‹ Voyages dans l'Amérique septentrionale, Orégon [microforme]Chapitre 14 sur 52 · SU SU · texte numérisé non relu

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d'un côté de la colline. L'une d'elles n'est qu'à une distance de cent pas de la maison et sera probablement dans la suite d'une grande utilité. Lorsque nous eûmes choisi le lieu, nous commencäimes sans délai nos constructions. La première chose qu'il fallut faire, ce fut de débarrasser le terrain des broussailles et des arbres isolés ; puis, avec l'aide des habitants, nous bâtimes trois maisons de bois couvertes d'un seul toit sur quatre-vingtdix pieds de long ; elles serveat d'ateliers aux frères forgerons, charpentiers, ete.

Outre ces édifices, une maison de quarante-cinq pieds sur trente est maintenant en voie de constructiun Elle aura deux étages et servira d'habitation aux missionnaires.

Nous sommes arrivés dans l'Orégon pendant qu'il y régnait une maladie terrible, le flux de sang, qu'on regardait comme contagieuse, bien que les médecins l'attribuassent aux propriétés malfaisantes de l'eau de Ja rivière. Un grand nombre de sauvages furent victimes de cette épidémie, particulièrement les Tchinooks et les Indiens des Cascades, dont la plupart étaient campés sur les bords de la rivière pendant le voyage qu'ils firent à Vancouver pour obtenir le secours d'un médecin. Ceux qui ne pouvaient pas marcher étaient abandonnés par leurs amis. C'était un douloureux spectacle de voir ces pauvres créatures, étendues mourautes sur le sable. La plupart de nos matelots et trois des sœurs furent

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attaqués par la maladie ; le R. P. Accolti en éprouva aussi les terribles effets ; quant à moi, je fus obligé de garder le lit pendant quinze longs jours et d'observer une diète rigoureuse. Mais celui qui souffrit le plus fut le capitaine de notre vaisseau. Il a été si violemment attaqué que je crois sérieusement qu'il ne reverra jamais son épouse bien-aimée nises enfants, dont il parlait chaque jour avec une sitouchante tendresse. C'était un digne homme et un marin fort habile et expérimenté.

L'hiver s'approchait à grands pas, et malgré mon état de faiblesse, je ne pus résister au pressant désir de visiter encore une fois mes chers Indiens des montagnes, qui de leur côté attendaient mon retour avec la plus grande impatience, à ce que m'assurait le R. P. FF. Mengarini, qui était venu à ma rencontre. Aujourd'hui J'aurai le bonheur de partir pour les montagnes Rocheuses.

Je suis, ete., P. J. DE Suer.

P. S. Les bonnes sœurs commencérent le 9 septembre à instruire les femmes et les enfants qui se préparaient à la première communion.

Comme ieur maison n'était pas encore habitable, elles furent obligées d'enseigner en plein air. Au bout de trois jours, elles avaient déjà dix-neuf élèves de seize à soixante ans, venues toutes de fort loin avec des provisions pour plusieurs Jours,

couchant dans les bois, exposées à toutes les intem-

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péries de l'air. On comprend par là combien ce peuple est avide d'instruction. Les sœurs consacrent tous les jours six heures à leur enseigner les prières ordinaires et le signe de la croix. On apprit qu'une femme était restée deux jours sans prendre d'aliments ; les chiens avaient dévoré ses petites provisions, et elle ne voulait pas retourner chez elle pour les renouveler, afin de ne pas perdre la lecon de catéchisme.

24 septembre. — Le couvent n'ayant encore ni portes ni enclos, faute d'ouvriers, on vit quelquesunes des bonnes sœurs se mettre à l'œuvre.

L'une maniait le rabot, l'autre posait des carreaux, celle ci peignait les croisées, celle-là les portes. Ce qui leur faisait désirer de voir leur nouvelle habitation achevée, c'est qu'on leur avait déjà proposé trente élèves du Canada, qui les mettraient en état de recevoir gratuitement les malheureuses orphelines des forêts. Ces pauvres enfants, relevées de leur état d'abandon et placées sous le bienveillant patronage des bonnes sœurs, pourront participer aux bienfaits d'une éducation chrétienne et devenir un Jour d'utiles aides pour la mission. Mais pour réaliser ce projet, il faut trou ,ar des secours qui permettent de fournir des habillements à ces orphelines, car les produits du pensionnat ne peuvent servir qu'à leur nourriture. Voici le brillant prospectus de cet établissement. Chaque trimestre on doit donner cent livres de fleur de farine, vingt-einq ‘‘®72s de lard ou trente-six livres

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de bœuf, un sac de pommes de terre, quatre livres de saindoux, trois gallons de pois, trois douzaines d'œufs, un gallon (1)de sel ; quatre livres de, chandelles, une livre de thé et quatre livres de riz.

Les sœurs prirent possession de leur couveat au mois d'octobre ; quelques jours après, leur chapelle fut solennellement consacrée par le Rév. M. Blanchet, et depuis elles ont eu le bonheur d'assister chaque jour à la sainte messe que célèbre, sur leur modeste autel, un des missionnaires de la station de Saint-F'rançois-Xavier. Elles eurent aussi deux fois la coïisolation de présenter à la sainte table leur petit troupeau de ferventes néophytes, qu'elles avaient préparées avec tant de soin à la première communion. Ce succès obtenu en si peu de temps nous fit concevoir le projet de fonder une ‘utre maison de ce genre dans le village de Cuhute. M. Blanchet et le P. De Vos peusent que le départ des ministres protestants, motivé par l'insuccès de leurs travaux, est une circonstance favorable pour l'établissement d'une maison religieuse. La station de VWillamette pourrait occuper douze sœurs, et elles ne sont malheureusement que six.

Nous apprenons avec plaisir que l'intention de Mgr Blanchet est de se rendre en Europe immiédiatement après son sacre, afin d'obtenir pour la

(i) Gallon, mesure anglaise de capacité, les liquides et les sotides (4 litres et demi).

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mission, si c'est possible, douze autres de ces reli-

gieuses zélées et dévouées. l'asse le Ciel qu'il réussisse, et que le défaut de moyens pécuniaires ne soit pas un obstacle insurmontable au généreux sacrifice que les pieuses sœurs de la congrégation de Notre-Dame sont disposées à faire encore, nous en sommes sûrs, avec la même générosité !

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A la Grande Glacière, une des sources de la

rivière d'Athatasca, 6 mai 1846.

Monseigneur,

Bien que je vous écrive tardivement, je n'ai pas oublié mes promesses ni les nombreuses obligations que J'ai contractées envers vous ; et j'oublie bien moins encore les heures si douces que j'ai passées en voyageantavec Votre Grandeur. Je viens repren dre ma causerie qui vous sera peut-être importune, Monseigneur , en vous adressant une douzaine de lettres datées des montagnes Rocheuses. Ces lettres contiennent le récit de mes excursions de l'année dernière et de mes missions parmi plusieurs tribus d'Indiens ; je vous raconterai ce que J'ai vu et entendu, et ce qui m'est arrivé pendant mes voyages. J'espère que mes lettres vous con-

soleront et vous prouveront que l'œuvre de Dieu fait des progrès parmi les enfants du désert de l'Orégon plongés dans les ténèbres de l'ignorance, et parmi les tribus solitaires qui habitent les rives septentrionales du grand fleuve Mackenzie. Quatre prêtres de la rivière Rouge trouveront d'amples occupations dans les affreuses régions du territoire de la baie d'Hudson. Qu'il est triste de voir que le grand désert occidental qui s'étend à l'est, depuis les États-Unis jusqu'aux montagnes Rocheuses, et au midi jusqu'aux confins du Mexique, reste seul abandonné ! Il offre un vaste champ au zèle des missionnaires catholiques ; et il résulte de mes propres observations, et de celles des prétres qui ont traversé ce désert, que leurs efforts seraient couronnés du succès le plus complet. Dans le monde civilisé, on connaît peu les Indiens et on les juge mal en général. On forme son opinion sur ce que l'on voit parmi ceux qui habitent les frontières, et chez lesquels l'eau de feu (1) et les

vices dégradants des blancs ont causé les plus

grands ravages. Plus vous avancez dans le désert, plus les indigènes gagnent dans votre estime.

J'ai trouvé qu'ils étaient remplis de bonne volonté, et désireux d'entendre la bonne nouvelle du salut Un évêque et deux ou trois prêtres qui vou-

s [Indiens appellent eau de feu la liqueur connue sous le nom de #hiskey, sorte d'eau-de-vie fabriquée avec de e, un grand usage et un abus déplorable dans les

nis. (Note de la presente édition.)

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draient prendre à tâche de parcourir les différentes tribus de ce vaste pays, et de rester dans chacune d'elles le temps suffisant et raisonnable pour instruire les Indiens , feraient certainement une abondante moisson. On renoncerait bien vite au scalpe, et le cri de guerre des Indiens, qui retentit depuis des siècles, serait remplacé par les cantiques et les louanges du Dieu vivant. Dans mon humble opinion, il ne serait pas possible de réunir et de fixer ces nations nomades, ou du moins ce serait une œuvre qui demanderait bien du temps. Les Indiens peuvent devenir de bons chrétiens et

ntinuer en même temps à mener leur vie de chasseurs, tant que le buffle et le daim suffiront à leurs besoins.

L'intérêt que je porte à ces pauvres gens, et la certitude que j'ai qu'ils trouveront en vous un protecteur et un ami, m'enhardissent À faire un appel en leur faveur. Puissiez-vous entendre ma voix et venir au secours de la détresse de ce grand district des États-Unis. Des millions de blancs sont dans l'abondance des biens spirituels et dévient cependant du droit chemin, tandis que les Indiens, qui ont aussi à sauver leurs âmes rachetées par le sang précieux du Sauveur, sont privés de tout moyen de salut, bien que désireux de profiter des grâces dont leurs frères les blancs sont favorisés.

Je suis, avec le plus profond respect et la plus haute considération, en me recommandant à vos

saintes prières et saints sacrifices,

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Votre trés-humble et obéissant serviteur en Jésus-Christ, P. J. DE SMET, de la Compagnie de Jésus.

Saint-Francois-Xavier de Willamette,

20 juin 1815. AE 1

Monseigneur,

Je partis au commencement de février pour visiter nos différents établissements et pour en former de nouveaux parmi les tribus voisines de nos stations. Une neige épiusse de cinq pieds de profondeur couvrait tout le pays. Je fus obligé de me rendre de Ja baie des Pendants-d'Oreilles à la Plaine aux Chevaux dans un canot, et de faire ainsi deux cent cinquante milles.

Je me trouvai pendant le temps pascal au milieu de mes chères Tétes-Plates et des Pendantsd'Oreilles des montagnes, Cf jéprouvai une JoIC vive en les voyant remplir avec zèle et ferveur le devoir imposé aux fidèles enfants de la prière. Le jour de Pâques, toutes les Tétes-Plates qui étaient à Sainte-Marie assistèrent à ma messe et s'approchèrent dévotement de Ja sainte table, et environ

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trois cents Pendants-d'Oreilles (la plupart adultes) appartenant à la station de Saint-[françois-Borgia, se présentérent pour recevoir le baptême. Parmi eux se trouvaient cinq chefs dont les principaux sont Stieltiedloodsho ou le commandant de la tribu Vaillante ; Selpislo ou le commandant en chef, et Chalax, c'est-à-dire la Robe-Blanche , surnommé

le jongleur ou le grand médecin. Dans leur langue,

le mot médecin est synonyme de jongleur. Qu'il est consolant de répandre l'eau régénératrice du baptême sur les fronts ridés et cicatrisés de ces guerriers du désert ; de voir ces enfants des plaines et des forêts sortir de la profonde et superstitieuse ignorance dans laquelle ils sont élevés depuis tant de siécles , et embrasser la foi et ses saintes pratiques avec une ardeur et un zèle dignes des premiers chrétiens !

Je ne vous raconterai pas l'histoire de ces chefs, car Je dépasserais les bornes que je me suis imposées. Je vous dirai seulement que ces héros des montagnes Rocheuses ont été pendant plusieurs années la terreur de leurs ennemis. Chalaæ s'est rendu célèbre comme jongleur et prophète ; si l'on en croit les Kalispels et les blancs qui ont voyagé avec lui, ses prédictions se sont réalisées.

Il à prédit que les Pieds-Noirs attaqueraient leur camp ; et il a désigné le jour et le lieu de l'attaque et le nombre des combattants. Tnterrogé à ce sujet, il me répondit avec une grande simplicité et candeur : « On m'appelle le Grand Docteur, mais

je ne me suis Jamais adonné aux pratiques de la jonglerie et je n'ai jamais voulu recourir à cet art trompeur. Je tire toute ma force de la prière ; lorsque je me trouve en pays ennemi, je m'adresse au Maître de la vie , je lui offre mon cœur et mon âme, et le supplie de nous protéger contre nos ennemis. Une voix m'a toujours averti du danger qui nous menaçait, Je recommande alors à tout le camp d'être sur ses gardes, car la voix intérieure ne m'a Jamais trompé. J'ai maintenant une faveur à vous demander. La voix mystérieuse m'appelle par le nom de Chalax ; si vous voulez bien le permettre, Je désire porter ce nom jusqu'à ma mort. » J'y consentis volontiers. Je lui donnai ensuite quelques explications sur la cérémonie de l'habit blanc qu'il allait recevoir dans le saint sacrement du baptême, et j'ajoutai le nom du prince des apôtres à celui de Chalax. C'est ce même chef qui, dans ma première excursion dans les montagnes, soutint avec soixante hommes, et pendant cinq Jours, uni combat opiniätre contre deux cents loges de Pieds-Noirs qu'il mit en fuite, après leur avoir fait perdre quatre-vingts hommes, tandis que les Têtes-Plates n'eurent qu'un homme de blessé, qui mourut trois mois après.

C'est avec regret que je quittai ces bons Indiens ainsi que mes chers frères en Jésus-Christ , les RR. PP. Mengarini et Zerbinati et les quatre frères coadjuteurs qui tous travaillent avec un zèle infatigable à cette portion de la vigne du Seigneur.

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La neige ayant presque entièrement disparu, les Kalispels de la baie attendaient mon arrivée. Je me rembarquai dans mon frêle canot, conduit par deux Indiens, et je descendis en toute hâte la rivière de Clark. Vous vous ferez une idée de son impétuosité, lorsque vous saurez que nous ne mimes que quatre jours pour descendre cette rivière, quil nous fallut quatre fois plus de temps pour remonter. En retournant à lä baie accompagné par le R. P. Hoecken et par plusieurs chefs, mon premier soin fut d'examiner les pays appartenant à cette portion de la tribu des Kalispels et de choisir ua lieu convenable pour la fondation du nouvel établissement de Saint-Ignace. Nous trouvimes une vaste et belle prairie ayant trois milles d'étendue, bordée de cèdres et de pins, située dans le voisinage de la caverne de la rouvelle Manrèse et de ses carrières, et à proximité d'une chute d'eau tombant de près de 200 pieds de haut et présentant toute espèce d'avantages pour la corstruction de moulins. J'abattis le premier arbre, et après avoir pris toutes les mesures nécessaires pour l'expédition des travaux , je parüs pour Walla Walla, où je m'embarquai sur un petit bâtiment et descendis la Columbia jusqu'à Vancouver. La fonte des neiges occasionna une crue d'eau assez considérable, et notre descente se fit très-rapidement. On m'indiqua l'endroit où, quelques mois auparavant, quatre voyageurs des États-Unis périrent misérablement victimes de leur témérité et de leur

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présomption. On leur conseiila de prendre un guide, mais ils répondirent qu'ils n'en avaient pas besoin ; lorsqu'on les prévint que la rivière était dangereuse et trompeuse, le pilote répliqua d'un ton railleur et vaniteux : Je suis en état de conduire ma barque même en enfer.

L'inutile conseiller leur souhaita un heureux voyage, mais il dit en tremblant : « Ce pilote n'est pas un Indien ni un Iroquois, ni même un Canadien. » Le fleuve impétueux ne tarda pas à ensevelir dans ses eaux ses victimes présomptueuses. Celles-ci prirent le milieu de la rivière, et en un instant le canot fut emporté avec la rapidité de l'éclair, laissant derrière lui une épaisse traînée d'écume produite par la violente action des rames. Lorsqu'ils approchèrent des rapides, ils se lancèrent sans crainte ; hélas ! leur sort fut bientôt décidé. Entraînés dans le gouffre par le tourbillon, ils firent d'inutiles efforts pour échapper à cet horrible danger ; ils virent le redoutable abîime s'entr'ouvrir pour dévorer sa proie. La malheureuse barque tournoya un instant, puis disparut au milieu des cris de désespoir, pendant que l'effroyable écho répétait sur les deux rives le nouveau désastre de la Columbia.

Les eaux reprirent bientôt leur cours accoutumé et ne laissèrent aucune trace de cette terrible catastrophe. Ce lieu fatal pourrait à juste titre être appelé les Rapides du Présomptueux ; cela servira sans dovte de leçon aux imprudents qui

voudraient se confier sans pilote ou sans guide à ce formidable tributaire de l'Océan occidental.

Après un heureux voyage de cinq jours, je m'embarquai à Vancouver, où j'eus le bonheur de rencontrer le P. Nobili qui, pendant huit mois, s’'appliqua à étudier la langue des Indiens tout en se livrant à l'exercice du sacré ministère parmi les catholiques du fort et les Indiens du voisinage. Ceux-ci furent décimés par une maladie mortelle, mais ils eurent tous le bonheur de recevoir le baptême avant de mourir.

En remontant la belle rivière de Multonomah ou de Willamette dans un canot tchinouk, je fus accompagné par le P. Nobili jusqu'au village de Champois, qui est à soixante milles du lieu de notre embarquement et à trois milles de notre résidence de Saint-François-Xavier.

Lorsque les Pères apprirent notre arrivée, ils vinrent tous au-devant de nous. Nous fûmes heureux de nous trouver réunis après une longue saison d'hiver. Les pères italiens s'étaient particulièrement appliqués à l'étude des langues. Le P. Ravaïlli, versé dans la médecine, rendit de trés-grands services aux habitants de la mission de Saint-Paul, car dans chaque demeure il y avait plusieurs malades. Le P. Vercruysse, à la demande de Monseigneur l'évêque Blanchet, ouvrit une mission chez les Canadiens qui étaient éloignés de Saint-Paui, et il réussit à leur faire élever une nouvelle église dans un lieu central. Le P. De Vos

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est le seul de nos pères de Willamette qui parle l'anglais. Il consacre tous ses soins aux Américains, dont le nombre excède déjà quatre mille. Il y a là plusieurs familles catholiques, et nos frères dissidents semblent bien disposés ; un bon nombre d'entre eux désirent vivement être instruits des vérités de la foi.

La religion n'a fait nulle part de plus grands progrès et ne présente de plus brillantes espérances que dans le territoire de l'Orégon. Le Rév. M. Demers, vicaire général et administrateur du diocèse en l'absence de l’évêque, se dispose à bâtir une cathédrale en briques. Il à fait construire une jolie église aux Cascades de Willamette, où furent jetés il y a trois ans les fondements de la première ville de l'Orégon. Ce village naissant compte plus de cent maisons. Plusieurs terrains ont été choisis pour la fondation d'un couvent.et de deux écoles. Une église catholique a été érigée à Vancouver.

Le couvent des sœurs de Notre-Dame avance, et sera le plus bel édifice de Willamette. L'église a quatre-vingts pieds de long sur une largeur proportionnelle ; elle est sous l'invocation de la Sainte Vierge. Les religieuses ont déjà cinquante pensionnaires. Le collége de l'évêque, dirigé par le Rév. M. Bolduc, est en pleine prospérité. Le nombre des élèves s'est augmenté ; quarante jeunes gens, la plupart métis (1), y reçoivent une | Gi) Métis, qui est né d'un blanc et d'une Indienne, ou d'un Indien et d'une blanche. (Nofe de la présente édition.)

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éducation chrétienne. Il y a quelques années, une église fut élevée à Cowlitz ; les habitants se préparent maintenant à construire un couvent sous la direction du Rév. M. Langlois.

Notre résidence de Saint-François-Xavier est terminée ; elle servira dorénavant de noviciat et de séminaire pour préparer les jeunes gens aux missions. ;

Des mesures qui, 3} l'espère, s'exécuteront ont été prises par nos Pères pour que cette année soit consacrée à la visite des nombreuses tribus qui habitent la côte septentrionale de l'océan Pacifique et le midi de la Columbia. La mission de l'évêque et de son grand-vicaire a été suivie du résultat le plus fécond et le plus heureux. Mgr Blanchet écrivait en ces termes le 17 février 1812 à l'évêque de Québec : « Dieu a daigné bénir nos travaux et notre parole. Le nom adorable de Jésus a été annoncé aux nations du nouveau monde. M. Demers dirige ses pas vers le fort Langley, sur la rivière Fraser, où il administre le baptême à environ sept cents enfants. Plusieurs d’entre eux recueillent déjà les fruits précieux de la grâce régénératrice. »

Dans mes précédentes lettres, je vous ai donné les détails de nos missions dans les montagnes du Haut-Urégon ; de la conversion de deux tribus, les Têtes-Plales et les Cœurs-d'Alêne ou Cœurs- Pointus : de la première communion de ces derniers et de la conversion de plusieurs Kalispels de la baie, qui eut lieu à la fête de Noël.

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Depuis l'année 1839, où la mission fut établie, jusqu'au mois de juillet 1845, les’ missionnaires du Canada ont baptisé trois mille personnes. Le nombre des catholiques qui résident dans les différentes stations de la compagnie de la baie d'Hudson, y compris les colons, s'élève à plusieurs centaines. Si nous y ajoutons les deux mille huit cent cinquante-sept personnes baptisées depuis 1841 dans les différentes missions des montagnes , nous aurions dans l'Orégon une population totale d'au moins six milie catholiques. Le grain de sénevé a grandi et est devenu un arbre qui ombrage de ses larges et vivifiants rameaux cette contrée jadis stérile et abandonnée. Au mois de juin, le P. Nobili, accompagné d'un frère novice, quitta Willamette pour visiter les tribus de la Nouvelle- Calédonie. Le Très-Rév. M. Demers de son côté alla voir les tribus suivantes : les Xameloops, les Atnans où Schouivapemot, les Porteurs ou Ltaolen,

dont le nom varie suivant les lieux où ils plantent

leurs tentes. Ils ajoutent aux mots la finale /en, qui signifie peuple; comme dans les noms de Stelaoten, Nashhoten, Tchilkoten, Nazeteoten. M. Demers a eu la consolation de baptiser quatre cent trente-six enfants appartenant à ces tribus.

Teis ont été la ferveur et le zèle de ces pauvres Indiens que, bien que privés de prêtres, ils ont bâti trois églises dans l'espérance qu'un nepapayattok ou père viendrait s'établir parmi eux.

Il y a plusieurs catholiques dans les différents

forts de ce pays. Les honorables messieurs de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoique protestants, s'intéressaient vivement à ces sauvages, et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour faciliter l'entrée d'un prêtre dans ces domaines soumis à leur juridiction.

J'a' l'honueur d'être, Monseigneur , avec une profonde et respectueuse considération, Votre très-humble et obéissant serviteur en Jésus-Christ, P. J. DE SMETr, S. dJ.

Baie de Kalispel, 7 août 1845.

Monseigneur,

Peu de jours après le départ du P. Nobili, qui obtint passage à bord d'une embarcation appartenant à la Compagnie de la baie d'Hudson, je quittai Saint-François-Xavier avec onze chevaux chargés de charrues, de bêches, de pioches, de faulx et d'outils de charpentier. Mes compagnons étaient le bon frère Mac Gil et deux métis irlandais. Nous rencontrâmes beaucoup d'obstacles et de difficultés dans les montagnes, à cause des cascades et des torrents qui, dans cette saison, sont

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nombreux et tombent avec une indomptable furie sur les rochers que nous étions obligés de franchir. Dans les étroites vallées situées entre ces montagnes, le rhododendron déploie toute sa vigueur et sa beauté; il s'élève à une hauteur de quinze à vingt pieds. Cet arbrisseau s'y lrouve en telle quantité qu'on dirait une forêt dont les branches touflues , en s’entrelaçant, forment de magnifiques arceaux verts, ornés d'une quantité innombrable de fleur:: ravissantes, dont les couleurs varient depuis le blanc le plus pur jusqu'à la teinte la plus foncée du rouge cramoisi.

Notre sentier était jonché d'os blanchis de cheaux et de bœufs, tristes témoignages des souffrances endurées par les voyageurs qui avaient parcouru ces contrées. Nous passâmes au pied du mont Hood, qui surpasse en hauteur toutes les montagnes de cette chaîne immense appelée les Cascades ; il est couvert de neige et s'élève à seize mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Le capitaine Wyeth, en contemplant ces géants du sommet des montagnes Bleues, en parle ainsi dans son journal : « Le voyageur en s'avançant à l'ouest, à une distance de cent soixante milles, voit les pics des montagnes des Cascades, dont plusieurs s'élèvent à seize mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Toutes les autres merveilles de la nature semblent, en quelque sorte, s’amoindrir et devenir insignifiantes en comparaison de celle-ci. » D'un seul point je contemplai sept de

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ces sommets majestueux qui s'étendent du nord au sud, et dont l'éblouissante blancheur et la forme conique leur donnent l'apparence d'un pain de sucre.

Nous mimes vingt jours à aller de Willamette à Walla Walla. Il nous fallut traverser un désert et des pays ondulés qui abondent en absinthe, en cactus, en gazon touffu et en. différentes espèces de plantes et d'herbes qu'on trouve dans tous les terrains stériles et sablonneux.

Le gibier est rare dans ces latitudes , cependant nous trouvâmes de grosses perdrix, des faisans, des oiseaux aquatiques et d'autres espèces de volatiles petites et variées, des lièvres et des lapins. Les salamandres fourmillent dans les endroits sablonneux, et les armadillos (1) ne sont pas rares dans le voisinage des grandes vallées. Le fort Walla Walla est situé sous le 16° 2 de latitude et le 119 30’ de longitude. Le voisinage sablonneux de cet établissement le fait comparer à une petite Arabie. La rivière de Walla Walla se jette dans la Columbia à un mille du fort. Les terres basses, lorsqu'elles sont arrosées, sont assez fertiles et produisent du maïs, du blé, des pommes

(i) Armadillo, mot espagnol, diminutif de armado, armé, part. passé de armar , armer — genre de quadrupèdes sauvages dont le corps est couvert d'une envelopye écailleuse en forme de cuirasse, et divisée en plusieurs bandes ou ceintures. C'est l'anima! qu'en français on nomme fatou. (Note de la présente édition.)

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de terre et toute espèce de légumes. Les vaches et les pores s'y acclimatent aisément, et les chevaux abondent dans cette partie du pays.

Vous ayant déjà parlé du désert des Nez- Percés et des Spokanes, je n'ai rien à ajouter à ce que Je vous ai raconté de cet affreux pays. En avançant à l'est vers les montagnes Bleues, nous trouvons de belles et fertiles plaines, arrosées par de limpides et bienfaisants ruisseaux. Les vallées sont pittoresques et entremélées de riches prairies et de forêts de pins et de sapins. Les Kayuses Nez-Percés habitent ces délicieux pâtuages et forment les tribus les plus riches de l'Orégon ; il y a des familles qui possèdent jusqu'à quinze cents chevaux. Les sauvages cultivent la terre avec soin et récoltent des pommes de terre, des pois, du blé, plusieurs espèces de végétaux et de fruits. On ne trouve nulle part de plus beaux pâturages pour les bestiaux ; ils abondent même en hiver, et les animaux ne doivent jamais être abrités contre l'inclémence du temps. La neige y est inconnue, et les pluies ne sont jamais torrentielles ni surabondantes.

Vers la mi-juillet, j'arrivai sain et sauf avec tous mes effets à la baie de Kalispel. En mon absence, le nombre des néophytes s'était accru considérablement. Le jour de la fête de l'Ascension, le P. Hoecken eut le bonheur de baptiser plus de cent adultes. Depuis mon départ, qui eut lieu au printemps, notre petite colonie avait bâti quatre

maisons, réuni les matériaux nécessaires pour construire une petite église et enclos un champ de trois cents acres. Plus de cent Kalispels, en comptant les adultes et les enfants, reçurent le baptême. Ils sont tous animés d'un grand zèle. Ils font usage de la hache et de la charrue, et sont résolus d'échanger leur vie nomade contre des habitudes sédentaires. Les magnifiques cascades de la Columbia, appelées les Chaudières, et situées dans le voisinage du fort Colville, ne sont qu'à deux journées de notre nouvelle résidence de Saint-Ignace.

Huit à neuf cents sauvages étaient rassemblés là pour la pêche du saumon. J'arrivai à temps pour passer avec eux les neuf jours qui précèdent la fête de notre saint fondateur. Pendant ces quatre dernières années, un nombre considérable de ces Indiens furent visités par les Robes noires, qui leur administrèrent le sacrement du baptême. Je fus reçu par mes chers Indiens avec une joie et une tendresse toutes filiales. Je fis placer ma petite chapelle, formée de branchages, sur une éminence et au milieu des huttes des Indiens. On peut la comparer au pélican du désert, entouré de ses petits qui sucent avec avidité la parole de Dieu et s'abritent sous l'aile de leur mère nourricière. Je faisais trois instructions par jour ; les Indiers y assistaient avec une gr: nde assiduité et les écoutaient avec attention.

L'année dernière, la féte de $. Ignace fut pour

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moi un jour de danger, d'épreuve et d'inquiétude. J'aime à me 1a rappeler, car elle se termina d'une manière si glorieuse et si heureuse que mes compagnons ne l'oublieront jamais, et rendront au Tout-Puissant d'éternelles actions de grâces pour sa miséricorde et sa bonté. Sans carte et sans savoir où était l'embouchure de la Columbia, nous traversämes cette formidable rivière comme portés sur les ailes des anges. Cette année, j'ai passé la fête de S. Ignace au milieu de nombreuses occupations, mais elles étaient de nature à consoler le cœur du missionnaire et à le dédommager au centuple des privations, des peines et des fatigues qu'il endure. |

Plus de cent enfants se présentèrent pour recevoir le baptême. On m'amena aussi, portés sur des peaux, onze vieillards qui semblaient attendre que l'eau régénératrice eût coulé sur leurs fronts pour quitter ce monde et aller se reposer dans le sein de leur divin Sauveur. Le plus âgé d'entre eux, qui était aveugle et qui paraissait avoir cent ans, m'adressa ces touchantes paroles : « Ma vie a été longue sur cette terre, et mes larmes n’ont cessé de couler ; je pleure chaque jour, car j'ai vu mourir tous mes enfants et tous les compagnons de ma jeunesse, Je me trouve isolé au milieu de ma propre nation, comme si J'étais un étranger ; mes pensées se reportent constamment vers le passé, et elles sont d'une nature triste et amère. Quelquefois je trouve de la consolation à me rappeler que

J'ai fui la compagnie des méchants. Jamais je n'ai pris part à leurs vols, à leurs bataïiles cu à leurs meurtres. En ce jour béni, la joie à pénétré les plus profonds replis de mor âme ; le Grand-Esprit a eu pitié de moi; jai reçu Je baptême, Je le remercie de cette faveur et lui offre mon cœur et ma vie. »

On célébra une messe solennelle pendant laquelle les Indiens chantèrent des cantiques. Ensuite vinrent les céremonies du bapième, et tout se termina dans l'ordre le plus parfuit. Les sauvages étaient heureux. C'était un spectacle imposant, et tout contribuait à lui donne: de grandes proportions. D'un côté, on voyait les nobles et gigantesques rochers ; de l’autre, on entendait le bruit éloigné des cataractes, qui rompait le religieux silence de ce désert placé sur une éminence d'où l'on domine la puissante rivière de l'Orégon ; et enfin nous nous trouvions à l'endroit où les eaux impétueuses , s'affranchissant de leur lit, s’élancent avec furie et se précipitent sur des masses de rochers en formant des milliers de jets d'eau, dont les transparentes colonnes réfléchissent en couleurs variées les rayons éblouissants du soleil.

Il y avait là en outre les SAuyelpi ou les Indiens de la Chaudière, les Sinpoils, les Zingomènes et plusieurs Kalispels qui m'avaient accompagné en qualité de chantres et de catéchistes.

Je donnai le nom de $. Paul à la nation &es Shuyelpi, et plaçai sous la protection de S$. Pierre

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la tribu qui habite les bords des grands lacs de la Columbia. Le P. Hoecken se dispose à retourner dans celle-ci pour continuer à instruire et à baptiser les adultes. Ma présence parmi les Indiens n'interrompit pas leur belle et abondante pêche. Une énorme corbeille fut assujettie à un rocher saillant, et les plus beaux poissons de la Columbia se précipitaient dans le piége par douzaines et comme par fascination. Sept ou huit fois par jour on alla examiner les corbeilles, et chaque fois on y trouva environ deux cent cinquante saumons. Pendant ce temps, les Indiens se plaçaient sur chaque pointe de rocher et embrochaient le poisson avec une extrême dextérité.

Ceux qui ne connaissent pas ce pays peuvent m'accuser d'exagération en m'entendant affirmer qu'il serait aussi facile de compter les cailloux qui se trouvent à profusion sur le rivage que de calculer le nombre des différentes espèces de poissons que cette rivière occidentale fournit pour les besoins de l'homme. De même que le buffle et le daim sont la nourriture quotidienne des habitants du nord et de l'est des montagnes, le poisson alimente les tribus occidentales. On pourra se faire une idée du produit considérable de la pêche, lorsqu'on saura qu'à l'époque où le saumon et les autres poissons remontent les rivières, toutes les tribus qui habitent ieurs rives choisissent un lieu favorable , et trouvent non-seulement une nourriture abondante pendant cette saison, mais celles

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qui sont actives et prévoyantes sèchent, pulvérisent et mélent avec de l'huile une quantité de saumons qui leur suffit pour le reste de l'année.

Un nombre incalculable de saumons remontent jusqu'à la source de la rivière, et meurent là dans les eaux basses. Une grande quantité de truites et de carpes les suivent, et se nourrissent du frai de saumon qu'elles trouvent dans les creux et les eaux tranquilles. Au printemps, les jeunes saumons redescendent vers la mer, et l'on m'a assuré (mais Je ne puis garantir le fait) qu'ils ne reviennent qu'au bout de quatre ans. On en trouve six espèces différentes dans la Columbia. |

Je quittai la Chaudière ou Kettle-Fall, le 4 août, en compagnie de plusieurs hommes de la nation des Creeks, pour aller examiner le pays qu'ils avaient choisi pour y fonder un village. Le sol est riche et propre à toute espèce d'exploitations agricoles. On a commencé à construire plusieurs maisons. J'ai donné le nom de Saint-François-Régis à ce nouvel établissement, où un grand nombre de créoles (1) et de chasseurs de castors sont résolus de s'établir avec leurs familles. Le 6, je traversai les hautes montagnes des Xalispels, et jJ'atteignis vers le soir la station de Saint-Ignace. Les RR.. PP. Hoecken et Ravalli avec deux frères lais donnent leurs soins à cet intéressant petit

() Créole, nom qu'on donne à un Européen d'origine qui est né dans les Colonies. {Note de la présente édition.)

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établissement. Ces Pères parcourent aussi les différentes tribus voisines, telles que les Zingomènes, les Sinpoils, les Okinaganes, les stations de Saint- François-Régis, de Saint-Pierre et celle de Saint- Paul, les Flatbows ou Arcs-à-Plat et les Kootenays. Je me propose de visiter ces deux dernières peuplades, qui n'ont jamais eu le bonheur de voir une Robe-noire chez elles. Toutes ces tribus forment, d'après les calculs, une population ‘d'environ cinq cents âmes.

Je suis avec un profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur le très-obéissant serviteur,

P. J. DE SMET, $. J.

Station de l’Assomption, Arcs-à-Plat, 17 août 1845.

Monseigneur,

Le 9 août, je continuai ma route vers le pays des Arcs-à-Plat. Les chemins étaient devenus de grands étangs par l'effet de l'inondat'on. Je préférai remonter dans mon canot la rivière de Clark ou de Flathead ; je fis traverser à mes chevaux les forêts qui bordent la rivière, et j'ordonnai qu'ils m'attendissent au grand lac des Kalispels.

J'eus ici une entrevue très-agréable et inattendue ; lorsque nous approchâmes des forêts, plusieurs cavaliers tout déguenillés en sortirent. Le premier d'entre eux m'appela par mon nom et me salua avec familiarité, comme si nous étions d'anciennes connaissances. Je lui rendis son aimable salut, et désirai savoir à qui j'avais l'honneur de parler. Une petite rivière nous séparait. Il me dit en souriant : « Attendez que j'aie atteint la rive opposée; « alors vous me reconnaîtrez. » Ce n'est pas un chasseur de castors, me dis-je ; cependant sous ces vêtements déchirés et ce chapeau rustique, je n’aurais pu facilement reconnaître un des principaux membres de la Compagnie de la baie d'Hudson, le digne et respectable M. Ogden. J’eus l'honneur et la bonne fortune en 1842 de voyager avec lui, et dans sa barque, de Colville au fort Vancouver ; et il serait impossible de désirer une plus agréable compagnie. [l faut avoir traversé un désert, se sentir isolé, être loin de ses frères et de ses amis, pour comprendre la consolation et la joie que procure une pareille rencontre.

M. Ogden avait quitté l'Angleterre au mois d'avril dernier, accompagné de deux officiers distingués. J'éprouvai un vif plaisir à recevoir des nouvelles toutes récentes de l'Europe. La question de l'Orégon me parut quelque peu inquiétante. Ce n'était ni la curiosité, ni le plaisir qui pouvaient engager ces deux officiers à traverser tant de régions désolées et à hâter leur course vers l'em-

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bouchure de la Columbia. Ils avaient reçu de leur gouvernement l'ordre de prendre possession du cap de Désappointement, d'arborer l'étendard anglais, et d'élever une forteresse pour être maîtres de l'entrée de la rivière en cas de guerre. Dans la gestion de l'Orégon, John Bull atteint son but sans de grands discours, et s'assure la partie la plus importante du pays, pendant que l'oncle Sam (1) débite un torrent de paroles, s'emporte et tempête. Plusieurs années ont été consumées en débats et en disputes inutiles , sans qu'il en soit résulté un seul effort pratique pour faire reconnaître ses droits réels ou prétendus. Les pauvres Indiens de l'Orégon, qui seuls ont des droits sur ce pays, ne sont pas consultés. Leur future destinée sera invariablement la même que celle de tant d'autres infortunées tribus qui, après avoir vécu pendant plusieurs générations dans l'exercice paisible de la chasse et de la pêche, sont devenues, sous la fatale influence de la civilisation moderne, les tristes victimes des vices et des maladies, et ont fini par disparaître.

A partir du grand lac Kalispel jusqu'aux Arcsà-Plat ou contrée des Flatbows, la route passe à travers d'épaisses forêts ; elle est obstruée par des arbres tombés, des marais, des fondrières épouvantables, d'où les pauvres chevaux ne peuvent

(1) Oncle Sam désigne les États-Unis, comme Join Bull l'Angleterre.

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se tirer qu'avec une extrême difficulté. Après avoir surmonté tous ces obstacles, nous arrivâmes à une hauteur d'où nous vimes une vallée riante et d'un facile accès, dont la fraîche et abondante verdure eët entretenue par deux jolis lacs, et dans laquelle l'aimable rivière des Arcs-à-Plat ou Mac Gilvray serpente d'une manière si fantastique et si gracieuse, qu'elle fait non-seulement oublier au voyageur accablé de lassitude les dangers qu'il vient de courir, mais le compense largement des fatigues d'un long et ennuyeux voyage.

Cette partie de la vallée des Arcs-à Plat ressemble aux deux vallées des Cœurs-Pointus ; même fertilité du sol, mêmes pâturages, mêmes bosquets de saules et de pins ; montagnes élevées couvertes jusqu'au sommet d'épaisses forêts , plaines où les cèdres gigantesques déploient toute leur majesté et leur splendide feuillage, et comme dit Racine :

Elévent aux cieux Leurs fronts audacieux.

En cet endroit la rivière est profonde et tranquille ; elle s'avance lentement et ne se réveille que lorsqu'il survient un dégel universel. Alors elle devient si impétueuse et si effrayante qu'elle rompt ses digues, déracine et entraîne dans sa course furieuse les arbres et les rochers qui s’opposent à son passage. En quelques jours toute la vallée est submérgée, et offre l'aspect de lacs

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immenses, de marais séparés par des rangées d'arbres. C'est ainsi que la divine Providence vient au secours des pauvres créatures qui habitent ces contrées et pourvoit libéralement à tous leurs besoins.

Ces lacs et ces marais, qui se forment au printemps, sont remplis de poissons qui restent là comme dans des réservoirs naturels pour l'utilité des habitants. Le poisson est tellement abondant que les Indiens n'ont d'autre peine que de le prendre dans l'eau et de le faire bouillir dans leurs chaudrons. Cette existence toutefois est précaire ; les sauvages, qui ne sont pas d'une nature prévoyante, sont obligés, lorsque cet aliment leur manque, d'aller à la recherche de racines, de graines, de baies et de fruits, tels que la baie noire, qui est douce et agréable ; celle du buisson d'épine, le bouton de rose, la cerise des montagnes, le fruit du sorbier, diverses sortes de groseilles d'un goût excellent ; des framboises, les baies de l'aubépine, le wappato (Sagit{aria variabilis), une racine bulbeuse très-nourrissante ; la racine amère, dont le: nom indique suffisamment les propriétés particulières, et qui est cependant très-saine ; elle vient dans un sol léger, sec et sablonneux ainsi que le caious ou racine de biscuit. La première est d'une forme mince et cylindrique ; celle-ci, quoique farineuse et insipide, remplace le pain ; elle ressemble à un radis blanc. La patate d'eau, ovale et verdâtre, se prépare comme notre

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