‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 42 sur 88 · FORTUNATO ET SA FAMILLE · texte numérisé non relu

FORTUNATO ET SA FAMILLE

mais il l'a tué parce qu'il manque de pâturage. Le Yapura comme l'Iça est partout recouvert d'une forêt sans limite.

J'achète un petit cochon au prix de huit francs, et six œufs à raison de cinquante centimes la pièce. Je vois dans l'habitation deux jeunes Indiennes de la tribu des Tamas qui viennent du rio Caguan. Elles ont un air de famille très frappant avec les femmes de la Guyane. De plus, elles ont des habitudes que nous avons observées chez les

Galibis; ainsi elles portent une grosse épine noire dans le lobule du nez et une autre dans la lèvre inférieure. L'une d'elles est occupée à broyer du maïs avec une grosse pierre ayant tout à fait la forme d'un croissant; cet ustensile de ménage est commun dans l'Iça, où je m'en suis procuré un bel échantillon que j'ai expédié par le Canuman. J'ai trouvé une pierre semblable aux environs de la ville de Para, où elle était employée par les anciens indigènes.

Le nommé Cabreiro me donne sur le Yapura quelques indications qui me sont d'ailleurs confirmées par mon guide. Les pluies commencent au mois de mars et durent jusqu'en août. La crue de la Saint-Jean (24 juin) est réputée pour sa violence. En août et en septembre, la navigation en pirogue est parfois gênée par un vent très fort qui soulève des vagues.

Nous arrivons vers midi à un petit hameau composé de trois huttes, où se trouvent des Indiens appelés Carijonas, qui vivent sous la direction d'un agent du gouvernement colombien.

Ce corrégidor, c'est ainsi qu'on l'appelle, est chargé de la direction de tous les habitants du Yapura ; mais, n'ayant à administrer que deux petites familles d'Indiens et quelques mulâtres disséminés vers les sources, il s'occupe à récolter du caoutchouc, de l'ivoire végétal et du cacao, qu'il échange contre de petits couteaux et du calicot. Il est atteint d'une tumeur du pied que les créoles de la Guyane appellent crabe. Ayant eu l'occasion de guérir un nègre après l'extirpation, je propose le même traitement; mon hôte accepte, et, sortant un bistouri, je l'opère séance tenante. Il y a une forte hémorragie, mais je l'arrête facilement avec une cautérisation au fer rouge.

Le corrégidor, embarrassé pour récompenser mes services, manifeste le regret de ne pouvoir m'escorter à quelques journées de canotage. « Je n'ai pas besoin de vous, lui dis-je; autorisez-moi seulement à recruter deux hommes parmi vos Indiens.» 11 me répond : « Faites ce que vous voudrez. »

A ce moment Santa Cruz vient m'informer que le couata qu'il a tué en route est déjà cuit; il est bien gras, bien dodu : nous allons faire un repas exquis. Je descends de la hutte, bâtie sur pilotis comme celles des Indiens de l'Oyapock, et je vais rejoindre mon équipage qui fait bouillir la marmite à l'ombre d'un gros arbre sur le bord de la rivière.

Apalou vient au-devant de moi avec un air radieux; c'est qu'il vient de faire une grande découverte : les Indiens Carijonas appellent le feu taia et l'eau touna. C'est tout à fait le même langage que dans l'intérieur de la Guyane. Ces gens, qui ont un air de famille très frappant avec les Houcouyennes, sont ravis de nous entendre parler leur langue ; je donne à chacun un sabre, une hache, un couteau et quelques mètres de calicot, et ils s'engagent à me suivre jusqu'à une grande chute appelée Araraquara. Un de ces hommes porte des ornements absolument semblables à ceux que j'ai vus chez les Indiens Macoussis de la Guyane anglaise et les Itoucouvennes. Ce son! des pendants

d'oreilles en argent en forme de triangle, et une languette de même métal fixée à la lèvre inférieure. Ces objets ont été fabriqués avec des pièces de monnaie. Les Roucouyennes font les mêmes parures avec des morceaux de fer-blanc. Les boîtes de sardines que j'ai transportées dans le haut Maroni ont été transformées en pendants d'oreilles qui se sont répandus chez tous les indigènes de la Guyane.

J'ai dit que les Roucouyennes trouvaient l'idéal de l'élégance dans la proéminence du ventre, et qu'ils se recouvraient l'abdomen de nombreuses ceintures pour en augmenter le volume. Les Carijonas remplacent les ceintures en poil de couata par des cercles en bois réunis par des lianes. Cette espèce de cuirasse recouvre l'abdomen

INDIEN CARIJONA

jusqu'à la base de la poitrine, et par devant tombe un petit tablier en écorce. Ce vêtement incommode se porte jour et nuit jusqu'à usure complète. Je veux m'en procurer un, mais c'est très difficile, parce qu'il est impossible de le sortir sans le couper. Enfin un jeune homme, séduit par une belle ceinture rouge que je lui oflfre en échange, fait tous ses efforts pour sortir de cette véritable carapace. Après une heure de contorsions qui rappellent la langouste sortant de son enveloppe calcaire, j'obtiens ce vêtement, qui figure aujourd'hui dans ma collection.

Dans la soirée, les femmes font griller des graines de cacao et les écrasent avec une grande pierre en forme de croissant que nous avons déjà mentionnée. En ajoutant un peu de jus de canne à sucre, nous avons du chocolat, que je trouve préférable au meilleur que j'aie dégusté en Europe.

2 juin. — Nous nous mettons en route vers huit heures. J'ai un superbe équipage : sept canotiers, dont trois dans ma pirogue ; avec Santa Cruz et Fortunato nous sommes en tout dix hommes armés de deux fusils, d'un petit revolver, d'arcs pour flécher le poisson, et de sarbacanes pour tuer les singes avec de petites flèches empoisonnées.

J'ai fait embarquer les deux Carijonas dans mon canot pour avoir l'occasion de causer avec eux et de pouvoir établir un parallèle entre leur langage et celui de mes amis les Roucouyennes.

11 pleut dans la matinée, mais cela ne nous empêche pas de naviguer; au plus fort du grain je me mets à couvert sous un pamaeari, c'est-à-dire sous une natte en feuilles de palmier disposée sur des arceaux. Pour ne pas être mouillé, Apatou quitte sa chemise et me prie de la cacher.

Rientôt nous rencontrons deux canots montés par des Indiens peints au genipa comme les indigènes de la Guyane : ce sont des Carijonas. Mon canot s'approche résolument de l'un d'eux, tandis que l'autre prend la fuite. Dans ce dernier je distingue une pauvre femme absolument nue qui porte un enfant dans un petit hamac ; les Indiens de mon canot causent avec leurs compagnons et je m'aperçois qu'ils se traitent entre eux de câlina. Nous sommes frappés d'entendre ce mot qui est constamment employé par les Roucouyennes pour désigner leurs compagnons, c'est-à-dire tous les individus de race indienne.

Pourquoi donc l'autre canot s'est-il sauvé? C'est que la femme que nous avons aperçue vient d'accoucher. Si le nouveau-né voyait un blanc, il tomberait malade et ne manquerait pas de succomber. Apatou me dit que ce préjugé existe chez tous les Indiens de la Guyane ; une femme, récemment accouchée, refuse obstinément de montrer son enfant aux nègres aussi bien qu'aux blancs. La malheureuse est exposée à la pluie sans vêtement; c'est que, chez les Carijonas comme chez les Roucouyennes, une femme qui vient d'être mère est condamnée à la nudité pendant quelques jours. Avec des usages pareils, qui pourrait s'étonner de la disparition rapide des indigènes de l'Amérique du Sud? Est-il au monde des gens assez cruels pour faire naviguer une femme une heure après ses couches? Quant aux enfants à la mamelle qu'on entraîne dans de lointaines expéditions, ne sont-ils pas voués à une mort certaine?

A midi, nous passons devant un grand aflluent qui ne mesure pas moins de la moitié du haut Caqueta : c'est l'Oleouassa. En remontant celte rivière on trouve deux grandes huttes d'Indiens Coréguajes établis à deux jours de l'embouchure. A une semaine de navigation on rencontre quelques gens civilisés qui e\|)loit(Mil le quinquina,

A une heure et demie, nous passons devant une île appelée Couay ; remarquons que ce nom sert à désigner !'• palmier niirilis dans la langue des Carijonas comme cluv, les Roucouvennes.

A deux heures, nous nous arrêtons quelques instants près des îles Cosacunti, où se voit une hutte abandonnée par les Indiens Carijonas. En parcourant cette masure, je trouve un petit banc excavé, absolument semblable aux sièges des Roucouyennes. Des sculptures grossières ont la prétention d'imiter un oiseau de proie, une sorte d'urubu,

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