LEVER DU SAUT DE MAYPURES
près de la roche ,les Relèyeme,Us (rio Orénoqao), par le D' CreyaM, i- et î janvier 1881
genoux et en arrière jusqu'aux mollets. Chaque pan est orné à sa partie intérieure de trois glands occupant les deux bords de la partie moyenne. Une ficelle enserre leurs poignets et leurs jambes entre le genou et le mollet. Les lobules des oreilles sont traversés par un bâtonnet en roseau d'environ quinze centimètres de longueur et gros comme une plume d'oie. A l'extrémité postérieure de chaque bâtonnet est fixée une tresse de coton blanc, du bout libre de laquelle partent trois tresses de coton bleu, portant chacune un gland blanc. Les ornements partant de derrière l'oreille sont ramenés sur la poitrine. Les cheveux, courts sur le front, tombent un peu bas sur le cou. Us sont peignés. Un de ces Piaroas porte sur le front et sur les joues des peintures en zigzags parallèles soulignés
EL C A S T I L L 0 , S l II I. A T i B A 1' O
en haut et en bas de deux lignes droites et faites avec la elnca. Ces peintures n'ôtent rien à la douceur de ses grands yeux noirs et à l'air de timidité répandu sur toute sa personne.
Notre but en venant ici n'est pas uniquement de voir des Indiens. Nous avons appris à San Fernando que, tout près de la bouche du rio Mataveni, se trouvaient des Indiens enterrés, et, si nous pouvions nous procurer leurs restes, nous aurions fait une bonne journée. Mais où sont-ils? Un hasard nous met sur la voie. Le borgne nous conduit, Mirabal et moi, jusqu'au village peu distant, pendant que Le Janne dessine l'autre Indien et ses peintures. Je trouve les Piaroas occupés à faire rôtir un serpent boa qu'ils s'apprêtent à dévorer. Je suis d'abord bien accueilli, mais, m'étant mis à éternuer, je vois le cercle qui m'entoure s'éclaircir subitement. Les plus timorés s'écartent au loin et les plus braves se bouchent le nez avec le pouce et l'index. Je sais que ces Indiens, qui sont décimés par
les maladies de poitrine, accusent les blancs de leur en donner les germes. On cite des trafiquants qui ont été abandonnés par leur équipage pour avoir eu le malheur de tousser et d'éternuer. Ces Indiens ne m'inspirent qu'une médiocre confiance. Nous rentrons au campement, guidés par notre borgne. En route, ce sauvage qui ne sait pas un mot d'espagnol, me lait un signe que nous avons tous vu faire par les sourds-muets, pour indiquer la mort ou le sommeil : inclinant la tète du côté droit, il l'appuie sur sa main posée à plat et, de l'index gauche, me montre des roches dans la montagne. J'ai compris que cette belle colline de laquelle dépend notre laja est leur cimetière.
Je conviens avec Le Janne que j'irai demain, accompagné d'Apatou, sous prétexte de chasser le tapir, à la recherche des sépultures, pendant que lui-même accueillera les habitants du village qui doivent venir nous rendre visite.
Nous faisons un grand festin maigre : poisson bouilli, poisson frit, bananes frites dans la graisse de tortue. Nous arrosons le tout de l'eau pure du Mataveni, puis nous prenons du café et un petit verre de rhum.
Après ce somptueux dîner, nous nous étendons autour du feu et nous fumons des cigares outrageusement piqués dont nous sommes obligés de boucher les trous avec nos doigts. Ces trous sont si nombreux que nous avons l'air de jouer du flageolet. C'est ce (jue Le Janne appelle jouer un air de cigare. 11 se propose de faire paraître une «■ méthode » dont le besoin se fait vivement sentir dans ces régions où un cigare intact est une merveille. Le passeur de Maypures et ses deux Indiens se sont décidés à camper auprès de nous. Je tire de ces derniers le plus de renseignements possible sur leur langue. Apatou imite le chant ou le cri des animaux ; les Indiens leur donnent leur nom piaroa. Comme les Piapocos, ils connaissent Orion et les Pléïades; ils appellent Awo/m (caïman) la constellation que les autres appellent Tchamana et (|ui n'est autre que le signe du Scorpion.
Nous gagnons ensuite nos hamacs qui ont été dressés dans les broussailles voisines. Le Janne préfère coucher sur la roche, enveloppé dans sa couverture, et les pieds tournés vers le feu. Les reptiles n'y sont pas à craindre.
Au lever du soleil, je pars avec Apatou ; nous marchons des heures entières sans rien trouver ; nos pieds nus s'écorchent en gravissant la colline granitique que nous tnuilluiis en tous sens. Au sommet, nous voyons enfin une sorte de pierre branlante qui semble vouloir rouler sur nos tètes. Apatou, (jui a le llair, médit: «C'est laque nous devons trouver les morts.» Quelques minutes après, nous voyons sous la roche trois paquets d'écorce amarrés comme des carottes de tabac. Nous coupons les liens et nous nous trouvons en face de belles momies avec des colliers, des ornements et un hamac. A côté de chacune se trouve une poterie, qui, je l'ai su plus tard, contenait de la couria pour désaltérer le défunt dans son voyage de l'autre monde Apatou enveloppe notre collection dans une hotte qu'il confectionne avec des feuilles de palmier, et nous rentrons à bord.
Plus de vinyt Indiens sont arrivés à la plage, pendant notre absence, et achètent à M. Mirabal divers objets. Le Janne en a dessiné deux. Mais voilà qu'ils commencent à concevoir des doutes sur la nature de notre chargement. Nous n'avons plus que faire ici ; décampons au plus vite.
Presque tous ces Indiens sont atteints de maladies de peau et de poitrine : l'un
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INDIEN PIAROA
est lépreux, les autres ont des caratés et des éruptions de toutes sortes. Il n'en est pas un qui ne tousse. En somme, c'est un village qui va s'éteindre.
Vers dix heures nous sommes en route. A une heure, nous faisons une halle sur la rive gauche. Deux autres Piaroas viennent nous rendre visite. L'un d'eux encore est borgne. Je n'en lire pas la conclusion que la moitié des Piaroas sont borgnes. Après
avoir bu un peu de café, nous reprenons notre route et nous atteignons vers cinq heures une roche de granit de la rive gauche, haute de vingt mètres, sur laquelle nous passerons la nuit. Quelques arbrisseaux à bois très dur poussent dans les crevasses du sommet et nous fournissent de bonnes places pour installer nos hamacs.
11 fait un temps superbe. Le fleuve est très large en face de nous. Le ciel et l'eau sont magnifiquement colorés parle soleil couchant. A l'horizon, sur l'autre rive, nous apercevons la ligne bleue violacée des monts Sipapo. Le paysage est d'un calme et d'une grandeur si imposante que j'ai de la peine à m'arracher à ma contemplation, et c'est avec une certaine paresse que je me décide, pour prendre part au dîner, à quitter mon hamac où je rêve les yeux ouverts.
110CI11-: ou NOUS PASSOKS LA NUIT
I^a nuit vient, étoilée, pleine de clarté. Nous causons longtemps de nos |)rujets à venir. Puis, nous passons une excellente nuit sans moustiques.
i>U décembre. — Des fourmis manioc ont dévoré la garniture de mon cha|>eau, qui lui-même a été entamé. Ira-t-il jusqu'à Bolivar? Je l'espère. C'est un vieux compagnon auquel je tiens. Il a franchi Içs Andes, traversé les raudales du Goyabero et toujours il a fait son devoir en me préservant des insolations. Il n'est plus élégant, mais les bons cœurs valent mieux que les beaux visages.
Vers deux heures de l'après-midi nous accostons, près de la bouche du rio Sipapo, un canot monté par des Indiens Piaroas auxquels nous achetons une iguane vivante, un do/ci doki [sorie de plongeon) et une gourde de curare qu'Apatou découvre en fouillanl sans façon dans leurs bagages.
Nous commençons à apercevoir le f<?/v« (colline) qui itroiluil le saut de Ma\ pures (le
mot maijinire veuf dire « tapir »). Vers cinq heures nous en sommes tout près. Nous entrons dans une rég:ion d'iles rocheuses. L'une d'elles est formée de sable arrêté par de grands éclats de granit. Le passeur y a établi son domicile. Nous l'avons laissé avec ses Piaroas, bien loin derrière nous. Ses canots sont trop chargés et leurs équipages sont trop faibles pour lutter de vitesse avec le nôtre. Nous débarquons dans celte ile et nous prenons possession de son carbel qui est des plus élémentaires et composé seulement de quelques feuilles de palmier soutenues par des piquets. Nous faisons cuire du canard avec des potirons. Le .Janne et Apatou préfèrent l'iguane. Ils font flamber l'animal et détachent ses écailles avec la plus grande facilité, puis ils le dépècent et le font consommer avec un peu d'eau, de sel et de piment. Ils lui trouvent quarante-trois œufs, chiffre énorme, mais quel régal pour eux! Les œufs d'iguane sont gros comme des œufs de pigeon, elliptiques ; leur coquille insuffisamment incrustée, n'atteint jamais la dureté des œufs de poule ou de tortue et se déforme sous la pression des doigts. Le contenu après la cuisson est jaune, grumeleux et de consistance de pâte. Sa saveur est excellente.
La nuit est très fraîche : il règne une brise très forte et nous avons tous froid malgré nos couvertures.
31 décembre. — Dans la matinée, je me fais conduire en canot à une roche voisine qui peut avoir une hauteur de cent mètres au-dessus de l'eau. .Je grimpe à son sommet, non sans difficulté. De là, ma vue s'étend sur l'ensemble du saut de Maypures. Le fleuve, arrêté par un massif granitique, s'est creusé divers passages. Il court en bouillonnant sur de tortueux et gigantesques escaliers de granit, ménageant entre eux de véritables montagnes de pierre. J'ai une chance réelle dans le choix de mon poste d'observation. Aucun détail ne m'échappe. Après avoir relevé mon tracé, je rejoins Le Janne qui, pendant ce temps, a pris un cro(iuis de la rivière en amont du saut.
Nous convenons de faire l'après-midi une excursion chez les Indiens Guahibos de la rive gauche.
Les Indiens Guahibos sont nombreux et, par cela même, assez redoutés de leurs voisins. Ils ont la peau plus foncée que tous les autres Indiens de l'Orénoque. Ils habitent le Vichada et le Meta. Ceux du Meta sont très pillards. En 1878, ils ont tué un blanc et toute sa famille qui campaient à la bouche du Meta, et cela dans le seul but de le voler. Ils se sont emparés de son fusil qu'il avait laissé dans son canot et l'ont tué à coups de crosse. Aussi, les trafiquants ont-ils soin de s'assembler à plusieurs pour aller les visiter.
Un négociant parlant à un Guahibo l'appelle cuîiado (beau-frère). Les Guahibos emploient le mot tamoijo qui a la même signification.
Tous ces renseignements nous ont été donnés à San Fernando par don M. F. qui a beaucoup voyagé chez ces Indiens.
Les Guahibos du Vichada ont des mœurs très relâchées : ils livrent leurs femmes ou leurs filles aux voyageurs de passage.
548 VOYAGES DANS L'AMÉRinUE DU SUD.
Celle dépravation de mœurs exislait-elle chez eux avant leur contact avec les blancs ? Je ne me charge pas de trancher cette question.
Don M. F. a assisté, au vilhige de Yavina qui est chez les Guahihos du Vichada, a la célébration de l'anniversaire de la mort du capitaine. La veuve, accompagnée de sa famille, arrive, portant au dos un catoimtare (hotte) qui renferme les restes de son mari. Les hommes du village jouent du caroiiso (flûte), pendant qu'un sorcier souffle pour jeter un sortilège à celui qui a causé la mort. On danse, on boit. Après, on apporte un sac contenant « todos los bienes », tous les meubles du défunt; c'est son hamac, son guayouco, ses couronnes de plumes, etc.
La veuve dépose sa hotte au milieu de la hutte et, prenant le sac, elle en sort les objets les uns après les autres en criant : « Voilà son guayouco ! ^'oilà sa couronne ! » A l'exhibition de chaque objet, « todos Uoran cantando », tous pleurent en chantant. On remet le tout dans le sac et l'on danse et l'on boit. On creuse ensuite, au milieu de la hutte, un trou rond d'environ un mètre et demi de profondeur et l'on y enterre les restes du brave capitaine.
Après les avoir recouverts de terre, on met la veuve sur la tombe ; on lui enlève un lambeau d'étoile dont elle^ s'est, pour la circonstance, recouvert la poitrine. Elle se tient les mains au-dessus de la tète. Un homme s'avance et lui frappe les seins à coups de verge. C'est le futur mari.
Les autres hommes lui donnent des coups sur les épaules.
Elle reçoit cette flagellation sans se plaindre. Le novio (flancé) reçoit à son tour les coups de verge, les mains jointes au-dessus de la tète et sans se plaindre. Après cette cérémonie, ils placent une autre femme sur la tombe et lui traversent l'extrémité de la langue avec un os. Le sang coule sur sa poitrine et un sorcier lui barbouille les seins avec ce sang. On lui donne à boire et le bal recommence.
Dans la soirée ils firent un grand fou; ils allèrent tous en dansant jusqu'au bûcher. Le sorcier sauta par-dessus le feu en souillant de tousses poumons. Les autres, hommes et femmes, l'imitèrent. Ils dirigeaient leur souffle vers le pavs habité par les Indiens Piaroas. Ce sont ces afTreux voisins qui les foui mourir eu leur jetant des sortilèges.
Les hommes s'accroupirent ensuite sur de [lolils bancs et les femmes les peignirent des pieds à la Icle avec une pâle rouge. C'était, disaient-elles, pour les préserver des maladies.
La sépulture ne se fait qu'un an apiès la morl. Après le décès du capitaine on avait abandonné l'ancien village. Les restes du chef se desséchaient depuis cette époque dans la hutte où il avait succombé. Chez les Piaroas on retrouve à peu près le même usage. Un des leurs vienl-il à mourir? On l'aniarrr aussitôt, pour empêcher la rigidité cadavérique, dans une hotte {colonnt(ire\. On lui donue l'allitude du fœtus dans le sein nuiteriiel. Puis. .)n i-iiloiiii- la liolle d'ei-orccs (|ui sont n'unies par des lianes comme nu lagol. (*ii (icjMisc le loiil dans une fosse creusée dans la savane. On ne
recouvre pas de terre, mais on conslruil au-dessus de la losse une hulte en feuilles de palmier. On place à côté du défunt de la cassave, des bananes, une sarbacane et un carquois de flèches trempées dans le curare. Un an plus tard on porte les restes au cimetière commun, sous une grosse roche, dans une caverne, le plus souvent bien loin du village.
Nous savons que sur la rive gauche, à environ dix kilomètres du fleuve, nous trouverons un village d'Indiens Guahibos. Au voisinage de ce village s'élèvent des collines granitiques dépendant du chaînon qui produit le saut de Maypures ; elles portent sur leur flanc dénudé des gravures faites par les anciens Indiens et qui représentent la lune, d'où le nom de cerro de la Lima qu'on leur a donné. C'est une trop belle occasion que nous avons de visiter chez eux les Guahibos et de relever ces dessins.
Je me mets en route avec Le Janne vers une heure de l'après-midi. Le passeur qui revient du Mataveni nous sert de guide. Un de nos Indiens nous accompagne et porte nos hamacs. En un instant, nous avons gagné la rive avec un petit canot, puis nous traversons quelques centaines de mètres d'un terrain broussailleux et marécageux. Nous débouchons alors dans une savane où pousse une herbe assez rare. Le terrain est fait d'un sable jaune recouvert par endroits de limonite dont de nombreux fragments sont des pseudomorphoses de quariz. Le soleil est ardent et nous n'avons pas un arbre sur notre parcours. Nous marchons parallèlement au cerro. Au bout de cinq kilomètres, nous nous engageons dans une petite vallée ou plutôt dans un col du cerro. Le fond de cette vallée est de granit. Quelque peu de sable et de terre s'est accumulé par endroits, donnant asile à des orchidées, des liliacées, des yuccas à tronc rameux, des broméliacées. Un clair ruisseau coule sur la roche. Sur ses bords sont creusées des dépressions ovalaires à fond poli où les Indiens devaient jadis aiguiser leurs haches de pierre. Nous faisons nos ablutions dans l'eau du ruisseau et nous poursuivons notre route. A cent mètres nous rencontrons deux blocs de granit mesurant huit à dix mètres dans tous les sens et supportés par des blocs beaucoup plus petits. Cet ensemble figure deux dolmens gigantesques avec des pieds très réduits. Contrairement à notre attente, nous ne trouvons sous ces roches aucun débris de sépulture.
Nous avons traversé le cerro, nous nous engageons dans la foret. Bientôt le sentier que nous suivons se trouve barré par un fouillis d'arbres récemment coupés. Les branches enchevêtrées des grands arbres, les feuilles épineuses des palmiers nous mettent dans l'impossibilité d'avancer. Nous contournons l'abatis en nous dirigeant vers la droite. Un ruisseau large de deux mètres et très profond vient encore nous fermer la route. Nous nous engageons au milieu des arbres abattus, et, mi-rampants, mi-sautants, nous finissons par apercevoir un petit carbet dont nous sommes encore séparés par le cours d'eau. Mais de grandes roches coupent le lit du ruisseau en face du carbet et nous le franchissons sans peine.
De l'autre côté, nous retrouvons notre sentier qui se continue dans la forél, en
traversant de nombreuses clairières sur le versant du cerro, aux endroits où le squelette granitique perce la terre. Les mêmes monocotylédones forment la végétation des crevasses ensablées de ces clairières : les Indiens y ont mis le feu, il y a peu d'heures, car elles ne sont encore qu'en partie consumées. Enfin nous entendons des voix, puis des aboiements de chiens.
Nous approchons du village. A cinquante mètres avant d'y arriver, nous apercevons tout à coup deux Indiens assis dans leurs hamacs accrochés aux arbres, sur le bord du sentier. Leur lèvre supérieure est sillonnée par deux ruisseaux noirs et repoussants coulant de leurs narines très ouvertes. Ces hommes ont la peau très pigmentée. Us s'avancent vers nous, en parlant avec une volubilité étonnante. L7/ aspirée revient dans tous les mots. Au premier abord, nous nous figurons que ces Indiens se moquent de nous. Il nous semble impossible (ju'on puisse parler si vite autrement qu'en prononçant des paroles incohérentes. Un entant (|iii vient du village rebrousse chemin et va sans doute avertir de notre arrivée. Nous nous faisons conduire à la case du capitaine. C'est un homme amaigri, quoique ventru, et qui nous semble atteint de pellagre. Il a la peau bleuie par le caraté; sa figure est douce malgré son nez légèrement aquilin. Il nous reçoit très bien; à défaut de yaraké (cachiri, couria, etc.), il nous offre de la cassave fraîche délayée dans l'eau. Une demi-douzaine d'hommes, autant de femmes avec sept ou huit enfants au-dessous de seize ans, forment toute la population du village et viennent faire connaissance avec nous. Les hommes ont un costume très peu différenl de celui des Piaroas. Les femmes portent une camisa sans manches retenue par les épaules. Trois fillettes de (|uatorze à quinze ans ont pour tout vêlement un simple lambeau de cotonnade grand comme la main. Il faut tout d'abord gagner la confiance de tout ce monde. Nous leur annonçons que don Mirabal est notre compagnon de voyage et que nous l'avons laissé à l'île du passeur. Puis, Le .lanne remet au capitaine son fusil non chargé en le priant de vouloir bien le mettre en sûreté jusqu'au lendemain. Pour expliquer cette imprudence apparente, je dois dire que chacun de nous a dissimulé sous son veston son revolver chargé.
Nous sommes arrivés un jour de peinture générale. Les hommes ont sur tout le corps des peintures rouges obtenues avec la chica. Les femmes n'en portent (jue sur la figure. Je remarque que tous les hommes ont la lèvre supérieure salie par les mêmes ruisseaux noirs et dégoûtants. A chaque instant, ils portent a leurs narines une poudre brun noirâtre ressemblant assez comme couleur et comme odeur au tabac à priser très finement moulu et (piils ap|tellent ?/o/>o.
Pour l'obtenir, ils font torréfier les graines vertes d'une mimosée à folioles très petites et à gousse très aplatie, el la j)Mlveiisent avec des coquilles d'escargots ealeinées. Celle poudre est un stcrnutatoire très énergique, comme nous l'avons éprouvé nous-mêmes. Le capitaine ne fait aucune difficulli- |i(ini' iimis montrer le cit//l. C.ette racine, doui'-e de propriétés enivrantes comme nous lavons dit, est fournie par une liane à feuilles siin|iles.
opposées, ovales-lancéolées, sans stipules, qui ne porte malheureusement, en ce moment, ni fleurs ni fruits. La nuit va venir; les Indiens possèdent de la cassave fraîche et du poisson boucané. Ils nous en cèdent suftisammenl pour notre dîner, moyennant quelques menus objets. Après avoir pris notre repas, nous taisons disposer nos hamacs au grand air auprès de la case du capitaine. Nous nous y étendons avec plaisir, Le Janne surtout, car ses chaussures durcies et racornies par le soleil lui ont fortement blessé les pieds dans notre marche de l'après-midi. Mais nous entendons bientôt un murmure cadencé de l'autre côté de la case. Les Guahibos vont danser sans doute. Nous sommes vite sur pieds.
Le chant devient plus animé. Nous distinguons surtout le mot dammakaré qui revient à chaque instant. Tout le monde danse avec entrain, puis chacun chante à pleine voix. Nous sommes tout yeux et tout oreilles.
Nos sauvages font d'abord une sorte de ronde. Les hommes, enlacés par les épaules, forment un demi-cercle. Un homme occupe le milieu de l'arc. Une spectatrice vient prendre place à sa gauche. La main gauche de l'homme est sur l'épaule gauche de la femme, et le bras droit de celle-ci enlace la taille de son cavalier. Dans toutes leurs danses ils se tiennent ainsi. Deux hommes dansant ensemble se tiennent par les épaules ; deux femmes par la taille. Le demi-cercle avance vers le couple et recule successivement; celui-ci se maintient toujours à la même distance en faisant la manœuvre opposée. Puis, la femme va se ranger dans le demi-cercle, en prenant la taille de ses deux voisins, qui lui passent le bras sur les épaules. Une autre femme va la remplacer à son ancien poste et vient à son tour prendre place entre deux hommes du cercle. Lorsque toutes sont encadrées, la danse est terminée.
Je remarque encore une autre danse. On se place en file par couples et l'on tourne ainsi en frappant le sol du pied droit en cadence. Une flûte de Pan sert d'orchestre. Musique et bruit de pas marquent exactement le rythme de l'air de la cloche dans les Noces de Jeannette. Une vieille femme allume de temps en temps une feuille sèche de palmier, qui donne une belle flamme claire. C'est un curieux spectacle que celui de ces hommes aux torses puissants, de ces fillettes aux formes grêles dont les chairs bronzées reflètent sur leurs contours les clartés rouges de la flamme. Toutes ces poitrines se soulèvent haletantes et la danse va toujours, et toujours plus animée. La voix perçante et quelque peu criarde des femmes tranche vivement sur le chant plus sourd des hommes. Dans un coin, deux chiens hargneux dirigent contre nous leurs aboiements rageurs. Enfin, la fatigue est à son comble; les voix enrouées se taisent; nos Indiens rentrent dans leurs cases, et le silence le plus profond règne sur le village.
Vers le matin, le froid m'éveille. J'allume un feu que nous avions disposé hier soir entre nos hamacs. La flamme claire frappant la figure de Le Janne le réveille en sursaut. Croyant que son hamac brûle, il saute vivement à terre et va se heurter le tibia contre un tronc d'arbre. Le choc, rude, lui arrache une exclamation. Assis dans nos
hamacs, nous nous chauffons de chaque côté du feu. C'est aujourd'hui le 1" janvier ! Nous nous souhaitons la bonne année. Cette date nous fait songer aux nôtres qui sont là-bas, bien loin, et sans nouvelles de nous depuis de longs mois.
Le jour vient bientôt. Le Janne commence sa journée par dessiner une fillette. Le père, gagné par une pièce de quatre reaies (deux francs), suit son travail, la bouche béante. Il est émerveillé de la ressemblance qui est réellement frappante. Et à ce propos, plus je vais et mieux je constate que l'on trouve chez les Indiens toutes les formes de nez, de bouche, de menton, etc. lis ont les yeux souvent un peu obliques et légèrement bridés. Leur torse est puissant, leurs jambes sont grêles et arquées, leurs pommettes sont saillantes. Mais, qu'il leur prenne fantaisie de se promener vêtus à l'européenne sur nos boulevards, et on les prendra sûrement pour des habitants de l'Extrême Orient. Qu'ils sont loin de ressembler à ces Indiens fantastiques que j'ai rencontrés dans des publications illustrées et qu'Apatou me désigne sous le nom de « masques d'Indiens » ! Nous ne quitterons pas les Guahibos sans dire un usage que don M. F. a constaté chez les habitants du Vichada. Au lever du soleil, les Indiens sortent avec une flûte de Pan, et font le tour du village en jouant de cet instrument. Don M. se demande s'ils n'adorent pas le soleil. Nous n'avons rien constaté de semblable chez ceux du cert^o de la Luna.
Le Janne, blessé au pied, ne peut nous accompagner au cerro pour relever les dessins. Il rentre à Maypures, pendant que le capitaine me conduit aux pierres gravées. En route, je remarque au cou de celui-ci un morceau de cristal placé dans le creux d'une dent de caïman. Cet ensemble porte le nom de guanare [hrujo des habitants de San Fernando). C'est avec ce guanare que les Guahibos jettent des sortilèges à leurs voisins détestés, les Piaroas. Combien de générations ont travaillé à donner à ce morceau de cristal ces faces brillantes et ces arêtes vives? Quel n'est pas le prix de cet objet qui ne peut avoir été amené à cette perfection que par la science et le travail de puissants sorciers ? Ils sont loin de se douter, ces pauvres ignorants, que la science des verriers fait en (]uelques heures de merveilleuses imitations des plus beaux travaux de la nature, et que la nature elle-même a disséminé au sein de la terre ces objets qui les étonnent. Tout minéral qui présente dans ses lignes et dans ses formes une certaine régularité est pour eux œuvre de diable ou de sorcier. Je relève les dessins du cerro, qui n'offrent comme particularité curieuse que la difficulté d'atteindre le point où ils ont été tracés. J'arrive à Maypures une heure après Le Janne ; il s'est fait montrer en route l'arbre qui fournit le ijopo.
Nous déjeunons, puis nous embarquons pour franchir les sauts. Nous tMi passons deux sans difficulté. Le troisième est celui de Sardinel ; il faut pour celui-ci débarquer les bagages et les faire transporter par terre. Un nègre fugitif du Hicsil. du iinm de Sylvestre, est venu s'établir comme passeur à cet endroit. II fait franchir le saut aux embarcations qui viennent du haut ou du bas du lleuve et se charge du transport |iar
A TRAVERS LA NOUVELLE-GRENADE ET LE VENEZUELA. 5o5
ierre des bagages. Nous nous rendons à sa case pour nous entendre avec lui. Les conditions convenues, nous lui parlons par hasard du curare. — « Ma femme le connaît bien, nous dit-il. Elle est fille d'un sorcier piaroa et elle a bien souvent aidé son père à en préparer. Justement elle rentre en ce moment. »
Nous prenons dans notre canot l'échantillon que nous avons rapporté des environs de San Fernando. Ce n'est pas le curare fuerte des Piaroas. Elle peut nous le montrer, car il en existe dans la colline boisée qui avoisine la case. Je lui lais cadeau d'un collier de corail rouge qui la décide sur-le-champ à me livrer son secret. — « Suivez-moi, » me dit-elle. Nous trouvons bientôt un strychnos dont les feuilles el les jeunes rameaux sont couverts de nombreux poils roux.
Voilà le cnrare fuerte. M. le professeur Planchon, qui a examiné les échantillons que nous avons rapportés, les attribue au Strychnos toxifera de Schomburgk.
On râpe i'écorce de cette liane ; on la fait bouillir dans l'eau pendant plusieurs heures ; on passe sur un filtre très fin, et on concentre le liquide filtré en consistance de mélasse. On obtient un extrait noir que l'on enferme dans des gourdes de dix centimètres de diamètre. On y trempe l'extrémité des flèches à une ou plusieurs reprises, suivant la quantité de poison que l'on veut y fixer. Cet extrait sèche rapidement dans ces gourdes et prend alors une consistance d'extrait de réglisse bien fait et une cassure résineuse.
Tous les autres Indiens Piaroas auxquels, par la suite, nous montrons nos tronçons de liane reconnaissent le vrai curare. Les Indiens Salivas qui habitent le Mocoa, affluent du Vichada, se servent, dit-on, pour empoisonner leurs flèches d'un poison violent appelé guachamaca.
Sylvestre sait qu'on a enterré des Indiens Piaroas dans les environs. Il veut bien m'aider, moyennant paiement, cela va sans dire, à me procurer leurs squelettes. Demain, au point du jour, nous nous mettrons en campagne. LeJanne dessinera le saut de Sardinel. Mirabal, plus habitué à manier les Indiens, donnera des ordres pour le transport des bagages. Cela convenu, nous gagnons l'autre rive. Nous avons pour l'atteindre à traverser de terribles remous. Notre canot file parfois comme une plume, pris en travers par ces courants irrésistibles. Notre patron est obligé de déployer une grande habileté pour nous empêcher ou de chavirer, ou d'être entraînés dans le saut de Sardinel. De hideux caïmans sont alignés comme des grand'gardes, attendant les proies nombreuses, poissons et autres, entraînées dans les sauts supérieurs. Nous débarquons nos bagages sur la berge opposée, où nous trouvons un Espagnol du nom de don Pedro, qui, après avoir vécu à la Plala, i)uis au Rrésil, a fini par venir s'établir à Atures. H descend à la Urbana avec un chargement de farine de manioc dont il a fait l'acquisition chez les Indiens du Vichada.
C'est lui qui, chez les Guahibos, a échangé un bouchon de carafe contre dix paniers de farine de manioc. Dans notre situation, nous ne pouvons repousser personne. Il faut que nous causions avec tout le monde. Chacun peut nous fournir un renseignement utile.
Le hasard a, presque à lui seul, la charge de nous procurer des relations et nous les acceptons en aveugles. Autrement, nous courrions grand risque de ne rapporter de notre voyage qu'un tracé de rivière avec quelques photographies, dessins et observations de météorologie. Don Pedro semble assez embarrassé de la présence parmi nous de M. Mirabal, dont il est depuis longtemps le débiteur et qui ne professe pour lui qu'une médiocre estime.
On pratique largement l'hospitalité dans les grandes solitudes. Nous partageons notre repas avec ce nouveau et peu sympathique personnage et nous lui offrons du café et des cigares. Puis, nous dormons dans nos hamacs, balancés par une forte brise dont la fraîcheur nous réveille avant le jour.
2 janvier. — Nous suivons le programme que nous avons arrêté hier. Pendant que M. Mirabal fait descendre les bagages parles Indiens, que Le .lanne dessine le saut de Sardinel et tue des canards pour les repas de la journée, je fais une longue marche avec Sylvestre pour guide. Je ne rentre que vers quatre heures, bien fatigué d'une course au soleil, sur des roches dénudées. Mais nous rapportons un squelette complet qui me paye de ma peine. Je trouve mes compagnons au port d'en bas. 11 existe en ce point une sorte de grotte ménagée entre d'énormes blocs de granit entassés et qui sert de-refuge aux voyageurs. Tout auprès se trouve une petite anse bordée de sable qui offre un asile siir aux embarcations.
Nous remarquons que les roches situées à quelques "centaines de mètres en aval de ce port ont à leur surface un aspect vernissé et une couleur brun rougeàtre. Le vernis noir qui recouvre certain grès est dû à un dépôt de carbonate de chaux tenant en suspension des matières organiques. Le vernis rougeàtre ne serait-il pas dû à un dépôt de ce genre avec addition ou substitution de carbonate ou d'oxyde de fer aux matières organiques?
Les caïmans sont encore extrêmement nombreux en bas du saut. Malheur aux voyageurs dont le canot chavire dans ces passages dangereux, ils sont infailliblement noyés et dévorés.
Au moment de dîner, François est pris d'un accès de fièvre assez violent.
Nous nous étendons sur la plage voisine, car il n'y a rien à craindre des caïmans hors de l'eau. Mais la brise se lève et nous balaie le sable fin à la figure; impossible de tenir; nous sommes forcés de coucher sur la roche.
3 janvier. — Don Pedro part devant nous avec son canot. Ce canot très long, très étroit, nous semble peu stable, les bagages y étant mal arrimés. Le patron Agapito et les deux Indiens qui le montent ne sont pas de notre avis, lis ont encore un petit sauta franchir. Nous les rattrapons à ce passage. Ils ont débarqué leurs bagages pour descendre le canot. Apalou juge la chose inutile pour nous et, en deux minutes, notre canot chargé a franchi ce saut. Nous avions nous-mêmes mis pied à terre; nous n'avons plus qu'à remonter à bord ; mais nous attendons que don Pedro soit prêt à se metirc en roiilc, et c'est un bonliciir |i(iiii- lui.
Nous parlons tous ensemble. Le fleuve est houleux; les eaux heurtées, comprimées dans les sauts, donnent libre cours à leurs mouvements capricieux : on dirait qu'elles subissent une sorte de détente. Notre canot suit le milieu du fleuve, se dirigeant debout à la lame. L'Espagnol, peu rassuré, veut gagner la rive droite. Son embarcation est prise de flanc par la houle. Elle chavire à deux cents mètres de la berge. Nous entendons des cris et nous apercevons les infortunés qui le montaient cramponnés au canot renversé et dansant comme des bouchons à la surface de l'eau. Nous mettons le cap sur