VUE DES ANDES, PRISE DE L* PLAGE DU RIO SA^ JUAN
concurrents pour acheter la nombreuse pacotille apportée par les gens du vapeur, en a caché l'arrivée aux gens de Mocoa et de Pasto. C'était une des raisons pour lesquelles on nous empêchait de monter. Ce garçon, mécontent de la mauvaise foi de son collègue, envoie une dépèche à ceux de Mocoa pour leur annoncer l'arrivée du vapeur.
Malgré ce bon accueil, il ne faut pas nous attarder ici, car don Fernando commande en chef et nous avons à craindre l'arrivée d'un exprès de sa part qui empêcherait de nous fournir des porteurs. Nous arrangeons mes bagages, qui sont assez volumineux, et le lendemain matin nous nous mettons en route pour passer des eaux de l'iça dans celles du Yapura.
A six heures du matin, je chausse des espadrilles dont on me fait cadeau en me disant que c'est la chaussure adoptée par les gens du pays. Elle est composée d'une semelle en corde tressée que l'on fixe avec des cordons entre-croisés au devant du pied.
Je relève une "rande montagne à l'ouest un quart nord, à une distance de deux heures. A sept heures et demie, nous descendons la barranca et traversons les eaux froides du rio Guineo ; nous n'avons pas d'eau au-dessus de mi-jambe, la navigation n'est guère
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possible en amont. Le sentier, qui est à [)eine indiqué, est encore fangeux; il faut marcher vite pour ne pas avoir le temps d'enfoncer.
Nous traversons plusieurs petiles criques, parmi lesquelles nous citerons le rio Picudo, affluent de gauche de l'Iça, qui. d'après Santa Cruz, pourrait être descendu avec une très petite embarcation. .le croyais trouver des collines au milieu de la route, mais le terrain est toujours plat; plus nous avançons, plus nous enfonçons dans la boue argileuse, et nous avons grand'peine à sortir nos espadrilles. Jamais je n'ai marché avec pareil entrain : je cours, je vole à travers la boue qui m'éclabousse des pieds à la tète ; le pirate des Andes est obligé d'allonger ses grandes jambes pour me suivre. Nous dépassons tous les porteurs, [lartis deux heures avant nous.
Après avoir fait vingt mille pas, nous voyons le terrain descendre tout à coup ; la quebrada (crique) qui coule à nos pieds n'est plus tributaire de l'Iça, c'est un affluent du Yapura.
Nous nous arrêtons une demi-heure pour prendre un peu de café en attendant les retardataires. Suivant l'habitude des Indiens, je ne mange pas au milieu de la marche, je me contente d'un morceau de biscuit que je trempe dans l'eau d'une claire fontaine. En me lavant les pieds, je m'aperçois de deux fortes écorchures produites par les lacets; je quitte ces chaussures inutiles et continue la route pieds nus.
A trois heures, nous débouchons sur la place d'un hameau appelé Limon. Une église en chaume, trois huttes servant de magasin pour le quinquina, telle est la capitale qu'on trouve indiquée sur beaucoup de cartes d'Amérique du Sud. Nous sommes à vingt kilomètres de la ville de Mocoa, un peu plus importante parce qu'elle est au centre d'une grande exploitation de quinquina.
On ne trouve rien à manger à Limon : on ne peut s'y procurer ni poisson, ni gibier, ni viande fraîche. Les travailleurs, qui gagnent cinq francs par jour, sont obligés d'en dépenser quatre pour acheter un peu de tafia et de la carne seca. On m'assure qu'à Mocoa le vin ordinaire vaut plus de dix francs la bouteille. L'employé de la Compagnie nous reçoit bien, mais il déguste avec un peu trop d'activité la cachasse que nous lui offrons, et la nuit il nous empêche absolument de dormir en faisant du punch avec Santa Cruz. Une querelle qui s'engage entre les deux buveurs pourrait devenir sanglante si nous n'étions pas là pour maîtriser leur fureur alcoolique.
Nous n'avons d'autres canots à notre disposition que ceux de la Compagnie, qui sont aux ordres de don Fernando. Santa Cruz, audacieux comme un brigand, demande des embarcations de la part de don Fernando lui-même. L'agent consent volontiers à nous conduire jusqu'à une habitation où nous trouverons d'autres embarcations; c'est tout ce que je demande : embarquons vite et partons '.
Après deux kilomètres parcourus en quelques secondes dans la petite rivière de Churugaco, nous débouchons dans le Caqueta ou Yapura. Cette rivière, qui vient de sortir des Andes, n'est pas profonde, mais elle est si rapide qu'on entend au fond de l'eau un bruissement, des crépitations qui sont produites par de petites pierres qui roulent. La navigation en pirogue n'est pas des plus faciles; il faut toute l'habileté d'Apatou pour se lancer au milieu d'une volute que forment les eaux furieuses arrêtées par des roches du fond.
Après deux heures de canotage, nous atteignons Paca-Yaco, habité par deux familles de bons Indiens qui parlent le quichua, c'est-à-dire la langue des Incas. A chaque instant ils disent : Aréca, aréca, ce qui veut dire « oui ». Ce mot nous rappelle aoca, qui est employé dans le même sens par les Oyampis.
1. J'ai reçu à Paris une letlre de M. R. Reyes, regrettant vivement la conduite de son représentant à mon égard. Il profite de cette occasion pour déclarer que, si j'ai la chance d'arriver au terme de mon entreprise, je pourrai dire que je suis le premier blanc qui ait parcouru le Yapura dans toute son étendue.
Ces gens nous fournissent un peu de poisson, que nous savourons bouilli avec des bananes. Voilà deux mois que nous vivons de viande et de poisson salés. Apatou est pressé de quitter ces régions; il brûle d'envie de flécher des coumarous dans les sauts et de tuer des eouatas. Ne trouvant pas de canots, je triple la solde de nos convoyeurs pour qu'ils nous transportent un peu plus loin. Après beaucoup d'instances, je les fais partir le lendemain à midi.
Il a plu toute la nuit, le courant est très rapide; nous continuons à entendre un bruit de grêle ou de sel crépitant, produit par l'entrechoquement des cailloux au fond de la rivière. Je suis ravi de voir nos pirogues voler comme des flèches ; deux jours de cette marche vont nous éloigner tellement des sources du Caqueta que mon escorte ne pourra plus songer à nous abandonner. Dans l'impossibilité de battre en retraite, il faudra qu'elle aille de l'avant à tout prix ; le succès de ma mission n'est pas loin d'être assuré. Morts ou vivants, nous descendrons, depuis les sources jusqu'à l'embouchure, un des plus grands affluents de l'Amazone.
Apatou néglige les dangers du canotage pour gagner en vitesse. De temps à autre il se lève, il cherche l'endroit oi^i la surface de l'eau paraît plus haute. « C'est là, dit-il, qu'est le courant. » Il change sa pagaye de main, et, donnant quelques coups vigoureux, il sort des eaux calmes pour s'engager dans le clapotis des vagues. Mes hommes ont peur; je reste impassible pour une seule raison : c'est que j'ai une confiance illimitée dans l'habileté de mon audacieux pilote.
Vers trois heures, le patron de l'autre pirogue nous propose d'arrêter, sous prétexte que l'eau est trop forte pour franchir aujourd'hui le remolino de Ouassi-Panga. c Qui ça, ça ? » demande Apatou. Je lui explique qu'il s'agit d'un tourbillon où l'eau bouillonne et fait des vagues. Il recommande à l'homme qui est devant de bien s'asseoir et de j)agayer fort, puis, enfonçant sa pagaye dans l'eau jusqu'à la poignée, il donne trois coups vigoureux, et nous voilà lancés dans un canal étroit, entre des berges taillées à pic, où l'eau s'engouffre et tressaille en formant des vagues. L'homme de l'avant fait un faux mouvement, et, bondissant par le travers, remplit la pirogue à moitié. « Pagaye, pagaye ! » dit Apatou... Nous courons comme la flèche, et bientôt nous atteignons une eau calme comme celle d'un lac.
En attendant l'arrivée du deuxième canot pour vider l'eau, une partie s'en va en soulevant légèrement la pirogue ; je rejette le reste avec une calebasse. C'est l'affaire de (|uelques minutes. J'ai vidé tant et tant d'eau au moyen du coni traditionnel des créoles de la Guyane, que je vais presque aussi vite qu'avec une pompo. Ce travail machinal que je fais continuellement en voyage ne m'empêche en rien de faire mes relevés à la boussole, et je diminue les charges d'un équipage qui est toujours réduil à la |dus simple expression.
Bientôt la grande pirogue arrive; elle a fait comme nous, elle s'est emplie à moitié.
Vers deux heures, nous apercevons un canot accosté à la rive. (|iii est presque
partout submergée; nous voyons sur un petit tertre à fleur d'eau un Indien et sa femme qui allument du feu, tandis que deux poules picorent en liberté dans cet îlot, qui n'a pas plus de trois mètres de diamètre. Où vont ces voyageurs avec leurs poules? Ils m'informent qu'ils sont en marche pour Limon, où ils vont échanger ces poules contre des couteaux. Nous nous empressons d'acheter cette volaille et nous remontons dans nos embarcations. Bientôt nous trouvons un endroit où la berge s'élève d'un pied au-dessus de l'eau. Nous devons nous y arrêter, car la nuit approche et peut-être irions-nous bien loin pour trouver un autre point favorable.
Il pleut dans la soirée; l'eau monte si rapidement que vers dix heures nous ne sommes plus qu'à cinq centimètres au-dessus du niveau de la rivière. Nous sommes obligés de remettre nos bagages dans les canots et de nous tenir prêts à embarquer.
Après une nuit d'insomnie, non seulement à cause de la pluie, mais encore des moustiques, nous nous endormons tous d'un profond sommeil un peu avant l'aube.
Au réveil, je vois ma pirogue pleine d'eau. Le retrait rapide de la rivière est la cause de cet accident, qui est très grave, plus terrible que tout ce que nous avons jamais éprouvé, carmes trois chronomètres sont complètement avariés.
Partis de bonne heure, nous arrivons avant midi à une habitation appelée Yura-Yaco, du nom d'un bel affluent de gauche qui se trouve un peu en amont. Le Yura-Yaco est, dit-on, navigable à huit jours de canotage en remontant ; ses sources sont dans l'État de Tolima (Colombie), où l'on élève du bétail.
Le chef de l'habitation est un métis blanc-noir et Indien. Ce pauvre homme, qui, par une amère dérision, s'appelle Fortunalo, est hideux à voir. Sa figure, ses mains et ses pieds sont parsemés de taches blanches et noires qui le font ressembler à un cheval pie. Ici le pigment, c'est-à-dire la matière colorante, a complètement disparu, et la peau, qui est insensible à ce niveau, est blanchâtre comme une vieille cicatrice. A côté la peau présente la teinte noire bleuâtre d'un fourneau de fonte frotté avec de la plombagine.
La femme de Fortunato, qui a trente ans de moins que son mari, est une blanche de race pure, qui serait charmante si elle n'était frappée elle-même de cette affreuse affection cutanée que les indigènes appellent cara/é'' et que nous croyons être du vitiligo. Les enfants, qui sont d'ailleurs très gentils, présentent les couleurs de peau les plus variées; deux petites filles sont absolument blanches, tandis qu'un garçon a les cheveux crépus d'un mulâtre. Le père rougit d'orgueil lorsque Santa Cruz lui dit que ses filles lui ressemblent como un hnevo a otro (comme deux œufs).
Le caralé n'existe pas dans le Caqueta seulement ; nous l'avons observé chez les Ticounas du Javari, quelques Indiens de l'Iça, et un malheureux blanc, qui, après quatre mois d'excursion dans cette rivière, n'osait plus rentrer en Colombie sous prétexte qu'il ressemblait à un gros poisson, le bagre {el bagre) du rio Magdalena. Je crois qu'une des causes de cette affection réside dans les piqûres des pions, qui ne
cessent d'enfoncer leurs dards venimeux dans la peau de la figure et des extrémités. Déjà le dos de mes mains est si noir qu'à une faible distance on pourrait croire que je porte des gants. C'est que les gouttelettes microscopiques du sang qui restent au niveau de chaque piqûre sont si rapprochées qu'elles semblent se confondre.
La bonne femme de Fortunato est une cuisinière qui serait digne d'accompagner un empereur voyageant dans les forêts de l'Amérique. Elle nous prépare des bananes frites à la graisse de pécari que je trouve supérieures aux pommes de terre soufflées que savourent les princes de la terre d'Europe. Son mari, qui s'engage à m'accompagner jusqu'à la chute Araraquara, me demande un jour de liberté pour faire ses préparatifs : ce que j'accepte volontiers.
Nous nous mettons en route avec deux canots. Suivant mon habitude je monte le plus petit, avec le fidèle Apatou, deux Indiens Carijonas et le vieux Fortunato. Ce dernier ne pouvant pagayer à cause de l'état déplorable de ses mains, je le place sur un petit banc devant moi en lui indiquant pour travail de vider l'eau et de m'indiquer les noms des îles et des affluents que nous allons rencontrer. J'éprouve quelque peine à m'habiluer à cette figure aussi repoussante que celle d'un lépreux, mais cet homme m'est tellement indispensable qu'il faut que je l'envisage de bonne grâce.
Bientôt la rivière, s'élargissant, commence à serpenter en formant de grands arcs dont la corde est représentée par un canal étroit que les gens de l'Amazone appellent paratia et les Espagnols brazuelo (petit bras).
Les rives basses ne présentent pas d'endroits convenables pour camper. Il va faire nuit; nous devons nous arrêter sur la pointe d'un îlot qui est recouvert de balisiers comme tous les terrains marécageux. Apatou fauche ces grandes feuilles avec son sabre et fait une litière sur laquelle nous étendons nos couvertures. Il serait plus salubre de coucher dans un canot, mais mon embarcation est si petite que je ne peux m'y étendre. Mes pieds heurtent à chaque instant un obstacle, et mes petites blessures, ravivées par les moustiques, ne peuvent se guérir. D'ailleurs ma présence au milieu de l'équipage est indispensable : mes gens ne sauraient murmurer en me voyant partager toutes leurs misères.
\" juin. — N'ayant pu faire de feu à cause de l'humidité du sol, nous avons dû nous coucher sans autre aliment que de la cassave et un peu d'alcool dédoublé avec l'eau de la rivière. Santa Cruz, qui montre une énergie admirable, se lève à quatre heures et demie et va chercher un terrain propice pour faire bouillir un maigre échassier tué la veille.
Je voudrais quitter ce poste afi'reux avant le jour, mais j'ai besoin de clarté pour faire mon tracé à la boussole, que je veux exécuter sans la moindre lacune. A six heures, en faisant une tournée pour voir si nous ne laissons pas quelque bagage à la traîne, j'aperçois un gros serpent boa qui a sans doute passé la nuit à dix pas de nous. Apatou m'avait prévenu qu'il y avait quelque mauvaise bête par là, car il avait perçu une odeur musquée désagréable.
Nous arrivons vers neuf heures à une petite habitation appelée Quinoro. Quelle n'est pas notre surprise en voyant autour d'une hutte une vache, deux moutons et de nombreux cochons! Le nommé Bernabé Cabreiro, fuyant une révolution, a descendu le Yura-Yaco avec sa femme, ses enfants et ses animaux domestiques. Il avait un bœuf,