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Voyages dans l'Inde

•l'ai débarqué ici ce matin. La traversée a été tort mauvaise jusqu'à Gibraltar. Ce soir même je partirai pour Alexandrie, d'où je vous donnerai de mes nouvelles. Si vous m'écrivez, envoyez vos lettres à Malte, recommandées aux >oins de M. Taeliaferro, consul de Russie, ou bien à M. Bell el Cc : ce dernier est agent de Rothschild. et je lui suis adressé. Tous les deux ont mes instructions. J'ai eu une très-bonne société à bord depuis Southampton, où je me suis embarqué sur le Gmat-IÀverpoal. Adieu, je n'ai que le temps de cacheter.

UJ MÊME

A bord du bateau ;i vapeur la Bérénice. Mer Rou^e.

.l'ai quitté Suez hier au soir, après avoir remonté le Nil d'Alexandrie au Caire, en deux jours, sur un pelil bateau à vapeur, et traversé le désert, du Caire à Suez, en deux jours et demi, à cheval, avec le bagage sur trois chameaux. Tout ce passage d'Alexandrie à Suez est admirablement organisé par les Anglais. On descend à l'hôtel anglais à Alexandrie, et de là on vous emballe pour le Caire, et pour Suez si vous voulez, sans que vous ayez à vous occuper de rien ; tout se présente comme par magie, les chevaux, les chameaux, les bateaux, les chars même, recouverts de toile et traînés par des chameaux, de petits

tahtervânes improvisés, c'est-à-dire une chaise placée sur deux bâtons entre deux ânes, et recouverte d'une toile contre le soleil el le vent : mais il n'y a pas de vent : — partout on vous offre du porter, du pale aie. du sorfttwater, de la viande fraîche, du calé, du thé, des légumes, même du vin de Champagne. Le désert à traverser du Caire à Suez est de cent quarante kilomètres à peu |>rès. el divisé en sept stations: Suez est la huitième. Ces stations sont de petites maisons propres. bâties par les Anglais, où l'on mange, boit el dort très-bien. Arrivé à Suez, ou paye pour cela, tout compris, quinze livres sterling par personne; mais les domestiques ne payent que moitié. On aie choix de tous les genres d'équipages que j'ai nommés.

Me voilà donc sur la nier Rouge, dans un excellent bateau à vapeur de la Compagnie des Indes. Tout ce qu'on y donne esl très-bon; les cabines sont aérées el claires, et l'on esl fort bien servi. Presque tout l'équipage esl composé d'Indiens, de Cuèbres, de Nubiens, etc. La société est excellente. Ce sont de jeunes Anglais fort distingués, tout à l'ail comme il faut, et pas l'oides du tout à la longue: des négociants, des planteurs de café, de jolies jeunes filles, pleines de gentillesse, de gaieté, de naturel, et sans aucune pruderie: de vieux militaires anglais, vrais bons vivants. Tout ce monde e-|

d'une cordialité remplie de lacl cl de discrétion, dune obligeance exempte de toute importunité, une l'ois que la glace est rompue, c'est-à-dire au bout de quelques semaines. Il n'y a qu'une ombre à ce tableau; mais quelle ombre! une plaie d'Egypte : toute une armée de cockrocwhes, d'énormes bêtes noires qui se sont emparées de Ions les vaisseaux de l'Inde sans qu'on puisse les en faire déguerpir, par la raison qu'elles naissent et vivent dans le hois. T'est cette même espèce qu'on appelle ailleurs Malles, ravels, cancrelas.

Qui croyez-vous qu'il y ail ici parmi les passagers? Le baron de Loëve-Weimar, qui va comme consul général de France à Bagdad. Il avait d'abord essayé de s'y rendre par l'Arabie, mais les Bédouins en ont décidé autrement; et, après avoir couru de grands risques, il s'est résigné à faire un détour et à gagner Bagdad par Bombay, Bassora dans le golfe Persique, el le Tigre, où il espère trouver un bateau à vapeur. Vous pouvez vous figurer combien je suis charmé de le rencontrer ici. Pour moi, je vais à Bombay, et là je verrai ce que je dois faire. C'est une traversée horriblement longue, dix-huit jours au moins. peut-être vingt el même vingt-deux; j'entends depuis Suaz, que je viens de quitter, misérable endroit, ayant cependant un hôtel anglais, où l'on ne manque absolument de rien. Mais il faut espérer que cela ne durera pas

plus de diî-huit jours', (les mers sont tranquilles: nous avançons sans le moindre roulis: il est vrai que nous sommes encore dans le golfe de Suez. Je viens de regarder mon thermomètre, il y a juste 20° Réaumur à l'ombre ou 80" Farenheit à peu près, avec un ciel pur et un vent faible et doux.

Alexandrie est un endroit assez curieux: l'hôtel anglais de llill. qui, par parenthèse, n'est pas très-bon, y est situé à côté d'un bois de palmiers. Les Arabes sont un peuple très-intelligent et serviable; quelques-uns de ceux qui ont affaire aux Européens parlent un peu l'italien et l'anglais. Quand on va d'Alexandrie au Caire, d'abord par un canal et puis par le Nil. on ne voit que des bords plats i'l monotones, excepté, par-ci par-là, des villages très-pittoresques avec îles mosquées et des bouquets de palmiers. On passe si près des bords qu'on en distingue très-bien les habitants.

Le Caire est un endroit magnifique; comme je n'espérais même pas le trouver. Malheureusement j'ai dû me presser pour arriver à Suez avant le départ du bateau, el à peine étais-je à bord, qu'on a fait jouer les roues. Quelques minutes de plus, et il me fallait rester un mois à Suez à attendre le bateau à vapeur pour Bombay, ainsi

1 Cela s'est r.'-:iliM; juste ainsi.

qu'il advint à plusieurs de mes compagnons et compagnes de voyage (depuis Southamplon), qui n'avaient pu profiter, comme moi, d'un petit bateau à vapeur sur le Nil, mis par le pacha Méhémel-Ali à la disposition de sir Colin Campbell , qui se rendait à Ceylan comme gouverneur. Tout en déplorant leur sort, nous nous en sommes consolés, car nous étions excessivement à l'étroit, même sans eux. Je n'ai donc été au Caire que sept ou huit heures, tout juste le temps de prendre un bain, devoir les banquiers et de parcourir à la hâte, sur un âne, les rues et les bazars pour faire quelques petites emplettes. Mais, quoique bien superficielle, cette e\ploralion m'a laissé une impression profonde. La foule à travers laquelle j'ai passé est d'une originalité si inconcevable, que j'avais de la peine à en croire mes yeux. En général, dans l'Egypte, il y a quelque chose de si primitif et de si parfaitement intact dans les races d'hommes, les costumes et les usages, qu'on se croit vraiment transporté à trois mille ans en arrière. Je n'ai pas eu le temps d'apprendre à connaître toutes les races que j'ai vues; mais il m'en a passé de toutes les couleurs devant les yeux : des hommes noirs, des hommes cuivrés, des hommes d'un brun rougeâtre; les uns avec de longues barbes, d'autres sans un poil au visage; tous aussi différents de traits que de teint. Je suis entré au marché des esclaves, où j'ai vu le singulier spectacle de filles noires

el brunes à vendre, qu'on vous montre dans des réduits sombres et infects comme des étables.

Au retour, j'eus de la peine à me faire jour, sur mon âne, à travers cette foule étrange, dans le labyrinthe de ces rues étroites et tortueuses, jusqu'à la porte de L'hôtel Waghorne. où m'attendait une scène d'un tout autre genre. Un grand nombre d'Anglais et d'Anglaises, vieilles et jeunes, laides el jolies, avec des entants de tout âge, s'agitaient autour de leurs malles de voyage, déjeunaient à la hâte avec des sandwicb.es, du porter et de l'aie, tandis que Waghorne commandait au milieu d'un troupeau de chameaux, d'ânes, de chevaux et d'Arabes demi-sauvages. On s'occupait à entasser avec précipitation sur les chameaux des caisses gigantesques avec les inscriptions de Bombay, Madras, Calcutta; — enfin c'était la malle. On attelait différentes espèces de voitures et de charrettes, les unes d'ânes, les autres de chameaux ou de chevaux. Le Caire, avec toutes ses merveilles, paraissait ne pas exister pour ce peuple affairé qui se ruait vers l'Inde. Entraîné par la foule, je choisis aussi un cheval pour moi; je confiai mon bagage à Waghorne pour l'expédier; je lui comptai une trentaine de livres sterling, et nous partîmes pour le désert.

Nous étions une quarantaine d'Européens, avec quatrevingts chameaux et toute une horde d'hommes noirs el

bruns, Arabes, Abyssiniens*, Nubiens, demi-nus, affublés d'habits d'une coupe toul à l'ail à part et drapés d'une manière singulière. Toul cela avançait vile dans ce désert aride, et resiaii serré en masse par mesure de précaution contre les Bédouins. Quand je m'écartais un peu pour voir l'ensemble de celle scène, elle me faisait l'effet d'un rêve bizarre, de quelque chose coin me la chasse sauvage, die wildc Jagd, du moyen âge allemand. Le soir et le matin surtout, quand nous quittions la station avant lé jour, ce spectacle prenait un air mystérieux.

En sortant des murs du Caire, nous avons trouvé un camp Irès-élendu de soldats d'Ibrahim-Pacha, qui viennent de retourner de la Syrie, où ils ont guerroyé contre le sultan. Plus tard, nous avons encore rencontré plusieurs autres détachements de cette armée. Ces pauvres soldats avaient l'air malade, étaient en guenilles et montaient des chameaux deux à deux. Toute la route, depuis le Caire jusqu'à Suez, était jonchée de cadavres de chameaux et de chevaux, ce qui nous obligeait, toutes les cinq minutes, à nous boucher le nez avec nos mouchoirs. C'était cette armée d'Ibrahim qui avait laissé tous ces cadavres; et, entre autres, nous vîmes trois soldats morts, couchés symétriquement l'un à côté de l'autre, et tout nus. Us avaient l'air de Nubiens ou d'Abyssiniens, et se ressemblaient connue des frères: — trois malheureux jeunes gens

de moins de vingt ans, presque tout à fait noirs. Il n'y avait encore rien de défiguré dans leurs traits; ils ne pouvaient être là que depuis la veille. Exténués de fatigue, ces pauvres soldais avaient été abandonnés en cel endroit: seulement on les avait rangés en ligne, comme pour leur marquer un peu d'égards.

En approchant de Suez, avant le lever du soleil, les conducteurs de chameaux et la garde du pacha, que nous avions avec nous, nous prévinrent que nous aurions bientôt à franchir le passage le plus dangereux de ce désert, le plus exposé aux attaques des Bédouins. En effet, aux premiers rayons du soleil, les steppes changèrent d'aspect. Des montagnes arides s'élevaient des deux côtés de la roule, et nous approchions d'un endroit resserré. Là. tous ceux qui avaient des armes à feu s'arrêtèrent de distance en distance, regardant d'un air inquiet de tous les côtés et tenant leurs fusils prêts à faire feu. Les Bédouins pourtant ne se montrèrent pas. Lue femme bédouine vint seulement se joindre à notre caravane, fumant une pipe et courant aussi vite que les chevaux et les chameaux. Elle allait à Sûez,'et paraissait tenir à ne pas quitter notre troupe, craignant peut-être de tomber entre les mains d'Arabes ennemis de sa tribu. Elle était jeune, mais usée par la l'aligne. De temps en temps, elle se jetait sur le sable pour quelques secondes.

connue une morte, afin de reprendre haleine, puis- rattrapai! la troupe en courant. Je lui donnai une orange el une pièce de deux piastres. Ce n'était pas très-magnifique, mais je n'avais que cela sur moi. L'un de nous, un Anglais, avait laissé tomber el perdu un de ses pistolets; elle le retrouva tout de suite, et l'Anglais lui donna aussi quelque chose. Elle prenait sans remercier el sans faire aucun signe : singularité que j'avais déjà remarquée chez les Orientaux.

Depuis (pie je nous ai écrit, nous avons dîné. On nous a servi des fruits el des plats indiens, tout nouveaux pour moi. Plusieurs domestiques, que je n'avais pas vus encore, se sont montrés en toilette indienne, habillés de blanc el coiffés de turbans d'une forme qui m'était tout à lait inconnue. La plupart étaient des Guèbres, qui habitent les Indes, et surtout Bombay, depuis que leur culte a été proscrit en Perse. La mer est tout à fait calme, et la chaleur augmente. Je couche sur le pont, en plein air, comme la plupart des passagers. Tout ceci est le bon côté de mon voyage; mais voici le mauvais. J'ai une trentaine de livres sterling dans ma poche, et une lettre de crédit de Slieglitz, à Saint-Pétersbourg, sur Harman, à Londres, qui se réduit à vingt-huit mille francs. Cette lettre de

crédit ;i élé adressée par Barman, à .Malle, au banquier Bell, Celui-ci l'a adressée à Alexandrie. Le banquier d'Alexandrie l'a adressée au Caire; mais ai à Malle, ni à Alexandrie, ni au Caire, il n'y a de banquier qui ait des affaires d'argenl avec Bombay, de sorte que ma susdite lettre de vingt-huit mille francs n'est pas adressée à Bombay, car, en quittant Londres, je n'avais pas le projet d'y aller. Ce n'est qu'en route que je me suis laissé entraîner par plusieurs de mes compagnons de voyage; et le temps que nous sommes restés à Alexandrie et an Caire n'a pas même été suffisant pour me procurer, chez les banquiers de l'endroit, de quoi payer mon passage de Suez à Bombay, qui est de quatre-vingts livres sterling et de vingt autres livres pour chacun de mes deux domestiques, nourriture et boisson comprises. C'est nu de mes compagnons de voyage, M. F. Villiers, lils eadel de lord Jersey et aide de camp du général sir Colin Campbell, qui a payé mon passage et s'est offert à nie servir de garant, en cas de besoin, à Bombay, pour ma lettre de crédit auprès des banquiers anglais. Voilà ce que l'ait pour moi nn homme dont je n'étais pas connu, et que je rencontre par basard en voyage. Le banquier anglais an Caire, tout en me refusant d'adresser ma lettre de crédit à Bombay, où il n'a pas de correspondant, m'a assuré, du reste, ainsi (pie quelques négociants anglais

i|in voyagent avec moi, que je n'aurai pas la moindre difficulté d'obtenir à Bombay les vingt-huit mille francs en question, en produisant madite lettre de crédit, adressée par Stieglitz à Barman, deux noms bien connus et très-con- >idérés dans l'Inde, surtout le dernier. Voyez, mon cher uni. dans quels embarras je me suis aventuré; et, en dépit de toutes les assurances que j'ai reçues, je ne puis m'empêcher d'être inquiet. Celle lettre vous sera envoyée d'Aden, qui appartient aux Anglais, et où ils ont un dépôt de charbon de terre. Imaginez-vous que nous arriverons demain ou après-demain à la hauteur de Djedda. qui n'est pis à plus d'une journée de la Mecque. On dit cependant que quelques Anglais, qui ont essayé dernièrement d'j aller de Djedda, n'ont pas réussi. C'est le fanatisme des Arabes qui les en ;i empêchés. Nous [tasserons aussi trèsprès de la petite ville de Moka, célèbre pour le bon calé auquel elle sert d'entrepôt. Je crois même que nous la verrons de notre vaisseau. C'est ainsi que, dans la Méditerranée, j'ai vu de très-près la ville d'Alger. Elle m'a paru ressembler à quelques parties de Naples, au quartier de Santa Lueia, par exemple, ou à Puzzuoli ; seulement elle avait l'air d'être trois fois plus grande, et aux enviions on voyait les maisons de campagne des Français, blanches, à toits plats, sur la pente des collines vertes. Maintenant, je vais écrire à mon intendant de m'en-

Iii VOYAGES

voyer une vingtaine de mille francs par Stieglitz et lhuinaii ou Rothschild', à Bombay, d'où je trouverai moyen de les recevoir partout où je serai. Cela ne prendra pas beaucoup de temps : de Pétersbourg à Londres, huit jours; de Londres à Alexandrie, quinze; d'Alexandrie à Bombay. vingt-trois à vingt-cinq; enfin, une cinquantaine de jours au plus.

D'après tous les renseignements que j'ai recueillis, la vie dans l'Inde est moins chère qu'en France et en Angleterre. Les vingt-huit mille lianes, si on nie les donne, me suffiront bien pour six mois. On paye ici, à bord, un prix monstrueux; la table n'est pas mauvaise, mais les vins, malheureusement, ne sont pas des vins. Un vous en sert de toutes les espèces, Champagne, Bordeaux, Sherry, Port; mais tout cela, hélas! n'est qu'un simulacre trompeur, une a/mère dérision. Je commence à me persuader, de plus en plus, que je ne suis pas sur un vaisseau, mais bien dans un vaste nid de cockroaches, qui empoisonnent tous mes instants, surtout la nuit. Hélas! j'ai la perspective tic vivre pendant quinze ou seize jours encore avec ces eli'royables insectes, et assurément je ne serai plus qu'un squelette quand j'arriverai à Bombay.

DANS 1/IxriK. 17

i mars.

Toujours dans la mer Rouge, vis-à-vis de Moka à présent; mais on a beau me dire qu'on l'aperçoit aussi clairement que possible, quanta moi, je ne vois rien, quoique nie piquant d'avoir la vue bonne. Nous passerons ce soir par le détroit de Bab-el-Mandeb, et demain nous serons à Aden; et puis restent encore douze jours, ta ce qu'on dit, jusqu'à Bombay. Maintenant nous avons un vent très-fort, qui vient déjà de l'océan Indien, et nous apporte un peu de fraîcheur; mais, tous ces jours-ci, il a fait une chaleur presque étouffante, surtout combinée comme elle était avec celle de la vapeur, que le vent contraire soufflait sur nous. Les dames se sont trouvées mal l'une après l'autre, quoique Anglaises et fort endurantes. Cela faisait vraiment peine de voir les fraîches jeunes filles pâlir de jour en jour davantage sous cette double influence des tropiques

et de la vapeur, et leurs joues revêtir à vue d'oeil cette teinte blême particulière aux Européens dans l'Inde, et qu'elles étaient probablement condamnées à garder pour le reste de leur vie.

AU MÈMi:

Bombay. 18 mars 1841.

Je suis dans l'Inde, comme vous voyez. J'ai mis quarante jours depuis Londres jusqu'ici, trente-neuf depuis Southamplon, dont deux seulement par terre, quoique cela s'appelle ovèrland route'. On dil que c'est aller vite, mais cela m'a paru bien long et bien ennuyeux. Je frémis en songeant que la même corvée m'attend au retour, dans un an d'ici, car je ne pourrai guère revenir avant. Je vous retrouverai alors à Pétersbourg, n'est-ce pas? Il y a déjà plusieurs jours que je suis ici ; mais je me sens encore

1 On fait maintenant le trajet en moins il'nn jour dans des espèces d'omnibus à deux roues et sans ressorts, qui contiennent six personnes et qu'on appelle vans.

loul étourdi d'être tombé tout d'un coup dans un monde si singulier, et je ne puis rassembler assez mes idées pour vous écrire comme je le voudrais. J'en ai pourtant grande envie; mais comment vous transmettre mes impressions sans les altérer? Au milieu d'une foret de palmiers est la grande ville de Bombay, habitée par deux cent quatrevingt mille Indiens et Guèbres, hommes presque nus ou habillés de blanc, à la peau couleur de bronze, le visage et parfois aussi les épaules et les bras peints (au pastel), souvent coiffés de turbans roses, blancs, jaunes ou verts;

— des femmes demi-nues aussi, ou étrangement drapées de gaze rouge, blanche, rose ou violette, chargées d'ornements d'argent et d'or aux pieds, aux mains, aux bras, au cou. au nez et aux oreilles, et de fleurs d'une odeur excessivement forte et suave dans les cheveux ; — de petits temples indiens tout grotesques, remplis de monstrueuses idoles, entourés de groupes de fakirs décharnés, avec des ongles longs et crochus comme des griffes d'aigle; — de vieil les femmes, effrayantes à voir, échevelées, l'œil hagard;

— de vastes étangs bordés d'escaliers de pierre, où l'on va laver les morts, et où il va toujours attroupement; — les chapelles silencieuses des Guèbres; — les bruyantes pagodes indiennes; — une odeur de musc répandue sur tout le pays, odeur pénible, provenant des rats de musc, en anglais musk-rats, qui pullulent dans la ville, comme

sur toul le territoire de Bombay, et y vivent sous la terre: — les sons d'une musique barbare qui ne cesse presque jamais : voilà ce qui frappe d'abord. En passant par les rues, on voit souvent, comme dans des cages à jour, entourées seulement d'un filet, beaucoup de lumières; là se passent des cérémonies de noces hindoues, qui ont l'air de farces. Ce sont de petits enfants qu'on marie, un garçon de dix ou douze ans à une fille de cinq ou six. Ils sont toul nus, mais chargés d'anneaux et de bracelets, barbouillés de jaune, entourés de beaucoup de femmes et d'hommes; tour à tour on les lave et on les rebarbouille He jaune; puis on leur présente à plusieurs reprises de l'eau, qu'ils prennent dans la bouche pour se la jeter mutuellement. Ces absurdités durent trois ou quatre jours sans interruption, accompagnées d'un tintamarre de tambours et de violons, jour et nuit, qui passe toute idée. Toul est colifichet ici, excepté les imposantes forêts de palmiers. Et figurez-vous, au milieu de tout cela, des chaussées excellentes sur lesquelles passent et repassent d'élégants cavaliers anglais, et, dans de riches équipages,*' des femmes mises avec la recherche de Londres et de Paris; côte à côte de cette poésie des temps primitifs, les raffinements de la civilisation moderne. Quand on parcourt en calèche les environs de la ville, et qu'on voit, au milieu d'arbres et de fleurs merveilleuses, les belles

maisons de campagne anglaises, bàlies à l'italienne-, on sccroil un peu à Païenne; mais, quand voire regard rencontre ces hommes nus, à longue chevelure, sur un fond de bananiers vert clair, de sombres cocotiers ou d'aréquiers sveltes et élancés, alors votre imagination vous transporte dans les régions de l'Amérique du Sud.

Le gouverneur de Bombay a un palais superbe, au milieu d'un beau jardin, appelé Parel. Quand on y arrive, on voit sur le vaste escalier extérieur des Indiens accroupis, habillés aux couleurs des armes d'Angleterre. On entre dans une salle immense et très-élevée, tout le long de laquelle, au haut du plafond, est attaché un énorme éventail avec des franges en toile qu'on agite continuellement au moyen de cordes. Les fenêtres sont couvertes de stores faits d'herbes odoriférantes et mouillées. Il y fait toujours frais, malgré la chaleur suffocante du dehors.

Le gouverneur de Bombay, sir James Carnack, avait quitté Parel à cette époque pour occuper une autre maison charmante, plus champêtre, au bord de la mer, dans nu lieu écarté, sur une élévation qui s'appelle Malabar- Point, où les cimes des palmiers sont sans cesse balancées par la luise fraîche de la mer. Sir J. Carnack m'a honoré d'un accueil gracieux, et m'a invité à une fêle qu'il donne à l'occasion de l'arrivée de sir Colin Campbell. 11 m'a offert même de loger chez lui à Parel ; mais, connue je tenais

Il AN S L'INDE. 23

à être en ville, j'ai décliné cette faveur. Fatale erreur que j'ai durement expiée par la suffocante chaleur et les insectes de la Ville-Noire (Blacb-Town).

Aujourd'hui il y a bal chez le gouverneur. Il m'a dil qu'au Dombre des invités il y aurait des Guèhres et des Indiens. La société anglaise de Bombay est très-nombreuse. 11 n'y a pas de bons hôtels ici ' ; voilà pourquoi je loue à l'étage supérieur d'une maison guèbre abandonnée, dont le baron Loëve-Weimar occupe le bas; nous avons pris la maison ensemble. Ce sont d'immenses salles délabrées, sans portes ni fenêtres, avec plusieurs terrasses. Les oiseaux volent dans mes chambres comme si de rien n'était, et paraissent bien décidés à ne pas changer pour moi leurs habitudes. Tout près de nous se célèbre une noce, de sorte que les tambours et les violons résonnent sans cesse nuit et jour. Miss Emma Roberls a bien raison de dire, dans son charmant ouvrage, que Bombay offre, toute Tannée, le spectacle d'une fêle continuelle : c'est vrai, mais d'une fêle barbare. Le soir ordinairement, il se passe aussi chez moi une scène étrange: c'est une danse de bayadères, qu'on fait venir quand on veut. Les bayadères forment une caste à part, caste trèsnombreuse, dont la seule occupation est de chanter, de

1 11 y en a maintenant.

danser et de mâcher du bétel, feuilles astringentes, que l'on dit bonnes pour l'estomac, et. qui rougissent beaucoup la bouche. Ces danseuses sont, gracieuses et gentilles, habillées d'étoffes de gaze, moitié or ou argent, el moitié rose, blanc, violet ou cerise, chargées d'anneaux el de chaînes à leurs pieds nus, ce qui produit un bruit comme celui des éperons, mais plus argentin, quand elles frappent la terre de leurs talons. Leurs mouvements sont si différents de tout ce qu'on a jamais vu et si ravissants de grâce et d'originalité , leurs chants si lugubres et si sauvages, leurs gestes si doux, si voluptueux et si vifs parfois, la musique qui les accompagne si discordante. qu'il est bien difficile d'en donner l'idée. Elles sont toujours suivies d'hommes à l'air farouche, qui avancent et reculent derrière elles en raclant de leurs instruments el en frappant des pieds. El, quand on songe que cette danse, d'une signification inconnue, remonte probablement à l'antiquité la plus reculée, et que depuis des milliers d'années ces iilles la répètent sans se rendre compte de ce qu'elles font, on s'égare dans de profondes rêveries sur les mystères de celte Inde merveilleuse. Ces Iilles, en Lrès-grand nombre, et d'autres, qui ne sont pas danseuses, occupent des nies entières, dont les hautes maisons, de construction légère, ont une apparence un peu chinoise. Ces habitations sont éclairées le soir, la mu-

sique y résonne, el on y entre librement. Mais les maîtres actuels du pays n'apprécient nullement ces Terpsichores

indiennes. C'est ainsi qu'hier, chez moi, une de ces danses mystiques a été brusquement troublée par des Anglais qui ont effarouché, en les entraînant dans une valse, ces lîlles délicates. Elles se sentirent tellement offensées de cette violence, qu'elles se jetèrent par terre en pleurant, el persistèrent pendant longtemps à vouloir se retirer.

Trop préoccupés des intérêts positifs, les Anglais ici ne jouissent guère de ce qu'il y a de si original dans l'Inde , je dirai de si exquis; pour eux, ce n'est que trivial et commun. En général, ils dédaignent tout ce qui diffère des idées reçues dans leur pays. C'est en vain que la nature indienne se développe à leurs yeux, gracieuse et naïve, sauvage el grandiose; en fail de scencry, il n'y a que celle des parcs qu'ils tolèrent ou apprécient. Près des habitations anglaises dans l'Inde, tout ce qui rappelle l'Asie est soigneusement évité. Le premier soin, en établissant un jardin ou un parc, est d'abattre tous les palmiers, d'arracher les plantes qui ont un caractère indien, et d'y substituer un arbre qui ressemble au sapin du Nord, et des pelouses de gazon qu'on entretient à grand'peine. Voilà à quel excès s'étend le patriotisme anglais. Est-ce chez eux ce sentiment mé-

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lancolique qu'on appelle das Hemwehe ou le mal du

pays? Ces hommes, dont les sensations mêmes sonl soumises à des règles invariables, méprisent la nature, si merveilleuse dans sa simplicité naïve, et pourtant varice à l'infini dans ses combinaisons de lignes cl de couleurs, que l'artiste contemple avec un intérêt inépuisable. La grâce sans apprêt des indigènes de l'Inde est lettre close pour eux, car le naturel choque l'esprit habitué au factice; et cependant, quoi de plus déplorable que la toilette grotesque qui déligure nos femmes, comparée aux admirables draperies du vêlement si primitif des Indiennes, dont la nature elle-même forme les plis?

Imaginez-vous qu'on me fait la politesse de me montrer les docks, la monnaie, les machines à vapeur, les écoles el autres curiosités, la forteresse aussi. Vous figurez-vous la jouissance que j'éprouve?

Le gouvernement ici est loul à fait patronising . Les natifs hindous, guèbres et mahométans, n'ont qu'à songer à leurs plaisirs et à leurs pratiques religieuses, tandis qu'une police admirable veille à leur sûreté.

Je pars après-demain pour Ceylan. Le voyage (je le fais tout par mer) sera de dix jours. J'y resterai peu, un mois peut-être; de là je me rendrai à Calcutta* en passaut par Madras. Ce sera aussi par mer; et la traversée entre Ceylan et Calcutta, à ce qu'on m'a dit, est de treize

à quatorze jours. De Calcutta j'irai par le Gange, sur un bateau à vapeur, jusque vers Agra, mettons en quinze jours, et d'Agra à Delhi. De Delhi à Bombay, c'est un voyage par terre d'un mois ou six semaines, peut-être deux mois, selon qu'on va en palanquin, à cheval ou à dos de chameau. De retour à Bombay, j'aurai à choisir, pour revenir dans mes foyers, soit la Perse, soit le chemin que j'ai déjà fait, ou bien encore Bassora, Bagdad, Damas, Beyrouth, et puis la Méditerranée. Voilà quelles courses vagabondes j'ai combinées, en consultant beaucoup de gens. Seulement je crains que, de temps à autre, au lieu de continuer mon chemin, je ne sois forcé de me retirer sur quelque hauteur, dans les montagnes, pour éviter la forte chaleur. A peine arrivé ici, j'ai eu une attaque subite, une cholérine de quelques heures; mais c'est passé. Presque tous ceux qui sont arrivés ici avec moi ont eu la même chose successivement. Les nuits sont quelquefois suffocantes, lorsqu'il n'y a pas un souffle de vent. On dit que c'est bien pis encore à Calcutta, mais que les maisons y sont en général parfaitement bien disposées pour évitée ce qu'il y a de funeste dans les chaleurs de l'Inde. Et puis je tâcherai, comme de raison, de ne pas m'y trouver dans les plus mauvais moments.

Une chose m'oeccupe, quoique ce ne soit encore qu'un château en Espagne : c'est, une fois arrivé à Delhi, de ten-

1er d'aller à Lahore, et, qui plus est, à Cachemire. Voilà ce qui sérail le comble de mes vœux. 11 plaue sur ce dernier endroit, où si peu de gens ont pénétré, un mystère étrange dont la pensée m'obsède jour et nuit. Voici le l'ait : J'apprends que les Anglais envoient des troupes à Lahore et à Cachemire'; il me paraît que de telles circonstances peuvent faire naître des occasions inattendues pour y aller. Alors je prolongerais tout ce voyage encore d'une année; mais je doute que j'en aie le courage. Le mal du pays viendra probablement me tourmenter. Le désir de me retrouver avec vous et quelques autres encore, enfin l'impossibilité d'arranger mes affaires d'argent, tout cela, je crains, fera évanouir ce vague projet. Réfléchissez*, mon cher ami, à ma position, et venez-moi en aide si vous pouvez. Adieu.

/'. S. Je ne vous ai rien écrit sur Aden. C'est un singulier endroit, aride et sauvage, hanté par diverses races africaines et arabes tout à fait primitives. Les Anglais y onl établi leurs magasins ou entrepôts de charbon de terre. On l'y envoie d'Angleterre par le cap de Bonne-Espérance,

1 J'étais mal informé.

ce qui eu explique l'excessive cherté et celle aussi de la traversée de Suez aux Indes.

Ci race à Dieu, le banquier de Bombay a accepté ma lettre de crédit, cl me voici l'esprit en repos au moins pour quelque temps.

AU MÊME

En mer, entre Bnmlm et Ceylan, à bord (l'un vaisseau à voiles

28 mars 1841.

.Nous sommes depuis bien des jours, je ne sais plus combien, à bord d'un vaisseau marchand à voiles, près de la côte île Malabar, toujours côtoyant, avec un calme presque continuel. Voilà deux jours que nous ne pouvons perdre de vue un endroit nommé Mangalor. Il l'ait une chaleur énervante; on dort sur le pont, et le moins couvert possible. Le jour on a des habits par égard pour les femmes, mais d'une légèreté fabuleuse, comme on n'en lait qu'aux Indes: pantalon, chemise et veste blancs, en (jmss-cloth, espèce de batiste, et aussi transparents que le permet la décence (européenne). C'est fort heureux qu'il fasse chaud (27° Réaumur à l'ombre, et 57° au soleil),

m VOYAGES

car les cabines sont pleines d'immenses coekroaches. Notre capitaine est un très-digne homme, ayant tous les égards possibles pour nous, ainsi que de très-bonne aie et du porter qu'il ne ménage pas. Ma société a beaucoup diminué : il n'y a plus que sir Colin Campbell, avec ses enfants et sa suite, composée de gens des plus comme il faut et tous aimables compagnons. Je regrette pourtant beaucoup le baron de Loëve-Weimar, qui est resté à Bombay dans l'espoir d'y trouver un vaisseau pour se rendre à Bassora et de là à Bagdad. D'après ce que j'ai entendu dire de Ceylan, c'est une île extrêmement curieuse, couverte de montagnes et de forêts impénétrables, et remplie d'éléphants sauvages. Le climat est regardé comme le meilleur des Indes, surtout Kandy, la capitale. Je n'aurais pas dû vous en parler avant de l'avoir vue, niais c'est le far nient? qui me fait jaser. On dit aussi qu'à Ceylan les crocodiles sont en grand nombre, ainsi que les crapauds, et, je crois, les ichneumons, sans compter des serpents de mille espèces. J'en ai vu un assez grand aujourd'hui dans la mer, un serpent d'eau, et hier. pour la première fois de ma vie. une baleine dans le lointain, avec un autre poisson monstre dont je ne me rappelle pas le nom. Us avaient l'air de se combattre. Nous avons à boni un petit singe qu'on a attrapé dans la campagne de Bombay, ainsi qu'une petite tortue et un furet

qu'on tienl |>our les rais, dont il y a lion nombre, à ce qu'on dit, dans les cabines. Mais peu m'importe quant à moi : je n'ai rien de commun avec les cabines (la nuit au au moins); je n'y vais que pour déjeuner et dîner, ayanl acheté à Bombay un excellent lit pliant avec une cousinière, que j'ai confortablement établi sur le pont, et c'est là que je vous écris, pendant que mes compagnons de voyage sont en bas à leur lunch ou second déjeuner, composé de biscuits, de sherry et d'eau-de-vie. Ces Anglais ne changent rien ici à leur détestable régime. C'est toujours le jambon, le goosc (oie) farci, le hareng l'unie, le Cayeme-pepper, le plumpudding, le fromage, les noisettes et l'eau-de-vie. Aussi ils ne font que prendre médecine: calomel, Epsom-saUs, etc.; chacun a son medicinechest, boite à médecine, à commencer par le capitaine, gros jeune homme de vingt-cinq ans, qui, après s'être bourré de vieux jambon et de lard, avale invariablement des poudres de soude avec son vin.

Je lis YObermann, de Senancouil. qui me plaît beaucoup; mais ce qui m'occupe le plus, ce sont mes projets, qui sont assez vastes. Je ne puis pas m'empècher de vous en parler: mais je vous demande en grâce, quand vous m'écrirez, de ne pas détruire mes illusions, de ne pas me dire que ce sont des projets absurdes, inutiles ou impossibles. Ces châteaux en Espagne ne sont rien moins

qu'un voyage de Calcutta par le Gange à Bénarès, puis Agra. Debli, Lahore et Cachemire. Ce dernier nom me l'ail tressaillir de joie; mais en même temps la crainte que ce projet ne soit une chimère, à laquelle je me cramponne faute de mieux, me donne un pénible sentiment de honte et de découragement. Quoi qu'il en soit, j'ai grande envie de l'aire tout mon possible pour l'exécuter. Ne sciai l-il pas bien merveilleux de se trouver réellement, el non pas en rêve, dans ce Cachemire, cette vallée mystérieuse de niymalaya. séquestrée du reste du inonde, presque inconnue? Enlin il y a un grand charme à tout cela. De Cachemire je retournerai par l'Inclus et regagnerai Bombay, d'où j'aurai à refaire la même roule que j'ai laite, par l'Egypte; ou bien je prendrai par le golfe Pcrsique et reviendrai en Russie par Schiraz et Ispahan: ou bien encore, après avoir vu ces deux derniers endroits, je rebrousserai vers l'Egypte et vers Saint-Pétersbourg. Tout cela dépendra beaucoup de vos projets et des conseils que vous voudrez bien me donner: mais je crains que vous ne preniez, pas fort au sérieux mon ambition de voyageur. Je ne nie pas, mon ami. qu'il n'y ait un peu de vanité puérile dans ces courses et dans le récit que je vous en fais. Un de mes plus grands plaisirs est l'idée que vous saurez où je suis, que cela vous paraîtra singulier, que vous souhaiterez que tout s'accomplisse à mon gré et que je re-

vienne auprès de vous. Colle dernière idée surtout esi si agréable |>our moi! Enfin, vous avez de l'indulgence; vous n'êtes pas homme à souiller de gaieté de cœur sur mes châteaux de cartes. S'il y a du donquichottisme dans mon fait, vous qui êtes tolérant à force d'avoir senti et compris tant de choses dans votre vie, vous savez qu'en se dépouillant de ce qu'on a de donquichottisme, on éteindrait ses dernières étincelles de bonheur ou d'illusion. Quant à moi,, je les soigne comme un Guèbre, ayant une terreur affreuse des ténèbres et du vide, où leur perle doit, hélas! tôt ou tard me plonger tout à fait; peut-être y suis-je déjà, sans oser me l'avouer, comme un moribond qui cherche à se nier son agonie. Mais fuyons la monotonie de ces éternelles répétitions, et terminons pour le moment, jusqu'à ce que j'aie quelque chose de mieux à écrire.

r» 1 mars

Je reviens à vous, mon cher ami. 11 faut que je me plaigne encore du vide que j'éprouve dans l'Inde, d'être

non-seulement privé de musique, mais encore de personnes qui la comprennent. Sous ce rapport, tout un monde de sensations est fermé aux Anglais. Chez le gouverneur de Bombay, il y avait aux dîners une musique militaire: mais, liélas! ce n'était qu'un simulacre : mieux eût valu n'en pas avoir du tout assurément. Cette nuit j'ai eu des rêves décourageants de pays où la musique existe et où vivent les êtres auxquels je suis habitué et attaché. De quoi ne me suis-je pas privé pour voir l'Inde!... Nous sommes toujours sur la côte de Malabar. Nous avons passé, mais presque tout à fait hors de vue. devant plusieurs villes comme Coa. Mangalor, Cauanor. Calicut, Cotchin, etc. Les ludions de la côte nous abordent dans leurs frêles canots pour nous vendre du poisson, des crevettes, des fruits, des légumes et des oiseaux domestiques Comme de raison, plus ils sont délicats et humbles, plus les gens de notre vaisseau les traitent avec mépris et dignité.

i nu 5 avril.

Je no suis pas sur de la date; tout ce que je sais, c'est que voilà le seizième jour que je passe à bord de ce vaisseau, el que ce seizième jour tire à sa fin. Nous sommes à une quinzaine de milles, dit-on, de Ceylan; mais il y a calme1, el la chaleur est maintenant de tJO0 à l'ombre el de 40° au soleil; mais je n'en suis nullement incommodé; je trouve, au contraire, que c'est fort agréable et sain. Je vois que mes camarades les Anglais préparent leurs uniformes pour faire leur entrée solennelle à Colombo, où nous irons à terre; cela me donne de l'espoir et me ranime; car pensez à l'ennui que je dois éprouver, moi profane, d'être forcément spectateur d'un Whist qui

* Nous [estâmes, après cela, encore sept jours avant de jeter l'ancre à Colombo, principale ville maritime de Ceylan, où nous débarquâmes. Nous avions mis, en tout, vingt-trois jours de Bombay a Colombo. Par un bon temps, ces vingt-trois jours se seraient, dit-on, réduits à huit ou dix.

oX VOYAGES DANS L'INDE.

dure depuis seize jours sans désemparer. Des bateaux

d'une extrême légèreté et d'une construction tout à fait ta

part nous accostent, venant de Ceylan avec des individus

d'une race nouvelle pour moi, dont je ne sais pas encore

l'origine.

Al MÊME

Cevlan, Colombo, li auil 1841

Colombo, qu'on appelle une ville, n'est qu'une énorme forêt, mais une forêt semblable à un jardin. Elle est habiléepar une population innombrable de Ciugalis, de Malabres, de Malais et de Maures, qui vivent dans des buttes basses, à l'ombre épaisse des cocotiers, aréquiers, etc. Chaque arbre est une curiosité frappante : c'est comme un jardin botanique, sur une échelle gigantesque, pour un débarqué d'Europe.

Je me promenais hier, entre cinq et sept heures, accompagné de mon valet de place, Malais, dans une voiture couverte, à un cheval, à côté duquel courait un cocher cingali tout nu, avec de longs cheveux épars, comme

un sauvage. Je vis deux éléphants sous un hangar, sur le fond vert des palmiers, et. un troisième qui se baignait dans un étang. Des Cingalis s'empressèrent de les faire promener devant moi, et je fis un léger croquis. L'air était lourd et d'un gris sombre et rougeàtre; souvent il éclairait très-fort et il tonnait dans le lointain. En continuant ma promenade, malgré quelques grosses gouttes de pluie qui commençaient à tomber et rafraîchissaient déjà un peu l'air étouffant de chaleur, je demandai au Malais, qui baragouine l'anglais, s'il n'y avait pas quelque chose à voir dans un bois un peu éloigné que je lui montrai, et qui me paraissait encore plus sombre que le reste. Il me répondit que c'était déjà ce qu'on appelle un djungle; qu'il ne s'y trouvait pas d'hommes, mais des tigres et des hyènes. Plus loin, en voyant mie route solitaire et mystérieuse, je demandai où elle menait. Il me dit que c'était la roule de Kandy, capitale de Ceylan; mais qu'il ne me conseillait pas d'y aller, parce que c'était un mauvais pays, bien froid', et que les Cingalis y étaient moins civilisés et portaient de grandes barbes, de longs cheveux mal peignés. Il était déjà tard, et, en rebroussant par un autre chemin, je demandai ce qu'étaient des lumières qui

1 l,o fait esUque, la position de Kandy étant plus élevée, il ; fait un peu moins Étouffant.

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