‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 56 sur 88 · LE CAPITAN · texte numérisé non relu

LE CAPITAN

et attentions. 11 a chez lui en ce moment une famille d'Indiens Caraïbes, venus de l'intérieur pour faire quelques emplettes. L'homme est capitan. Il est accompagné d'une femme assez âgée, petite et très grosse, d'une jeune femme qui se trouve dans une position intéressante et d'une fillette de treize à quatorze ans. Ce sont les trois femmes de ce pacha.

Le Janne voudrait dessiner la famille entière. Les négociations sont longues. Le capitaine se figure qu'il y a quelque diablerie là-dessous. Enfin, après quelques petits cadeaux et quelques verres de rhum que lui et sa petite femme grasse boivent avec un égal enthousiasme, ils acceptent de poser pendant quelques instants. Pendant que Le Janne crayonne les deux premières épouses, je cause avec le capitaine. 11 s'agit de

montrer à nos compatriotes la famille d'un capitaine, beau, brave, intelligent, de leur prouver enfin que les Indiens ne le cèdent en rien aux blancs. Son enthousiasme croît, mais sa soif augmente dans le même rapport. Il boit de nouveaux verres de rhum et lorsque son tour de poser est venu, il ne peut plus tenir en place. Il reviendra demain

matin.

Nous faisons ensuite un tour dans le village à la recherche de quelques curiosités ethnographiques. Nous trouvons quelques haches en pierre provenant des anciens Caraïbes.

Le village de Mapire se compose de quarante à cinquante maisons presque toutes construites sur le même type : murs en pisé peints à riiilcricur et parfois à l'extérieur avec des argiles délayées de diverses nuances, jaunes, rouges, bleues, que l'on trouve en abondance dans les environs. Ces couleurs sont dues à des oxydes de fer. Los toitures sont un peu saillantes et faites de feuilles de palmiers myritis. Derrière chaque maison se trouve une cour close par une palissade englobant les communs. Le mobilier est rudimentaire. Les habitants peu fortunés n'ont pour meubles, en dehors des ustensiles, que des hamacs servant en même temps de lits et de chaises. Le seuil des portes est un siège aussi goiité que le hamac, sinon plus, car il permet d'apercevoir les passants. Et quelle plus grande distraction, pour une femme oisive, que de surveiller les allées et venues de ses voisins?

La situation du village est admirable. Celui-ci est perché sur une colline élevée de cinquante mètres au-dessus du fleuve. Il y règne constamment une brise fraîche. Ce sont deux conditions excellentes, grâce auxquelles la calentura est inconnue à Mapire. Quelques arbres fruitiers, manguiers, sarrapias, orangers, s'élèvent entre les maisons.

D'un côté, la vue s'étend à une grande distance sur le cours inférieur de l'Orénoque ; de l'autre, sur une grande savane légèrement ondulée simulant une mer immobile. Dans la saison où nous sommes, chaque soir le fond du village découpe sa silhouette noire sur le ciel rougi par les feux nombreux qui brûlent les hautes herbes de la prairie. Nous jouissons deux fois de ce spectacle grandiose, mille fois plus émouvant qu'une soirée de Saint-Jean en Bretagne.

Ce soir, madame Donati a l'obligeance de nous faire préparer un dinor de gala, composé de ce que nous avons pu trouver de meilleur à Mapire. M. Donati possède pour sa consommation personnelle un vin rouge, de France, dnnt il veut bien nous céder quelques bouteilles. Pour fêter ce compatriote que nous sommes heureux de retrouver, après en avoir été privés pendant cin(| mois, et pour fêter aussi la lin prochaine de nos misères, je convie François et Apatou à partager nos agapes. Durban est d'autant plus gai que la fièvre l'a épargné aujourd'hui. Nous plaisantons les privations et les dangers passés. Nous parlons des nôtres, de nos projets. En somme nous passons une excellente soirée pleine de la phis franche cordialité.

Le moment de se coucher est venu. L<' .lainie se rend sur la plage avec .Apatou et

François. Il est trop habitué aujourd'hui au grand air pour ne pas préférer le ciel étoile à la toiture étouffante d'une case.

22 janvier. — Ils sont levés avec le jour. Le Janne fait ses ablutions sur le bord du fleuve. Assis sur une grosse pierre, il se verse de l'eau sur la tète à l'aide d'une calebasse. Pendant ce temps, François se dispose à préparer le café. 11 fait un peu de brise; la vague déferle légèrement et se salit au contact de l'argile de la rive. Pour se procurer de l'eau à peu près propre, il faut donc, de toute nécessité, faire quelques pas dans la rivière. Cent fois nous avons recommandé à Burban d'avoir toujours soin, en entrant dans l'eau, de fouiller le fond devant lui avec un bàlon.

Aujourd'hui, comme bien des fois, il néglige celte précaution. Tout à coup il saule hors de l'eau en poussant l'exclamation : « Eh bien donc! qu'est-ce que c'est? » Une seconde après, il s'assied ; il se saisit les pieds des deux mains et pousse quelques gémissements. Le Janne accourt, ainsi qu'Apatou. Notre infortuné compagnon vient d'être piqué aux deux pieds, par une raie probablement. Deux points noirs se voient : l'un à la partie interne du talon droit, l'autre à la partie supérieure du quatrième orteil gauche. Ce dernier saigne un peu.

Apatou, familiarisé avec ces accidents dont il n'ignore pas la gravité, n'hésite pas à sucer les deux blessures. Le Janne dépose ensuite une goutte d'acide phénique sur chaque plaie et me fait prévenir immédiatement. Cinq minutes après, le temps d'aller au village et de revenir, je suis auprès de notre blessé. La douleur occasionnée par la piqûre de ces raies est intolérable. Le malheureux François pousse des cris de douleur et est agile de mouvements convulsifs réellement effrayants. Ces piqûres peuvent occasionner des accidents sérieux. La gangrène fait toujours sa part plus ou moins large. Nous craignons pour notre malade, dont la constitution est profondément altérée par la malaria et qui présente un état d'anémie très prononcé. Je débride les deux plaies et je les lave au citron. Les douleurs se calment un peu; les mouvements convulsifs cessent. Nous laissons le malade à la garde d'Apatou, avec mission de nous prévenir à la moindre crise, et nous remontons au village pour retrouver nos Caraïbes. Si la brise n'était trop forte, nous nous mettrions en route aujourd'hui même, car nous voudrions atteindre Bolivar au plus vite; c'est là seulement que nous pourrions donnera notre malade tous les soins que son état pourrait nécessiter.

23 janvier. — Nous partons de bonne heure. François est installé le plus commodément possible sous le rouff. 11 se plaint d'une violente douleur à l'orteil, qui est un peu tuméfié. Il n'est soulagé que lorsque je lui ai pratiqué une incision. L'après-midi, il souffre des deux pieds, qui présentent du gonflement. Une aréole noire commence à s'étendre autour des deux plaies.

Nous campons sur un banc de sable à l'entrée du passage dit l'Infierno. Nous plantons des piquets pour suspendre le hamac de François et nous couchons sur le sable auprès de lui.

Il a pris un peu de bouillon et passe une nuit assez calme.

24 janvier. — Noire marche est excellente pendant celle journée. Le passage dit rinfierno, rélrécissement occasionné par des roches, n'est pas si terrible, en celle saison du moins, que son nom semblerait l'indiquer. Nous y trouvons un courant favorable. A la sortie, nous avons pour nous une brise légère, détournée et pour ainsi dire renversée par une chaîne de montagnes qui borde la rive droite. Notre patron nous assure que pendant l'hivernage, les eaux étant hautes, le passage de l'infierno présente de grands dangers. — « Muy maliico », nous dit-il. Ce mot maluco n'est qu'une corruption du mot malo. Nous l'avons entendu à chaque instant dans la bouche des Indiens de rOrénoque.

A la tombée de la nuit, nous arrivons pour camper à une pointe située sur la rive gauche, à une heure ou deux de 3Iuitaco. Notre patron commence à être dérouté. Il est évident pour nous qu'il ne connaît qu'imparfaitement le bas Orénoque. Il vient encore de faire une école. Nous voulons toucher à Muitaco à cause de François, dont la situation est désespérée. Il aurait pu, il y a une demi-heure, nous faire arrêter sur la rive droite, et maintenant il nous faudra, pour atteindre le village, traverser le fleuve, opération qui n'est pas sans danger, pour peu qu'il y ait de la brise.

Cette après-midi, la gangrène a fait des progrès chez notre malade. Les deux jambes sont mortifiées jusqu'aux mollets. Burban n'a plus conscience de son état ; il a du subdélirium.

L'infortuné passera comme nous la nuit sur le sable, car il n'y a plus un endroit où l'on puisse suspendre un hamac.

25 janvier. — Au jour, je vois que tout est fini. Ce n'est plus qu'une question d'heures. Il faut à toute force atteindre Muitaco, où, dit-on, il y a un prêtre.

C'est une sombre matinée. Le ciel est couvert, la brise très fraîche, le fleuve houleux.

François est installé le plus commodément possible sous le roufl'. Le Janne prend place à l'arrière, près du patron. J'aide moi-même les canotiers. Nous nageons de toutes nos forces. L'eau embarque de tous côtés. Nous sommes à peine au tiers du fleuve, qu'en jetant un coup d'œil sur notre malade je m'aperçois que son regard est fixe. Burban est mort en véritable marin, au milieu tie la tempête. Il n'est pas moins glorieux de succomber sur une pirogue que sur un vaisseau de haut bord. I^t il luoiirt presque arrivé au port, d'une chose insignifiante en apparence, après avoir échappé à de terribles dangers. C'est navrant ! La gorge se serre, l'œil devient humide rien que d'y penser.

Vers le milieu, le fleuve est réellement démonté. Des vagues hautes et serrées pienncnt un peu obliquement notre canot et le balancent comme un bouclmn. Dix fois nous avons failli cha.irer dans la traversée de ce fleuve glouton. Ouflqn*^^ hideux caïmans montrent leur crête dorsale à Heur d'eau et ajoutent un peu d'horreur à notre

situation déjà lugubre. Nous n'avons qu'une crainte, c'est que nos Indiens ne perdent la tête. Ils sont haletants, mais ils gardent leur calme.

Enfin, nous approchons de la rive droite; mais nous avons devant nous un banc de sable plat où les vagues déferlent bruyamment. Force nous est de marcher parallèlement à lui, assez loin de terre, sous peine de chavirer. Puis, nous atteignons des eaux plus profondes et nous pouvons enfin accoster pour souffler un peu et pour achever de vider l'eau du canot.

A neuf heures et demie, nous atteignons le village de Muitaco. Nous prévenons immédiatement l'autorité pour qu'elle vienne constater le décès. Nous prenons avec le magistrat toutes les disposifions pour l'inhumation. Le village ne possède plus de curé. II n'a pas non plus de charpentier. Nous ne pourrons même pas donner un cercueil à

IRANCOIS BURBAN

notre malheureux camarade. Nous l'enveloppons dans son hamac et sa couverture, et nous le faisons transporter à terre dans une case abandonnée qu'on met à notre disposition. Un habitant s'offre pour creuser une fosse dans le cimetière du village. Pendant ce temps, Le Janne tâche de reproduire les traits altérés de Rurban. Puis, le convoi se met en marche. Le hamac, suspendu par ses amarres à une longue perche, est porté par nos Indiens aidés d'Apatou. Le ciel est redevenu clair, le soleil brillant et chaud. Nous suivons un petit sentier caillouteux, bordé de labiées en fleur qui répandent dans l'air un parfum trop fort. Des papillons brillants, des insectes bourdonnants voltigent autour de nous. Nous sommes mécontents de cet air de fête de la nature sur le passage d'un brave, mort au champ d'honneur. Un trou profond dans la terre rouge reçoit les restes de François Rurban. Nous jetons un peu de terre dans la fosse. Adieu, mon pauvre François ! Repose en paix. Nous nous retirons en étoufîant nos sanglots.

Nous donnons quelque argent à une vieille femme pour l'entretien de la tombe ; nous désirons qu'elle y sème des fleurs. Avant d'accepter, elle nous demande si notre compagnon était catholique. Elle paraît ne pas le croire, parce que nous n'avons pas songé à faire brûler neuf cierges à son intention. Nous nous empressons de nous conformer à cette habitude du pays et nos intentions seront remplies.

Le 26 janvier, nous nous remettons en route pour Bolivar. Nous avons pris un nouveau patron du nom de Dionisio ; c'est un Indien Caraïbe civilisé qui dédaigne maintenant sa langue maternelle; brave homme, d'ailleurs, qui n'a qu'un défaut: c'est d'être ivrogne, ni

tm^^^^r.-

LE CONVOI IIE FB»\CnlS BL'BBAN

plusnimoinsquesescongénères. L'ancien palronapris la placede Burban parmi les canotiers ; il est inutile de dire, je pense, qu'il n'en existe pas moins un grand vide dans le canot.

Le 28 à la nuit, nous arrivons à Bolivar.

Nous n'avons plus d'argent. Nous avons un crédit ouvert à Port of S[)ain. mais il faudra d'abord y arriver. Nous comptons pour cela sur le consul français. Il rsl lr(i|) lard aujourd'hui pour aller lui rendre visite. Nous descendons au meilleur hôtel de la ville. Nous n'avons pas grand air dans nos vêtements délabrés. Nos cheveux romantiques et nos barbes révolutionnaires sont bien faits pour effrayer de paisibles bourgeois.

Demain nous nous transformerons. Je ne sais ce que doit penser l'hôtelier pendant que nous dînons en savourant son meilleur bordeaux.

Le lendemain malin, je vais rendre visite au consul français, M. Dallacosla, qui me fait un excellent accueil et (jui me présente à d'autres compatriotes, MM. Frustuck, Ratlistini, etc. Tous mettent leur bourse à ma disposition.

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