pierre des Indiens, ont étendu leurs branches jusqu'à se donner la main. La terre ne suflit pas à cette végétalion dévorante, il faut qu'elle empiète sur le lit des rivières pour accaparer l'air et la lumière. Cette tonnelle sous laquelle nous suspendons nos hamacs n'est pourtant pas assez touffue pour intercepter complètement la clarté de la lune, dont les rayons argentés font ressortir les silhouettes rouges de mes Indiens.

6 septembre. — Vers neuf heures, j'aperçois au milieu d'un buisson à moitié noyé un corps blanc recouvert d'écaillés qui brille comme une cuirasse d'acier. Je sens une odeur désagréable analogue à celle du musc. C'est celle d'un serpent boa, ou plutôt d'une couleuvre, comme disent les créoles de Cayenne, qui, ayant reçu une décharge à une dislance de deux pas, fait des contorsions elïrayantes. L'animal passant à ranger ma pirogue, je puis voir sortir le sang d'une large blessure au ventre. Un .instant après j'entends un coup de fusil : c'est Apalou, qui achève le serpent. Jean-Pierre, qui voulait m'empêcher de tirer, dit que le diable punira la mort du mafapi en faisant tomber la pluie.

A trois heures, nous franchissons le petit saut Massara, oîi un Indien se fait une forte contusion au genou en glissant sur un bloc de quartz. Jean-Pierre considère cet accident comme une vengeance du mauvais esprit ; le matapi que nous avons tué ce malin est peut-être le bis d'une couleuvre légendaire que les Oyampis redoutent en passant dans ces parages. Cet animal est si gros, me dit le capitaine, qu'un jour il avala plusieurs Câlinas (c'est ainsi qu'ils s'appellent entre eux) et la pirogue qu'ils montaient, en passant le grand saut Massara. Les malheureux ne sortirent des entrailles du monstre qu'à la hauteur du petit saut Massara, où ils furent déposés vivants sur une roche en même temps que leur embarcation.

IVous campons sur un ilôt granitique près de la rive gauche. .La soirée se montrant très belle malgré la prédiction du capitaine, je passe mon temps à fumer des cigarettes auprès du feu en écoutant la conversation de mon équipage.

Apatou trouve les Indiens stupides parce qu'ils ne veulent pas détruire les serpents ; il nous fait le récit suivant que je transcris mot à mot.

« Longtemps, mô grand'mère dit : Gadou (le bon Dieu) faire oun moun Adam, et oun femme Eva, et li commandé rester petit village où qu'y gagm'' bcaucdiip manioc, beaucoup poisson, beaucoup viande qui pouvez manger sans travailler.

« Gadou dit : Ou pouvez manger tout chose, mais pas oun graine appelée amanda, qui bon oun sô (seulement) pour serpent ; si graine là tomber, on pas loucher.

» In jour Adam vu 1*1 va qui aller chercher de ICau dans la rivière, trouvé serpent (pii dit : (iuùtez graine-là. — Adam dit : .\oii. bon l»ieii p.is nomIi-. — Ser|ieiil dit : l'.va.

DE CAYENNE AUX ANDES. l?:,

goùlez, pas gagné chose qui bon passé ca. — Eva qui mangé dit : Oh ! c'est bon, Adani, venez manger. — Adam dit : Non. — (iuùlez oun se. — Non. — Troisième fois, Adam mangé morceau.

(( Après cela, (iadou dit: Adam, Eva, veni vile. — Adam qui gagné peur, pas savé pourquoi, mellé oun feuille, el sa femme aussi.

«Bon Dieu dit : Adam, loi mangé graine-là. — Adam dit: Non. — Adam, loi mangé graine-là. — Troisième fois, Adam dit : Oui, pas moi qui ramassé, Eva qui donné.

» Bon Dieu pas content dit : Adam, Eva, ou pouvez aller ; toi, Adam, besoin travailler pour gagner manioc, et (lécher pour gagner viande ; Eva, toi pouvé gagner mal au ventre pour faire petit moun ; serpent, loi plus gagner pieds pour marcher. »

La morale donnée par la grand'mère d'Apatou à ses enfants était de tuer tous les serpents qu'ils trouveraient sur leur chemin. C'est pour cela que les Bonis sont devenus très habiles à leur faire la guerre.

11 est à remarquer que les Bonis étaient restés un siècle et demi sans aucune communication avec les missionnaires de la Foi.

Le baiser du sauvage. — La crique Yavé. — POclie au pacou. — Variation delà végétation suivant la naturcdu terrain.

— Le payement chez les Indiens. — Nous trouvons l'étymologie de trois noms de rivières. — Commerce et religion. — La crique Moloura. — Saba pris par la fièvre. — Ell'et delà chaleur sur les nouveaux débarqués. — Activité fébrile précédant la cachexie tropicale. — Espérances de succès. — Les diflicultés delà navigation sur l'Oyapock sont exagérées.

— Noirs récalcitrants, Indiens bons enfants. — Le succès d'une exploration dépend du choix de l'équipage. — Cheveux en voyage.

7 septembre. — Nous marchons lentement, de sorte que je puis observer à l'aise mon jeune ami Michel et ses petites sœurs. Je remarque que les enfants Câlinas manifestent leur tendresse par des baisers, non pas sur les lèvres, mais sur toutes les parties du corps. Michel embrasse la petite Marie, qui est d'ailleurs toute nue, plutôt sur la poitrine que sur la figure. Le jeune tamouchi jouant à cache-cache se dérobe tantôt dans le sein de sa mère, tantôt derrière son dos. C'est en faisant ces évolutions que Michel étant tombé à l'eau la tète la première fut sauvé par son père qui le saisit au passage par le pied.

Nous arrivons avant midi à une crique assez importante appelée Yavé, que nous remontons à une petite distance pour trouver un joli saut qui a la réputation d'être très favorable à la pêche du pacou. En efTet, en arrivant aux premières roches qui sont à fleur d'eau, j'aperçois deux gros poissons qui se battent. C'est un piraï, qui d'un coup de dents a dévoré le ventre et une partie de la queue d'un pacou. La section des chairs paraît aussi nette que si elle avait été pratiquée par un chirurgien.

Mes Indiens et Apatou, armés d'arcs et de flèches, courent au milieu des roches pour

M>VAGES DANS L'AMKniOUE DL SUD.

assaillir de nombreux pacous qui sillonnent ces eaux limpides, très couranles, mais peu profondes. A chaque minute, on voit décocher une flèche qui disparait une seconde, puis, émergeant d'un mèlre, court en vibrant dans toutes les directions. C'est que le dard a pénétré dans le dos d'un pacou qui fait de vains efforts pour s'en débarrasser. Saba. armé d'un bâton, poursuit la flèche, la relève doucement et achève d'un bon coup le poisson qui pourrait encore le mordre.

Les pacous blessés vont quelquefois se réfugier sous des buissons où on les perd de vue; c'est pour cela que certains Roucouyennes du Maroni mettent de petits grelots à l'extrémité du roseau. Trente et un poissons pesant chacun plus d'un kilogramme sont pris dans l'espace de deux heures. ^îous continuons le canotage, mais nous nous arrêtons

A s !■ E C ï DES n 1 \ E S M A P. E C A G E L S E S

bien avant la nuit à l'embouchure de la crique Crouatou, aiin de laisser le temps à l'équipage de faire la cuisine et de |»réparer les boucans pour faire fumer les pacous.

S septembre. — A partir de la crique Crouatou le fleuve se dirige en ligne droite vers le sud-ouest un quart sud sur un parcours de plus de six kilomètres. Cette direction rectiligne que nous rencontrons pour la première fois n'a pas d'autre cause que l'absence de roches dures capables de changer le cours des eaux. En effet les rives sont basses, marécageuses comme celles qu(> nous avons trouvées dans le haut Maroni. Les arbres rabougris présentent entre eux des lacunes qui sont comblées par des b.inibous. des palmiers et des lianes sans nombre.

Huelb^ différence entre la végétation des terrains marécageux et celle des terres fermes ! Ici, rifu que des feuilles ; c'est un manteau de verdure impénétrable, tandis que la on ne voit que des troncs d'arbres bien droits, s'idevant à perle de \iic. enire les(|U(ds la circul.ilidii esl prrs(|iie aussi libi'c (|iii' sur niic pnimciiaile piilili(|ii('.

Vers deux heures, nous revoyons les rives se relever au niveau de la pelite crique Yaroupi. Quelques instants après, nous franchissons un saul appelé Pacouchiri, qui peut avoir un mètre de hauteur en deux chutes. Enfin à cinq heures nous apercevons un dégrad près duquel se trouvent deux petits carbets d'Indiens Oyampis. J'arrive éreinlé par treize jours de marche sans relâche, mourant de faim. Je bois un bon coup de sec, comme on dit en terme de marine, c'esl-à-dire une ration de tafia que je partage avec l'équipage. L'alcool est l'aliment de la misère.

Le chef des habitations étant un ami de Jean-Pierre, je lui propose de garder chez lui la femme et les enfants du capitaine. Ces malheureux petits êtres, obligés de rester dix heures par jour dans ma pirogue la tète au soleil, les pieds dans l'eau, sont tous trois indisposés. Je dois également abandonner l'Indien qui s'est contusionné le genou et dont l'état ne fait que s'aggraver malgré les scarifications qu'il s'est faites lui-même sur la partie malade. Je remplace ces bouches inutiles par deux jeunes Indiens qui sont contents de m'accompagner au prix d'une hache, d'un couteau, de quelques mètres de calicot.

Les Oyampis, comme tous les Indiens de l'intérieur des Guyanes, demandent à être payés d'avance, et, une fois qu'ils ont reçu les objets demandés, il est très rare qu'ils abandonnent le voyageur sans avoir accompli au moins une partie de leurs engagements. Un homme que j'avais enrôlé et qui a changé d'avis pendant la nuit, sans doute sur le conseil de sa femme, a eu l'honnêteté de me rapporter les bagages que je lui avais donnés en payement.

9 septembre. — Je passe la matinée à faire quelques observations, tandis que mes hommes lavent leur linge et leurs hamacs sur de belles roches granitiques qui sont en face du village. Nous ne partons qu'après avoir pris la méridienne et nous allons camper au saut Couyary qui est fort peu distant, mais difficile à atteindre à cause de la rapidité du courant. En route un Indien qui était debout, manœuvrant un tacari, tombe à l'eau: heureusement il est ramassé aussitôt par le canot d'Apalou qui nous suivait de près. Le mot Couyary, que nous avons déjà vu employer pour désigner un affluent important du Yary, signifie « soleil » dans la langue des Oyampis. Le mot Yary lui-même signifie «■ lune » dans l'idiome de ces Indiens.

A propos de ces élymologies, je fais quelques interrogations à mes compagnons de voyage sur le nom du fleuve que nous parcourons. Si le terme Oyapock n'a aucun sens, nous trouvons le substantif Couyapock, qui, en oyampis comme en roucouyenne, sert à désigner une espèce de toucan connu des naturalistes sous le nom de Ramphaslus toco.

10 septembre. — A neuf heures, nous arrivons devant le saut Grand-Massaraqueles Indiens continuent à redouter, bien que le monstre qui l'habitait ait été exorcisé par le R. P. Leroy qui accompagnait Mgr Emonet. Ce courageux missionnaire s'était pourtant donné la peine de traverser le saut à la nage pour prouver que le diable avait déserté ces parages.

L'histoire de ce monslre a probablement été inventée par un de leurs piays qui voulait empêcher les hommes de sa tribu d'accompagner des voyageurs ou des trafiquants dans le haut Oyapock. Beaucoup de croyances religieuses des peuples barbares n'ont d'autre origine qu'un intérêt commercial.

Nous passons la journée à franchir de petites chutes qu'encadrent des montagnes "■ranitiques hautes de cent cinquante à deux cents mètres au-dessus du niveau de la rivière. Nous arrivons vers deux heures à l'embouchure de la crique Moloura, qui est assez importante puisqu'elle présente cinquante-cinq mètres de largeur à son embouchure, tandis que i'Oyapock n'en a plus que cent dix (mensuration à lu ficelle) au-dessus de cet affluent. Nous remontons la rivière Moloura, qui se dirige vers le sud-est, jusqu'à une dislance d'un kilomètre pour trouver une habitation d'Indiens Oyampis.

Un jeune homme que je rencontre au dégrad consent volontiers à m'accompagner moyennant quelques objets qu'il choisit lui-même dans ma pacotille; mais son père, qui est un vieil Indien corrompu par un séjour prolongé dans le bas Uyapock, demande en outre quatre bouteilles de tatia et une quantité d'objets.

En remontant celte crique, à un jour de marche plus loin, on trouve un petit village d'Indiens Oyampis qui ont été visités par Mgr Emonel.

1 1 septembre. — A huit heures, nous franchissons un petit saut au-dessus duquel je vois quelques arbres arrêtés dans la rivière ; c'est que le volume des eaux diminue considérablement au-dessus de la crique Moloura. Nous entrons bientôt dans des terrains bas et marécageux où le courant est très faible.

Dans la journée, Saba est pris d'un accès de fièvre. C'est le premier qui se déclare depuis que nous sommes en route. Ouant à moi, je me trouve plus alerté qu'au d(''par( de France. Je suis sans doute sous l'influence de cetle excitation qui s'empare de tous les Européens dans les premiers mois de leur résidence aux colonies. Le voyageur doit profiter de cette période pour s'avancer résolument, car bientôt celte force qui est loule faclice va disparaître, pour laisser derrière elle un ('lai (l'anémie <\\i\ l'entravera dans l'exécution de ses projets.

Nous nous arrêtons sur des roches granili(|ues siluées au milieu de la rivière, dans un endroit bien découvert oîi je voudrais observer une oceullalioii d'eldile (|ui doit avoir lieu vers minuit. Ne voulant pas m'endormir de peur de inaniiuer le moment l'avoialiie. je passe mon temps à prendre du café et à fumer des cigarettes, tantôt nie promenant sur les roches, tantôt m'asseyant dans mon hamac qui est suspendu au pataoua. Je me tiouve de belle humeur parce que j'entrevois de beaux résultats pour mon voyage. Le moral d'Apalou se relève dei)uis (piil \oit rpie nous sommes presque certains d'arriNcr aii\ sources d<! I'Oyapock sans le moindre pi'ril. Les gens aux(|uels il a\ait demandi- des renseignements luiavaienl tous exagéré les dillieullés de la navigation de ce llea\e. (jiii. eu réalilé', sont beaucor.p moins grandes (|iie celles du Maroni.

Les indigènes, s'il faut en juger d'après ceu\ (]iie nous avons rencontrés, sont d'un

OCiîr-, <,vC;,.-

moral si doux el si facile que je les trouve beaucoup plus maniables que les hommes de mon équipage, qui sont pourtant des gens civilisés ou ayant la prétention de l'être. Ces noirs, qui sont incapables de prendre un poisson ou de tuer un gibier, se plaignent continuellement de la nourriture, tandis que les Indiens, qui d'ailleurs appartiennent à une race plus intelligente, ne laissent pas échapper la moindre plainte. Aujourd'hui mes nègres ont voulu se révolter sous prétexte qu'ils n'avaient d'autre chose à manger que du bacallao (morue) et des pois. Je n'ai pas eu d'autre argument pour les calmer que de leur dire que, s'ils n'étaient pas contents, je partirais sans eux. Mais l'impérilie el la couardise font de ces mauvais garnements les êtres les plus fidèles qu'on puisse rencontrer ; je suis sur qu'ils ne m'abandonneront pas ; ils auraient trop peur de se noyer en descendant l'Oyapock, el d'ailleurs ils seraient fort en peine de traverser la mer pour retourner dans leur pays.

Si j'avais eu affaire à des noirs de la Guyane française, j'aurais été à leur merci parce qu'ils auraient connu la route pour s'en retourner chez eux.

En règle générale, il est donc préférable pour les voyages d'exploration d'avoir un équipage principalement composé de gens étrangers au pays qui sert de point de départ.

N'ayant pu observer mon occultation, je prends une hauteur de lune, aidé par Saba : il m'éclaire avec une bougie qu'il est obligé d'approcher très près pour que je puisse lire les divisions très fines de mon instrument. Deux fois il met le feu à ma longue chevelure qui me préserve des insolations en regardant le soleil, mais qui me gène considérablement pour les observations nocturnes.

Moucou-moucou des régions marécageuses. — Éléganre stérile de la vogclation. — Domination du règne animal par le rogne végétal. — Nom de la capitale de l'Eldorado. — Véritable cause du succès de mon premier voyage. — Un seul mot pour désigner le piment dans des tribus éloignées de plus de mille lieues. — Saut de l'Indigestion. — Crique de la Fièvre. — Le premier gué de l'Oyapock. — Éboulement de la rive. — Les Trois Sauts. — Les gens distraits doivent savoir nager. — Une amazone. — Élymologie du mot canvt. — Soleil à pic. — Une mission de jésuites dont il ne reste pas de vestiges.

12 septembre. — Le courant étant faible, nous avançons beaucoup plus vile que les jours précédents. Dans la matinée, je trouve pour la première fois la rive dénudée de grands arbres sur un espace de quelques centaines de mètres. Je remarque beaucoup de légumineuses parmi les arbustes qui la recouvrent. On trouve quelques moucou-moucou [caladiuni arhorescens) sur les bords, mais ils sont beaucoup moins nombreux que dans le haut Maroni. C'est une preuve que cette partie de l'Oyapock est moins marécageuse.

L'aspect du paysage devient très monotone ; le lit forme des anses qui deviennent d'autant plus courtes que le débit des eaux est moins considérable. D'un côté, c'est une

rive argileuse, blanche leinlée de rouge, laillée à pic sur une hauteur d'un mètre cinquante ; de l'autre, c'est un terrain bas, formé de limon récemment déposé, couvert de plantes aqualiiiuos. Bien que la végétation ne manque pas d'élégance et de pittoresque, nous reprochons à cette nature d'être prodigue en feuilles tandis qu'elle est parcimonieuse en fleurs et en fruits.

A côté de cette folle végétation, — on peut l'appeler ainsi puisqu'elle sacrifie tout à l'élégance, — le règne animal fait une piteuse figure. Je vois peu de papillons, et voilà huit jours que je n'ai pas remarqué un colibri. Le gibier est rare et l'espèce humaine n'est pas représentée même par un habitant par kilomètre carré.

L'Oyapock, comme le Maroni et le Yary, présente trois parties distinctes. La région la plus pittoresque, la plus saine, la plus facile pour l'alimentation est celle des chutes, où l'on trouve des poissons exquis à profusion. C'est dans cette portion du Maroni que les nègres marrons hollandais sont venus se réfugier. Les régions situées en amont et en aval, c'est-à-dire les sources et l'embouchure, sont marécageuses.

Dans l'après-midi, nous franchissons le petit saut Yénourou, dont le nom signiGe « œil » . Nous passons devant une crique assez importante appelée Inguérarou ; enfin nous dormons sur une petite roche appelée Manoa, du nom d'une vieille Indienne qui s'y est noyée. Ne sachant pas le sens du mot lAIanoa, nous ferons remarquer seulement qu'il nous paraît le même que le nom de Menoa, qui servait à désigner cette ville légendaire aux maisons couvertes d'or, située, disait-on, sur les bords du lac Parimé, dans le pays de l'Eldorado.

13 septembre. — La rivière, qui devient de plus en plus étroite, ne forme pas d'îles. C'est à peine si elle est entrecoupée de temps à autre par quelques roches granitiques qui font des rapides où mes hommes s'amusent à flécher des pacous.

Vers quatre heures, nous voyons une petite colline située sur la rive gauche, que .Ican-Pierre appelle Yauar parce que Mgr Emonel qu'il accompagnait y a tué un gros jaguar. A celte occasion, Apatou me fuit remarquer que jusqu'ici nous n'avons pas renconiré un seul tigre, ce qui est de bon augure pour le succès de notre expédition. Il déclare qu'une des raisons (jui l'ont déterminé à me suivre en toute confiance jusque dans le ^'arv. est que nous avons remonté tout le .Maroni sans voir un de ces animaux. Il croit comme les Koucouyennes que le diaiilc des bois se montre sous les traits du tigre pour dévoror les gens mal intentionnés.

.\ quatre heures et demie, nous passons devant une petite crique ap[)elée Ouarapouroulou, en aval de laquelle se trouve un grand nombre de roches mamelonnées qui icssenibleiit à des las <le foin. Nous étant arrêtés un peu en aval, je m'amuse à mesurer la rivière avec Apatou au moyen d'une corde. Elle n'a pis plus de ciiKjuante mètres, sur une profondeur qui varie d'un à deux mètres, avec un courant qiù est de moins d'un riiillc. Sun lit est ri.rmé de gravier parmi lequel on remarque beaucouinlc nidrceaiix de quartz blanc.

Nous faisons un diner très copieux avec d'excellent pacou bouilli avec Vac/ii ou piment rouge des Indiens. Les Oyampis, comme les Roucouyennes, les Galibis, les Émerillons, désignent ainsi le poivre de Cayenne. D'autre part, le (ils de Christophe Colomb, qui a écrit la vie de son père, nous raconte que les Espagnols trouvèrent dans une île des Antilles « un certain poivre nommé achi, beaucoup plus fort que le poivre ordinaire ». Nous verrons plus loin que le piment, très usité par tous les Indiens de l'Amérique interlropicale, s'appelle également achi chez des populations qui vivent au pied des Andes.

M'étant couché vers neuf heures, j'ai de la peine à m'endormir parce qu'il a fait très chaud dans la journée. Je me réveille plusieurs fois au milieu de la nuit pour aller boire l'eau de la rivière qui me paraît très fraîche, bien que sa température soit de vingt-quatre degrés centigrades. Chaque fois je rencontre Jean-Pierre ou un de mes hommes se promenant sur la roche, et je suppose qu'ils se trouvent indisposés.

14 septembre. — L'équipage a beaucoup de peine à se mettre en route, et, quelques instants après le dépari, Jean-Pierre, épuisé, se couche au fond de ma pirogue. Un profond désespoir paraît s'emparer de lui. « Il faudra, me dit-il, que je te quitte au dégrad des Banarés, car les Oyampis, qui ont peur de la maladie, se sauveraient voyant que nous sommes tous malades. » Je serais désolé moi-même si je ne m'étais donné la peine d'étudier la cause de celle épidémie qui s'est abattue, comme la foudre, sur tous les Indiens aussi bien que sur mes noirs. C'est que, sur vingt pacous qui ont été pris la veille, quinze ont été mangés dans la soirée ; il s'agit simplement d'une indigestion provoquée par plus d'un kilogramme de poisson absorbé par chacun des convives.

Les roches sur lesquelles nous avons passé la nuit pourraient s'appeler saut de l'Indigestion, puisque Jean-Pierre m'avoue qu'il ne l'a jamais traversé sans avoir la colique. Les Oyampis viennent quelquefois de très loin pour (lécher des pacous dans ces parages.

Une heure après le départ, nous passons devant un petit affluent de gauche appelé Caraéguar, mot qui signifie « crique de la fièvre » . Mes hommes, quoique fatigués, effrayés par la réputation d'insalubrité de ces parages, marchent vite pour atteindre des régions moins basses et moins marécageuses. Vers dix heures, nous arrivons à la crique Eureupoucin, qui a vingt mètres de largeur sur un mètre quarante de profondeur, mais dont le courant est faible. Au-dessus de ce point l'Oyapock présente encore cinquante mètres de largeur, mais il n'a pas plus d'un mètre de profondeur.

Jean-Pierre me dit qu'il y a un peu plus haut un endroit où l'on peut traverser le fleuve sans se mouiller. En effet, nous rencontrons bientôt un barrage sur lequel un Indien s'amuse à traverser l'eau en sautant d'une roche à l'autre. A partir de ce point, je remarque que les eaux du fleuve, qui étaient absolument limpides, se troublent légèel ont une coloration brune dans les endroits profonds.

A midi, je prends une hauteur de soleil sur une rive taillée à pic ayant deux mètres

d'élévalion. Au moment où je finissais mon observation, un Indien qui était resté dans le canot s'aperçoit que la berge sur laquelle je me trouvais avec Apatou et Saba vient de se fendiller, et menace de tomber à la rivière. Nous n'avons que le temps de nous sauver l)0ur ne pas tomber à l'eau avec deux grands arbres qui s'abattent avec fracas. Vers deux lieures, nous voyons les rives s'élever et le courant devenir plus rapide. Bienlôt après, nous arrivons devant une chute magnilique que l'on peut désigner sous le nom des Trois-Sauts ; elle est remarquable par trois gradins qui forment un escalier majestueux sur lequel l'eau bouillonne et tombe en cascade. 11 est absolument impossible de franchir

cel obstacle dans le courant. On transporte les bagages à dos d'homme cl on haie les canots sur une grande roche granitique située sur la rive gauche.

Pendant que mes hommes font le transbordement, je prends un bain délicieux tout près de la berge en amont de la chute. Dans un moment de distraction je perds pied tout à coup et je me laisse entraîner par lecouranl. .l'allais franchir le premier gradin, lorsque j'ai le bonheur de rencontrer une roche à Heur d'eau sur laquelle je me cramponne, l n Indien me jetant une longue liane me permet de sortir de là sans le moindre accidenl.

Ce bain, précédé de huil heures de canolage, nie donne un 1res grand appétit, .le mange à moi seul la moitié dini excelleiil eoumarou (|ni a ('li- |M-is dans la cliiile. An dessert je débouche une vieille bouteille de bordeaux ([ue je parlage a\ee Apalou, Jean-Pierre el Saba. i'our exciter un peu le reste de lécjuipage (|ui ne manque pas déjà

d'èlre onlhousiasmé par l'aspecl ravissant de ces parages, je lui fais dislribuer double ration de tafia et ordonne de faire cuire du riz pour le lendemain matin. Dans la soirée, Jean-Pierre raconte qu'il a conduit jusqu'ici un habitant de Cayenne, M. Voisin, qui venait chasser les méou ou coqs de roche, très rares dans nos collections d'histoire nnliirelle, mais assez communs aux environs des Trois Sauts.

Il y avait alors, près de la chute, une vieille Indienne, aux cheveux blancs, de la tribu des Ouyanas, qui vivait de pèche et de chasse sans avoir le moindre rapport avec les Indiens Oyampis. C'était une véritable amazone, qu'avec un peu d'imagination on

C»MPEMEMT PRES DES TROIS SitTS

pouvait considérer comme la dernière de ces femmes chasseresses qu'Orellana, traversant le premier l'Amérique équatoriale, a rencontrées près de l'embouchure du Trombelte. On sait que c'est à la suite du récit fantastique de ce voyageur que le plus grand fleuve du monde, le Maraiïon, a reçu le nom élégant de fleuve des Amazones.

Nous dormons paisiblement au bruit de cette chute, la plus imposante que nous ayons rencontrée dans l'Oyapock et le Maroni.

15 septembre. — Au réveil, une partie des hommes s'occupent à charger les bagages pendant que les autres font bouillir le poisson. Nous nous mettons en route comme d'habitude à sept heures du matin.

Nous trouvons les eaux très calmes en amont du saut ; c'est que les roches sur lesquelles l'eau tombe en cascade forment un barrage, une véritable digue empêchant

les cours d'eau de la Guyane de se vider complètement pendant la saison sèche qui peut

durer cinq mois sans la moindre pluie.

A huit heures, le patron du grand canot nous hèle de loin. Craignant un accident, je fais retourner ma pirogue pour aller au-devant de cette embarcation. C'est ce pauvre Saba qui claque des dents sous l'effet d'un nouvel accès de fièvre. Lui avant donné une chemise de flanelle dans laquelle il s'enveloppe, il se blottit dans un petit coin au milieu des caisses et des dames-jeannes et attend sans murmurer la fin de l'accès.

En certains points lOyapock ne dépasse pas quarante mètres de largeur sur un mètre soixante de profondeur, le courant étant très faible. Les grands arbres s'inclinent vers la rivière à la recherche des rayons solaires et donnent un ombrage très agréable. Vêtu seulement d'un pantalon et d'une chemise, j'éprouve une sensation de froid qui nie fait revêtir avec plaisir un paletot de flanelle.

A midi, j'observe le petit saut Canaoua, qui est difficile à monter. Les Indiens ne le passent jamais sans décharger leurs bagages, mais Apatou, trouvant le transbordement inutile, nous fait franchir ces obstacles sans le moindre accident. Le mot canaoua, qui est usité par tous les Indiens de l'Amérique équatoriale, sert à désigner une embarcation. 11 est très probable que le mot français canot provient de la langue des sauvages de l'Amérique du Sud.

11 fait une chaleur épouvantable. La hauteur du soleil à midi est de 89° 23'. La température est presque aussi élevée que celle de la côte. C'est que les régions que nous atteignons n'ont pas une altitude de plus de quaire-vingt-dix mètres au-dessus du niveau de la mer.

Sababodi est dans la période de transpiration; il reste couché sur une grosse roche granitique qui doit servir d'antre à un tigTe, s'il faut en juger par les débris d'os que nous trouvons à côté.

Nous franchissons dans l'après-midi le saut Itouatin. A ce point, la rivière, divisée en un grand nombre de bras, forme une infinité d'îlots granitiques entre lesquels l'eau tombe en cascades pittoresques. Nous nous arrêtons pour coucher sur des roches situées un peu en amont d'une île où Jean-Pierre a vu, pendant son enfance, les débris d'une croix qui avait été érigée par les anciens missionnaires. Pendant que l'équipage flèche des couniarous, je prends un canot avec deux hommes pour aller reconnaître cette île où je ne trouve plus aucun vestige. En regagnant le campement, les deux noirs qui m'accompagnent manœuvrent si mal qu'ils ne peuvent diriger l'embarcation. Ils se montrent si maladroits que les Indiens qui les regardent ne peuvent s'empêcher de rire aux éclats; il faut que je mette la main à l'oMivre pour les aider à sortir de ce passage qui ne présentait pas de difficulté.

IG septembre. — > ers neuf heures nous arrivons à la crique Moutaquère, affinent de droite assez important. Au-dessus, le fleuve, qui ne mesure plus guère que vingt-cinq

mèlres, est environné de terres basses et marécageuses que nous traversons le plus rapidement possible pour éviter d'y contracter la fièvre.

Vers dix heures, nous atteignons un point du fleuve où l'Oyapock se divise en deux branches à peu près d'égale largeur. Après avoir pris un bain dans l'affluent de gauche que je traverse sans avoir de l'eau au-dessus de la ceinture, nous nous engageons dans l'affluent de droite que nous appellerons rivière Leblond en souvenir du voyageur français. Des arbres tombés en travers rendent la navigation si difficile que nous renonçons à aller plus loin en canots. Enfin, à dix heures du malin, après vingt-deux jours de canotage sans interruption, nous arrivons au dégrad des Banarés, ainsi nommé parce que les Oyampis répèlent à chaque instant le mot banaré qui veut dire ami.

Depuis Saint-Georges nous avons fait cent soixante heures de canotage et parcouru une distance que j'estime à quatre cents kilomètres, ce qui fait à peu près deux kilomètres et demi à l'heure. L'Oyapock est d'un tiers moins long que le Maroni, qui nous a demandé trente-trois jours de navigation pour remonter de Saint-Louis au dégrad des Roucouyennes. L'altitude de l'Oyapock est de quatre-vingt-dix mètres au dégrad des Banarés, tandis que celle du Maroni est de cent dix mètres au point où nous avons cessé la navigation.

NOIS BEiNOMCOXS A ALLER PLUS LOIN

1)0 VOYAGl'LS DANS L'A.MÉRIQLE DU SUD.

A la recherche des indigènes. — Pas de porteurs pour franchir hi nionlagne. — Je Ijrùle mes vuisseau\. — La repas homérique aux sources de l'Oyapock. — Légende d'.\nancy. — Le coup de l'élricr. — Une heureuse rencontre : nous atteignons un village oyampis. — Une ménagerie. — Un détail de fabrication des poteries. — Pas de pays où l'on rencontre plus de ruisseaux. — Manière de franchir les arbres tombés. — La folie des voyages. — .\dieu à mes

souliers.

Je fais faire une huile et décharger nos hagages, landis que je vais avec Jean-Pierre à la recherche de quelques habilations d'Indiens Oyampis.

Nous trouvons un senlier assez bien frayé, mais une marche accélérée de deux heures ne nous fait pas découvrir d'habitation. Désespérant de trouver des porteurs, je prends la résolution suivante : Sababodi malade et deux noirs qui sont trop faibles pour continuer resteront au dégrad en attendant Jean-Pierre qui pourra me quitter une fois que j'aurai trouvé des Indiens. Je conserve un équipage de trois nègres : Apalou, Stuart et Hopou. Mes hommes font immédiatement des catouris et emballent les bagages. Nous ne pouvons Iransporler que nos hamacs, deux chemises, nos instruments, deux bouteilles de sel et des vivres pour cinq jours de marche. Que faire de mes provisions et des vins exquis que j'avais épargnés pour les jours de misère?

Je les livre au pillage dans la soirée.

Le vin de Marsala a coulé à flots aux sources de l'Oyapock.

Après le repas, Indiens et noirs, qui sont devenus les meilleurs amis du monde, parlent avec volubilité. Apatou leur ayant dit que j'étais médecin des blancs, ils pensent que je dois être comme leurs piays très au courant des affaires de religion. Ils sont saisis d'admiration et d'enthousiasme lorsque je leur apprends qu'il n'y a qu'un seul bon Dieu pour les blancs, les noirs et les Indiens. Se donnant la main comme des frères, ils dansent autour d'une croix que Mgr Emonet a élevée il y a deux ans près du dégrad des Hanarés. Après la danse, ils se mettent à raconter toutes sortes d'histoires; Apatou intéresse vivement Jean-Pierre par le récit fantastique suivant que je vous donne textuellement :

« Oun année qui faire sec trop, tout bête dans bois mouri faim. Anancy (l'araignée), qui gagné esprit passé tout moun (a plus d'esprit que tout cire), trouvé oun carbet on qui gagné ignames beaucoup. Ly faire oun gros calouri (panier) où (jiii mclr loiil plein ignames.

« (Juand sorti maison rencontré oun serpent qui dit : « Si toi prendre mes ignames, « moi piqué toi. »

« Anancy dit : « Non, moi porter ignames cl loi venir demain pou piqué moi. »

« Petit morceau (peu) après, li trouvé oun tapir qui gagné (avait) faim. Anancy dit : « Viens à mo maison, moi gagné beaucoup ignames qui partager avec toi. »

« Quand fini bien manger, Anancy dit : « Toi coucher à côté la porte ; et si quelqu'un « appeler, loi ouvrir vite. »

« Serpent qui veni bon malin, faire : « Toc... ! toc... ! » Tapir ouvri et serpent piqué ly et pi sauvé. Tapir mouri vite, Anancy faire bouilli morceau et pi boucaner reste.

« Quand li fini, li retourné à maison où qui gagné vivres. Serpent voulé toujours piqué. Anancy dit : « Non, pas besoin aujourd'hui, toi veni demain. »

« Anancy trouvé dans chemin oun petit tatou qui gagné faim. Ly allé ensemble à maison, mangé bien et tatou dormi à côté la porte.

« Bon matin, Anancy entende faire : « Toc... ! toc... ! » Ly faire oun fois, deux fois. Ly appeler tatou qui pas répondre. Ly cherché partout et py li trouvé à côté la porte oun trou qui faire tatou pour sauver pendant la nuit.

« Serpent faire : « Toc... ! foc... ! » Anancy voulé sauvé, mais ly pas pouvé.

« Ly songé morceau et puis faire boum... ! Quand maison fini trembler, ly dit : « Qui « ça faire ça? moi croyé serpent qui parlé avec so ventre. »

« Serpent dit : « Pas moi qui faire ça. »

« Anancy dit : « Si, vous-même qui faire boum, ça pas bien, moun qui gagné esprit « pas parlé avec so ventre, ly parlé avec so bouche. »

« Serpent dit : « Non, pas moi qui faire ça. »

« Anancy dit : « Si, vous qui faire ça. »

« Anancy parlé fort, serpent qui gagné peur beaucoup dit : « Ouvri morceau, moi « besoin parlé avec vous. »

« Serpent entré, Anancy dit : « Si pas menteur, vous pas gagné peur mo sabre, « moun qui pas méchant pas pouvé mouri. »

« Serpent mette so tête sur bois, Anancy tapé fort avec so sabre et ly couper. Quand serpent plus gagné tète, autres bêtes qui avant mouri faim, partagé ignames. »

Cette légende, qui se propage par tradition chez les nègres Bonis, n'est peut-être qu'une réminiscence d'un enseignement chrétien défiguré par l'imagination des conteurs.

17 septembre. — Au lever, nous faisons bouillir un pakira tué la veille et nous déjeunons à la hâte. Ayant voulu boire le coup de l'étrier, je suis obligé de me contenter d'eau, car on a suivi mes ordres à la lettre; vins et liqueurs sont épuisés jusqu'à la dernière goutte. Je fais mes adieux à Saba, qui se meta pleurer; puis nous nous engageons résolument dans la piste que nous avons découverte la veille. Après quatre heures de marche sur un terrain plat entrecoupé par de nombreux cours d'eau qui se jettent dans la rivière Leblond, nous arrivons à une petite colline oij nous trouvons une piste mieux frayée. Apatou qui marche derrière moi s'arrête subitement et prête l'oreille, disant qu'il vient d'entendre le bruit sourd d'une hache cognant un tronc d'arbre.

Nous élant porlés dans celte direclion, nous apercevons du haut de la colline un homme rou^e qui est si préoccupé de son travail que nous approchons de lui à dix mètres sans qu'il nous aperçoive. Ce sauvage qui connaît Jean-Pierre ne manifeste aucune surprise en nous voyant. 11 nous dit que son village n'est pas loin. Quelques instants après, nous traversons un abatis planté de manioc et apercevons quelques huttes d'Indiens. Ayant tiré un coup de fusil pour annoncer mon arrivée, les chiens se mettent à aboyer en courant au-devant de nous. Le chef de la tribu, que Mgr Emonet a baptisé sous

MARCIIK ll.WS I. \ lOntT A T H 1 V F P. S IN A li \ T 1 »

le nom de Jean-Louis, me l'ait asseoir sur un banc excavé comme ceux dos Houcouyennes et s'entretient avec moi pendant que sa femme apporte un vase en terre contenant de petits poissons bouillis.

Après le repas, je propose au tamouchi de m'accompagner jusqu'au pays des Roucouyennes moyennant tels et tels objets que je lui donnerai en payement, il se décide à venir avec ses deux femmes et deux jeunes gens. Je vois que les Oyampis comme les Roucouyennes ont une grande quantité d'animaux apprivoisés dans leurs habitations. Ce sont des agamis ou oiseaux trompette [Troinju't hinls des Anglaise des hocos, des marayes et des aras au plumage rouge el bleu.

Dans cette véritable collection zoologique je vois en cage un tout jeune aiglon qui a pourtant la taille d'une dinde. Cet oiseau terrible [Harpia ferox)^ qui attaque toute sorte de gibiers et les serpents les plus dangereux, est appelé pia par les Oyampis et les Roucouyennes, et gonini par les nègres Bonis. Ses plumes sont très recherchées par les Indiens pour garnir leurs flèches. C'est sans doute du nom de cet oiseau qu'un affluent important du Maroni, la crique Gonini, a tiré son nom. Regrettant de ne pouvoir envoyer ce magnifique échantillon tout vivant à Cayenne, je l'achète pour un petit couteau, et, Apatou l'ayant assommé d'un coup de bâton, nous le mettons en peau pour l'envoyer dans cet état par l'intermédiaire de Jean-Pierre.

Ayant l'occasion d'assister à la fabrication de poteries en terre, nous remarquons que, chez les Oyampis comme chez tous les Indiens de la Guyane, les femmes sont

HARPIA FEROX

exclusivement chargées de cette industrie. Pour les vases destinés à conserver de l'eau que les Espagnols appellent alcarazas et nos créoles gargoulettes , ils ont soin d'ajouter la cendre d'une écorce appelée couépi^ qui, rendant l'argile plus poreuse, favorise le refroidissement par évaporation.

Nous prenons un jour de repos en attendant que les femmes préparent la cassave, et nous partons le 19 à huit heures du matin. A huit heures un quart, nous rencontrons la crique Leblond, qui mesure une largeur de huit mètres sur une profondeur d'un mètre cinquante. Mes baromètres anéroïdes indiquent 750 millimètres de pression, c'est-à-dire une hauteur d'environ cent mètres au-dessus du niveau de la mer.

Le pays est tellement irrigué que nous ne passons pas cinq minutes, chiffre moyen, sans rencontrer de l'eau ; tantôt c'est une crique que nous franchissons sur un tronc d'arbre, tantôt c'est un pripri, c'est-à-dire un marécage où nous enfonçons jusqu'à la

194 VOYAGKS DA.XS L'AMEHIOUE DU SUD.

ceinture. Nous pourrions disparaître si nous ne mettions le pied sur une spathe ou une palme de ouapou qui est très abondant dans les terres noyées.

En franchissant les petites collines qui séparent ces innombrables cours d'eau, nous rencontrons quantité de troncs d'arbres tombés de vétusté. Il est à noter que l'Indien ne courbe jamais l'échinc pour passer sous un arbre qui barre la route ; il préfère escalader le pont que de passer dessous. C'est que les arbres pourris renferment une infinité d'insectes tels que des fourmis et surtout des termites, qui tomberaient au moindre choc. Je m'inquiète peu de ces obstacles que j'escalade machinalement. Tout en marchant je rêve au succès de mon entreprise et je fais les projets de voyage les plus insensés. Je suis sous l'inlluence d'une impulsion mentale que les missionnaires évangéliques appellent la foi, et les gens lettrés, le feu sacré.

IVous faisons une halte de dix heures et demie à onze heures. Quelques instants après nous traversons la rivière Leblond sur un mince tronc d'arbre. Apatou, qui marche derrière moi, vient à glisser et tombe à la rivière, qui n'est pas profonde, mais très rapide. S'étant relevé sans accident, il s'aperçoit qu'il a perdu son sabre, son couteau et un de mes souliers, que j'avais retirés pour avoir le pied plus sur. Nous retrouvons le sabre et le couteau, mais il nous est impossible de mettre la main sur ma chaussure. Je serai obligé de marcher pieds nus pendant le reste du voyage.

Nous nous arrêtons à midi et demi après avoir fait quatorze mille cent pas. Ce chiffre m'est indiqué par l'instrument nouveau appelé podomètre que je porte suspendu au mollet. A chaque pas il se produit dans l'instrument une secousse qui fait avancer une aiguille sur le cadran. Jean-Louis me dit que l'endroit où nous nous arrêtons était autrefois le dégrad des Banarés. 11 y avait près de là un village qu'on a abandonné à la suite d'une épidémie qui a détruit une partie de la population.

Nous n'avons marché que quatre heures; je trouve que c'est une étape trop courte, mais les Indiens ne veulent pas aller i)lus loin sous prétexte que nous avons fort peu mangé la veille et qu'aujourd'hui nous n'avons absolument que de la cassave et un peu de riz. Pendant que mes hommes coupent du bois pour faire du feu et construisent des ajoupas pour nous abriter, un jeune Indien nommé Yami (ce qui signilie « tortue») demande mon fusil pour aller à la chasse. Je n'hésite pas à le lui confier après lui a\()ir monirc l.i manière de s'en serxir.

j'ai faim. Apatou me l'ail ciiirr une poignée de riz à l'eau. N'ayant plus ni cuillers ni fourchettes, et n'étant pas assez habile pour me servir de bâtonnets comme les Chinois, je fais de grosses boulettes que j'ingurgite ;i la li.'ili'.

Mon frugal repas est inlri idiiipu par l'arrivée du jeune ^'ami; le fusil en main, il porte sur le dos un catouri t;iit avec des feuilles fraîches de palmier et cont(Mianl \\\\ gros quartier de ta[)ir que le chasseur a bien enveloppé pour éviter des taches de sang dont les Indiens Oyampis ont horreur.

Un tapir tué raide d'un seul coup de fusil et avec du petit plomb me paraît un lait

merveilleux, puisque j'ai vu à mon dernier voyage des chevrotines envoyées à une distance de sept à huit mètres s'arrêter sur la peau. C'est que Yami, ayant trouvé l'animal endormi, s'est glissé avec la légèreté et la ruse d'un jaguar jusqu'à une distance de deux mètres de son gibier, et. ayant mis le genou à terre, il l'a ajusté au défaut de l'épaule. La charge a fait balle, et l'animal a succombé sur place.

Apatou découpe immédiatement un filet qu'il fait griller à la manière des Indiens, c'est-à-dire au bout d'un bâton recourbé dont l'autre extrémité est enfoncée en terre. Le gibier est coupé par quartiers et mis à boucaner pendant toute la nuit.

20 septembre. — A six heures du matin, c'est-à-dire au lever du soleil, je vois mes Indiens ayant le catouri sur le dos défiler à côté de mon hamac. Cette diligence à se mettre en route me fait plaisir, mais j'entends Apatou qui leur crie d'arrêter. C'est que, se trouvant trop chargés, ils ont laissé non seulement une partie de mes bagages, mais toute la viande boucanée. Pour la conserver jusqu'à leur retour, ils l'ont enfouie en terre en ayant soin de disposer des branchages au fond du trou, et d'entourer la viande de beaucoup de feuilles. Les jeunes gens sont loin; je suis obligé de donner un surcroît de bagages à Jean-Louis et à ses deux femmes.

Partis à sept heures et demie, nous traversons la rivière Leblond deux heures après. A cette hauteur, elle ne mesure déjà plus que huit mètres de largeur sur dix à quinze centimètres de profondeur. En suivant ce cours d'eau, nous voyons que son volume décroît rapidement, puisqu'à onze heures nous arrivons à un point où il n'a déjà plus que quatre mètres de largeur sur dix centimètres de profondeur. Un peu au-dessus, nous le voyons se diviser en deux branches qui ne sont plus que des ruisseaux insignifiants. Ayant remonté celui de droite, nous remarquons qu'il prend naissance au pied d'une grosse roche granitique sur laquelle sont quatre dépressions disposées de manière à représenter l'empreinte de la patte d'un gros tigre. Les indigènes prétendent que celte marque dans la roche a été produite par un tigre sorcier [Yauar-piay) qui garde les sources de l'Oyapock. Nous avons pu constater que ces excavations n'ont pas été creusées par l'homme ; c'est par un pur hasard que ces cavités simulent grossièrement la piste du féroce animal.

11 y a douze heures de marche efîective pour aller du dégrad actuel aux sources, tandis que l'ancien n'était qu'à une distance de quatre heures. L'Oyapock se termine comme le Maroni; il se divise en une infinité de criques qui se ramifient au pied des monts Tumuc-Humac. Son parcours est de quatre cent quatre-vingt-cinq kilomètres environ en comptant les détours, tandis que le Maroni en mesure six cent quatre-vingts. Le débit de l'Oyapock est plus considérable que celui du Rhône et de la Loire, qui mesurent pourtant mille kilomètres. L'importance des fleuves de la Guyane provient non seulement de l'abondance des pluies, mais de l'imperméabilité du sol. L'argile, si utile à l'Indien pour la fabrication de ses poteries, ne manque nulle part dans toute la région.

Origine du mot Tumuc-Huinac. — Perdus dans le bois. — Reclification cartographique. — 11 faut réduire des deux tiers le cours de la rivière Aiiasurapucu. — Oyampis déguisé en jaguar. — Pourquoi l'ngami est-il qualifié de Irompetic? Collections ethnographiques, flûtes analogues à celles des Romains, couronnes, paniers. — L'arouma. — Comparaison de l'ovanipis avec les autres langues de l'Amérique du Sud. — Mots françiiis empruntés aux sauvages de rOyapock.

La fameuse roche Yauar est située au pied d'un pic sur la gauche duquel passe le sentier qui va des sources de l'Oyapock au Rouapir, un aftluent de la crique Kou qui se jette dans le Vary. Je ne saurais passer près de cette montagne sans la visiter. Je m'empresse de l'escalader avec Apatou et Yami qui nous sert de guide.

Depuis le sommet qui, d'après l'indication de mes baromètres, n'est pas à plus de trois cent trente mètres au-dessus du niveau de la mer, nous trouvons une éclaircie qui nous permet de reconnaître des collines lointaines entre lesquelles on voit la naissance de l'Oyapock. Les éminences formées de roches granitiques sont la continuation de la chaîne de montagnes que les géographes appellent Tumuc-Humac ou Cumuc-Humac. tandis que les Indiens la qualifient quelquefois du nom de Coumou-Coumou. lis l'appellent ainsi du nom du palmier coumou [œnocarpits hacaba) dont le fruit noir écrasé donne un suc de la couleur du café au lait, très recherché par les indigènes. On voit dans le î\Iaroni, un peu en aval du village de Colica, un saut qui porte le même nom. Nous trouvons également le nom de Coumou-Coumou servant à désigner une montagne qui se trouve dans la Guyane anglaise entre les sources de l'Essequibo et du rio Branco.

Nous revenons vers une heure à la roche Yauar pour nous remettre en route, mais voilà que Yami, entraîné à la poursuite d'un hoco, s'est séparé de nous. Les Oyampis, qui ne s'occupent pas des retardataires, ont tous défilé sans s'inquiéter du blanc. Ne voyant aucune trace de chemin, jéprouve un moment d'inquiétude, mais Apatou. très habitué à la piste indienne, ne tarde pas à nous remelire en bonne direction. Mon meilleur baromètre, qui au sommet du pic in(ii(]uail 727 millimètres, en marque 733. ce qui ferait une ditTérence de hauteur d'environ soixante mètres entre le sommet du pic et la roche Yauar.

Aune heure douze minutes, nous voyons une loulainc qui coule vers le sud. Ses eaux dirigées en sens opposé de l'Oyapock sont nécessairement tributaires de l'.Xmazone; c'est la source d'un affluent du Yary, le Houapir, cpii se trouve à di\ minutes de marche de celle de l'Oyapock. Ce fait est en contradiclitni avec les caili's (|ui représeiileiil une grande rivière entre l'Oyapock et le ^a^y. A ce niveau le baromètre marque 73 L

Nous faisons roule vers le sud-ouest et ne tardons pas à voir sur notre gauche une colline où l'on vient de faire un abatis pour |»lanter du manioc. Au pied coule h'

HE CAYENNE AUX ANDES. 2(,l

Houa,.,,. qu, grossU à vue d'à.!!, grâce à la convergence d'une i„ri„i,c .,« ,,i.seau.v Nous arnvons a deux heures cinquante à un village d'Indiens Oyampis qui renferme environ Irenle habdanis. Nous avons fa., dans .ajournée vi„g,.qu.„, „„„;„„„,, „,„,, pas, don deux „„ le en iausse direclion, pour vidier le pic qui sépare le l.assin de l Oyapock de celui de l'Amazone.

Le Rouapir, qu, coule près du village, est déjà assez large pour nous donner la salisfaction de prendre un bain délicieux. 11 n'a pas moins de six mètres de largeur sur auarante centimètres de profondeur, et il serait navigable pour une petite pirogue si on se |lonnaU la peine de couper les arbres qui interceptent son cours. Un voit ainsi que, depuis 1 ancien dégrad des Banarés dans la crique Leblond jusqu'au point où lo Rouapir pourrait être navigable, il n'y a pas plus de quinze kilomètres en comptant les détours et de dix environ en ligne droite.

Les Indiens Oyampis, qui ont été prévenus de notre arrivée et qui par conséquent ont eu le temps de mettre ordre à leur toilette, ont autant de goût pour la peinture que les Indiens Roucouyennes ; je ne trouve pas un homme ou une femme qui ne soit bariole de rouge et de noir des pieds à la tète. Celui qui se croit le plus beau de tous est le cbeC de la tribu, qui a tout le corps recouvert de taches noires sur un fond rouge. Il a voulu sans doute ressembler au yauar qui, chez tous les Indiens, est considéré comme le ro, des animaux.

Mon équipage ayant abandonné la viande du tapir, nous n'avons à manger qu'un massacara, c'est-à-dire un coq que le tamouchi me donne en échange d'une petite ^lace dans laquelle il est très heureux d'admirer les moustaches que sa femme lui a dessinées avec du gempa. Heureusement Yami revient bientôt avec deux agamis qu'il a lues en route.

L'oiseau-trompelte est ainsi nommé parce que son cri ressemble non pas à une trompette de cuivre, mais à une corne de berger. Un médecin hollandais du .siècle dernier, Fermin, a cru longtemps que l'appareil musical de l'oiseau-lrompeite n'était autre que l'extrémité inférieure du tube digestif. Les Oyampis partagent complètement celte opinion, parce qu'en appuyant sur le croupion d'un agami mort ils déterminent un bm.t sourd semblable à celui que produit l'animal pendant la vie. Jamais ils ne tuent un mamhali sans répéter celle expérience qui fait toujours rire l'assistance.

Jean-Pierre, qui s'était engagé à m'accompagner jusqu'aux pays des Roucouyennes, dit qu'il est trop vieux et trop fatigué pour marcher davantage. Je consens à le laisser retourner parce que Saba et les deux noirs que j'ai laissés au dégrad des Banarés doivent attendre son retour avec impatience ; mais il faut que je recrute d'autres porteurs.

Je passe donc la soirée à causer avec le tamouchi et à aller de case en cage pour enrôler des hommes. Comme la pacolille que j'ai apportée plaît beaucoup à ces Indiens, je puis non seulement me procurer des porteurs à discrétion, mais toutes sortes d'objets

202 VOYAdES UAAS L'AMERIQUE DU SUD.

(le curiosité que Jean-Pierre conduira dans le bas Oyapock. Entre autres choses, je collectionne des flûtes en tibia de biche, qui portent trois trous et une petite encoche sur la face postérieure, et de jolies petites couronnes qui servent à maintenir les cheveux. ILIIes sont de trois couleurs ; les unes, noires, sont faites avec les plumes du sommet de la tète de l'agami; d'autres, qui sont blanches, sont composées de plumes provenant du poitrail d'une espèce de toucan appelé Covyapock [Rhamphastus toco), qui se distingue par son large poitrail blanc portant un liséré rouge à la partie inférieure ; enfin une troisième espèce, qui est la plus jolie, est formée de quatre segments égaux, dont deux rouges et deux jaunes. Ces plumes qui présentent des couleurs très vives proviennent du poitrail d'une autre espèce de toucan appelé fiii-cni par les indigènes [Rhamphaslus ViteUimis) et dont la partie supérieure est rouge et la partie inférieure jaune ; à l'arrière pend à un fil le petit poitrail rouge de feu d'un oiseau-mouche.

l'our faire leurs couronnes, les Oyampis comme les Roucouyennes montrent une habileté et une patience admirables ; les plumes sont fixées avec un fil de coton enroulé sur un cercle fait d'une liane fendue appelée inamie qui jouit d'une grande Hexibilité, de sorte qu'on peut la retourner cà volonté. Par suite de ce renversement, les plumes qui étaient en dehors passent en dedans et ne sont pas exposées à être froissées quand l'Indien rentre la parure dans son pagara. Leurs paniers appelés/;r/(7«;Y/.s' sont composés, comme tous ceux des Galibis et des Roucouyennes, de deux parties qui s'emboîtent comme les doubles caisses dont se servent actuellement nos commis-voyageurs pour y mettre leurs échantillons. Ils les suspendent au moyen d'une corde fixée par les deux extrémités à la caisse inférieure qui est destinée à rentrer dans l'autre. La corde glisse sur les deux côtés de la caisse extérieure où elle est maintenue par un anneau en ficelle. Au moyen de celte disposition, on peut enfoncer les deux parties l'une dans l'autre en tirant sur l'anse qu'on porte à la main.

Le pagara des Oyampis est fait avec l'écorce d'arouma {Stromaut/ie sanguinea) , employée par tous les indigènes de la Guyane comme l'osier en Europe pour faire des objets de vannerie. Les baguettes disposées à angle droit sont fixées à chaque intersection par des fils de coton croisés en X, qui forment une espèce de broderie composée de petits losanges.

Apatou achète un chien qu'il a la prétention de vouloir conduire jusque dans le haut ^ary, où son fière et sa jeune sœur, la belle Ayouba, doivent venir à notre rencontre.

Je m'arrête un jour en attendant les préparatifs de mes nouveaux porteurs. Je jirolite de ce délai pour apprendre l'oyampis. Le tamouchi me sert volontiers de professeur à condition que je lui apprenne ma langue. Je suis ('lonnc de la f,icilil<'' avri- l.nnifllc il prononce le français ; il suffit (|ue je lui dise une fois un mol |iovir ([u'il lo roprlc correctemeiil. Il prononce les r aussi nettemeni (|u'uii l'iaiicais do la métropole.

Un certain nombre Je mots oyampis sont communs à ditïérents idiomes de r.Vm(''ri(|ue du Sud: par excmj)le, les mots: haco. Iiaii.iiios; pdira. are; 'oui. calebasse;

DE CAYENNi: AUX ANDES.

couyoïf, vêtement ; yaman, tète ; hanaré, ami, sont employés par les (ialibis aussi bien que par les Indiens des sources de l'Oyapock.

D'autre part, les mots : toupan, tonnerre ; oka, carbet ; aouassi, maïs ; yauar, tigre ; uh, eau; ai, paresseux [Braclypus)\ petwn, tabac, trouvent des analogues dans la langue que parlaient les Toupinambas de la baie de Janeiro visités par Jean de Léry en l'année 1557.

L A li 0 l M \ Q 1 I SERT 1) 0 S I E R A t X 1 N U 1 E N S

La plupart de ces mots se trouvent dans la lingoa gérai ou langue tupi, usitée actuellement chez les Indiens habitant les rives de l'Amazone.

Les Oyampis appellent leurs hamacs, qu'ils font en coton, mi. Nous pensons que c'est ce mot qui a servi à désigner la rivière Inini dont nous avons parlé.

Un certain nombre de mots français tirent leur origine de l'oyampis. Nous citerons entre autres les mots pirogue, qui signifie petit canot, et ai, qui dans les deux langues sert à désigner l'animal que les créoles de Cayenne appellent « mouton paresseux » à cause de son poil touffu et de sa lenteur.

20i VOYAGES DA.\S L'AMKRIQLi:^ DU SUD.

Jean-Pierre dans les honneurs. — Une rivière à chaque pas. — Vernis noir sur les roches. — La cigareUe des Oyanipis. — Chasse à l'agouti. — Mœurs des Indiens. — L'art culinaire en déshonneur chez les hommes. — Manières .spéciales de manger et de s'asseoir. —Arrivée chez .\cara. — Un heureux mortel. — Une situation lamenlable. — Manière d'éloigner les serpents. — Ln Indien qui a quelque ressemblance avec les Chinois. — Les Oyampis savent dessiner. — Vêtement appelé cowjoii. — Les Pléiades servent à indiquer les saisons. — Un singe qui casse dos noix. — Indications géographiques. — Absence d'embarcation au dégrad. — Nous construisons une pirogue d'écorce.

22 septembre. — A sept heures, nous buvons le cachiri qui a été fabriqué à l'occasion de notre arrivée. J'ai beaucoup de peine à faire partir mon équipage et mes porteurs. Apatou est désolé de ne pas retrouver son chien au moment du départ; il a beaucoup de mal à obtenir qu'on lui rende le couteau qu'il avait donné en payement. En faisant mes adieux à Jean-Pierre, je lui remets devant tous les Oyampis assemblés un ceinturon d'uniforme, qu'il met aussitôt autour de son gros ventre, et une vieille dragonne d'or qu'il se suspend au cou.

11 me dit à cette occasion que son père a toujours bien servi les Français depuis que son grand-père a reçu une canne de tambour-major et une médaille d'un chef blanc qui allait visiter les Oyampis. J'ai su depuis que l'auteur de ces cadeaux était l'ingénieur Bodin, qui eu IS23 a remonté l'Oyapock jusqu'aux Trois-Sauts. Ce vogageur, qui était en nombreuse compagnie, a été obligé de battre en retraite à cause de la fièvre qui sévissait sur lui et son escorte. Il succomba, ainsi que plusieurs compagnons, quelque temps après son retour à Cayenne.

Xous nous mettons en route à huit heures avec nos trois noirs, des Indiens et deu,\ femmes. Le jeune Yami est exempté de porter des bagages aûn qu'il puisse chasser en route. Beaucoup de roches des ruisseaux que nous traversons sont couvertes d'un enduit noir luisant, que nous avons déjà trouvé dans le .Maroni et le Yary, non seulement sur les roches, mais sur les troncs d'arbres émergés dans la saison des pluies. Ces dépôts, signalés dans presque tous les affluents de l'Amazone, ne sont autres que du carbonate de chaux englobant des matières organiques.

Je marche avec peu d'entrain parce que j'ai mal dormi et que depuis vingt-quatre heures je n'ai mangé que de la cassave. En voulant franchir un gros tronc d'arbre, je fais un edort insufhsant pour l'escalader et retombe en arrière. En me relevant, je sens ma jambe enlacée par un corps rond et froid qui me donne le Irisson ; je crois être saisi par un serpent, mais c'est une liane qui dans la chute s'est enroulée autour de mon pied.

En arrivant au campement, Apatou m'invite à prendre un bain ; je refuse; j'ai si faim que j'évite tout exercice qui ne ferait qu'augmenter mon appétit. Je m'étends dans mon hamac en attendant que chasseurs et pécheurs apportent ;'i manger. Mais le soir arrive

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et nous n'avons ni poisson ni gibier; il faut nous contenter pour souper d'une espèce (le panade faite avec de la cassave bouillie dans l'eau. Heureusement, je me suis procuré au dernier village une carotte de petum, c'est-à-dire de tabac, dont je fais de grandes cigarettes avec une écorce appelée taouari par les Oyampis. Je m'exerce à les rouler à la façon indienne en faisant des mouvements de va-et-vient avec la paume des mains.

Il n'y a rien de tel que la misère pour réveiller les souvenirs de pays natal. Anjourd'hui, dimanche, c'est la fête de mon village. A cette heure môme on mange des p;Ués, des tartes, des gâteaux, on boit des vins exquis, on prend du café délicieux, des liqueurs, du Champagne, tandis que moi, qui n'ai pourtant commis aucun crime, je dois me coucher sans souper. Apatou, à qui je fais mes confidences, me trouve si triste ([u'il se met à rire de bon cœur.

23 septembre. — N'étant pas retardés par le déjeuner, nous sommes en marche à

six heures et demie. Nous nous dirigeons au sud-ouest après avoir traversé plusieurs ruisseaux qui apportent leurs eaux au Rouapir. A neuf heures, Yami, en marche devant moi, s'arrête brusquement : il vient d'entendre un agouti. Il roule une feuille en cornet et se met à siffler avec cette espèce d'appeau en imitant le cri de l'agouti ; quelques instants après je vois ce gibier défiler, mais je le manque. Yami me conduit à la requête, et bientôt nous entendons du bruit dans un tronc d'arbre creux. Yami coupe un bâton et l'enfonce dans l'arbre; l'animal fait un grognement effrayant, hrou..., brou..., mais ne veut pas quitter son repaire. Apatou arrive, fend l'arbre à coups de hache, et le pauvre agouti est tué à coups de bâton.

Nous faisons halte pour le faire bouillir. Mes Indiens, bien que pressés par la faim, restent immobiles et regardent faire les femmes. Ce sont elles qui allument le feu et vont chercher de l'eau qu'elles font chauffer pour échauder l'animal ; puis elles le raclent comme un petit cochon. Ensuite l'animal est ouvert à coups de couteau, et on en retire

206 \OYAGES DA.XS L'AMERIOLE Dl SLD.

les viscères. Un Indien prend le foie, et, l'enfilant au bout d'un bâton planté en terre, le fait rôtir à la flamme. Après quelques minutes, il le trempe dans l'eau bouillante, m'en donne un petit morceau et partage le reste avec plusieurs camarades. Chacun n'en a qu'une bien petite part, mais l'Indien la savoure avec de la cassave qu'il fail tremper dans la soupe. Je remarque que les Oyampis, comme tous les Indiens, ne mordent pas comme nous dans la viande à belles dents, mais la déchirent avec les doigts et la portent à la bouche par petits morceaux.

La main gauche leur servant d'assiette, ils tiennent le morceau de cassave qui remplace le pain entre l'auriculaire et l'annulaire de la main droite, tandis que le petit morceau de viande est maintenu entre le pouce et l'index. Ils économisent du travail en n'employant qu'une main pour porter la viande et le pain à la bouche. La cuisinière, la plus âgée des femmes, continue à faire cuire la viande, qu'elle remue de temps à autre avec une palette en bois. Elle active le feu avec une espèce d'éventail en feuilles de palmier tressées, sans craindre de m'envoyer des cendres dans les yeux, et lorsque le bouillon va s'échapper elle arrête l'ébullitionen projetant avec la bouche une pluie d'eau dans la marmite. Après une demi-heure de cuisson, le gibier est partagé entre les seize convives, (hi fait cercle autour de la marmite, les hommes accroupis sur leurs pieds qui ne touchent le sol que par la plante, les femmes assises sur les jambes repliées sous le corps. On liiiit le repas en cassant les os avec une pierre pour en savourer la moelle.

Ensuite chacun allume une cigarette, et nous reprenons la route à onze heures et demie. Je marche gaillardement et pourtant mon caractère devient désagréable. Je réprimande Apatou qui a rencontré de magnifiques aras rouges et bleus, mais n'a pas pu les tirer, ayant donné son fusil à un Indien resté en arrière. Celui qui nous a montré les aras court au-devant du retardataire et apporte le fusil ; mais voilà qu'il n'est pas chargé. C'est toujours la faute d'Apalou. Je me sens sous le coup d'un accès de fièvre. Nous airivons à une heure et demie à une crique assez large appelée Piraouiri.

Les Oyampis s'arrêtent pour prendre un bain et faire leur toilette. Pendant que mes élégants compagnons arrangent leurs colliers et se peignent les cheveux, jCiilriids un oiseau qui fait coo-a/o. Aussitôt aperçu, je le tire et l'abats. Au moment oii je ramassais mon gibier, un Indien furieux paraît et me dit toutes sortes de choses sans doute désagréables, bien <pieje ne comprenne que le mot /iicatou, qui veut dire « pas bon ». C'est que je viens de tuer un beau hoco bien apprivoisé qui appartenail au lamouchi (\u village, où nous arrivons à deux heures.

11 est inutile dédire que nous sommes fort mal reçus, mais je me hâte de réparer ma maladresse en payant largement le propriétaire de l'oiseau.

Acara, c'est le nom du tamouchi de ce village qui n'est composé que de quatre maisons dont une abandonnée, est un jeune homme, grand, bien l'ait, un joli garçon qui \il paisiblement dans son petit coiii de Icrre avec sa mère et deux jolies petites femmes qui paraissent l'aimer tendrement. Sa inérc est grande cIsm-IIc. mais clic est aftligé-e d'un(>

luxation interne des orteils : ce qui constitue une infirmité assez fréquente chez les Indiens et qu'on désigne sous le nom d'ocopi.

Je constate que les Indiens Oyampis, comme les Roucouyennes, ont à l'état normal une déviation constante des orteils. Le pouce fortement écarté regarde toujours en dedans, tandis que le troisième, le quatrième et le cinquième sont tournés en dehors. Un assez grand nombre d'entre eux ont également les jambes courbées en dedans.

PIED \OnMU. DES INDIENS OYAMPIS

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