‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 36 sur 88 · LE SAUT IIE PANA M · texte numérisé non relu

LE SAUT IIE PANA M

lâcher d'atteindre les avant-postes de la civilisation. Mais le soir arrive et il faut suspendre mon hamac à un arbre fortement incliné sur la rivière. Au milieu de la nuit, un grain nous surprend sans abri et je ne puis fermer l'œil.

Pendant les mouvements désordonnés que j'exécute, la corde de mon hamac casse et je tombe à l'eau. Je m'en tire comme je puis, mais il me faut attendre le jour, fort peu

à mon aise, en faisant sécher mes vêtements auprès du feu. Tout cela se passe la nuit de Noël. On pense malgré soi, avec envie, aux joies du « réveillon», dont on ne se soucierait peut-être pas si l'on en pouvait prendre sa part. Mais ici c'est vraiment trop peu de « réveillon », et, n'ayant rien à déjeuner, nous nous embarquons au lever du soleil. Encore un petit coup de collier, et nous atteindrons le terme du voyage. Nos yeux exercés scrutent les rives avec une anxiété fébrile. A huit heures, nous apercevons une colonne de fumée qui monte tout droit vers un ciel calme et sans nuage. Nos cœurs palpitent à l'approche de la civilisation...

(juel bonheur pour un voyageur d'arriver au but après avoir rempli et dépassé son programme sans le moindre accident, sans avoir perdu un seul homme ! Si j'ai laissé beaucoup de bagages en route, au moins je rapporte mes instruments et mes cahiers de notes où j'ai pu relever tout mon itinéraire sans la moindre lacune.

iMes hommes pagayent vite, et nous atteignons bientôt le campement que nous avons aperçu. Je trouve là un nègre et un vieil Indien occupés à faire boucaner un piraroucou qu'ils ont pris la veille. Ces pauvres gens nous offrent une cigarette et nous convient à leur frugal déjeuner. Ils parlent le portugais ; combien je suis heureux de m'entrelenir avec des gens qui parlent un langage qui se rapproche du mien ! Je leur demande des nouvelles de l'Europe, du Brésil, mais ils ne savent rien des choses politiques ; ils se contentent de me montrer un papier qui enveloppait du sel. C'est une grande satisfaction de trouver cet aliment qui nous fait défaut depuis des mois, mais je suis bien plus heureux encore de parcourir un débris de journal.

Depuis plus de cent quarante jours, je n'ai lu que dans le livre de la nature; c'était superbe, ravissant, mais sauvage.... J'ai besoin de civilisation. Je lis et relis le papier imprimé qui m'apprend la mort d'un compatriote illustre, Thiers, dont la gloire s'est étendue jusqu'aux dernières limites des pays explorés.

A neuf heures, en route ! . . .

Au moment où nous traversons la rivière pour éviter un banc de sable, nous apercevons un tapir qui bondit comme un cheval fougueux à travers les eaux peu profondes du Parou. Je le frappe à l'épaule d'un coup de fusil chargé de gros plomb, puisque ma dernière balle me sert de crayon.

iiCocoidta! cocouita'.n (pagaye! pagaye!) dit le patron Apalou aux deux Indiens qui se trouvent devant moi. Nous arrivons près de la rive au moment où le tapir, sortant des eaux, fait un bond pour s'enfuir dans la forêt. Je m'étais dressé et j'avais l'arme eu joue depuis une seconde, lorsque Apatou me dit: « Tire ! tire !... »

Olori, qui était devant moi, pousse un cri de douleur: « .\atati'.... natali eut/.' » (Traduction: Je suis tué!) Mon pantalon est couvert de sang. Le malheureux a la main gauche fracassée sur la poignée de sa pagaye quil tenait devant le canon du fusil. Entraîné par la fureur de la chasse, il s'est levé pour pagayer avec plus de force, et sa main s'est trouvée devant la bouche du canon au moment où je faisais feu. l'fiidanl

que les pêcheurs de piraroucou achèvent le tapir à coups de fusil, je m'occupe de mon blessé, qui est tombé en syncope et que les Indiens croient mort.

Je décharge les bagages, que je confie au grand canot, et nous marchons vite pour atteindre une habitation. Le sang s'arrête par la compression et le blessé se ranime. Je le tiens couché sur mes genoux pendant que je continue, non sans peine, à relever la suite de mon cours d'eau.

11 nous faut quatre heures pour atteindre un petit village habité par quelques noirs et des Indiens à moitié civilisés. Olori est si faible qu'on est obligé de le porter dans un hamac suspendu à une perche. Plusieurs doigts sont mutilés ; je voudrais les enlever séance tenante, mais il refuse toute opération. Je fais tailler une planchette sur laquelle j'immobilise l'avant-bras avec ma chemise dont je fais des bandes. Olori ne m'en veut pas. 11 me dit :

«Ce n'est pas ta faute; mon camarade m'avait dit: « Prends garde au fusil! » J'aurais dû l'écouter. Je ne pourrai plus flécher, donne-moi le fusil qui m'a fait mal, avec beaucoup de plomb et de la poudre. » Le malheureux est d'autant plus résigné qu'il voit dans cet accident une punition du vol qu'il avait commis; il a remarqué que la main frappée est précisément celle avec laquelle il avait dérobé le sabre de Sluart.

Pendant que je finis un pansement, une bande de pécaris traverse la rivière, tout le village s'embarque, j'entends des coups de feu répétés. Les canots reviennent chargés de ces gros gibiers qui fourniraient de la viande pour plus d'une semaine au petit village et à mon équipage. Dans la soirée, le grand canot revient aussi avec la moitié du tapir; l'autre moitié a été donnée à ceux qui l'ont achevé.

Que sont devenues les autres pirogues? En entendant des coups de fusil suivis de cris plaintifs : Natatil... nataii! elles ont cru que les Calayouas nous avaient livré combat et ont aussitôt pris la fuite.

Nous partons le 27 au malin, après avoir assuré le sort de ma victime.

Le bas Parou a les rives moins élevées que le Yary au même niveau. 11 est entrecoupé de nombreuses îles marécageuses ; nous nous arrêtons quelques heures sur l'une d'elles en attendant la marée descendante. Apatou reconnaît des syringa, c'est-à-dire des arbres à caoulcliouc semblables à ceux qu'on exploite dans le Yary. Dans l'aprèsmidi, nous nous engageons dans un long canal très étroit [parana) qui aboutit à un débarcadère où une goélette fait un chargement de castanas. Nous laissons les bagages dans le canot et nous nous dirigeons vers une habitation située à quelques centaines de mètres du dégrad. Nous remarquons au milieu des palmiers un pelit pont de lianes entremêlées qui sont d'un efTet ravissant.

Nous étant arrêtés un instant pour contempler cette nature admirable à laquelle nous allons faire nos adieux, nous voyons venir au-devant de nous un vieillard à barbe blanche dont la figure ne nous est pas inconnue. C'est un juif du Maroc que nous avons vu à Gurupa au dernier voyage. Ce brave homme nous offre du café en attendant la

préparation du dîner; nous éprouvons un plaisir infini à savourer cette précieuse liqueur, dont nous sommes privés depuis plusieurs mois. J'apprends que le sitio, qui était jadis occupé par une tribu d'Indiens, porte le nom de Xingu, comme la rivière qui débouche un peu en amont de Gurupa.

28 décembre. — Le grand canot continue sa marche descendante, tandis que nous revenons sur nos pas pour ne point perdre la suite de notre tracé à la boussole; nous n'avons pas la moindre lacune dans le relevé du Parou ; encore quelques heures de travail, et nous aurons la carte de cette belle rivière, qui est absolument inconnue des géographes.

Ne pouvant naviguer tout le temps à cause de la marée, nous nous arrêtons quelques heures pour faire bouillir une grande marmite de café. L'abondance est revenue subitement dans notre camp. Nous avons du sel, du biscuit, du tafia {cachassa), du sucre. Nous faisons un déjeuner exquis. Ensuite on s'étend dans les hamacs en attendant le reflux. Nous commençons à dormir lorsque Apatou signale une décroissance de l'eau. Vite aux canots et en route !

Vers trois heures, nous apercevons dans le lointain une petite savane sur la rive gauche; on distingue bientôt une maison, et puis des bœufs dans une prairie. Il faut traverser la rivière pour nous rendre à cette habitation ; mais voilà que le vent se déchaîne subitement, des vagues se lèvent, nous embarquons de l'eau à couler bas. Nous revenons à la rive pour bien arrimer les bagages, et puis nous mettons le cap droit au travers de la lame; nous montons, nous descendons avec le morceau de bois rond qui nous sert d'embarcation. Je crains de chavirer, en pensant à mes objets de collection, et surtout à mes cahiers. Dans la crainte de quelque accident, je porte mes cahiers sur ma poitrine, sous ma chemise boutonnée.

Enfin nous arrivons derrière une pointe où nous sommes à couvert du vent; encore quelques coups de pagaye et nous sautons sur la rive. Quelle n'est pas notre surprise de nous trouver en présence du jeune Rabeilo, le fils du Brésilien qui nous a donné l'hospitalité à Gurupa! Son habitation est située sur un petit affluent appelé Ourouma, parce que les Indiens qui occupaient ces parages y trouvaient l'osier avec lequel ils confectionnent leurs pagaras.

Je ne sais ce qu'est devenu le grand canot ; nous l'attendons en vain toute la soirée, et le lendemain matin, ne voyant rien venir, je pars de bonne heure à sa recherche. Supposant qu'il s'est arrêté à l'embouchure de la rivière, nous descendons en suivant la rive gauche. Deux heures après, nous doublons la dernière pointe du Parou, et nous entrons dans les eaux du grand fleuve de l'Amazone, que nous voyons pour la seconde fois. Nous sommes devant une habitation où j'aperçois mes hommes occupés à faire la cuisine.

Wtilà cinquante jours que nous avons quitté le pays des Trios, et nous comptons quarante et un jours de navigation en descendant le Parou. J'ai fini mon second voyage en Guyane, mais il me reste un havail à coinpléter : au premier voyage j'étais si fatigué,

si malade, que je n'avais pas terminé le tracé du Yary. J'avais omis la partie la plus intéressante de la rivière, sillonnée par des vapeurs. On m'avait affirmé que ce tracé avait été exécuté, mais, renseignements pris, le Yary était sans carte depuis les sources jusqu'à l'embouchure.

Je sais que deux vapeurs remontent le bas Yary le premier de chaque mois. Si nous

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voulons en profiter, nous n'avons pas de temps à perdre, car je nai que deux jours pour passer du Parou dans le Yary. 11 n'y a pas à songer à faire la route à pied, les terres basses des bords de l'Amazone étant entrecoupées par une infinité de cours d'eau. Il faut naviguer, mais nos pirogues sans quilles ne peuvent résister aux vagues de l'Amazone, qui est un véritable océan d'eau douce. Les bons canots sont en voyage; il ne reste qu'une vieille embarcation qui fait de l'eau comme un panier. J'engage le

patron à me conduire au Yary, mais il refuse, prétextant, avec assez de raison, le mauvais état de sa barque. Je hausse les épaules, et, sans tenir compte de ses objections, je réponds d'un ton qui n'admet pas de réplique :

a Qu'on calfate cette barque tout de suite, tant bien que mal : il faut partir ce soir à la marée descendante. »

Je règle mes comptes avec les Indiens Apalai qui m'ont accompagné jusqu'ici. Étant très content de leurs services, je les paye largement et je les charge d'une caisse de sabres et de haches pour Olori et pour les Indiens qui se sont sauvés dans la crainte

d'une bataille.

Chose étrange! Apalou, qui s'est montré d'une bravoure à toute épreuve dans les chutes, semble avoir peur de la large surface de l'Amazone. Ce n'est qu'après un moment d'une lutte intérieure qu'il vient prendre son poste dans mon embarcation. Les noirs de Surinam, qui ont vu son hésitation, sont pris d'une véritable panique :

« Nous ne partirons pas! non, nous ne partirons pas !

— Puisque vous ne voulez pas venir, dis-je à ces hommes, eh bien, nous partons sans vous. »

Je leur fais les trois sommations légales et nous levons l'ancre. Le canot, entraîné par le courant, commençait à descendre, lorsque mes noirs se décident à venir. Nous donnons quelques coups de pagaye pour rejoindre la rive, et ils embarquent en silence.

Vers onze heures, quelques lumières nous annoncent que nous approchons du village d'Almeirim.

«J'ai un frère qui est malade par là, me dit le patron, permettez-moi d'aller le visiter. »

Je ne demande pas mieux que de descendre à terre; je vais visiter le malade, et, eu même temps, je me procure du sucre, du café et de la cachasse. Mes noirs de Surinam, ayant pris un grand verre de café additionné d'une forte dose de cachasse, se mettent à pagayer avec beaucoup d'entrain. Nous marchons jour et nuit, ne nous arrêtant que pendant la marée montante. Nous dormons dans le canot, entassés sous un pamacari tressé en feuilles de palmier qui recouvre l'arrière de l'embarcation.

Entin, le 31 décembre, à deux heures, nous entrons dans le Yary. C'esl un jour de fête. Les femmes sont vêtues de blanc : on se prépare à aller danser au son du tanitam. Nous ne voulons pas retenir ces braves gens et nous les laissons partir pour passer la soirée chez des voisins. J'engage mes hommes à donner encore quelques eoups de pagaye afin d'atteindre l'habitation de M. Terres, (pii m'accueille comme au premier voyage. Cet excellent homme vit en paix avec une gentille femme et de jolis petits enfants qui me reconnaissent. Le soir, on nous fait grande fête, nous buvons du vin.

Le vapeur Yary n'arrivj que le 2 janvier; il remonte la rivière jusqu'au point eii nous avons abandonné notre travail. Comme nous marchions jour el nuit, il m'a bien

fallu me résigner à quelques lacunes en montant, mais je les comble au iv4our Le bas de la nv.ere se peuple rapidement. Le vapeur s'arrête plus de vingt fois pour recevoir des chargements de caoutchouc et de castafms.

Enfin, nous nous dirigeons vers l'embouchure de l'Amazone, en taisant environ trente escales dans les iles qui forment le delta du grand tleuve. Nous mettons cinq jours pour fa.re un trajet que les vapeurs directs parcourent en trente heures Nous arrivons au Para le 9 janvier 1870.

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