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brillaient çà et là sous les palmiers» Celaient des temples rustiques de Bouddha, faits de bambous et de feuilles de cocotier. Je m'approchai d'un de ees édifiées, el j'y crus reconnaître, à la lueur d'une lampe d'huile de coco, la statue grossière de Ûhaghimouni, qu'on appelle ici Bouddhou. Je me rappelle que nos Kalmouks d'Astrakan donnaient le nom de Chaghimouni à une figure semblable. 11 y en avait une autre à trompe d'éléphant. Devant moi se tenaient deux ou trois Gingalis, qui avaient l'air content de ce que je regardais leur temple, mais qui ne pouvaient peut-être pas me permettre d'entrer. Qui sait, du reste, si c'étaient des Cingalis? Je ne sais guère encore distinguer les races ni les religions de ce pays.
Je viens d'être interrompu par un Malais qui a apporté des nattes à vendre, pour s'asseoir ou dormir dessus, el autres objets tressés de jonc ou de feuilles d'arbre. Il en vient très-souvent ; et, comme tout est ouvert ici pour ne pas intercepter l'air, ils entrent librement. Puis on m'a servi mon déjeuner, composé de riz, d'ananas et de bananes, fruit assez fade, mais bon et sain, et d'oranges toujours vert-foncé à l'extérieur, même quand elles sont tout à fait mûres. Il y a encore une espèce d'oranges énormes, grosses comme un melon d'eau de petite taille, cramoisies à l'intérieur, et d'une saveur un peu amère et aigre-douce; mais la chair n'en est pas aussi délicate
que celle des petites oranges. Ce fruit s'appelle pomelo. Il y a une infinité d'autres fruits, tous plus ou moins fades et doux, sauvages bien entendu, comme l'est l'ananas ici à Ceylan; les sangliers le mangent dans les bois. Quant à des concombres et à des choux, pour en avoir, il faudrait ici des serres froides.
Il n'y a pas longtemps que les Anglais ont pris possession de l'intérieur de l'île de Ceylan, qui était inconnu, et ils ont eu beaucoup de peine à y réussir, à cause de l'extrême épaisseur des forêts et des innombrables toiles d'araignée qui remplissent ces dédales sylvestres, où les Anglais n'avançaient qu'avec beaucoup de difficultés, et où se tenaient cachés les Cingalis pour tomber sur eux à l'improviste et les détruire. Alors on a employé les Malais, qu'on a fait venir de Java, et qui. comme des bêtes féroces, ont pénétré dans ces profondeurs, et. déchirant de leurs criss empoisonnés les Cingalis. ont conquis ainsi l'intérieur de Ceylan pour les Anglais. Depuis ce temps on a formé des régiments de Malais, qui sont ici. Tous ces renseignements, c'est de mon Malais que je les tiens: mais ce qu'il y a de positif, c'est que les Cingalis. habitants aborigènes de Ceylan, redoutent extrêmement les Malais.
Ma promenade n'était pas finie, et. an milieu de l'obscurité générale, je voyais de temps à autre de grands
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feux qui brillaient entre les arbres. Celaient des las d'immondices que brûlaient les villageois; mais un l'eu nocturne, surtout dans un bois, a toujours quelque chose qui frappe singulièrement l'imagination. Je crois que c'est parce que des idées de brigands, de sorcières, de bohémiens errants, etc., s'y rattachent sans qu'on s'en doute. Je retournai au quartier où je demeure, et qui a un caractère hollandais, car Colombo a appartenu auparavant à la Hollande, et j'allai dîner chez le nouveau gouverneur de Ceylan, avec lequel je suis arrivé ici, et qui me traite comme si j'étais de sa famille. Après le dîner, je me rendis avec quelques amis au mess d'un régiment anglais, où un officier me raconta qu'il avait tué de sa propre main, dans une seule partie de chasse, quarante éléphants aux environs de Kandy, dans l'intérieur de l'île'. Le prétexte
1 J'appris plus tard qu'un fameux chasseur, officier civil, employé dans l' intérieur de Ceylan, et vivant la plupart du temps dans les djungles, a tin.-, clans l'espace de plusieurs années, il est vrai, jusqu'à sept cents éléphants. Je fis connaissance avec lui peu de jours après, et lorsque je le revis à Ceylan, quatre ans plus tard, il en avait déjà mille et un sur sa liste. Mais le meurtre du mille et unième lui porta malheur. Dans une première rencontre, n'ayant réussi qu'à blesser sa victime, il en fut poursuivi à coups de trompe, et il était perdu >-ans un fossé où il roula. Il en fut cpiitte pour quelques cotes brisées et plusieurs mois de maladie. A peine guéri, il guetta l'éléphant et le tua; mais, peu de jours après, il fut tué lui-même parla foudre à un relais entre Colombo et Kandy, au moment où il allait remonter en diligence. Son nom m'a échappé. 11 s'était, dit-on, amassé une. petite fortune en faisant vendre en Angleterre les défenses de ses éléphants. Lorsqu'elles sont belles, elles valent jusqu'à GO livres sterling, et les dents sont estimées aussi.
esl que la destruction en esl utile, car ils dévastent les cultures el sont funestes même à la sûreté personnelle des villageois, el surtoul des voyageurs, étant en trop grand nombre, comparativement à la population. Les données statistiques son! si peu sûres, que les uns supposent la population de Ceylan d'un million et demi, et d'autres de cinq millions. La première version esl la plus générale.
Le lendemain, au soleil couchant, je suis allé près de la mer. sous les palmiers, pour profiter de la brise; el, étanl entré dans une huile. — tant pour me reposer un instant, car l'atmosphère était pesante, que par curiosité, — j'y lus accueilli par quatre lilles cingalies, dont l'une n'était pas laide, mais bien triste à voir. Elle avait une certaine grâce, beaucoup de douceur, — je dirai même trop, — mais aussi quelque chose d'un singe, et offrait les marques dune décadence prématurée, quoique sortant à peine de l'enfance. L'influence i\yy climat et du mauvais régime produit peut-être cet énervement précoce. L'hospitalité de ces pauvres gens consiste à offrir de l'eau de coco. Les hommes cingalis ont l'air plus féminin que les femmes mêmes: ils portent sur les hanches jusqu'au bas des jambes un linge blanc ou à fleurs, qui les enveloppe étroitement, de manière à laisser à peine aux jambes la liberté de leurs mouvements. Le corps est nu ou bien cou-
vert d'une jaquette blanche très-fine, que je soupçonne être une introduction hollandaise, vu sa laideur; car tout mélange de costume européen aux draperies indiennes jure d'une manière frappante et se décèle par le manque de grâce; ou bien encore ils mettent quelque fichu, à la manière des femmes européennes, mais sur le corps nu, en triangle sur le dos et croisant sur la poitrine. Les cheveux, très-longs, sont rassemblés sur le derrière de la tête avec un et même quelquefois deux peignes trèsgrands et très-hauts, en écaille élégamment travaillée, ce qui produit un effet souvent très-comique, surtout dans les maisons anglaises, où tous les serviteurs sont affublés d'une espèce de livrée hollandaise militaire , à taille haute, à pans en queue d'hirondelle et à épaulettes, ou d'une redingote également dans le goût hollandais antique. Or vous savez que l'antiquité hollandaise est pleine de grâce. Mais tout ceci, y compris les coiffures à la chinoise, particulières à Colombo, autant que j'ai pu m'apercevoir, ne se rapporte qu'aux Cingalis apprivoisés. Hors de là, on voit des hommes à cheveux flottants el presque nus. Les Cingalis venant de l'intérieur de l'île portent les cheveux séparés sur le front et réunis en tresse ou masse derrière la tête, un peu bas et sans peigne, ce qui est assez beau.
Les fakirs bengalis, car il y en a aussi à Ceylan, se l'ont
iii VOYAGES
de leur longue chevelure une espèce de turban touffu qui est d'un bel effet. Les jeunes Malais ont un mouchoir attaché sur la tète en forme de turban, et d'un côté ou des deux pendent de longues mèches de cheveux bouclés et d'un noir de corbeau. Ils ont les traits kalmouks; je l'ai observé avec surprise, et j'ai appris qu'ils étaient d'origine mongole, mais de religion mahoinétane. Comment \ 'islamisme est parvenu dans ces parages lointains, je ne me chargerai pas encore de l'expliquer. Quant aux vieux Malais, ils sont horribles, ayant la bouche, ainsi que l'ont du reste toutes les autres races iei à un certain âge, comme ensanglantée par le bétel qu'ils mâchent souvent, à cause de ses qualités toniques, je pense, et qui donne aux lèvres, aox dents, aux gencives et à la langue une couleur de vermillon. Cette malheureuse habitude a de plus l'inconvénient de gâter les dents, et, au bout de quelque temps, tout ce rouge devient noir. Il est très-rare de voir une jeune fille, même de dix-huit ans et moins, qui n'ait pas déjà les dents entamées par le bétel. Dans le nord de l'Inde, il n'en est pas ainsi, le bétel y étant plus rare. C'est une plante tropicale.
Les pauvres gens et les enfants qui viennent vendre de petits ouvrages en ivoire, ébène, pore-épic et feuilles de dattier, entrent tout simplement dans les chambres sans \ concevoir aucun mal, et sont tout étonnés quand les do-
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mestiques s'empressent de les expulser. Vous concevez que, de mon côté, au contraire, je leur fais toujours bon accueil; ils me font tant de peine quand on les renvoie! ils ont une expression d'innocence et de candeur, et sont si dociles, si calmes et si soumis! Ils m'ont l'air alors, en se retirant lentement, de rêver à l'ouvrage qui leur a coûté de la peine et au peu d'attention qu'on y fait. C'est pour cela qu'après plusieurs années de patience et de vain espoir dans la compassion d'autrui leur regard devient inquiet et terne, leurs traits se flétrissent; le bétel, dont ils font un usage fréquent pour ranimer leurs forces physiques et morales, gâtent leurs dents, et ils deviennent eux-mêmes repoussants de laideur et sans pitié pour les autres.
Celui de mes compagnons dont la société me promettait le plus de ressources ici est tout désappointé, tout consterné. Quel pays ! Pas de whist, de courses de chevaux, de clubs, de maisons bien tenues, et l'on y meurt de chaud. Pour moi. vous concevez que tout cela m'affecte médiocrement. J'entends dire que les Malais sont des Mongols, venus ici comme ailleurs, lors de la grande migration des Mongols ou Mantchous, de même que les hordes d'Attila sont venues s'établir en Hongrie et d'autrès en Russie, etc.
AU MÊME
Cejlan, Colombo, 20 avril ISil.
Il y a quelques jours, en me promenant clans les bois, j'ai remarqué une femme malabre assez gracieuse. Elle élait velue de rouge et se tenait près d'une chaumière, avec plusieurs hommes. Je m'approchai de ce groupe, attiré par la combinaison harmonieuse des lignes et des couleurs sur le fond si vert des plantes et des arbres. Je vis dans la chaumière un homme accroupi devant une caisse, d'où il tirait, comme pour en faire la revue, des las d'ornements en pierreries fausses ou petils verres de couleurs réunis en pavés sur des fonds de bois doré, ou peints en rouge ou en bleu, et découpés en formes curieuses-, des bonnets grotesques, des masques, des bras-
sards, des épauletles énormes, qui ressemblaient à des
dragons ou à des oiseaux, des colliers, des bracelets, des pendants d'oreilles monstrueux, etc. C'était l'habitation d'une bande de comédiens malabres, et cette femme rouge était une bayadère. Je n'eus rien de [dus pressé que de leur commander une représentation pour le lendemain soir sur les lieux mêmes, au prix de dix roupies. Le lendemain donc, renonçant stoïquement au dîner anglais du gouverneur, je m'y rendis vers sept heures et trouvai l'endroit illuminé par des noix de coco qui brûlaient sur des perches de bambou. On m'indiqua ma place sur un tronc de cocotier renversé. Des hommes nus, avec des torches allumées, tendirent devant moi une toile blanche derrière laquelle les acteurs se rassemblèrent. Le tambour et les clochettes commencèrent à battre et à sonner, et la forêt, naguère silencieuse et morne, s'anima soudain d'une foule d'habitants des alentours. Une quantité innombrable de petits enfants et de femmes vinrent se poser sur des nattes, et des hommes à l'air farouche peuplèrent les intervalles noirs entre les arbres. J'en ai le dessin, qui est, hélas! bien loin d'approcher de la sombre poésie de ce spectacle étrange. Cette scène nocturne produisait un effet imposant à la clarté funèbre des torches, qui permettait à l'œil de pénétrer dans les profondes trouées des arbres, remplis d'hommes nus. au regard triste et terne, au teint de
bronze presque verdâtre, aux cheveux longs. Mais l'imagination allait bien au delà du regard, el s'élançait dans ces forêts immenses, solitudes impénétrables, hantées seulement par les animaux des tropiques, qui nous paraissent presque fabuleux en Europe. Lorsque la toile fut baissée subitement, car elle lui baissée cl non levée pour commencer, je fus ébloui par la richesse et la profusion des ornements, par les formes bizarres et l'étrangeté des attitudes qui se déployèrent tout d'un coup devant moi. Cela représentai! un roi de l'antiquité indienne, magnifiquement paré et le visage peint, rappelant certaines idoles hindoues, avec un criss à la main, qu'il faisait tournoyer dune façon singulière: une reine, la femme dont j'ai parlé au commencement, tout élineelante d'or et de fausses pierreries, qui faisait avec ses mains, ses pieds et son corps flexible, des mouvements sinueux et rapides comme ceux du serpent. Elle était d'une extrême maigreur, d'une jolie ligure, et elle chantait d'une voix glapissante, qui, pour nous, n'avait presque rien d'humain, et qui était tout à fait discordante avec le reste des voix. Il y avait un ministre ou général du roi, armé également d'un criss et tout aussi comique dans son genre (pie le roi; puis, un fou avec une longue barbe et un ventre immense: puis encore, un homme habillé très-richement en femme, faisant l'épouse du ministre: enfin, un jeune garçon, fan-
tastiquemcnt velu, toujours dans le goût des idoles, le tout représentent un épisode de l'antique mythologie hindoue. Tout cela dansait; les mouvements du roi étaient saccadés et cadraient fort peu avec son long vêtement mythologique, d'apparence pontificale. L'expression de sa physionomie était vive et radieuse; il avait le visage soigneusement peint en jaune clair pour indiquer sa caste élevée, el il déclamait d'un Ion d'emphase très-significatif. Les yeux étincelants, tremblant de tout son corps et trépignant, il s'avançait parfois précipitamment vers moi, avec son criss de Lois doré; puis, lorsqu'il était tout près, il s'inclinait soudain profondément en m'appelant radja, titre de civilité qu'on accorde ici en général aux gens qui payent. Aussitôt quelques hommes nus parurent avec des criss en bois et se mirent à se battre avec beaucoup d'agilité. Cela figurait quelque invasion de barbares. Alors un autre roi accourut subitement, accoutré de la même manière que le premier, mais avec une queue de paon sur le dos et des paquels de plumes de paon dans chacune de ses mains, qu'il agitait comme un possédé en frappant tout le monde. Il arracha la couronne au premier roi et prit possession de son trône, espèce de banc de bois à pieds tors. On se mit à l'adorer. Vint ensuite une espèce de derviche ou magicien à bonnet pointu, les cheveux flottants, très-grand, le corps nu, avec de gros colliers et le visage peint d'hiéro-
glyplics jaunes. Enfin, à dix heures et demie du soir, je partis, et ils continuèrent à danser, à chanter et à tambouriner, toujours sous le sceptre de l'usurpateur. Un souper, composé de quelques fragments de canard et de poule, m'attendait chez moi. Ce chez moi est une espèce d'hôtel établi ici par le gouvernement anglais. La scène de la danse avait été à sept ou huit milles de Colombo. Je partageai ce frugal souper avec M. Strachan, qui m'avait accompagné à ce spectacle barbare, où il avait bien voulu me servir d'interprète, comme dans mainte autre occasion. Ce jeune homme a passé plusieurs années à Ceylan et a parfaitement acquis la langue du pays.
CeyhD, '20 mai 1841.
Je me trouve dans une maison isolée, à Irenlc-einq milles de Kandy, capitale de Ceylan, sur un grand lil soigneusemenl fermé d'une moustiquière, et dans le courant d'air d'une chambre haute et spacieuse, d'où la lumière est presque totalement exclue par les jalousies. Il règne dans cette solitude une morne tranquillité qui n'est interrompue que par le bourdonnement des insectes et le cri des perroquets et des singes; car de tous côtés s'étendent au loin de sombres forêts de cocotiers, de bambous, d'aréquiers, de djagaras, de palniaïras, de tallipols, de caliers, de cannelliers, de diverses plantes grimpantes, etc., etc., dont l'éternelle verdure forme des
labyrinthes d'ombres mystérieuses où la pensée s'égare avec crainte. Dans cessclves ténébreuses errent d'innombrables troupeaux d'éléphants sauvages; de féroces tigres hantent les djungles humides, et de hideux serpente rampent dans les buissons d'anauas sauvages. Dans celle île ombreuse, un crépuscule voile l'air chargé d'électricité. Mais les éclairs sont fréquents et jettent un étrange éclat sur les montagnes et les précipices chargés de végétation ; le silence de ces lieux est souvent interrompu par le grondement du tonnerre lointain à l'approche des orages de l'équinoxe, et par le lugubre tam-tam des bonzes, qui résonne dans la foret; car souvent, dans les endroits qui semblent inaccessibles, est caché un temple mystérieux où se pratique le bouddhisme antique dans toute son élrangelé primitive. Là. si l'imagination vous entraîne par un sentier tortueux et difficile, sous un épais feuillage où le soleil ne pénètre jamais, vous parvenez à l'escalier d'un temple rustique, où des prêtres obligeants et calmes, drapés de jaune, au teint cuivré, au visage austère, à la tête rasée, vous introduisent dans une enceinte silencieuse, embaumée des fleurs les plus rares. Dans ce sanctuaire, à la faible lueur d'une lampe d'huile de coco, vous voyez un bouddha gigantesque, taillé dans le roc. et peint de vives couleurs, surtout d'orange et de jaune, couché ou debout, occupant loule
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la longueur ou toute la hauteur du temple. Ces prêtres hospitaliers, animés d'une bonté cordiale et modeste, s'empressent de vous offrir des rafraîchissements simples, proprement préparés, et qui ne consistent qu'en végétaux. Des enfants, élevés dans ces temples ou- monastères, vous entourent d'attentions naïves. Les uns agitent des éventails devant vous et vous présentent de l'eau pour vous rafraîchir, tandis que d'autres allument un fagot de bois el font des cigarettes avec des feuilles vertes cueillies à l'inslant dans leur jardin. D'autres encore vous offrent du bétel ou de la canne à sucre, ou quelque fruit monstre qu'on n'a jamais rêvé. Tout cela se passe dans le silence du respect et de la retenue. L'un d'eux ayant remarqué qu'une, mèche de mes cheveux s'était (Variée des autres, tira un peigne de sa ceinture et me le présenta, sans mot dire, avec un grand sérieux (les Cingalis accordent beaucoup d'attention à leurs cheveux, qu'ils portent très-longs). Il m'est arrivé, en me rendant à un de ces temples, d'attraper un coup de soleil, et je conserverai toujours une vive reconnaissance pour les secours pleins d'une obligeance réelle qu'on m'y prodigua à cette occasion. Ces prêtres delà forêt enseignent à leurs élèves la bonté et la modestie, et ils en font des hommes doux et tranquilles, comme le sont en général les Cingalis. race aborigène de Ceylan, qui passent leur vie
:>s VOYàGES
à faire le bien dans le calme dune vie monotone. Les hommes qui habitent celte contrée merveilleusement belle, et qui sont de celte race antique des Cingalis, ont des traits nobles, l'expression de la douceur, quelque chose de candide, le corps admirablement formé, la taille liante, les mouvements gracieux et doux, et une chevelure d'ébène qui flotte en longues ondulations sur un dos et des épaules couleur bronze mat, ou bien attachée en lourde tresse derrière la tète, les cheveux étant séparés sur le front. Leur simple vêlement est un linge blanc, rouge ou à dessins bizarres, qui enveloppe gracieusement les reins.
Quelquefois, le soir, un tintamarre inusité frappe soudain vos oreilles, un bruit sinistre et discordant d'instruments barbares ébranle les échos des forêts, le sou nasillard du hautbois tbibétain produit en vous un sentiment pénible, un malaise étrange, et vous voyez à la lueur rougeâtrc des torches une procession d'éléphants caparaçonnés et surmontés de baldaquins, qui portent des reliques de Bouddha d'un temple à l'autre. La fumée des torches répand une odeur funèbre. Bientôt vous vous trouvez au milieu de celle marche nocturne et fantastique, vous vous sentez étourdi par le bruit du tambour et des cloches qu'agitent les monstres gigantesques eu marchant près de vous. Vous êtes frappé de l'expression
triste et terne des visages cingalis, auxquels le rellel du bilume allumé donne un air livide et fantasmagorique. Mais, tout à coup, une clarté plus vive vous éblouit. Des adïgars, ou chefs kandiens, en costumes mythologiques, de couleur blanche, dont l'origine se perd dans les temps fabuleux de cette île mystérieuse, s'avancent d'un pas lent et mesuré, et passent comme les ombres des rois dans Macbeth. Puis toute la procession, s'enfonçanl dans la forêt, s'évanouit comme un songe et vous laisse dans une rêverie vague, profonde, indéfinissable; Tandis que vous vous demandez si c'est une vision qui vient de troubler votre âme, ou bien une réalité sublime et étrange à laquelle vous venez d'assister, les sons qui s'étaient éloignés se rapprochent, la marche fantastique revient vers le temple d'où elle était sortie, et dont l'éléphant principal monte'les degrés pour être dépouillé des ornements sacerdotaux. L'entrée est obstruée; on me fait passer sous lui pour me montrer les mystères du temple. On m'en fait voir les joyaux antiques, en me citant les noms étranges des radjas de l'Inde qui tirent don de chacun de ces objets d'un travail curieux, quoique grossier, et les masses d'or dont est couverte la dent de Bouddha, dent sacrée qui est maintenant au pouvoir des Anglais. Une garde de féroces Malais y est apostée; ils veillent jour et nuit, prêts à déchirer de leurs criss cm-
poisonnés quiconque voudrait la dérober, car celui qui la possède est maître des Cingalis et dé Ceylan. Cependant les prêtres, voyant un étranger attentif, qui contemple avec respect leurs choses sacrées, s'empressent autour de moi. Ils veulent me faire plaisir de leur mieux et m'offrent de monter sur l'éléphant qui vient d'être dépouillé de ses ornements. On me pose donc sur le colosse, et on me promène dans une rue de Kandy, déserte à celle heure. Le cornac est armé d'un lourd crochet de fer, car l'éléphant est traître et dissimulé, et rien ne se trahit sur son front toujours sombre comme les bois qu'il habile. Plus tard, je serai dans le cas de prendre l'habitude de l'éléphant comme nous l'avons de la voiture; car, dans les provinces septentrionales, l'éléphant est l'équipage ordinaire. A présent, passons à des sujets plus attachants, quoique plus tristes.
Dans le djungle, il y a des familles entières exilées du temps des cruels rois de Kandy, des vieillards, des enfants, des femmes demi-sauvages, qui sont presque sans vêlements et sans autre abri que des feuilles de palmier. Cette race de seigneurs déchus est maudite, mais se distingue par sa beauté, malgré son extrême abjection , qui n'a pu détruire les formes. La justice anglaise les protège maintenant contre l'oppression qui pesait sur eux depuis des siècles. J'avais rencontré souvent une de ces
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femmes proscrites qui, sortant subitement des buissons, accourait pour demander de l'argent, et chaque t'ois je lui avais donné ce que j'avais sur moi, car son attrait était irrésistible, et elle était pauvre. Un jour cette femme, dont je vois encore les contours et les mouvements gracieux, le regard vacillant, m'introduisit dans sa chaumière, où, après m'avoir pris ce que j'avais d'argent, elle m'en demanda davantage. Alors, d'un air sérieux, je lui lis comprendre que, lui ayant déjà tout donné, j'étais devenu pauvre et n'avais plus rien. A celle réponse, ayant fixé sur moi un regard pénétrant, elle sortit, el revint en me présentant une poignée de pièces d'argent. Celle bonté naïve et crédule dans un être à demi sauvage est touchante. Je voulus lui rendre son trésor; mais ses trois maris, sa mère et son père vinrent me l'arracher ; et, comme j'étais seul, je ne pouvais guère songer à résister. Du reste, les maris, loin d'être jaloux, s'empressent, au contraire, de présenter leurs femmes à qui veut. Les pères et les mères en usent delà même manière à l'égard de leurs tilles.
La splendeur pleine de grâce el de mystère de celle ile magique captive l'imagination et plonge l'âme dans une rêverie délicieuse, et pourtant l'esprit se reporte sans cesse vers cette contrée froide, aux forêts de sapins, aux villes inanimées, aux couvents si tristes, aux villages si
Ci VOYAGES DANS L'INDE,
monotones, vers celle contrée qui nous est chère, parce que c'esl là que nous avons éprouvé les premiers sentiments d'amitié, de reconnaissance, d'amour et de chagrin.
AU PRINCE PIERRE SOETYKOFF
En mer, entre Ceylan et Madras, 8 juin 1841
J'ai fait marché avec un Portugais, natif de Ceylan, capitaine d'un petit vaisseau de trente-sept tonneaux, pour me transporter de Colombo à Madras moyennant quarante livres sterling, en s'arrêtant dans tous les lieux où je voudrai sur ma route. Mon lit est une construction savante de mon invention. Il est sur le pont, à l'abri autant que possible de la pluie, du vent et du soleil, la cabine étant infestée de cockroaclies, malgré rengagement pris par le capitaine de les tuer tous.
J'ai eu assez de Ceylan, et me suis embarqué sur ce vaisseau, qui longe en ce moment la côte de Coromandel.
D'abord je fus ballotté pendant deux jours, sans près-
que quitter le lit susdit, par une tempête affreuse, — c'csl le temps des ouragans el des pluies. — el nous jetâmes l'ancre devant un village de Maures sur la côte de l'Inde, nommé Kalikari, où, n'ayant que des cordes à mes ancres, je ne fus pas en très-grande sûreté. La vue des hauts palmiers (palmaria), sur une plage de sable, me donna envie d'aller à terre; mais la chaleur, au milieu du jour, y était si violente, que j'eus des maux de cœur el des défaillances; de sorte que je me hâtai de retourner à mon bord, où le vent était frais et même si fort que les ancres tenaient à peine. Le pilote (pie nous prîmes là ne put nous faire sortir qu'au bout de deux jours des petits rochers où nous étions engagés. Alors je débarquai dans une petite île qui est entre Ceylan et la presqu'île des Indes, et qui s'appelle Ramisscram, où se trouve un temple, ou plutôt un monastère célèbre que je voulais voir. Ayant mis pied à terre dans le village de Pomben, situé sur cette île, j'y fus obligeamment accueilli par deux officiers anglais el une dame anglaise, qui y sont à poste ïixe. Ils me nourrirent (à bord j'ai mes provisions que je dois fournir), me logèrent et m'offrirent toutes facilités pour me rendre à ce temple, qui était à neuf milles de distance. J'y allai le lendemain matin au point du jour, en palanquin. La route, en dalles de pierre, passe par un pays sablonneux, couvert de broussailles
épineuses; elleest souvenl bordée de lieux de refuge en pierre pour les pèlerins (liasses terrasses soutenues par des colonnes) et d'étangs cariés avec des escaliers pour se baigner.
En approchant des tours grises du monastère, je vis un éléphant posté sur la route et un autre plus loin, tous les deux couverts de housses rouges fanées, et aussitôt ils arrivèrent à ma rencontre, accompagnés d'une foule d'indigènes, et précédés par des hramines portant des fleurs de palmier arèque, el par douze ou treize danseuses hindoues, qui avançaient en dansant au son des trompettes el des timbales.
Je quittai le palanquin pour voir l'ensemble du cortège el pour recevoir les honneurs qu'on voulait bien me faire. Aussitôt je fus chargé de fleurs, chacun des hramines, qui étaient au nombre de sept, je crois, me mettant un collier, une couronne el des hracelets de ces iieurs, qui ont une odeur extrêmement forte, dans le genre de celle du jasmin. J'étais un peu embarrassé de mon rôle, ayant pour témoin un peu railleur un jeune officier anglais, parti plus lard de Pomben à cheval, et qui venait justement de me rejoindre pour faire avec moi des croquis, car il peint le paysage à l'aquarelle. Peuple, musiciens, hayadères, hramines, éléphants, tout s'enfonça avec nous sous de longues et majestueuses colon-
mules formées de monstres mythologiques, et éclairées des leinles jaunâtres du soir comme d'un feu souterrain. Les riclies joyaux du temple étaient étalés pour nous : c'étaient de grands médaillons en forme d'oiseaux les ailes étendues, des ornements de tête, des bracelets, des ceintuçes, grosses masses d'or gauchement incrustées de grandes pierres précieuses mal taillées. Tout cela en grand nombre; et puis le palanquin dans lequel on porte les idoles dans les fêtes, et des éléphants, des taureaux et des chevaux d'argent, hauts d'à peu près une aune, pour je ne sais quel usage.
Mais il y avait, dans l'intérieur, des enceintes qui m'étaient interdites. Des lumières y apparaissaient de temps à autre, et des Mlles se glissaient dans ces antres obscurs et secrets, ou en sortaient d'un pas triste, tandis qu'à certains intervalles la trompe des bramines s'y faisait entendre.
Pendant trois jours j'ai habité ce séjour lugubre, errant par les vastes corridors ou parcourant les toits du temple, toits immenses d'où l'aspect des différentes parties du monastère, des pagodes éparses et des bosquets de cocotiers, a un caractère indien frappant. Quand je montai sur ces toils, à peine y mis-je le pied qu'une nuée de perroquets verts s'envola vers les bois de palmiers qui entourent ce lieu. J'avançai, au soleil couchant, sur la
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pierre blanche du toit; les coupoles et pagodes bizarres placées au-dessous de moi, ou à ma hauteur, brillaient d'un éclat d'or. Je rêvai alors que peut-être j'errerais ainsi dans les jardins suspendus de Lahore. Une sombre tour grise, haute et large, ne participait point à la gaie lumière répandue sur les pagodes et les jardins, et se cachait déjà dans les ombres de la nuit. Je m'y dirigeai, et, lorsque je gravis ces antiques escaliers poudreux, les chauvessouris se mirent à tournoyer dans cette morne enceinte, et les hiboux s'effarouchèrent de ma présence. Quand je redescendis, d'abord sur le toit, et puis par une échelle dans l'intérieur du couvent, tout y était silence et ténèbres : seulement, par-ci, par-là, une de ces biles consacrées au temple et vouées à la débauche des branunes passait et se perdait dans quelque couloir, et je ne pouvais distinguer dans l'obscurité si elle était jeune encore ou bien déjà vieillie sous la crapuleuse tyrannie des- prêtres de ce lieu.
L'autre jour j'ai vu une noce. Le futur était perché sur un éléphant avec ses parents grands et petits, jeunes et vieux, tous cramponnés là-haut. On me fit entrer dans la maison, où le futur vint aussi, jeune homme de dix-huit à vingt ans. La fiancée, fille de dix-huit ans, assez jolie, quoique bien foncée de teint, presque noire, était dans un état de grossesse fort avancée, ce dont je m'étonnai seul,
car il paraît que l'usage permet au futur d'anticiper sur ses droits. Tout le monde était si paré de fleurs, que l'atmosphère était suffocante.
Depuis Ramisseram, que j'ai quitté à regret, j'ai vu l'ile de Jaffna ; en suivant la côte de Coromandel, la ville de Negapatam, appartenant aux Anglais; et une mosquée des Maures, dans un lieu appelé Nagour. avec des minarets immenses ; mais je ne me suis point arrêté dans ces endroits, pour ne pas avoir la peine de jeter l'ancre et de la lever. Ce que je voyais du bord me suffisait. Puis je suis arrivé devant Tranquébar, ville danoise. Ayant aperçu de loin ses maisons régulièrement alignées et peintes, je me suis bien gardé de la visiter, et j'ai continué ma route. Enfin me voilà à Pondichéry, où je mets pied à terre.
Pondichéry est une jolie ville, qui a plutôt l'air d'être italienne que française. Je ne sais trop me rendre compte par quoi elle m'a rappelé Pompéi. Je me suis présenté chez le gouverneur, homme âgé et vénérable; j'ai eu l'honneur de dîner chez lui avec une vingtaine de Français ; mais beaucoup d'entre eux étaient natifs de l'Afrique et de l'Inde. J'ai logé dans une bonne taverne. La population noire de Pondichéry est très-gracieuse. A demi vêtues sous leurs antiques draperies, les Indiennes si' distinguent ici par le style noble el le pittoresque
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négligé de leur coiffure, par la souplesse de leur taille svellc, par la grâce ineffable de leurs mouvements, par le naturel séduisant de leurs attitudes. Tout est naïf et grave en elles. Sur leurs physionomies est répandue une teinte de tristesse vague, inconnue en Europe, et dont le charme, est indicible. En les voyant apparaître sous les ombrages des bois de palmiers et de banians, je me demandais si ce n'était pas quelque évocation surnaturelle des siècles anciens. Indépendamment des Indiennes dans leurs draperies des temps primitifs, j'ai vu des Portugaises et des Hollandaises mises à l'européenne, mais toutes noirâtres, natives de l'Inde et ne parlant que l'indien.
AU MÊME
Vclor, 26 juin 1841.
Vélor est une ancienne forteresse indienne à quatrevingt et quelques milles de Madras. Dans cette forteresse sont détenus les femmes et les enfants de Tippo- Saïb et ce qui reste de la famille de son père, Haïder-Ali. Comme leur captivité date d'il y a quarante ans, les femmes nécessairement ne sont plus très-jeunes. Plusieurs autres familles indiennes y sont enfermées, el, dans le nombre, celle du dernier roi de Ceylan, fait prisonnier il y a vingt ans, et mort ici. Le fds est un joli enfant de quinze ans; il porte le costume royal, qui ressemble à celui d'un roi de cartes. Imaginez-vous que cette ancienne forteresse est entourée d'un fossé profond
cl large, rempli de crocodiles. J'en ai vu ce malin même d'énormes couchés au soleil sur un rocher au-dessus de l'eau, et d'autres se tapissant dans les herbes. Gomment trouvez-vous l'idée de ees crocodiles pour empêcher les détenus de se sauver à la nage, ou bien leurs amis de venir leur porter des lettres et du secours? Je suis allé l'aire visite aux prisonniers avec mon hôte, le commandant de la forteresse, le colonel Napier, qui avait des nouvelles agréables à communiquer à plusieurs d'entre eux de la part de la Compagnie des Indes. A une vieille dame très-religieuse, le nez paré d'un immense anneau, avec une perle qui y pendait comme une roupie, il venait annoncer qu'elle avait la permission d'aller vivre dans le couvent de Djagarnate, du côté de Calcutta. Le commandant me dit que celte vieille était d'une famille très-respectable, et qu'elle avait dernièrement perdu une bile, qui s'était brûlée sur le bûcher de son mari. Les femmes ou concubines de Tippo ne sont pas attrayantes, et les nièces et cousines de Haïder-Ali, son père, encore moins; aussi elles ne se cachent plus, quoique mahométanes, car Tippo et Haïder étaient musulmans et conquérants des Hindous. Les eunuques mômes de ees dames nous firent les honneurs auprès d'elles sans façon. A quelques jeunes femmes, dont plusieurs. étaient aussi parentes de ces deux héros, le commandant venait
faire pari qu'elles avaient la permission «le quitter la prison pour aller se marier dans telle on telle antre province. Tontes les vieilles accablaient le commandant de demandes d'augmentation de paye. Du reste, on ne tourmente point ces prisonniers. Le petit roi de Kandy a même la permission d'aller où il vent ; mais il se garde d'en profiter, car il est bien entretenu, et il ne saurait où aller. 11 craindrait de se rendre à Ceylan. car son père était un horrible tyran, qui, même dans la prison, commettait envers ses gens des cruautés à faire frémir. Après ces visites matinales et quelques légers croquis, je me suis enfermé, pour éviter la chaleur, dans la belle el commode maison du commandant. Tout l'endroit, vu des galeries, est agréable et vert. Le soir, il y a eu musique, et bonne musique militaire, sur le gazon; par un
hasard des plus extraordinaires, le maître de chapelle est excellent. Et qu'entends-je tout à coup? Lucia di ï.ammcvmoor. Vous concevez, dans un endroit pareil, après avoir été si longtemps privé de musique, quelle volupté ce fut pour moi d'entendre ces notes divines.
Je suis resté ici deux jours, et ce soir je continuerai ma tournée.
Voici comme je passe mon temps. La nuit on me porte dans un palanquin. Le jour, ce serait trop chaud pour les porteurs et pour moi-même. Ces lions Indiens ont pour
moi des soins tout maternels ; il n'est pas un de mes souhaits qu'ils ne préviennent.
Jusque dans la plus basse classe, les Indiens sont plus fins et plus adroits que les Italiens. Envers les Européens, ils sont d'une soumission extrême, parce que ce sont leurs maîtres tout -puissants; néanmoins ils sont loin de se rendre le moins du monde méprisables, car il y a une certaine noblesse calme dans leur soumission. Aussi je vois que les Anglais, ceux du moins qui sont ici depuis longtemps, rendent justice à leur douce résignation, à leur grande probité, je dirai même à leur intelligence. On peut dire généralement que les Anglais n'abusent pas de leur pouvoir, et qu'ils sont équitables envers ces Indiens si dociles, qui, sauf une infraction aux lois de leur caste, souffriraient tout ce qu'on voudrait leur infliger sans jamais se plaindre. Malgré celte douceur, les Anglais eux-mêmes sont frappés de la bravoure à toute épreuve des régiments de soldats indiens qu'on a formés ici sous la discipline anglaise. Ces soldats sont tous volontaires, des meilleures castes, et contents de leur métier. Mais, quand on leur a infligé des punitions qui les déshonoraient aux yeux de leurs confrères, et qui peut-être les faisaient bannir de leur caste, il leur est arrivé souvent de se suicider. Rien déplus commun, du reste, que le suicide parmi les Hindous, sans en excepter les
femmes, qui se tuent souvent par amour. Je ne saurais d'ailleurs garantir la stricte exactitude de ces détails, car ce sont les observations personnelles d'un nouveau débarqué qui ne parle pas encore la langue du pays, jointes aux récits des gens qui m'inspirent le plus de confiance.
A Arcot, entre Madras et Vélor, j'ai vu exercer un régiment de cipayes à cheval, et ils faisaient leur devoir, ce me semble, aussi bien que les hussards de la garde. du temps que le général L... les commandait, peut-être avec moins de recherche, aussi bien que de votre temps en lin. Ils ont fait des attaques en masse et en ligne, dans le plus grand ordre, et sans le moindre accident.
Mais je ne sais pas si je vous ai rien écrit de Madras. C'est une très-grande ville, plus peuplée encore que IVlersbourg; mais elle n'est pas très-curieuse. Les Anglais appellent la ville Noire de Madras tlie city of huis, et effectivement ce n'est qu'une immense étendue de baraques où il n'y a absolument rien à acheter : j'entends ■en fait de curiosités, d'objets de luxe indien. Aucune industrie agréable à l'œil; quelques pagodes ou temples, il est vrai ; mais les pagodes font plus d'effet isolées dans Un bois. Je vais en voir une demain. Les Anglais demeurent tous dans de belles campagnes, loin de la ville, et situées a de grandes dislances les unes des autres.
probablement afin d'avoir plus d'air, de liberté, de solitude. Pour faire deux ou Irois visites, il faut toujours parcourir des espaces de dix ou quinze verstes, ce qui prend beaucoup de temps; aussi je m'en garde bien, ne connaissant du reste presque personne encore. Je loge chez le gouverneur de la présidence de Madras, lord Elpbinstone. C'est un homme extrêmement connue il faut et d'une rare bonté. Sans me connaître, il m'a reçu avec un empressement et une politesse extrêmes. J'ai à ma disposition le meilleur appartement de son palais, où règne une tranquillité absolue. On n'entend que le bruit de l'eau jetée constamment sur les nattes de vétiver mouillées, qui interceptent le vent chaud cl le transforment en brise humide et fraîche. Les appartement sont donc un peu sombres, et il vous arrive par moments des bouffées d'air refroidi par l'eau, et embaumé par cette herbe, qui tient de l'odeur du bois de cyprès, de celui de santal et du foin fraîchement fauché. Tous les aides de camp et secrétaires du gouverneur reposent pendant le jour, accablés de chaleur, ou bien s'occupent d'écritures. Une infinité de serviteurs indiens, vêtus de mousseline blanche et pieds nus, traversent souvent les vastes salles, mais on ne les entend pas. Dans tous les coins, des pions agitent des éventails de feuilles de palmier sur de longs bambous ; et d'autres
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éventails gigantesques, pendus lout le loûg tics plafonds, sont mus par une force invisible (des cordes passées dans les nnirs, que des domestiques tirent sans cesse). Partout un vent frais circule. 11 semble même que les vêtements des serviteurs indiens, draperies longues et légères, blanches comme la neige, contribuent, en flottant, à rafraîchir l'air de ce séjour silencieux, où régnent l'ordre et le calme.
Celle excursion que je fais de Madras me donne envie d'en faire une plus grande, et je suis dans l'indécision si je partirai ces jours-ci pour Calcutta, ou si je prolongerai mon séjour dans le sud, car peut-être le caractère de ces lieux-ci est-il lout différent de celui que je verrai plus loin, de sorte que je ne le retrouverai plus, et que j'aurai des regrets de ne pas l'avoir étudié ici. A Calcutta, j'espère trouver de vos lettres ; C3 seront les premières, comme vous savez, que je recevrai depuis que j'ai quitté L'Europe.
Celte course d'une huitaine ou dizaine de jours que je fais maintenant, je la fais sans mes domestiques. François et Théodore sont restés à Madras dans le palais du gouverneur; et, avec ces Indiens si attentifs, je ne regrette pas leur absence pour le moment, quoique à la longue cela ne pourrait pas aller. Pour un domestique, il faut un palanquin, qui ne lient qu'un homme : la
même dépense que pour le maître. Un voyage ainsi par poste, si l'on veut, en changeant de parleurs; de celle manière on va la moitié aussi vite qu'en voiture, et on peut marcher jour et nuil : car un palanquin est une petite chambre à coucher que ses deux portes à coulisses permettent d'aérer à volonté. La dépense est à près d'un shilling par mille. Six hommes le portent à la fois, et six autres courent à côté pour les relayer. La nuit, il y en a un de plus qui porte une torche. Au bout d'une douzaine de milles, on les change tous, et ainsi de suite, quand on va par la poste, s'entend.
Mais souvent, quand on n'a pas de très-grandes dislances à parcourir, on garde les mêmes porteurs, qu'on loue pour une course, et qui font tous les jours une lien lai ne de milles et plus, surtout si l'on voyage la nuit, pendant que la chaleur n'est pas si forte; et cela sans jamais se plaindre, toujours avec la même bonne volonté el s' encourageant les uns les autres par des paroles mystérieuses, pour moi du moins, d'un son étrange, et souvent par des chants monotones d'un genre tout à fait à part. qu'on ne saurait comparer à rien de ce que nous avons eu Europe. Ces gens si laborieux, si doux, unis comme des livres, sonl contents de leur métier, qui est celui de leur caste, leur condition de père en iils, de temps immémorial, et ils ne voudraient pour rien au monde et
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ne pourraient, d'après leur religion, faire autre chose sous peine d'infamie. Leur simple el dégère nourriture se compose de riz et de galettes de froment, parfois de quelques fruits, de légumes et de canne à sucre. Leur caste leur permet de manger du mouton, mais je ne les ai encore jamais vus en manger, quoique le pourboire que je leur donne suffise toujours pour qu'ils s'en procurent.
Je reviens encore à ces crocodiles ou alligators. On m'a raconté qu'il y a de cela longtemps on en a attrapé un. et on lui a passé un anneau au bout du museau ; puis on l'a mis en liberté, et quarante ans après il se promenait encore avec son anneau. Un autre, plus récemment, avait saisi un enfant; on tira sur l'animal et on le tua, mais trop tard, l'enfant était avalé. On pécha l'alligator el on lui fendit le ventre, où l'on trouva l'enfant mort, et aussi des bracelets et des bangles, ou anneaux de jambes de femmes, ce qui prouvait assez qu'il avait mangé des femmes; mais quand, et si c'est par hasard ou par suite de la cruauté des anciens possesseurs de la forteresse de Vélor, ceci doit, comme de raison, rester dans le vague. Quand au commandant actuel de Vélor, le colonel Napier, je suis loin de le supposer capable de donner une pareille pâture à ses crocodiles. J'aurais pu voir beaucoup de ces immondes reptiles, si j'avais voulu m'exposer au soleil pendant le jour, car
c'est principalement alors qu'ils nagent à la surface et sortent de l'eau. Nous étions cachés ce matin avec un officier anglais derrière les créneaux de la forteresse, pour regarder par les embrasures un de ces horribles monstres, totalement exposé à notre vue, à très-peu de dislance, dans toute sa laideur, comme un crapaud gigantesque. L'Anglais fit apporter un canard, en évitant de faire du bruit, puis il le jeta au crocodile. Mais celui-ci, effrayé par la chute du canard, el n'ayant probablement pas compris que c'était un déjeuner cruel qu'on lui envoyait, pirouetta et plongea dans l'eau en serpentant de toute la longueur de son corps, qui est comme chargé d'une armure et couleur de fer. Le pauvre canard avait horriblement peur, de sorte que l'officier eut pitié de lui et ordonna de faire ce qu'on pourrait pour le repêcher. C'est l'habitude ici, dans la canicule, de jeter aux crocodiles tous les chiens parias, c'est-à-dire sans maîtres, qu'on peut attraper.
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AU MEME
Condjévéram, 27 juin au soir.
J'ai passé la nuit dernière en palanquin, et, ce malin, je suis arrivé à Condjévéram. C'est une tournée seulement que je fais, et après-demain matin je serai de retour à Madras. Condjévéram est une ville éparse dans un bois sacré, avec cinquante mille habitants (dont dix mille bramines, à ce qu'on dit ici), et contenant une infinité de pagodes. Je me suis arrêté dans une maison écarlée tout à fait propre et bien tenue, établie pour les étrangers. Le gouverneur de Madras, lord Elphinstone, sachant à peu près quand je serais ici, avait envoyé trois domestiques avec force provisions, qui m'attendaient. Je pris, avant de déjeuner, un bain qu'on m'avait préparé,
comme je fais tous les jours deux fois; el puis les bramines, qui surent mon arrivée, envoyèrent à ma porte trois éléphants et une bande de danseuses el de musiciens : les danseuses pas très-jolies, quoique jeunes. Il y en avait une cependant qui était fort bien. Une mal beureuse petite jouait d'un instrument fait avec une noix de cocotier, dont le son rappelait celui du hautbois et ressemblait à la voix d'un enfant qui pleure; et, tout en jouant, elle se tortillait d'une manière horrible, tandis que sa mère, une grosse mégère noire, ne cessait de la rudoyer. J'exprimai à la mère mon dégoût, en l'expulsant de la chambre, et je donnai quelques roupies à la tille, tout en me disant qu'un mot à lord Elphinstone suffirait pour modérer raideur de celle vieille à instruire la jeunesse.
Les éléphants, — il y en a quatre attachés à ces pagodes, — faisaient un bel effet sur le fond de palmiers cl le gazon; ri ces hommes et femmes qui remplirent mon appartement n'étaient pas sans caractère. Tout ce monde, comme de raison, était venu là pour attraper quelques sous. Je fus forcé de verser des roupies à pleines mains. J'allai à un temple, puis à un autre, tous magniiiques, incomparables. L'architecture la plus grandiose, les détails les plus extravagants, une foule d'animaux fantastiques, le tout entremêlé de palmiers et de banians