SUR L'ORÉNOQUE
Psous quittons San Fernando. — Trop empressés auprès des dames. — Le Castillo. — Le Mataveni et les Indiens Piaroas. — Curieuse conséquence d'un éternuement. — Un " air de cigare ». — Le cimetière des Piaroas. — Grandeur imposante du paysage. — Le saut de Maypures. — Les Indiens Guahibos. — Excursion à un village guahibo. — Danses des Guahibos. — Masques d'Indiens. — Le saut de Sardinel. — Le curare fuerte. — Deboui à la lame. — Une terrible omelette. — Au village d'Atures. — Dans les euevas. — Le saut d'Atures. — Un jaguar qui ne paraît pas. — La sarrapia. — Difficile navigation de l'Orénoque. — La plage de Santa Barbara et la ponte des tortues. — Les tortues du bassin de l'Orénoque. — Les Indiens Yarouros. — Paysage saharien. — Curieuses coutumes. — Danse des Yarouros. — La Urbana. — Sur les bancs de sable. — Caicara. — Bonita. — Les bords de l'Orénoque à Altagracia. — Mapire. — On est heureux de retrouver le vin de France. — Burban est piqué par une raie. — Morl de François Burban. — Ciudad de Bolivar. — Le delta de l'Orénoque et les Guaraounos. — Port of Spain.
Le 27 décembre, vers cinq heures et demie du soir, Le.Ianne arrive accompagné de M. Mirabal et de notre équipage au grand complet.
Nous possédons d'amples provisions de cassave, de sucre, de cale, plus une damejeanne de rhum, que nous commettons l'imprudence de laisser dans le canot en arrivant au rancho. Nous avons oublié que les Indiens ont un faible pour les liqueurs fortes. Ils se chargent bien vite de nous le rappeler. Pendant que nous dînons, ils font une cour chaleureuse à la dame en question et ils viennent successivement en bégayant nous faire cette confidence : « Mes camarades ont ^bu du rhum ; il serait urgent de mettre la damejeanne sous ma protection. »
La chose nous paraît assez drolatique pour nous faire rire, ce qui nous désarme complètement. Mais nous ne voulons pas décider entre les trois compétiteurs ; nous faisons apporter la dame-jeanne au rancho et nous envoyons nos Indiens coucher au canot.
28 décembre. — A sept heures, nous avons pris notre café et nous sommes en route. La matinée est triste et brumeuse. Le lit du fleuve est semé de grandes roches granitiques en forme de ruches sur lesquelles les diverses crues ont laissé leurs stratifications de limon desséché. L'une nommée le Castillo (château) doit son nom à son aspect de forteresse. Nous nous arrêtons sur une roche voisine pour permettre à Le Janne de la dessiner. Vers dix heures, le soleil, perce les nuages et les a bientôt coupés et dispersés, ne laissant que quelques fragments d'un blanc jaunâtre immobiles dans le ciel et dont il a bien vile raison. Vers onze heures, nous prenons terre sur une laja pour préparer notre déjeuner, qui se compose de poissons qu'Apatou et nos Indiens pèchent sous nos yeux.
J'observe ensuite le soleil et nous nous remettons en route '. Vers cinq heures nous atteignons la bouche du Mataveni. Nous remontons cette rivière où nous devons trouver des Indiens Piaroas qui sont encore sauvages et qui vont nous reposer des Indiens habillés que nous avons rencontrés à San Fernando.
Le Mataveni, affluent de gauche, lait à deux cents mètres de son embouchure un coude brusque occasionné par de grandes roches granitiques sur lesquelles nous voulons passer la nuit. Au moment où nous arrivons à ces roches, nous voyons déboucher deux canots chargés de canne. Ces canots sont montés par des Piaroas qui ramènent chez eux un des passeurs de Maypures et sa femme avec les emplettes qu'ils ont faites au village. .Nous les hélons, en les priant de venir nous rejoindre sur les roches. Ils ont l'air de ne pas nous entendre. On nous a dit à San Fernando que ces sauvages évitent le contact des blancs, lis ont une telle peur de la calentura et du catarro, qu'ils ne prennent à la main une pièce de monnaie oflTerte par un blanc, qu'après l'avoir lavée à distance avec un bâton.
Notre patron leur dit que M. Mirabal vient dans un canot un peu derrière nous. Ce nom agit comme un talisman, et les deux embarcations se dirigent immédiatement vers les roches. Les deux Piaroas qui sont à bord d'un des canots s'avancent vers nous, nous serrent la main sans la moindre grimace et ne prennent pas même la précaution de nous interroger sur notre état sanitaire. L'un est borgne. Tous deux sont élancés et portent avec grâce leur costume rudimenlaire. Ce costume se compose d'un amas, large de douze à quinze centimètres, de cordelettes noires formant ceinture et faites de cheveux. In fjuatjouco de cotonnade blanche, retenu par cette ceinture, retombe en avant jusqu'aux
1. Depuis San Fernando nous rencontrons en abondance sur les deux rives des copaifera, qui, par leur Ironc rougeàtrc, ont la plus grande ressenililance avec le jxi/c mulato du Guaviare, lequel est dil à une niyrtaci^e porlanl con)me fruit une sorte de petite goyave et qui se montre inimédialenicnt derrière le Itois-canon {clibudiiini).
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