CASES DINDIENS OREJONES DE L ICI
« ami ». Dans l'abatis nous trouvons cinq crânes humains disposés sur des pieux. L'étude anthropologique de ces crânes, qui sont actuellement au Muséum de Paris, nous permet d'affirmer que les Indiens de l'Iça ne diffèrent pas de ceux de la Guyane.
Arrivé à bord, j'ai fort à faire. Pendant mon absence, un Indien qui travaillait au chargement a été écrasé par un gros arbre tombant de vétusté. Quelle chance n'a-t-il pas eue d'avoir la colonne vertébrale fracturée ! il en est quitte pour une grande plaie au bas du dos qui ressemble à un coup de sabre. Ayant arrêté l'hémorragie, je rapproche les tissus par quelques sutures.
Nous naviguons jour et nuit pendant dix jours, sans nous arrêter, sinon pour charger du bois qu'on a fait couper à l'avance. A partir des îles Repiniouna, que nous passons le 3 mai à six heures du matin, nous ne marchons plus que dans la journée. Depuis ce moment, je n'ai pas la moindre lacune dans mon tracé. Le navire ayant échoué
cà plusieurs endroits, j'indique tous les sondages qui ont été faits pour trouver un chenal. C'est le 3 mai au matin que nous franchissons le premier point qui présente quelque danger. Nous l'appelons banc de l'Apihy, du nom d'un vapeur qui s'y est échoué en descendant avec un chargement de quinquina.
Nous sommes à cent soixante heures de navigation de l'embouchure, effectuées en dix heures.
5 mai. — Partis un peu avant le lever du soleil, nous sommes enveloppés par une brume intense qui dure jusqu'à sept heures. Nous ne marchons que très lentement, et à six heures vingt minutes on est obligé de mouiller pendant une heure.
7 mai (quatorzième jour). — Départ à six heures. Nous constatons que la rivière a baissé d'un pied pendant la nuit; cela nous inquiète d'autant [)lus que nous arrivons à des passages difficiles. En effet, le passage de Cosacunti demande beaucoup de prudence ; la rivière, qui est très large, n'a que deux et trois mètres de profondeur, il faut trouver le chenal la sonde à la main. Nous touchons plusieurs fois en voulant doubler l'île Pataoua. Obligés de revenir sur nos pas, nous trouvons un passage près de la rive droite. Un peu plus haut, c'est un gros banc de sable qu'il faut éviter. Nouvelles difficultés près des îles Cantaro, ainsi nommées parce qu'on y a trouvé une vieille marmite d'Indiens.
En suivant la rive droite, nous échouons sur un banc où VApihy est resté huit jours. Une légère crue pendant la nuit nous dégage, et, le 6 au matin, nous revenons en arrière pour suivre la rive gauche. Nous ne tardons pas à échouer de nouveau. On s'empresse de faire machine en arrière et ort cherche un autre passage. Nous touchons deux fois un peu en aval d'une petite crique habitée par quelques familles d'Indiens appelés Macaguazes. A quatre kilomètres en amont, nous nous engageons si fortement dans le sable, qu'il nous est impossible d'en sortir. Nous restons en place depuis midi jusqu'au lendemain à deux heures et demie. Tous les efforts tentés pour dégager le navire ont été inutiles, nous n'avons pu sortir de ce mauvais pas que par suite d'une crue de cinquante centimètres.
Le 7, à six heures du matin, la température est de 22°, 5, et à midi de 24 degrés. La moyenne de la pression barométrique est de 736 millimètres.
8 mai. — Nous naviguons toute la journée, mais lentement et toujours en sondant. La vitesse du navire égale à peine la marche d'un homme au pas.
Le 9, nous arrivons vers midi au hameau appelé Concepcion, qui est occupé par une vingtaine d'Indiens à demi civilisés. Ces gens vont parfois dans le Yapura en remontant un petit affluent de gauche situé à deux kilomètres en amont. Après trois jours de portage, ils atteignent un affluent du Yapura appelé Mecaya, qu'ils descendent en canot. A huit kilomètres en amont de la crique Aline, nous échouons au milieu de la rivière à la hauteur de l'ile Henri. Ayant fait machine en arrière, nous trouvons un passage en longeant la rive gauche de cette île. La nuit nous surprend un peu en aval d'une
plantation de bananes, occupée par deux familles d'Indiens dirigées par un Colombien. Nous sommes tout près d'un affluent de droite appelé San Miguel, dont la longueur est à peu près la moitié de la continuation du Pulumayo. Ce grand cours d'eau est habité par de vigoureux Indiens d'un caractère très doux. Ils savent laver les sables aurifères pour en retirer de petites quantités du précieux métal qu'ils échangent avec des trafiquants colombiens.
Nous arrivons à deux heures à un hameau d'Indiens appelé Montepa. Ces Indiens se peignent avec du roucou et du génipa en traçant des dessins analogues à ceux que nous avons recueillis chez les Oyampis de l'Oyapock. Leurs femmes font de très jolies poteries couvertes de dessins dont j'ai. rapporté plusieurs échantillons.
A cinq heures dix minutes, me trouvant à l'avant du navire, j'aperçois le premier une grande montagne au nord-nord-ouest. Ce sont les Andes, /os Atîdes! comme
POTERIE DES 0 r. i: J 0 \ E S
s'écriaient mes compagnons saisis d'enthousiasme; ayant échoué à ce point, nous passons la nuit en vue de la Cordillère.
11 mai. — Une légère crue nous remet à flot et nous marchons en sondant. Nous éprouvons quelques difficultés au niveau de l'île Dionisio, qui est ainsi désignée du nom d'un Indien qui nous sert de pilote. Nous trouvons un chenal en rasant la rive gauche qui forme la grande courbure. Nous naviguons le reste de la journée sans rencontrer le moindre écueil.
12 mai. — Bien que le volume des eaux diminue considérablement, la navigation est plus facile que les jours précédents, parce que la rivière, traversant des terres plus élevées, se rétrécit de moitié et présente une profondeur double. Comme dans tous les endroits encaissés, on ne trouve pas d'îles.
A huit heures, nous passons devant la crique Youminia, près de laquelle on voit les restes d'une hutte occupée par une négresse brésilienne qui a remonté cette grande rivière pour fuir l'esclavage. Un peu plus haut, nous trouvons une autre femme qui est dans le même cas; elle nous raconte qu'elle a fait son voyage en quatre mois. C'est ce
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temps qui a été employé par plusieurs canots en remontant depuis San Antonio jusqu'à Cuemby,
A huit heures quarante-cinq minutes, le capitaine commande de mouiller. Le Camtman est arrivé au terme de sa mission. Nous sommes devant Cuemby, petit hameau de trois huttes où la Compagnie Reyes a fait déposer un chargement de quinquina. Le baromètre indique 733"", 5, c'est-à-dire que l'altitude est d'environ deux cent soixantecinq mètres au-dessus du niveau de la mer. La température est très supportable : à sept heures du matin, le thermomètre indique Sl^B ; à dix heures, 25 degrés, et à midi, 26 degrés. L'équipage, qui n'est plus incommodé par les pions et les moustiques, réparerait rapidement ses forces épuisées par un travail pénible sous une température
LE VAPEUR A CIEMBÏ
excessive ; malheureusement, la culture est insuili santé et le gibier est rare. L'alimentation est réduite à de la vieille farine de manioc, à àwbacallao (morue) et du piraroucou desséché (grand poisson). Les rares Indiens qui occupent ces parages cultivent un peu de manioc, des bananes et quelques poignées de riz. Ils ont deux espèces de manioc : l'une dont le suc est toxique, et qui sert à fabriquer du couac (farine en grumeaux), et l'autre appelée yuca, que l'on coupe en tranches et fait bouillir avec la viande comme des pommes de terre ; c'est le cramanioc des créoles de la Guyane. La végétation de cette région n'est pas la même que celle du cours inférieur de la rivière, et la plante qui fournit le poison des flèches {Siryc/mos Castelneana) n'existe pas dans ces parages ; les Indiens qui ont absolument besoin du curare pour la chasse sont obligés de descendre à cent lieues pour se le procurer. Cet agent toxique est très estimé dans le haut Iça ou Putumayo ; il me sert pour acquérir des objets que je ne puis obtenir avec de l'argent. Un
petit pol de curare que j'ai payé une piastre (quatre francs) dans le Vahuas en vaut cinq à Cuemby.
La population établie sur les rives de l'iça est des plus minimes. Nous n'avons pas compté deux cents personnes dans les huttes que nous avons rencontrées çà et là. L'Indien du haut Amazone, comme celui des Guyanes, fuit la grande rivière pour se réfugier dans les affluents; la pêche et la chasse y sont plus faciles, et il n'est pas tracassé par les blancs qui veulent exploiter son travail et lui ravir sa liberté.
De temps à autre ces enfants de la nature acceptent des relations avec un chercheur de salsepareille ou de cacao, mais elles ne sont pas de longue durée. Une fois qu'il a troqué sa hache de pierre contre un couteau ou un sabre d'abatis, il trouve la société du