‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 47 sur 88 · LE MAGDALENA PRES DE PATDRIA · texte numérisé non relu

LE MAGDALENA PRES DE PATDRIA

méfait et que ses compagnons l'auront maintenu à l'écart. Mais un des passagers me tire de mon erreur. Ce volatile est mieux qu'un simple malfaiteur, c'est un monarque repu. Mon obligeant interlocuteur m'apprend que, dans beaucoup de troupes d'urubus, il existe un chef qui jouit du privilège d'entamer les proies; ses sujets assistent de loin à son repas et se partagent ensuite ses reliefs.

La chaleur devient intolérable dans l'après-midi. Je n'ai pas moins de trente-quatre degrés dans ma chambre.

A quatre heures, nous nous arrêtons pour faire du bois à la boca del diqiie de Paturia. Comme l'embarquement est assez long, le capitaine nous prévient que nous n'irons pas plus loin aujourd'hui. Nous descendons à terre, nous visitons quelques cases, où nous remarquons divers objets intéressants en ce qu'ils présentent la plus grande ressemblance avec ceux dont les Indiens font usage : tels sont la pierre à écraser le maïs,

le morlicr, le poulailler, les crochels de porteur. Celle similitude eonfirme ce que nous avons déjà dit, à. savoir que beaucoup d'habitants sont métissés s'ils ne sont Indiens purs.

Le soir, la population du village se réunit près du bateau et se livre, aux sons d'un accordéon et d'un tambourin, à quelques danses auxquelles notre équipage prend une part très active.

3 septembre. — Nous avons ce matin une brise forte qui nous procure une bonne fraîcheur ; j'attribue cette brise à un violent orage qui éclate à quelques milles derrière nous. En causant avec quelques passagers, j'apprends que le guarumo [Clibadium) est employé dans la thérapeutique du pays. On fait avec les jeunes feuilles fraîches un sirop pectoral employé contre la phtisie. Un autre passager me remplit de stupéfaction en me citant les vertus merveilleuses d'un héron gris {rjarza). La tète de cet oiseau bouillie dans l'eau est, me dit-il, un caustique des plus énergiques. Je me garde, de peur d'éveiller de justes susceptibilités nationales, d'élever le moindre doute sur les propriétés incroyables de ce volatile efflanqué. L'Amérique a été longtemps le pays des merveilles et il se peut que la cuisson exaspère ici les têtes d'échassiers au point de les rendre caustiques.

Vers trois heures, nous passons devant la bouche du rio Sogamoso, affluent de droite. Peu après, le fleuve s'étale et s'élargit considérablement. Des îles et des bancs de sable émergent partout. Nous touchons ; nous sommes assez fortement engagés, car ce n'est qu'après une bonne demi-heure d'elîorts et après avoir soulevé autour de nous des tourbillons de vase que nous sommes de nouveau à flot.

A cinq heures, nous arrivons à un petit village de trois cabanes groupées sur le versant d'une faible colline. Nous y faisons du bois et nous y passons la nuit. Nous sommes dans l'Etat d'Antioquia, l'un des plus riches et des plus industrieux de la Nouvelle-Grenade. 11 possède des mines, une industrie métallurgique et presque le monopole de la fabrication des chapeaux dits de Panama.

Les gisements aurifères de la Colombie sont limités par le .Magdalena. On n'eu trouve pas à l'est de ce fleuve. Ce sont les Etats d'Antioquia et de Cauca qui produisent le plus d'or. L'Etat d'Antioquia produit pour 16 millions de francs d'or par année. L'établissement le plus riche, appelé Sancudo, produit pour plus de 2 millions d'un alliage d'or et d'argent. On trouve de la houille dans le voisinage.

L'État de ('auca ne produit que pour 3 à i millions d'or par an ; mais cette quantité augmentera considérablement lorsque les voies de communication améliorées permotlronl le transport des machines nécessaires i\ l'exploitation des filons.

Aujourd'hui on lave les sables et on exploite quelques quartz.

C'est dans la rivière Cauca et ses principaux afiluoiils que les sables sont le plus ricins. La vie est très chère dans cette région : I kilogramme de viande vaut T» francs. 1 iviidgramme (\e pane/n de 2 à 3 francs. Un doniesliquc se paie 10 francs |t;ir jniir cl ne sert qti';! corilre-cnnur. disant (|ii Un lra\;iil di' (|ncl(|iics heures dans le sable de la

rivière lui rapporterait de 20 à 30 francs. Le poisson et les bananes seulement s'y trouvent à bon marché. Le climat est très malsain.

Une compagnie parisienne va travailler le sable du Nechi avec des machines. Nous avons vu à Rarranquilla un petit vapeur appartenant à cette compagnie et sur le pont duquel on devait laver le sable qu'amènerait une machine à draguer.

Le pays possède aussi de riches mines de cuivre que l'on n'exploite pas. Seules, celles de Moniquirâ au nord de Bogota sont exploitées pour les besoins du pays.

(Juant aux chapeaux dits de Panama, ils se fabriquent dans différentes localités du haut Magdalena, ainsi qu'à Anlioquia, dans le Cauca et à Bucaramanga sur le Lebrija, affluent de droite du bas Magdalena.

La matière première est un latanier, dont on prépare les feuilles quand elles sont très tendres et pas encore étalées. On ôte avec un canif les parties superficielles dures ou trop tendres. On appelle cette opération ripiar el pabnicha. On divise ces feuilles qui n'ont pas encore de chlorophylle en lanières de diverses dimensions suivant la grosseur des prétendues pailles que l'on veut obtenir. Les lanières exposées au soleil s'arrondissent et de rubans deviennent cylindres. On les fixe, pour les tresser, en nombreux rayons au sommet d'un billot arrondi. La valeur d'un chapeau varie suivant la préparation de la feuille, la perfection du tissage (de 1 franc 50 à 250 francs). Un assez beau panama vaut 4 piastres, terme moyen. Les plus fins sont fabriqués à Suaza, dans l'État de Tolima; on les expédie par Barranquilla. Ils sont vendus à Cuba. Un chapeau superfin peut coûter deux mois de travail. A Antioquia, les hommes font des chapeaux aussi bien que les femmes. Un ouvrier y fait deux chapeaux par semaine d'une valeur moyenne de 8 francs chacun.

On estime la valeur des chapeaux exportés à 1 million 500,000 francs pour le pays entier.

On fabrique des chapeaux communs en tresses cousues avec les feuilles d'une graminée appelée dans le pays/)î>?rfo ou cana brava {rosesiu des flèches).

Naguère, me dit-on, les Indiens paraissaient quelquefois en cet endroit sur les rives du fleuve. Ils ne daignent pas se montrer à nous. Je m'en console en songeant que ces sauvages peuvent aujourd'hui porter poncho, sombrero et même bottines vernies.

Le 4 septembre se passe sans incident. Notre grande occupation est de contempler les énormes caïmans qui se vautrent sur les bancs de sable. Le contador leur envoie quelques balles de remington avec une adresse remarquable.

5 septembre. — L'eau a baissé pendant la nuit. Le pilote du bord va faire des sondages entre les grands bancs de sable qui se trouvent devant nous et revient annoncer au capitaine qu'il n'existe pas de passage. Nous serons obligés d'attendre la prochaine crue. Comment s'occuper? Je fais de la photographie. Villaveces et Le Janne croquent et barbouillent quelques coins du paysage.

Le Janne revient la figure œdématiée, au bout d'un quart d'heure passé dans le bois. Il me dit qu'il n'a jamais vu si grand nombre de moustiques si cuisants.

Il a constaté que la plante que nous prenions pour un balisier, et qui se rencontre presque partout entre les arbres sur la rive, appartient à la famille des musacées.

Il fait un essai hypsométrique, et, d'après lui, l'altitude en ce point, situé tout près de l'embouchure du rio Carare, est de soixante-quatorze mètres. Nous mesurons ensuite la largeur de la rivière avec le télémètre Gauthier : elle est de huit cents mètres.

6 septembre. — Nous arrivons vers cinq heures du soir à Puerto Berrio, tète de la ligne ferrée qui doit rejoindre Medellin au Magdalena. De nombreux ouvriers sont occupés aux travaux de la voie. Ils sont fatigués et amaigris. On dit, en eiïet, le pays très fiévreux. Après le repas du soir ils s'étendent dans des wagons de charge, alignés tout près de la rive, sur un sol semé de mares argileuses. Ils chantent des chœurs d'un très joli effet; des milliers de grenouilles leur font un accompagnement bizarre, .le m'endors bercé par cette mélodie étrange.

Pour chercher un peu d'air, chaque passager a pris l'habitude de déserter sa chambre et de dresser son lit du côté de la brise. Vers le milieu de la nuit, un orage furieux se déclare sur nos tètes et nous force de rentrer dans nos cabines. Curieux spectacle, celui de tous ces hommes effarés, courant à la lueur des éclairs, traînant après eux de longues moustiquaires blanches et des tréteaux repliés. On dirait un colin-maillard de fantômes.

7 septembre. — A l'aube, nous sommes en roule. Le fleuve se rétrécit un peu; les îles deviennent rares. Les rives sont plus élevées et commencent à laisser percer quelques rochers. La végétation est très puissante. C'est le grand bois. Des figuiers et des ceihos ou fromagers de taille gigantesque forcent le regard par leurs airs d'importance. Sur la rive droite, j'aperçois un vaste espace envahi par une liane très élégante grimpant au sommet des grands arbres et laissant pleurer vers le sol une multitude de guirlandes vert clair. Je regrette de ne pouvoir en recueillir un échantillon, mais je ne perds pas l'espoir de la rencontrer de nouveau dans la suite. Apatou me dit que ses compatriotes l'appellent pempé.

Nous entrons dans le Nare. Des montagnes très bleues semblent barrer la rivière devant nous. Nous avons l'illusion d'une pente rapide s'ouvranl devant le bateau, bien que nous remontions le courant du Nare.

Nous voici au port de Nare, qui ne se compose que de la hodega. Le village est à une demi-heure de la rive. Je trouve celle-ci envahie par des cleome et une plante ayant la plus grande ressemblance avec le cassia alata ; feuilles, longues grappes pressées de (leurs jaune d'or, tout est identique. La gousse seule diffère, car elle est aplatie et ses bords ou sutures font un léger bourrelet.

Ses marchandises débarquées, le José Maria Pmo redescend vers le fleuve. Nous venons mouiller tout près du General Triijillo, vapeur appartenant à une autre compagnie, (pii, parti deux jours après nous de Barranquilla, nous a déjà rejoints. Ce navire ne cale que trois pieds ; il n'est jamais gêné par la baisse des eaux. Il sera le Kl a llnii(i;i. (>omme le José Maria /V//o pourrait fort bien n'y arriver ipie lc»iiglemps

après lui, je me décide à l'abandonner pour son rival. Les conditions qu'on nous fait sont très dures; je suis obligé de payer le passage entier de Barranquilla à Honda, mais, en voyage, je n'hésite pas, autant que possible, à sacrifier l'argent pour gagner du temps. Sur ce nouveau bateau on nous fait bien sentir la rivalité qui existe entre les

LE General Tnijillo

deux compagnies de navigation du Magdalena; on ne nous pardonne pas de nous èlre d'abord adressés à l'autre compagnie. Le contador nous refuse des hommes pour le transbordement de nos bagages. On ne nous avait pas jusqu'ici habitués à si peu de complaisance.

8 et 9 septembre. — Nous avons de bonnes journées de navigation. Le General Tnijillo navigue fort bien avec sa roue unique située à l'arrière. Le courant devient

plus fort, le llcuvc plus resserré, les rives s'élèvciil el forment do hautes harraiwas. Quelques-unes sont très belles ; les eaux d'infiltration ont taillé dans le sable qui les compose des clochetons gothiques d'une délicatesse merveilleuse, soutenus par des accumulations de figures semblables à ces bons hommes à longue barbe que les Chinois sculptent dans la pierre à savon.

Nous sommes très près des montagnes; quelques collines viennent baigner dans le lleuve.

10 septembre. — Nous arrivons aux premiers rapides du Magdalena. li en existe Irois très rapprochés en aval de Caracoli. Les vapeurs ont la plus grande peine à franchir ces obstacles. Le General Trvjillo est sous toute pression ; il souffle, il frémit, il trépigne, il fait le diable, il a passé enfin. C'est le moment de dire que le capitaine qui

lUl)lu^CA

le commande a déjà eu deux bateaux tués sous lui dans ces rapides. L'un, coulé prés de la rive, laisse apercevoir sa cheminée. L'autre a eu sa chaudière projetée à une hauteur de quatre-vingts mètres sur une colline de grès abrupte qui borde la rivière.

Enfin nous arrivons à Caracoli. C'est le terme de la navigation à vapeur du bas Magdalena. Honda se trouve sur la rive gauche, à trois kilomètres environ. Hogolâ sur la rive droite, à trois jours de marche dans les montagnes.

Une ligne ferrée, commencée depuis de bien longues années, doit relier la capitale au fleuve.

Nous ap[»renons que M. le prc'sideiit Nunez sera demain à Caracoli. (u'i il ddil s'embarquer sur le Monloija, à dcslinalion de Panama.

Je profiterai de .son passage pour lui leuietlrc une lettre de rerniiiuiaïKlatidii (|ue M. de Lesseps m'a donnée pour lui.

Je me rends tout de suite à Honda, pour me présenter au vice-consul français el m'enquérir d'un hôtel. Puis, je fais prévenir mes compagnons qu'ils aient à me rejoindre.

M. Whitney nous fait à Honda la meilleure réception ; il met un logement à notre disposition. 11 nous présente aux Anglais, ses compatriotes, qui résident à Honda et qui fous nous font aussi un accueil cordial.

Honda est une des plus anciennes villes de la Colombie. Sa position devait la mettre entièrement à l'abri des incursions des Indiens, car c'est une des plus fortes que l'on puisse rencontrer contre de pareils ennemis. Elle est située sur une colline défendue par le Magdalena, qui forme un rapide très important devant la ville, et par deux torrents qui viennent se jeter parallèlement dans le fleuve. La ville est ainsi presque entourée d'eaux bouillonnantes qui font entendre continuellement le bruit sauvage de leur courant impétueux. Les murailles des maisons simulent de vieilles fortifications du cùlé du Magdalena et du Guali. Deux ponts, l'un en bois, délabré, l'autre en fer, de construction récente, sont jetés sur ce dernier torrent et relient la ville à la route de Caracoli. Au sud-ouest, des montagnes aux flancs de grès abrupts et dénudés semblent de gigantesques remparts avec leurs murailles et leurs couronnements en terre couverts de hautes herbes. D'autres montagnes forment presque ceinture autour du mamelon sur lequel est située la ville, qui semble ainsi reposer au fond d'un entonnoir. Serait-ce la raison pour laquelle on lui a donné le nom de honda (profonde), ou bien tirerait-elle son nom des ravins qui l'entourent?

L'architecture des maisons porte encore ici le cachet espagnol. Les rues sont pavées de galets arrondis. Chez les habitants peu fortunés, la plupart fort pauvres aussi en sang européen, nous trouvons de nombreux cas de lèpre et de caraté, ainsi que quelques cas de goitre.

La ville est située à une altitude de 220 mètres, moyenne de trois observations hypsométriques faites par Le Janne. La pression atmosphérique est de 740 millimètres. La température maxima que nous y ayons constatée est de 30", 4; la plus basse, de 23°, 1. La différence entre le thermomètre sec et le thermomètre mouillé s'est élevée vers trois heures du soir à 6",?, el malgré cette sécheresse de l'atmosphère la sueur perle à la surface du corps et ne s'évapore pas.

Le H septembre, nous nous rendons à Caracoli, où l'on attend le président Nunez, De nombreux caballeros sont accourus au-devant de lui, tous vêtus du poncho national, du sombrero de Panama et de larges jambières qu'ils quittent en descendant de cheval. Ce sont de solides cavaliers.

A l'arrivée du président, tous se précipitent à bord du Montoya pour lui présenter leurs hommages. On tire des fusées qui détonent en laissant dans le ciel bleu de petits nuages d'un blanc éclatant. Une musique joue l'air national. Nous laissons passer le flot de l'enthousiasme populaire et nous faisons demander audience. Le président nous fait

bon accueil et nous promet une lettre de recommandation pour les divers fonctionnaires

et pour ses amis particuliers.

Les jours suivants, nous faisons diverses excursions aux environs de Honda avec iM. Whitney et ses aimables compatriotes. Nous faisons gravir à nos mules quelques-unes des montagnes voisines de la ville et nous jouissons des plus beaux points de vue qui se puissent rencontrer.

Depuis peu. il s'est créé une compagnie de navigation à vapeur du haut Magdalena. Elle ne possède encore qu'un bateau, le Tolima, qui va faire son troisième voyage. Son mouillage et son point de départ se trouvent au-dessus du rapide infranchissable de Honda. Le fleuve en ce point a une largeur de quatre-vingt-douze mètres, que nous avons mesurée avec la lunette micrométrique du colonel Goulier. Le relevé à la boussole du cours du haut Magdalena n'a pas encore été fait. Le directeur de la navigation, M. Montero, me prie de vouloir bien me charger de ce travail, et il donne des ordres au capitaine pour qu'il nous accorde toutes les facilités nécessaires.

Le départ a lieu le 17 septembre. Je relève le cours de la rivière. Le Janne en fait autant de son côté pour se mettre au courant du maniement de la boussole et du tracé de la carte. Avant que nous arrivions à Ambalema, il est familiarisé avec ce travail.

Le paysage ici est bien différent de celui du bas Magdalena. Des montagnes, ayant une élévation au-dessus du sol de cent à quatre ou cinq cents mètres, laissent entre elles des Ihmos ou plaines déboisées où le fleuve a tracé son lit.

Les versants des montagnes, privés de leurs anciennes forêts, sont couverts d'une herbe haute connue dans le pays sous le nom de jmsto rjuineo.

Le vapeur est disposé comme le Tnijillo : il ne possède qu'une roue située à l'arrière; il cale trois pieds. Le capitaine et le contador sont très aimables. Les passagers de la première table sont fort mêlés. Nous nous y trouvons à côté d'un député, M. le docteur Mutis, jeune homme instruit, avenant, du colonel Blanco, du docteur Lombana, un photographe dont la spécialité est de blanchir avec les ressources de son art les dames trop teintées qui forment le fond de sa clientèle, d'un prestidigitateur, se disant émule de Banco, son compatriote, je crois, et qui a besoin des recettes qu'il fait à bord pour payer le prix de sa traversée. Le projet de cet illustrissime prestidigitateur est d'éblouir les habitants des villages riverains. Sa recette dans chaque cité lui permettra, pense-t-il, de gagner la suivante et de parvenir ainsi jusqu'à Neiva.

Le 18 septembre au soir, nous arrivons à Ambalema. On attend évidemment le bateau (pii, n'en étant encore qu'à son troisième voyage, doit être un curieux spectacle pour les habitants de la ville. Presque toute la population est réunie sur le rivage, au moment de notre arrivée.

Ambalema est un village bâti sur une colline basse. Une grande place carrée qui en occupe le sommet est reliée à la rive i)ar quelques rues en pente, à pavé glissant et très inégal. Une allée de gigantesques ccibos borde la rivière.

ce ï

La population est de 3,000 habilanls environ. Ce village devait sa prospérité à un tabac exquis que l'on cultivait dans les vefjas (plaines alluvionnaires) qui bordent le fleuve. Le meilleur venait des vegas de Lagunilla et Pajonales, Mais, hélas ! les villes comme les peuples n'ont souvent qu'une splendeur éphémère. Depuis quelques années le tabac d'Ambalcma est atteint d'une maladie : cl tahaco se ha midato, comme disent les habitants du pays dans leur langage imagé, c'est-à-dire que « le tabac est devenu mulâtre ». La feuille est racornie comme une feuille de chou ou comme des cheveux de

TYPES D li HONDA

mulâtre. On attribue cette maladie à la sécheresse relative de ces dix dernières années. La première année, la récolte est abondante mais le tabac est médiocre. La seconde année, on recueille moins de feuilles saines mais elles sont de meilleure qualité. La troisième année enfin, le produit est exquis mais insignifiant comme quantité.

Le tabac et la vigne auraient-ils fait leur temps sur notre planète? Que les fumeurs se rassurent ! On recommence la culture avec des graines venues de la Havane et qui semblent devoir donner de bons résultats.

11 existe actuellement à Ambalema cinq cigarerias de première importance et huit de seconde, qui emploient 400 hommes et 800 à 900 femmes.

L'exportation du tabac de cette région se fait sur Brème et New-York.

Le 19 septembre, nous arrivons à Guataqui. Un village occupe chaque rive du fleuve. Celui de la rive droite, le plus important et dont l'autre n'est qu'une sorte de faubourg, est assez laid par lui-même; il ne tire quelque grâce que des hautes collines qui font un demi-cercle autour de lui. Ces collines sont déboisées entièrement et couvertes de pasto gui?ieo. Le fleuve ne semble pas avoir devant le village la largeur que lui attribue M. André ; Le Janne, qui en fait la mesure à l'aide de la lunette de Goulier, ne trouve qu'une largeur de deux cent dix mètres, qui n'est que la moitié environ de celle obtenue par notre compatriote. L'altitude au niveau de la rivière est de deux cent soixante mètres.

Le 20 septembre, vers deux heures, nous franchissons, non sans peine, le sa/to del Gallinazo. Nous sommes obligés d'y revenir à plusieurs fois. Pendant ce temps les habitants des fermes voisines se sont réunis sur la plage et nous contemplent avec une sorte d'ahurissement. Une Indienne large d'épaules se fait remarquer par son enthousiasme. Une chemise de toile bleue décolletée et sans manches lui descend jusqu'aux genoux et compose tout son costume. Nous avons déjà franchi le saut, qu'elle court encore, affolée, sur la rive, à la suite du bateau, ses longs cheveux noirs au vent, avec toute l'ardeur irréfléchie de son esprit vierge et sans s'occuper aucunement des indiscrétions de la brise.

Le courant devient de plus en plus rapide : l'altitude augmente sensiblement. Le paysage change peu. Les îles et les rives alluvionnaires sont couvertes de riches plantations de bananiers ou platancros. Les bananes entrent pour une très large pari dans l'alimentation : vertes, on en fait du sancocho ; mures, on les mange frites ou en beignets; aussi sont-elles l'objet d'un commerce assez considérable. Les possesseurs de plataneros construisent avec des troncs de bananiers des radeaux sur lesquels ils s'embarquent avec leurs denrées qu'ils vont vendre au village voisin.

Un peu en aval de Purificacion nous voyons un de ces radeaux portant un ménage avec son jeune enfant. Un âne attaché à un piquet, debout à l'arrière, regarde jdiilosophiquement coulera ses pieds l'eau jaunâtre du fleuve et n'a pas l'air surpris de ce mode de locomotion peu habituel chez ses congénères. J'appelle l'atlcnlion de Le Janne sur cette fuite en Egypte qui sort des traditions de notre école des beaux-aris '.

Quelques bouquets de bambous hérissent les berges. Les restants de forêts «jui couvrent encore partiellement les montagnes voisines sont journellement attaqués par le feu. Les habitants semblent avoir juré de brûler jusqu'au dernier arbre pour établir des prairies de pasto guineo. D'immenses champignons de fumée s'élèvent partout dans les airs. La nuit, le coup d'œil est imposant. Le ciel est rougi par ces nombreux incendies.

K. Ticpolo a représenté une scène de " l.i l'uite en Egypte " dans un haleau.

Si ce déboisement est poussé jamais à ses dernières limites, n'aura-t-on pas éloigné les pluies et transformé en désert ce splendide pays ? Mais les Andes sont immenses, et leurs riches forêts sont à peine entamées. La température est très élevée dans cette vallée du haut iMagdalena. Chaque après-midi, j'ai trente-cinq degrés dans ma chambre. Nous faisons quelques promenades dans les diverses stations. A Jirardot, village qui a lire son nom de celui d'un de nos compatriotes qui a combattu héroïquement pour l'indépendance de la Colombie, nous recevons le meilleur accueil des frères Sicard, dont le grand-père, Marseillais d'origine, était venu s'établir dans le pays il y a de longues années.

Tous ces villages du haut Magdalena se ressemblent. Les cases sont partout les mêmes. Les habitants de la classe moyenne sont vêtus de la même manière. Les hommes portent des vêlements de confection parisienne ; le iwncho national toutefois remplace le gilet et la jaquette. Ils ont les pieds nus dans des sortes d'espadrilles faites d'une semelle de cuir et de deux pièces de toile enserrant le pied et le talon. Les femmes portent la même chaussure, une robe d'indienne légère, un châle épais. Leurs tresses brunes, repliées en chignon, sont recouvertes d'un sombrero de Panama, pointu, à larges bords, coquettement retroussé en arrière et dont le large ruban est orné en avant d'une boucle ou d'un nœud élégant. C'est le costume des muchachas, qui représentent les ouvrières de nos villes. Elles sont jolies et portent très gracieusement cette toilette. Les paysannes ne sont pas moins gracieuses avec leur sombrero à cuve aplatie. Les habitants plus riches sont vêtus à l'européenne, à l'exception du chapeau.

Le 22 septembre au soir, nous arrivons à Purificacion. La ville est située sur une colline assez élevée au-dessus du fleuve. Nous jouissons du plus beau spectacle à la tombée de la nuit. Les hauteurs voisines sont sillonnées de flammes qui décrivent des arcs gracieux en suivant les déclivités du terrain. Le Janne m'accompagne jusqu'à la ville que je tiens absolument à visiter et qui ne présente rien de particulier. Au retour de Purificacion nous nous égarons dans la campagne. Nous faisons heureusement la rencontre d'un cavalier qui revient de Natagaima et qui a l'obligeance de nous ramener jusqu'à bord. Nous avons fait une marche de plus de dix kilomètres, tantôt sur un sentier, tantôt sur un autre, avançant pour revenir ensuite sur nos pas et nous fourvoyer de plus en plus. Le jour nous aurait trouvés errant encore par ces sentiers maudits, si nous n'avions rencontré cet obligeant caballero. Nous lâchons de reconnaître son amabilité en lui faisant goûter un des produits les plus estimés de notre pays. Nous débouchons à son intention notre avant-dernière bouteille de Moët et Chandon. Nous buvons à lui et à son pays. Il boit à la France et au succès de notre voyage.

Le 24 septembre, nous arrivons aux environs de Natagaima, où nous faisons du bois. Le vapeur n'a ni voyageurs ni marchandises à y prendre ou à y laisser; aussi reprenons-nous notre marche vers Aipe, avant-dernière station de quelque importance. Nous n'avons pas pu visiter le village, qui se trouve à une petite dislance de la rivière.

Il est bàli au pied du pic de Pacande, qui se voil de très loin en aval el en anionl, et qui est le grand point de repère pour le tracé du haut Magdalena.

Depuis Purificacion la navigation est extrêmement difficile. Nous louchons à chnqiie instant. Nous profilons de la moindre crue pour avancer de quelques kilomètres, puis un obstacle nouveau se présente devant nous. Ce sont les roches de las Marnas, entre lesquelles le capitaine nous fait passer par une manœuvre aussi hardie que bien exécutée. Les rapides sont nombreux, aux points où la rivière ne s'étale pas d'une façon démesurée.

Nous perdons des journées entières à la Vega del Conejo et en d'autres points.

-^^^UlLi

IMC DE PACiiXllE

Il existe des roches gravées tout près du village de las IMedras Pintadas, auquel elles ont donné son nom. Ayant trouvé une monture à la Vega, je me décide à me rendre à cheval à Neiva, en passant par las Piedras, oii je dessine les roches elles figures.

J'arrive enfin à Neiva. J'y loue une pirogue et je descends jusqu'à Aipc en prenant le Iracé du fleuve. Le Tolmm vient d'y arriver. Le Jannca relevé le tracé depuis la \'ega jusqu'à Aipe.

Le 3 octobre, ayant loué des mules de selle, nous reparlons pour Neiva. Apalou accompagne nos bagages dans le canot qui m'a descendu à Aipe. Ayant encore eu des renseignements sur d'autres pierres gravées, et obligé de faire un détour j)Our en aller rclcNcr le dessin, je p;irs vers dix heures du malin. Le .iaïuic et lUirbaii se mettent en l'oute à une heure de raprès-niidi. en e(iiii|ia^tiie du docteur .Mulis.

La dislance qui sépare Aipe de Neiva est de soixante kiloinèlres. La roule n'esl qu'un sentier fort inégal et une succession continue de montées et de descentes. 11 faut traverser le fleuve en bac à Forlalecillas. Ce nom est dii à de gigantesques pâtés de grès imitant à s'y méprendre, ici un chàteau-fort, là des fortifications redoutables.

Nous entrons à Neiva à dix heures du soir.

Qui a vu une des villes de la Colombie, à part la capitale dont je ne puis parler, les a vues toutes. Les seules difîérences sont dans le plus ou moins d'inégalité du sol, et dans le plus ou moins de richesse des habitations. La forme générale des maisons, des édiliccs publics est toujours la même.

La population de Neiva est de trois à quatre mille âmes.

La lèpre et le caraté y sont très communs. Le goitre est tellement fréquent que l'on peut dire que la majorité des habitants en est afTectée. Les femmes m'ont semblé plus sujettes que les hommes à cette horrible maladie.

Le pays est très pauvre, quoique l'on y fabrique des chapeaux de panama en grande quantité.

Le Magdalena, en face de la ville, a une largeur de 129 mètres, une profondeur moyenne de trois mètres. La vitesse moyenne du courant est de 2™, 155 ; le débit est de 834 mètres cubes par seconde.

L'altitude de Neiva est de 556 mètres. Nous y trouvons pour nous rafraîchir une clikha excellente. On sait que la chicha est la Uqueur fermentée des anciens Indiens du Magdalena. Bien qu'ils aient perdu leurs coutumes, leurs mœurs, leur langage en fusionnant avec les races blanche et noire, ils continuent à savourer

la chicha, que je compare au cachiri des Indiens Roucouyennes. Le cacliiri esl une liqueur acidulé, légèremenl alcoolique faite avec du manioc. Celui-ci est remplacé par le maïs dans la chicha. 11 y a un proverbe du pays qui dit : Toda chichcm muere rica; traduction: toute l'abricante de chicha meurt riche. L'habitation de la chichera est une hutte en pisé recouverte de chaume. C'est tout ce qu'il faut pour cette industrie qui, pour matériel, ne nécessite qu'un tonneau. Avec un hectolitre de maïs et quelques livres de pariela (sucre non raffiné en pains ayant la forme d'une brique), la fabrique est montée.

On fait, avec des feuilles de bananier, des paquets de 2 à 3 kilogrammes de farine de maïs, on les fait bouillir dix heures dans une grande marmite contenant de l'eau, puis on suspend ces paquets dans la hutte et on les laisse à l'air pendant quinze à vingt jours ; ils se recouvrent d'une moisissure qui esl jaunâtre dans les hauts plateaux et verte dans les terres chaudes. C'est le moment de prendre ces paquets, de les dissoudre dans de l'eau contenant une petite quantité de panela. On passe à travers un tamis grossier, on recueille le liquide dans un tonneau ouvert à une extrémité, et on laisse se faire la fermentation alcoolique.

Sur les hauts plateaux de Bogota, la chicha n'est bonne qu'au bout de trois à quatre jours ; dans les terres chaudes, il suffit de vingt-quatre heures. La chicha, comme le cachiri, ne se conserve pas longtemps. En quelques jours l'alcool se transforme en acide acétique.

Dans la suite, nous faisons de longues courses à travers les savanes torrides du haut Magdalena et nous sommes souvent bien heureux de trouver une chichera qui nous fait boire, sans que nous ayons besoin de descendre de selle, une calebasse de cette bonne liqueur.

La chicha de certains villages a une saveur acide, même lorsqu'elle esl fraîche, c'est que la chichera n'ayant qu'un tonneau y ajoute la liqueur nouvelle sans jamais jeter le restant de l'ancienne. La chicha bien faite est une liqueur rafraîchissante qui doit être très saine dans les pays chauds. Cette liqueur est grisâtre; elle n'est pas limpide parce qu'on ne se donne pas la peine de la filtrer. On la sert dans des vases opaques, en forme de calotte, qu'on nomme cuyas.

La chicha pourrait très bien se conserver en bouteilles comme le cidre. L'expérience en a été faite par M. Goschen, ambassadeur anglais à Constantinople, qui, ayant habité Bogota, a eu la fantaisie d'en faire venir quelques bouteilles qu'il a fait servir à ses invités en manière de Champagne. Jusqu'ici les habitants des Andes ont eu pour ainsi dire le monopole de la fabrication delà chicha; les conquérants espagnols en avaient appris la préparation des Indiens. Aujourd'hui que le maïs s'est partout répandu, il serait i)eut-èlre bonde rechercher, en améliorant le procédé de fabrication, si Ton nen pourrait pas tirer une bonne boisson. Ne pourrait-on pas l'utiliser avec avantage pour faire de l'alcool ?

Le gouverneur de Neiva veut me dissuader d'aller à la recherche des sources du rio Uanpes. Ces sources, me dit-il, sont très éloignées des Andes : elles sont inconnues des quineros. Je sais moi-même que le rio oppose des chutes à la navigation, et qu'il aé(é en partie exploré ; mais le Goyabero, Guayabero ou Guaviare n'a jamais été l'objet d'aucune exploration; or, à Colombia, on pourra nous donner sur cette rivière des renseignements précis ; donc, il faut aller à Colombia.

Le G octobre, nous partons de Neiva à onze heures du malin. Nous avons chacun notre mule de selle. Trois mules de charge vont devant nous, touchées par deux arriéras qui nous montrent le chemin. Le départ n'a rien de triomphal. Mes compagnons ne sont pas de bien solides cavaliers, Apatou surtout, qui, dans le début, tombe trois ou quatre fois, sitôt que sa mule veut prendre le plus léger trot. 11 s'y habitue peu à peu et bientôt nous pouvons prendre une allure plus dégagée.

11 fait nuit lorsque nous arrivons à la Union. Nos arrieros nous conduisent à des cases où nous trouvons à nous loger.

Le lendemain, nous nous engageons dans les montagnes, nous suivons des sentiers raboteux et caillouteux, qui pour nos arrieros sont tous des caminos reaies (chemins royaux). Nous franchissons une longue série de collines couvertes de forêts. Les branches accrochent nos chapeaux, nos vêlements, nous déchirent parfois la figure. Constamment nous sommes penchés sur nos selles ou droits sur nos étriers dans les montées et les descentes à pic. A sept heures du soir, nous arrivons à las Animas après une marche de onze heures.

Las Animas est une hacienda ou ferme appartenant au général Lucio Reslrepo, directeur de la Compagnie d'exploitation des quinquinas de Colombia, pour lequel nous avons une lettre de recommandation. Le général possède sur cette ferme un demi-millier de bœufs magnifiques.

Il donne des ordres pour nous faire préparer à diner et pour qu'on s'occupe de nos montures, puis il prend connaissance de notre lettre. C'est un homme de trente-cinq à quarante ans, à physionomie avenante. On nous a dit que notre langue ne lui est pas inconnue , mais nous sommes étonnés de la pureté avec laquelle il la parle. Il n'est jamais venu en France, mais il s'est instruit avec nos bons auteurs, à l'abri des locufions vicieuses et des mois teintés d'argot. 11 possède les vues les plus larges sur l'hisloire et la philosophie, et se lient au courant du mouvement scienlifique.

Après avoir pris connaissance de notre projet, il s'ofTre pour nous seconder de tout son pouvoir. Il nous conseille de nous rendre demain à Colombia après avoir passé la nuit chez lui.

Nous lui devons d'intéressants renseignements sur l'agriculture, que nous transcrivons d'après nos notes.

Hacienda de las Animas, située sur le rio Cabrera, à 25 kilomètres de son embouchure, — payée 150 000 francs ; étendue : 0000 hectares, dont 860 en prairies arfificielles for-

mées par une graminée importée d'Afrique, el paslo gumeo, le reste en forêts. Terre léo-ère mêlée d'un peu de sable, très sèche en été ; beaucoup de cailloux arrondis en quelques endroits.

Deux saisons de pluie correspondant presque exactement au printemps el à l'automne

d'Europe.

Deux saisons très sèches correspondant à notre hiver et à notre été.

Culture du mais. — De juillet à octobre on abat les arbres, on les laisse sécher et on les brûle, puis on sème le maïs en lignes (G graines dans des trous à une distance de J mètre à 1 mètre 20 centimètres). Aussitôt après, on sème les graines de pasto gumeo sur le même terrain, sans recouvrir. Les. pluies arrivent, le maïs commence à pousser avec beaucoup plus de rapidité que le pasto. Au bout de 4 mois, sans autre opération, le maïs a porté son fruit, on le récolte et on l'emmagasine.

Pour le réduire en farine, on le pile dans un grand mortier de bois, on le lave pour enlever les paillettes, on le fait mouiller au moins 10 heures, on le pulvérise sous une pierre qu'on frotte dans une autre pierre excavée.

On s'en sert pour faire Varepa, sorte de galette sans sel ni sucre, que l'on cuit sur un plateau en terre.

On en fait aussi des biscuits appelés hiscochos de giiajaro : on ajoute à la farine de maïs du lait caillé sans écrémer, quelques œufs et du sel. On les cuit au four. Ces biscuits se conservent longtemps.

On en fait encore une soupe masamorra : maïs cuit à l'eau auquel on ajoute du lait el de la panela.

11 sert enfin à nourrir les cochons et les chevaux.

Prix moyen : 20 francs l'hectolitre sur le marché.

B/é. — Article de luxe sur le Magdalena. — Vient du plateau de Bogota. — A Colonibia la farine de blé vaut 100 francs les 125 kilogrammes. Le prix diminue avec la distance de Bogota el les difficultés de transport. Le blé se vend de 20 à iO francs les 125 kilogrammes aux environs delà ville. La mouture vaut 5 francs par 125 kilogrammes.

Paslo guineo. — Semé en même temps que le maïs. — Atteint en i ou 5 mois une hauteur de 1 mètre à 1 mètre 50. Il porte des graines qu'on ne récolte généralement (|u'autant qu'on a besoin d'ensemencer d'autres terrains. Ces graines valent 20 francs l'hectolitre.

Après la récolte du maïs, on lâche le bétail sur ces prairies et on l'y laisse sans autre soin que de lui donner du sel une fois par mois. On le réunit, à ccl effet, dans des corrales ou enclos en palissades ; on écrase le sel cl on le place sur des pierres où il esl léché avec avidité. On donne à elKUjue bœuf ou vache 250 grammes de sel environ.

Les prairies artificielles sont divisées généralement |i;ii dis palissades en espaces

capables de nourrir 100 à 200 bouvillons ou jeunes taureaux qui, au bout de 8 mois, parviennent à produire jusqu'à 360 kilogrammes de viande et 30 à 40 kilogrammes de suif.

On achète des bouvillons de 2 ans à 2 ans 1/2 pour l'engraissement. Ils coîitent 80 à 100 francs et on les vend 230 à 250 francs.

Les vaches sont très belles et ressemblent un peu à notre race normande. Elles donnent peu de lait — 4 à 5 litres par jour — mais elles engraissent facilement. Les fermiers les plus avancés du pays ont introduit des étalons de race hollandaise et durham pour améliorer cette race déjà assez belle. Le lait est trop commun pour avoir de la valeur. Le fromage sec et dépourvu de crème vaut généralement 1 franc le kilogramme. On ne fait pas de beurre à cause de la température trop élevée, qui le maintient liquide.

L'œstre du bœuf n'existe pas dans les terres chaudes ou très rarement jusqu'à l'altitude de mille mètres. Dans les hauteurs, il détruit parfois des troupeaux entiers. On est obligé de les faire émigrer dans les terres chaudes. C'est une croyance répandue dans le pays, que les bœufs en se léchant font passer les œufs et les larves dans leur tube digestif et que c'est la cause de leur mort. Au-dessus de 1,800 jusqu'à 3,000 mètres, l'œstre disparaît encore et les animaux acquièrent une grande taille comme dans les terres chaudes. Les troupeaux des régions moyennes sont plus chélifs et ont besoin d'une plus grande quantité de sel.

Ouand une prairie a nourri les troupeaux pendant 8 mois, on en fait sortir les animaux à la fin de la saison sèche et on met le feu aux herbes. Quand les pluies recommencent, l'herbe pousse avec une telle exubérance que M. Restrepo l'a vue monter de 25 centimètres en 7 jours (mesuré). 11 est indispensable de brûler les vieilles prairies foulées par le bétail, car elles contiennent une énorme quantité d'herbes mortes qui ne sont plus nutritives. On cultive une autre graminée, le pasto de la India; elle est plus grande que le pasto guineo, ses feuilles sont plus larges. Les prairies artificielles, rajeunies par le feu, ont une longue durée. M. Restrepo a vu de ces prairies qui avaient 45 ans. Si on les abandonne quelques années, les arbustes poussent. Mais il suffit du feu pour régénérer les prairies.

Elles donnent un revenu de 15 à 20 0/0 par an.

Cacao. — N'est cultivé que dans les parties les plus basses, susceptibles d'un arrosage artificiel qui se fait au moyen de petits canaux dérivés des cours d'eau voisins. Les graines sont très grosses, très chargées de beurre et très aromatiques. Le cacao de Neiva est exquis. On cite un habitant de Lima (Pérou) qui, ayant goùlé ce cacao, en fait venir tous les ans parce qu'il est bien supérieur à celui de son pays. Le cacao du Magdalena vaut en général 320 francs les 125 kilogrammes. Sa cherté provient de la sécheresse du pays. Les habitants préparent le chocolat d'une façon très simple : ils torréfient les graines pour enlever l'enveloppe, puis ils les écrasent et les mélangent avec une égale quantité de melado (mélasse) ; quelquefois ils y ajoutent un peu de cannelle.

Canne à sucre. — Cultivée en petite quantité, car la terre est trop sèche et a besoin d'arrosage. On en fait de la panela et du rhum que l'on additionne d'anis et qui prend le nom d'anisado.

La distillation de l'anisado se fait dans des poteries superposées. Les vapeurs se condensent dans une poterie entourée d'eau froide et s'échappent par un bambou disposé latéralement. On ajoute, dans la poterie inférieure ou cucurbite, des graines d'anis à la liqueur l'ermentée.

Café. — Se cultive depuis le Magdalena jusqu'à une hauteur de 1,800 mètres.

Celui de Chimbe près de Bogota (1 ,600 mètres) est le plus estimé de la Colombie.

A Colombia (800 mètres environ) il est en plein rapport au bout de 4 ans ; on fait même une petite récolle la troisième année. Dans les terres chaudes les arbustes dépérissent vers la quinzième ou vingtième année suivant les soins qu'on leur donne. Sur les plateaux, à 1 ,600 et 1 ,800 mètres, les plants sont plus tardifs à produire, mais ils rapportent beaucoup plus longtemps. On cite une plantation de 1823 qui donne encore un bon rapport.

Le café sera dans l'avenir une des grandes richesses de la Colombie.

Une très grande étendue de terrain est propre à cette culture. La race blanche pourra s'y livrer impunément sur les flancs de la Cordillère, qui jouissent d'un climat tempéré. On reconnaît généralement quil faut proléger les jeunes plants contre l'ardeur du soleil dans les terres peu élevées ; mais, ici, on n'est pas d'accord pour les arbustes arrivés à leur complet développement. On cite, sur les rives du Magdalena, plusieurs plantations de café qui produisent abondamment, bien qu'elles ne soient pas abritées.

Ri:. — On voit des rizières dans quelques îles basses du Magdalena aux environs de Purificacion. Pour faire une rizière on abat les broussailles et on y met le feu. On sème comme le maïs. On met 4 à 5 graines à 23 centimètres de distance sur des lignes écartées de 40 centimètres. On n'a d'autres soins à donner à celle culture que de sarcler quand la plante atteint 30 centimètres. La récolle se fait à la main. On rafle les épis sur pied et on pile dans un mortier en bois pour le décorticage. Valeur : environ 40 fr. les 100 kilogrammes. On voit que celte culture est plus simple que celle usitée en Cochinchine où il faut repiquer le riz dans des terrains noyés.

Banane. Pldtano en espagnol. — Chaque variété a son nom. (>ii appelle manzaiio une banane qui se mange crue et qui rappelait aux Espagnols de la conquête la pomme du pays natal.

Arton. Banane si grosse qu'une seule suffit pour rassasier un homme. Philam dominico. Plus mince, mais aussi longue. Saveur plus agréable (jue l.i précédente.

l'idtaiio ijui/teo. Très savoureuse à l'élat de crudilc Les liabilants du pays prétendent qu'il faut, sous peine de s'empoisonner, éviter de boire de l'eau-de-vie après en

avoir mangé. Sans ajouter grande foi à cette assertion, nous devons faire remarquer que les créoles de la Guyane ont le même préjugé à l'égard de la bacove qui ressemble au plâtano guineo.

Moutons. — Il y a dans le pays une vieille race de moulons apportée par les Espagnols au moment de la conquête et qui possède un air de famille avec la race provençale. Le dessous du ventre et les jambes sont complètement nus, de même que la tête et une partie du cou. Ils produisent très peu de laine et très peu de viande. Les riches propriétaires ont cessé de s'occuper de leur élevage; ils laissent ces animaux à de petits fermiers qui les font brouter dans de maigres pâturages.

Sur les hauts plateaux entre Rogolâ et le rio Sogamoso, il existe une belle race anglaise {soul/idown) qui produit beaucoup de laine et de viande. On en trouve aussi aux environs de Colombia. Les premiers valent 10 francs, les derniers atteignent parfois le prix de 60 francs. Le mouton, peu estimé dans les terres chaudes, est très recherché à Rogotâ.

La laine est employée à faire des matelas, des oreillers. On en fait aussi des ruanas qui valent jusqu'à 64 francs. Laruana des Colombiens est le même vêtement que le poncho des cavaliers du Mexique. C'est un carré de drap ayant 1 mètre 50 centimètres de côté, percé d'une fente dans laquelle on passe la tête. On commence à fabriquer à Rogotâ des couvertures et des draps pour l'habillement des soldats.

Race porcine. — Largement représentée en Colombie. Pas de maison isolée sans un couple de cochons. Le dessinateur Riou, illustrant le voyage de M. André dans les Andes, n'a rien exagéré en animant ses paysages avec ces gloutons pachydermes. C'est généralement la race commune d'Europe. Pourtant à Honda, Apatou s'est mis à rire de bon cœur en voyant des cochons noirs et crépus comme des têtes de nègres, ils sont d'une indiscrétion et d'une gourmandise rares et suivent le voyageur qui se retire dans les l)roussailles. La race porcine souflfre de l'œstre, dans les mêmes conditions que la race bovine.

Chèvres. — Peu nombreuses. Chair peu estimée. Leurs peaux tannées sont employées dans la sellerie.

Chevaux. — On nous cite sur la rive gauche du ^lagdalena la ferme de Saldana qui n'a pas moins de 600 juments. Ces animaux descendent de l'ancienne race espagnole et ont par conséquent beaucoup de sang arabe. Malgré cela, ils ne sont pas durs à la fatigue. Aussi, les éleveurs cherchent-ils à produire le plus de mulets possible, non seulement pour les travaux des plaines, mais encore pour les courses dans la montagne. On met des ânes de choix avec les juments dans la proportion de 1 pour 30. On laisse quelques chevaux entiers avec la bande et ceux-ci se querellent fréquemment avec les ânes, il paraît que ces derniers, malgré leur petite taille, ont presque toujours raison de leurs rivaux, qu'ils combattent à coups de pieds et surtout à coups de dents en les saisissant par la gorge.

La mule de charge est beaucoup plus estimée que le cheval destiné au même

usage.

Une mule de selle vaut environ 400 francs, une mule de charge dressée 300 à 320 francs, une mule de charge non dressée 200 à 240 francs.

Un cheval de selle ordinaire vaut 1 20 à 200 francs. On a un excellent cheval pour 400 ou 500 francs. Au-dessus de 600 mètres, les chevaux sont de beaucoup meilleure qualité que dans les terres chaudes.

Remarque sur la fréquence de la fièvre intermittente . — H y a peu de fièvres intermittentes dans le haut Magdalena, où nous rencontrons beaucoup de terrains quaternaires perméables.

Le bas Magdalena est inhabitable, parce que le fleuve est bordé d'alluvions contemporaines. Les rives ici sont parfois plus élevées que les plaines qui s'étendent derrière elles. A Puerlo-Berrio, lorsqu'on a commencé le chemin de fer de Medellin, on a été obligé de creuser une tranchée près de la rive, tandis qu'à une centaine de mètres plus loin la voie passe dans une forêt dont le sol est submergé par les eaux du fleuve.

A San Martin, les habitants qui ne sortent pas du village n'ont presque jamais la fièvre, tandis que ceux qui parcourent la savane (//ano*) voisine en sont fréquemment atteints. Cela tiendrait à ce que le village est construit sur des terrains quaternaires perméables, tandis que le sous-sol de la savane est fait d'une argile ferrugineuse imperméable. San Martin n'est qu'à l-j ou 20 mètres au-dessus du niveau de la plaine.

A sept heures du matin, le lendemain, nous sommes en roule pour Colombia, toujours par des sentiers fort accidentés. Nous longeons parfois l'Ambicâ, qui roule avec une violence inouïe ses eaux bruyantes vers le Magdalena. Nous suivons sur le fianc d'une colline abrupte un sentier glissant et détrempé, situé à cent mètres au-dessus de la rivière. Le moindre faux pas de nos montures nous précipiterait dans l'abîme. Le sentier s'écarte par endroits du torrent et franchit des collines et des vallées •\ végétation étrange. Des cierges géants, des opuntias grands comme des pommiers ont des troncs ligneux d'un pied de diamètre et forment une bizarre forêt, la plus épineuse qui se puisse imaginer. D'autres cactus arrondis, couronnés par une grande fleur rose, fourmillent sur le sol ; on dirait une assemblée de hérissons et d'oursins empanachés.

Vers deux heures de l'après-midi, nous apercevons enfin le village de Colombia, dispersé sur une sorte de plateau (pii s'élève à dix mètres au-dessus de l'eau, et porte comme végétation des cactus et une euphorbiacée du genre jatropha extrêmement répandue. Nous sommes heureux de songer que nous pourrons reposer quelques jours dans ce village nos jambes engourdies. Nous descendons une colline, l'I nous traversons rAmbicn dont les eaux rapides n'auraient besoin que dim pied de lijiutcur de plus pour nous noyer iiil'ailliblenieiit, nous et nos montures.

Le lit de la rivière, assez large, est semé de gros galets arrondis, qui forment quelques îlots à moitié recouverts de sable et donnant asile à cette synanthérée à feuillage argenté que nous avons rencontrée en si grande abondance dans le Magdalena, et qui est toujours mêlée à des saules. Nous montons la berge à pic de la rivière.

A part la maison oîi se trouvent les bureaux de la Compagnie et l'Iiabilalion particulière du directeur, toutes les cases sont assez pauvres, mais propres et construites sur le même type. Des murs en pisé, blanchis à la chaux, supportent une toiture en paillis. Une véranda formée par le toit débordant et les quelques poteaux qui le soutiennent s'étend devant chaque case. Les habitants appartiennent tous à la

Page 1