‹ Voyages dans l'IndeChapitre 12 sur 13 · VI MÊME · texte numérisé non relu

VI MÊME

Aroungabade, 15 juin 1845.

Je suis arrivé ici hier. C'est une ville curieuse. A une vingtaine de versles d'ici, sont les fameuses caves d'Ellora. J'y vais aujourd'hui.

Je n'ai pas eu la patience de rester sur les montagnes de Mahableschwar jusqu'au commencement des pluies. Dans les plaines, l'hospitalité m'avait été offerte chez le colonel Havelock, une de mes anciennes connaissances, commandant maintenant un régiment européen de dragons, cantonné à Kerki, village qui esta six milles anglais d'une ville marate appelée Pouna. J'y arrivai donc par un vent brûlant et au milieu de la mal'aria, qui se développe ordinairement lorsque les pluies tardent à venir. Le jour même

de mon arrivée, le choléra éclata clans ce régimenl de dragons, et treize individus robustes furent emportés en quelques heures. L'inquiétude qui s'ensuivit, et bientôt les progrès rapides de l'épidémie, les tintements continuels de la cloche dans l'église voisine de notre maison, la musique lugubre qui accompagnait les cercueils par trois et quatre à la fois, les pleurs des femmes en noir, le sifflement sinistre du vent chaud chapgé de mal'aria, le hurlement des chiens de chasse du colonel, enfin l'état alarmant du colonel lui-même, qui, la nuit, au plus fort du mal, se levait pour se mettre dans un baquet d'eau froide, et boire des quantités d'eau, selon la méthode de Grrefenberg, dont il se trouvait très-bien1; tout cela fil qu'au bout de huit jours je dis au colonel que je voulais aller demeurer à Pouna, pour être à même d'y faire mes préparatifs de voyage dans l'intérieur.

A Pouna, où je logeai à l'hôtel, le choléra était aussi ; mais du moins ce n'était pas la même tristesse, Pouna étant un endroit très-peuplé. Maintenant je suis de nouveau en voyage. Les premières pluies sont tombées en abondance et ont mis fin à l'épidémie. — J'avais l'estomac dérangé depuis bien des semaines.

1 11 échappa au choléra pour être tué pou de mois après en se Imitant contre les Sikes.

HANS 1/lNIHv 591

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Je suis dans le village appelé Roza par les Anglais el Roclja par les Indiens, près des caves d'Ellora, que j'ai vues hier soir à la lueur des torches, et ce malin au soleil. C'est tout à fait merveilleux, mais on s'en fatigue vite. Je m'étais esquivé seul d'Aroungabade pour voir à mon aise ces excavations et ces sculptures gigantesques. Pourtant j'ai eu du plaisir à trouver ici un capitaine Johnstone qui habite pour le moment ce village avec sa femme et sa belle-sœur ou nièce, dans un tombeau musulman converti en habitation à peu de frais. — H y a une vingtaine de jours que le choléra a fait quelques ravages parmi les Indiens d'Aroungabade; — aucun Européen n'a été attaqué, excepté la femme du capitaine, une jeune femme grande et très-bien, qui, après avoir pris son thé le soir en fort bonne santé, à deux heures de la nuit s'est réveillée malade. Son mari, en attendant le médecin, lui donna, je crois, une soixantaine de gouttes de laudanum, ce qui fait plus d'une cuillerée à café. Ce remède, qui est le plus

répandu et, qui réussit, dit-on, généralement le mieux, la sauva, et elle se trouve ici maintenant pour achever de se rétablir dans un air meilleur, ce village étant plus élevé et moins chaud qu'Aroungabade. J'ai déjeuné chez eux ce matin, et elle m'a dit que sa sœur a eu aussi le choléra et a été sauvée également par le laudanum. — Us sont très-bons. — Je dîne chez eux ce soir, et demain je retourne à Aroungabade. — Les caves d'Ellora sont une chose si compliquée et si vaste, que je n'essaye pas de vous les décrire. Je n'y ai rien dessiné. Les représentations nombreuses qui s'en trouvent, et que je possède d'ailleurs dans le grand ouvrage de Daniel, me paraissent d'une trèsgrande perfection et en donnent une idée fort exacte. Ayant résolu d'en voir d'abord l'effet de nuit, et remarquant que mes porteurs de palanquin voulaient s'arrêter à Roza et ne me mener à Ellora que le lendemain et en plein jour, je pris le parti d'y aller à pied et avec deux guides. Je parvins à l'un des principaux temples, fait d'un roc coupé dans la montagne. Les Indiens sont tellement soigneux et consciencieux, que celui de mes conducteurs qui portait la torche ne me permit pas d'entrer dans l'enceinte avant d'y avoir pénétré pour en faire l'examen, car, disait-il, un tigre pouvait s'y être caché'.

1 Lord Elphinstone, qui \ est - 1 11*'- quelques semaines plus tard, en a tué un dans ce même endroit ou très-près de là.

L'apparence de ces temples antiques, non bàlis mais taillés dans le roc, est très-imposante, surtout à la lueur des torches. Je passai entre de longues rangées d'éléphants de grandeur naturelle et de monstres mythologiques d'un cnlle indien mort on ne sait depuis quand, un rêve pétri lié, comme dit M. Méry.

Lorsque j'étais à Sattara, il y a quelques semaines., j'allai près de là voir un village bramine appelé Maholi. J'y aperçus, au bord de la rivière Crichna, plusieurs tas arrondis et oblongs de ces morceaux ronds et plats de fiente de vache qu'on appelle dans le midi de la Russie kizéki; ils étaient allumés, et on y brûlait des cadavres humains. Je m'approchai d'un très-vieux bramine, une espèce de squelette qui, accroupi comme un singe près d'un cadavre, attisait son feu d'un air de béatitude. A mon approche, il se leva, et, me montrant le tas brûlant, me dit avec un redoublement de satisfaction : Yè hamàra màmma liai; ce qui veut dire : C'est mon oncle. — A en juger par le neveu, l'oncle devait être agréable ; mais je ne pus m'en assurer, car la flamme était grande, et l'oncle un tison ardent, grâce aux soins du neveu, qui tour à tour soufflait dessus et y versait de l'huile. — Dans un autre endroit, à Sassour, pendant qu'abrité sous un arbre banian je dessinais un temple curieux qui était vis-à-vis de

moi. de l'autre coté de la même rivière Crichna, étroite

is

dans ce pays, distrait par les allées et venues d'une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, de buffles et de bœufs braminiques qui se baignaient tous ensemble, je ne remarquai pas que près de l'endroit où j'étais il y avait sur le sable plusieurs tas de fiente de vache allumés qui recouvraient des cadavres. Il est vrai que le soleil était éblouissant, et que le vent emportait la fumée du côté opposé, et je ne m'aperçus de la chose qu'à l'arrivée de deux jeunes gens qui apportaient un mort et qui le posèrent sur un bûcher, auquel ils mirent aussitôt le feu, après l'avoir couvert du môme combustible.

17 juin.

Je viens de recevoir des lettres de Russie du mois de mars. Je loge au Sirkar-bungahw, la station; mais les prévenances du colouel Bagnold, qui commande ici, m'obligent d'accepter l'hospitalité chez lui. Pourtant je ne le fais qu'à demi, car je laisse mon domestique, mes palanquins et mes effets à la station. Le colonel est un vert

vieillard de soixante ans, avec une jeune femme de vingtsix, très- gracieuse el excessivement comme il faut, quoique ayant le malheur d'être louche d'un œil. Elle a deux petits enfants, dont l'un en Angleterre. Elle l'y a mené dernièrement toute seule et est revenue ici. — Le colonel Bagnohl dit qu'il a eu trois fois le choléra et s'est guéri lui-même. J'ai été au bazar d'Aroungabade, je veux dire la ville indigène, — the Hâtive town, comme on dit ici. 11 y a très-peu de cas de choléra, et ceux-là sont rarement mortels ; dans la ville anglaise et parmi les troupes, dans ce qu'on appelle le cantonnement, où je suis, il n'y en a pas du tout. Il a fait horriblement chaud tous ces jours-ci, mais maintement l'air est rafraîchi par les pluies. — En passant par les ruines de la ville native d'Aroungabade, je vis dans la rue le cadavre d'un vieillard gisant par terre, et quelques personnes le regardant. Tout y est dans un délabrement complet. On y voit des maisons à façades très-curieusement sculptées en bois et à balcons gracieux et très-indiens, mais tous croulants ; des meutes de chiens sauvages hurlant d'une manière assourdissante; — d'immenses tombeaux musulmans ; — des restes de vastes palais entourés de murs et de tours à créneaux et de jardins verts, aux masses touffues d'aréquiers, aux étangs poissonneux qui débordent el du milieu desquels jaillissent des jets d'eau. Des femmes en grand nombre y blanchis-

sent le linge ou se lavent elles-mêmes, et les bramines et autres y font aussi leurs ablutions à l'ombre des grands arbres banians, sur les dalles unies qui encadrent ces grandes pièces d'eau.

Àurengzeb, dont Aroungabade a été pendant longtemps le séjour, a son tombeau à Roza, près d'Ellora, ou, comme les indigènes l'appellent, Yéroutta. — Us ont ici l'imitation du Thadj-Mahal d'Agia, ce fameux mausolée de je ne sais plus quelle impératrice ou mogolésse de l'Hindouslan. — Je me prépare à partir pour Haïdrabade, près de Golconde, dans le royaume du Nyzam, et j'écris au général Fraser, résident auprès du Nyzam, pour réclamer sa protection.

Ici encore il \ a une lacune pendant laquelle s'est passé mon voyage ii travers l< tristes plaines du Deccan, d' Aroungabade a Haïdrabade, par Bidjnagar et Moum no bade, trouvant le choléra partout sur mon chemin.

Al) MÊME

Haïd rabade, capitale du Ny/am, près de Golconde, dans le Deccan.

^ juillet 1845.

.Hier, en allant, voir tin des jardins réservés du Nyzam, en compagnie du colonel Macdoraid, nous lûmes salués, à l'entrée, par une rangée, de jeunes soldats, vêtus de rouge, qui me présentèrent les armes, au son des tambours et des clairons. L'extrême jeunesse, l'air délicat de ces soldats, attirèrent mon attention; et quelle fut ma surprise lorsque j'appris que c'étaient des femmes, un régiment d'amazones, spécialement affecté à la garde du harem royal ! J'examinai alors, avec une vive curiosité, ce peloton de filles armées. Elles avaient des shakos rouges et galonnés à plumet vert, sous lesquels se voyaient par derrière leurs belles tresses noires, roulées en masse ronde; leur teint était jaunâtre; et leurs traits délicats,

mais légèrement aplatis, attestaient leur origine mongole. Leur corps svelte se dessinait sous leur uniforme en drap rouge, et sur leur poitrine se croisait la buffleterie blanche ; les pantalons étaient verts, et sur leurs pieds nus étaient des pantoufles brodées à pointes recourbées, qu'elles ne gardaient point dans les appartements. Elles tenaient des fusils à baïonnette sur l'épaule. Leur chevelure en tresse et la poitrine un peu développée étaient les seuls indices auxquels on pouvait reconnaître leur sexe; n'était cela, on les eût prises pour de très-jeunes gens. Je demandai au premier ministre du Nyzam la permission d'en faire un croquis, et il eut l'obligeance d'en faire venir un détachement d'à peu près une vingtaine dans une des nombreuses cours de son vaste palais, au milieu de laquelle était une pièce d'eau. Là, elles exécutèrent d'abord quelques manœuvres au son de leur musique guerrière ; et puis j'en fis un croquis très à la hâte pour ne pas les fatiguer, mais de l'exactitude duquel je suis assez content, même sous le rapport de la ressemblance des tètes. Ce ministre eut aussi la bonté de faire venir toutes les danseuses royales, musulmanes et hindoues, de même que des Arabes, soldats mercenaires du Nyzam, pour que je pusse en dessiner autant qu'il me conviendrait.

Je loge dans le magnifique palais du résident, le général Fraser.

AU MÊME

Vi7nga|iatnm, sur la côte de Coromandel, 21 juillet 1845.

L'Inde doit vous avoir terriblement ennuyé. Vous ne m'entendez, depuis des années, parler cpie de l'Inde; j'en ai moi-même par-dessus la tête et ne pense qu'à en sortir au plus tôt. Jusqu'à Bombay, cela me prendra six mois, par les pays que je veux voir, et de Bombay, avec tous les délais, je serai à Paris dans une dizaine ou une douzaine de semaines. Il faut pourtant ajouter à cela encore quatre ou cinq semaines, pas plus, que je resterai à Bombay et peut-être à Goa, les deux endroits compris. Alors je n'aurai plus rien à regretter dans l'Inde, excepté Cachemire, où je suis décidément trop âgé pour aller maintenant, quand menu1 les obstacles insurmontables

du voyage, coupe-gorges, Thugs, bandits, esclavage ou lamine, seraient, par miracle, mis de côté; car la plupart de ces fléaux existent réellement sur la route de Cachemire, je n'en donlepas. Ce qui me dégoûte tellement de l'Inde est la représentation continuelle. On arrive à la station, où, au lieu de se jeter sur un grabat en robe de chambre, il faut faire une toilette et paraître en société, de dames la plupart du temps. Le palanquin est mon repos physique et moral, car pour le physique le mouvement est peu de chose, la pose est commode, et je me récrée par des lectures agréables et les vues qui se présentent chemin faisant. Mais en ce moment la route offre bien peu d'intérêt ; pourtant dans trois jours je vais arriver à Djagarnate, ce fameux temple de Bernardin de Saint- Pierre dans la Chaumière indienne.

Cuttack, ville entre Djargamate et Calcutta, 26 juillet.

Quel horrible ennui ! Imaginez-vous : mes porteurs de palanquin, au lieu de me déposer à Djagarnate, m'ont conduit ici par une autre route, à soixante verstes au delà.

Je ne puis découvrir commenl la méprise a pu èlre commise. Cela s'est passé de nuil. Je vais être obligé de revenir sur mes pas pour aller à ce Djagarnate, que je ne veux pourtant pas laisser échapper; ce serait dommage.

Djagarnate, ou plus correctement Djaganate, 50 juillet.

J'y suis depuis trois jours, et j'ai déjà dessiné d'après nature le temple et le grand prêtre ; il ne me manque que le Paria de Bernardin de Saint-Pierre. Dans ce temple sacré jamais personne d'impur n'est admis; on n'a que la faculté de se promener autour tant qu'on veut ; mais c'est bien assez. Ce Djaganate est un temple fort laid, existant, dit-on, depuis à peu près huit cents ans. Ce qui le rend si infiniment supérieur en sainteté à tous les autres, c'est que les Indiens croient que l'Esprit sans nom qui anime tout l'univers y fait sa résidence, ni plus ni moins, et déjà depuis des centaines d'années.

Le grand prêtre, Tchalissàni-Djog-Naïk, est amateur de perroquets et de colibris; il en a dans une infinité de

cages, qu'il montre avec plaisir. C'est un gros et grand bramine, attaqué d'une éléphantiasis, mais qui n'a pas l'air de l'incommoder beaucoup: malgré l'enflure de ses jambes et autres parties du corps, il marche tout à fait bien, et monte, avec ses cages et ?on singe noir, qu'il estime aussi beaucoup, sur les toits et terrasses de sa baroque maison, située vis-à-vis du temple. La sale ville hindoue qui contient Djaganate s'appelle Pouri, et est bien digne de son nom, car la puanteur en est atroce. On ne peut guère s'attendre à mieux dans un endroit où toute la tourbe de l'Inde s'assemble. Le radja du lieu, tant soit peu sous la surveillance des Anglais, professe une haine profonde et religieuse pour les Européens. C'est un grand vieillard maigre et tout courbé par l'âge, à la peau noire, habillé de blanc, et le front tout resplendissant de trois larges bandes de couleur opaque, jaune et blanche. Non loin de son palais lugubre et mesquin se trouve un immense étang avec un temple au milieu, d'où s'échappe, au coucher du soleil, une musique féroce de trompes en cuivre, de gongs et de tam-tam. L'étang pullule de crocodiles.

Pouri est au bord de la mer; et tout près des vagues est la maison, isolée sur le sable, où je loge chez un des trois seuls Anglais qui soient ici , un magistrat, M . Shore, pauvre petit jeune homme de vingt-quatre ans, d'une faible santé,

DANS L'INDE. Sur.

séparé de sa famille, etc., et qui a pour perspective de passer une vingtaine d'années encore à juger les Indiens. Il n'est là que depuis quatre ans. Mais il pense, avec délices, que dans six ans il ira en congé voir ses parents en Angleterre, et reviendra pour continuer les vingt ans qui lui procureront une pension de huit cents à mille livres sterling. A présent ses appointements ne sont que de sept cents livres sterling; mais ils augmenteront, et il fait des économies. La mer, près de sa maison, fait un bruit effroyable, le vent est violent et frais. Les vagues sont furieuses, mais le sable est très-bon, et j'ai une terrible envie de me baigner dans la mer; mais j'y résiste à cause des requins. Du reste, je me verse, matin et soir, sur le corps plusieurs baquets d'eau froide non salée. J'ai fini par m'y accoutumer dans ce climat si horriblement chaud. On est rarement dans le cas d'avoir de l'eau chaude; et puis quelle eau peut s'appeler froide dans cette zone torride?

Au bord du même étang est une chaumière indienne ou espèce de chapelle qui pullule de rats, et où demeure un individu qui les nourrit. Je ne sais pas si je vous ai écrit que, près de Haïdrabade, j'ai vu l'ancienne ville de Golconde, sa forteresse et son cimetière, qui, rempli de mausolées immenses, semblables à des églises, a l'air d'une seconde ville abandonnée. Je n'y suis pas entré,

pour ne pas déranger les chauves-souris, les loups el les hyènes qui y onl élu domicile. A une centaine de verstes de là, j'ai passé devant les mines deGolconde, mines de diamants délaissées depuis longtemps comme épuisées ou demandant trop de travaux. J'écris ces dernières lignes à Cuttack, où je me suis retransporté ce matin de Djaganate, que j'ai quitté hier vers le soir.

Balassor, 5 août.

J'avance lentement vers Calcutta au milieu des pluies et des boues, par des marais sans fin où régnent les grenouilles. Quelquefois, lorsque, faute d'ordre, les porteurs manquent sur la route, on me dépose cà terre dans mon palanquin, et j'y reste des heures à attendre, la plupart du temps la nuit. Soudain une grenouille solitaire se met à bêler comme un bouc près de mon palanquin, tant leurs voix sont fortes ici. C'est à faire frémir. Alors je réveille François, qui est aussi couché dans son palanquin, et je lui dis de faire du bruit. Et ainsi se passe par-

DWS L'INDE, fois la nuit, quand la station n'esl qu'un lieu <le rendezvous tics porteurs sans aucune baraque. Le malin, ou

plus têt. les porteurs se trouvent de manière ou d'autre, comme les chevaux de poste en Russie: et, une fois hors d'embarras, on oublie le désespoir du moment. Cm oublie les grenouilles, dont la voix est couverte par celle des porteurs, qui ne cessent de chanter un récitatif monotone, mais assez agréable et favorable au sommeil. Balassorest une station où il y a une très-bonne petite maison poulies voyageurs, avec un lit, un bain, une cuisine, cinq ou six domestiques indiens et tout ce qu'il faut pour être fort commodément. Par conséquent, je m'y établis pour vingtquatre heures et plus, afin de changer de vêtements et de me reposer de l'ennui de ce voyage par la pluie. Dans la partie de l'Inde où je passe maintenant, on rencontre de ces maisons toutes les quatre-vingts verstes à peu près, et je me suis décidé à profiter de tous ces endroits et à m'y arrêter des journées et des nuits entières. Parfois non loin de ces stations il y a des employés anglais, civils et militaires, qui logent dans de bonnes maisons de campagne, à distance les unes dis autres. Quand ils apprennent qu'un voyageur est arrivé à la station, ils s'empressent de l'inviter à loger chez eux. ou au moins à dîner. déjeuner, etc., et lui offrent même parfois des provisions pour la route. Ordinairement je résiste, préférant ma

solitude, surtout pour loger, quand la station est bonne. Mais pour dîner je suis moins récalcitrant; il ne faut pas toujours être loup-garou, et parfois la société divertit.

C'est ainsi qu'un docteur U..., arrivant hier à cheval à ma porte, m'apprit qu'il y avait ici à Balassor un détachement de cipayes commandé par un capitaine anglais, deux ou trois employés civils pour la perception des taxes, etc., un capitaine de port, un service de bateaux à voiles établi entre cet endroit et Calcutta pourun commerce de sel qui existe en ce lieu, et qu'autrefois les Hollandais et aussi les Danois ont eu ici des établissements de ce

genre.

Dans l'Inde, souvent on ne se doute pas qu'on a près de soi des vivants, tant les maisons sont basses, disséminées au loin et cachées par les bois.

Le soir donc, invité à un dîner européen, j'obtins facilement des porteurs, car la population ne manque pas, mais les gens sont cachés, Dieu sait dans quelles huttes; et, à la clarté d'une torche, comme de coutume, on me mena en palanquin chez ce docteur. Après avoir cheminé longtemps dans un désert boisé, je vis enfin luire des lumières entre les arbres, et je fus introduit dans une charmante maison où était dressée une table richement servie. Je trouvai au salon une élégante société, mi-partie hommes et femmes; la proximité de Calcutta se fait déjà sentir.

DANS LMNDE. 407

L'une de ces dames était jeune cl attrayante; une autre, jeune aussi el fort bien ; la troisième distinguée, mais d'un âge un peu plus avancé. La première était née et avait été élevée dans l'Inde. L'Inde donne une disinvoltura qui tranche avec la raideur genume de l'Angleterre.

Cette dame nous chanta de simples chansons anglaises, sans accompagnement et sans méthode, mais si naturellement, avec une si complète absence d'affectation, que c'en était louchant et agréable. M. H., un des convives, qui est capitaine de cipayes, a pour mission de supprimer autant que possible les sacrifices humains. Depuis un an et demi qu'il parcourt les environs, il a sauvé quarante personnes, et empêché indirectement, par son influence, la destruction d'une centaine d'autres. Un des sacrilicaleurs, dont il s'est emparé, et qui maintenant, bon gré, mal gré, est forcé de lui servir à en découvrir d'autres, lui a fait des récits effroyables de ces sacrifices. Des misérahles font métier de voler des enfants et les vendent secrètement aux gens de cette secte, qui, le prix une fois payé, croient que le sang répandu ne retombe pas sur eux, mais sur le vendeur. Pendant longtemps, pendant des années, ces enfants, quoique prisonniers secrets, sont traités comme ceux de l'acheteur, jusqu'à ce que quelque malheur menace sa famille. Alors on décide qu'il est temps de les saciïtier au génie du mal, qu'on croit aimer

la chair. Imaginez-vous ce qu'on leur fait? D'abord on leur coupe les jointures pour les priver de tous mouvements; on les assujettit encore avec des bambous, et alors c'est à qui tombera sur eux avec des couteaux pour enlever la chair par tranches, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que des squelettes sanglants, dont les intestins et les boyaux mis à jour continuent encore leurs fonctions.

Voici, autant qu'il m'en souvient, les propres paroles de M. H. .

The way is positively to eut by slices every bit of the flesh from the body and the face, and to scrape it off the bones, whilst the victim is y et alive, and the bowels and other intestines are fearfully moving even a long Urne after that.

AU MÊME

Calcutta, 21 août 184Î..

Je suis ici parfaitement bien traité par le gouverneur général, sir Henry Hardinge, qui est extrêmement poli et rempli d'attentions pour moi. Il va bientôt voir le Pandjab, et laisse à Calcutta sir Herbert Maddock h sa place, comme vice-gouverneur; en ma qualité de parasite, de toadeater, comme on dit en anglais, me voici déjà établi dans sa maison, qui est au milieu d'un parc charmant, où l'on fait excellente chère, et où l'on fume le meilleur houka du monde.

La température est rafraîchie par les pluies, dont c'est maintenant la saison, et le ciel est couvert. Pourtant il ne serait pas prudent d'interrompre le jeu de l'éventail pendu au plafond, même avec toutes fenêtres et portes

ouvertes, car au bout de quelques instants ou se sentirait baigné d'une transpiration abondante, on ne serait plus présentable, et il faudrait se rebaigner et changer. Vous concevez que, dans un pareil climat, se baigner deux fois au moins par jour est de rigueur. Pourtant, un Anglais m'a dit qu'il ne trouvait pas prudent de se baigner , et ne le faisait jamais; qu'au lieu de cela il se faisait étriller comme un cheval avec des gants de crin, qui, selon lui, le nettoyaient aussi parfaitement que possible. Cela me parut un peu fort, sachant combien les Anglais aiment l'eau. Quoi qu'il en soit, il a eu la bonté de me faire cadeau d'une paire de ces gants.

J'ai été passer quelques jours à la campagne, chez le gouverneur général, à une vingtaine de verstes d'ici. C'est un endroit appelé Barakpore. Le parc est beau et situé au bord du Gange. Les appartements du château sont très-vastes. Un grand nombre de serviteurs, de race hindoue et d'une classe à part, sont uniquement consacrés au service des éventails suspendus à tous les plafonds. Un intendant, qui est à leur tête, est responsable si ces éventails s'arrêtent ; il faut qu'ils aillent jour et nuit, mus par des hommes qui se changent toutes les heures, et tirent les cordes sans discontinuer. Au-dessus de chaque lit il y a un de ces éventails, appelés ponkas, qui, non-seulement rafraîchissent extrêmement l'air et em-

DANS L'INM ill

pèchent la transpiration, mais chassent tous les insectes par le vent qu'ils produisent. Souvent le tout, lit et ponka, est encaissé dans une vaste moustiquière pour plus de sécurité contre les insectes. On peut comparer le service des éventails à Calcutta à celui des poêles à Pétersbourg.

Sir Herbert Maddock prépare un bal, et vient de recevoir de Londres une infinité de lustres en cristal, qu'on adapte maintenant au plafond de la salle de danse, car il veut qu'elle ne soit, à ce qu'il dit, qu'un blaze oflight, enfin comme un soleil au milieu du sombre parc indien qui l'entoure. Mais la difficulté est de faire les découpures nécessaires dans l'immense éventail qui traverse toute la longueur du plafond, et dans une infinité d'autres secondaires, pour que tous les lustres puissent y être malgré ce meuble si indispensable, surtout dans une salle de bal ; et il craint que ces grandes découpures faites pour les lustres ne diminuent considérablement l'effet rafraîchissant du ponka. Sir Herbert Maddock aime à avoir tout en perfection chez lui ; ses plats français sont vraiment très-bons, et, excepté lui, personne dans l'Inde ne les a tels. Je dis les plats français.

L'autre jour il y a eu un grand bal costumé chez madame Morton, auquel je me trouvai. Je n'aime pas a veiller lard, et je ne suis resté que fort peu. C'était très-plein et très-animé ; on a dansé la polka et la mazourka.

AU MÊME

Allahabade, 17 octobre 1845.

Je viens de quitter Bénarès, où j'ai passé une dizaine de jours. L'Inde n'a plus le même prestige pour moi, quoique je me sois trouvé à Bénarès pendant les plus grandes fêtes de l'année, et que les représentations et processions religieuses fussent fort intéressantes. Dans ces scènes de la mythologie indienne figuraient une infinité de gens de tout sexe et de tout âge, habillés ou plutôt peints en dieux, déesses et autres puissances célestes et infernales. Tantôt c'était, porté sur une estrade, Crichna, peint en bleu saphir de la tête aux pieds, chargé de bracelets, de colliers, d'une couronne étrange et de gigantesques boucles d'oreilles, exactement tel que les sculp-

turcs cl dessins qu'on voit de ce dieu, s'appuyant sur ses laitières indiennes et jouant de la clarinette; tantôt c'était Rama, tout rose, armé d'un bouclier et d'un sabre droit, avec lequel il faisait semblant de combattre, prenant des poses belliqueuses fort drôles, et entouré de gens peints et costumés en singes à longue queue et à museau pointu, qui combattaient aussi en cadence, tout en suivant la procession. Puis c'était un cbar magnifique, tout brillant de clinquant, avec trois charmants enfants coloriés de jaune et couronnés comme des dieux, trèsornés de faux bijoux, armés d'arcs et de flèches, et assis immobiles comme des statues. On dit, hélas! que ces pauvres enfants sont toujours sacrifiés peu de temps après, et qu'il est impossible de rien découvrir ou prouver, mais qu'il n'y a pas d'exemple qu'ils n'aient pas disparu avant la lin de l'année, après la fêle où ils ont figuré. J'espère que ce n'est qu'un de ces contes qu'on fait si souvent aux voyageurs.

Une des meilleures représentations que j'aie vues dans ces processions était celle de Kali, déesse de la mort et de la destruction. C'était une femme coloriée en bleu presque noir, échevelée, debout, portée sur une estrade, foulant aux pieds un homme peint en blanc et en rose, dont la tête était cachée dans un trou entre des linges tachés de rouge, de manière que cela ressemblait à un homme au-

quel on avait tranché la le le. D'une main elle tenait une tête en carton par les cheveux ; de l'antre elle brandissait un sabre, et l'abaissait d'un air furieux sur l'homme mort. Sa bouche était salie de rouge. Il y avait aussi un enfant colorié de jaune, porté sur une estrade et assis les jambes croisées, représentant un petit vieillard, une espèce de religieux, chauve, avec une barbe blanche. Le soir il se livrait, à la lueur des torches, des guerres de géants en plein air, des monstres en carton, hauts comme des maisons, sous lesquels on voyait courir de petits pieds. Ces scènes nocturnes se passaient près de l'habitation qu'a hors de la ville le radja de Bénarès ; car il existe encore un radja de Bénarès, gros jeune homme noir, souriant et mâchant du bétel, campé sur son éléphant. Moi aussi j 'étais campé sur un éléphant, au milieu de la foule des spectateurs et acteurs. Mais en ville, une fois, entraîné par une de ces processions, sur lesquelles on jette des masses de fleurs de tous les toits, fenêtres et balcons chargés d'une foule innombrable, insensiblement j'entrai sur mon éléphant dans le cortège avec mon large chapeau blanc, et ce n'est qu'en entendant les éclats de rire de tous les spectateurs, de tout Bénarès enfin, que je m'aperçus de ma position, car j'avais l'air de vouloir jouer un rôle dans cette scène.

U MÊMK

Ah'mI, une station, 24 octobre 1845

A Allahabade, je suis allé voir dans un jardin plusieurs grands édifices moresques, qui sont les tombeaux d'un Grand Mogol appelé Djehan-Guir, de sa femme, de sa lille et autres. Je les ai dessinés. J'avais, selon l'habitude quand il n'y a pas d'autre équipage, des porteurs de palanquin à la journée, six hommes, le tout pour trois francs par jour au plus ; c'est ce qu'on fait payer à un étranger ; mais les gens du pays payent encore moins. Ces hommes sont fort serviables, connaissent tous les endroits, et vous devinent très-bien quand on ne parle pas leur langue. Us m'ont aussi mené, à Allahabade, dans un souterrain qui rappelle les catacombes de Kief. Dans ces cavernes on

descend avec une lorche dans un labyrinthe noir, el on y trouve à droite et à gauche une quantité de lingams en pierre, el des statues moitié homme, niouié éléphant. Ces lingams sont régulièrement huilés, beurrés, parsemés de fleurs, et soupoudrés de farine on de graines. Mais quelle fut mon horreur lorsque, à la lueur livide de la torche, j'aperçus, rampant sur ces lingams, d'immenses coekroaches, attirés par l'huile et la graisse!

limai , autre station, '25 octobre.

D'Allahabade à Agra, mon voyage est organisé et payé d'avance, selon l'habitude du pays. Je vais la nuit en palanquin, et m'arrête le jour pour éviter l'ardeur du soleil ; mais cette précaution n'est presque plus nécessaire; il fait de plus en plus froid, et je vais la mettre de côté, ce qui fera que j'avancerai plus vite.

Un régiment de lanciers anglais, en route vers le Pandjab, se trouve campé ici aujourd'hui, el la quantité

DANS L'INDE. 'il'.i

d'éléphants, de chameaux, de chars à bœufs, de tentes, de feux et de gens qui s'ensuit est incalculable. Il y a une fort jolie dame anglaise dans une tente qu'on vient de dresser tout à côté du dâk-bungalo (maison de poste) que j'occupe, et l'on place encore d'autres lentes autour de mon habitation, de sorte que je serai cerné. Il paraît que le régiment s'établit ici pour plus d'un jour. Quant à moi, je partirai le soir, comme à l'ordinaire.

Aara, 28 octobre.

Je suis arrivé hier, comme je l'avais prévu, à deux heures du matin. Le dâk-bungalo est très-commode, de sorte que j'y reste, quoique le gouverneur général, qui se trouve ici, ait la bonté de m'offrir une tente dans son camp, et le gouverneur d'Agra un appartement dans sa maison, qui est au milieu d'un parc. Cependant je risque considérablement, vu que, si quelque autre arrivait à la station, je serais forcé de lui céder la place ; c'est le règle-

ment. On n'en a ici la jouissance que pendant vingt-quatre heures, au lieu de (rois jours, qui csl le terme ordinaire, attendu qu'Agra est un lieu de passage, et que la probabilité d'une guerre avec les Sikes occasionne un grand mouvement vers le nord. Après cela, tout arrivant a le droit de vous expulser ; mais 1° ladite maison est composée de deux appartements totalement séparés. J'ai un voisin, il est vrai, qui occupe l'autre appartement : mais j'espère qu'il décampera bientôt. 2° Je compte beaucoup sur les relations que la plupart des voyageurs anglais, tant civils que militaires, ont à Agra, et qui les engageront plutôt à se loger chez leurs connaissances qu'à la station.

Ayant trouvé un cabriolet à louer, je suis allé hier voir, entre autre choses, le palais des Grands Mogols, qui est vide, et dans l'enceinte d'un magnifique fort, espèce de Kreml; et là, dans ces pavillons de marbre aériens, j'ai été tout surpris de rencontrer le gouverneur général avec ses aides de camp, établissant des daguerréotypes dont il s'occupe con amore.

Agra est un des plus admirables endroits du monde, . sous le rapport de l'architecture moresque, peut-être le plus admirable. Les trois plus beaux que je connaisse à cet égard sont: Agra, Dehli et le Caire. Pourtant il ne huit pas que j'omette la Perse. — Ici, à Agra, il y a nomlire de monuments du plus beau marbre, chacun unique

dans son genre, d'un goût pur, majestueux, el avec des détails compliqués, mais harmonieux, et ne dérangeant nullement la chaste simplicité des lignes architecturales. Le pays est plat et laid, et la poussière abonde; mais par-ci par-là il y a des jardins charmants où les perroquets piaillent el les eaux bruissent. A cela près, ce sont des plaines arides, parsemées de tentes, peuplées de chameaux et d'éléphants, de gens qui font la cuisine en plein air, de femmes portant de l'eau, tout cela couvert de poussière; — ou des bazars longs, étroits el pleins de monde, bordés de maisons à balcons moresques. Là sont exposés les divers confeslibles indiens, des jouets, des houkas, du tabac et des vêtements éclatants, mais d'un travail grossier.

Le gouverneur général a eu la bonté de me proposer d'aller voir avec lui ce soir, dans les environs, un couvent de nonnes françaises. C'est assez bizarre au milieu de l'Inde. Je compte y aller.

V OYAT, ES

k«n. 20 octobre.

C'est un spectacle assez triste que de voir ces pauvres nonnes françaises, la plupart de Lyon. Pourtant elles ont un joli jardin pour se promener, et vont quelquefois dans l'Himalaya, où elles ont aussi un petit établissement, pour reprendre un peu de forces, lorsque la chaleur les a par trop énervées. L'air sec et frais qu'il y a ici maintenant me donne du ton, et je fais à pied des courses de six verstes. Je viens de recevoir une lettre de Natmal, mon marchand de Dehli, qui me dit qu'il a beaucoup d'objets pour moi, et je me décide à y aller.

Agrn encore, A novembre.

Le passage du gouverneur général par ici a fait que Ions les porteurs sonl employés el que j'ai dû y rester loul ce

temps. Enfin, voilà que mou dâk est commandé pour demain soir. Faute de mieux, je dessine l'architecture, ce qui va assez mal el n'est pas très-absorbant. Des lignes droites et parallèles à n'en plus finir, des vingtaines de

colonnes l'une comme l'autre, des dizaines de coupoles absolument semblables, el Dieu sait combien d'arcades, fenêtres, portes, etc. Mais cela n'est pas totalement inutile.

Dliolpour, 0 novembre.

.Enfin, après avoir remué ciel et terre, j'ai obtenu comme une faveur, en payant une grosse somme, de partir pour Gwalior; mais voilà qu'à la troisième station je me trouve de nouveau retenu depuis bier soir, — et il est près de midi, — dans un endroit vraiment dolente. Vous allez de plus en plus vous moquer de ce que je me suis refourré dans celte galère. — Le comte F. dit donc que tout l'Orient ne vaut pas un voyage d'une heure. Mais lequel, vous ne me le dites pas? — J'ai reçu à Âgia

m \n vagi-: s

voire lettre de Pans, au moment de voire départ pour Pétersbourg. C'est fort bien. Dieu veuille que je me dépêtre un jour de toutes ces entraves et que je vous revoie !

Agra, 10 novembre.

Au milieu d'un désert se trouve une forteresse sur un rocher, au bas duquel est une ville peuplée d'environ cinquante mille Marates. C'est Gvvalior. J'y arrivai la nuit du 7, et le résident, M. Shakspeare, envoya bientôt prévenir le maha-radja qu'un voyageur russe était venu exprès de très-loin pour le voir, ainsi que sa capitale. Sur ce, vers le soir, deux éléphants vinrent nous chercher, moi et le résident anglais, qui demeure assez loin de la ville. Nous passâmes par des rues à balcons pleins de monde. Arrivés clans la cour du palais, nous mîmes pied à terre, et. conduits par les gens du radja, nous montâmes par un escalier étroit, un à un, jusqu'à une porte obstruée de gens armés, de danseuses et de musiciens. Dans ce

moment, la musique el la danse commençèrent3 el nous continuâmes à avancer, en échangeant des saints à droite et à gauche entre deux rangées de guerriers marates qui bordaient une salle longue et basse, au bout de laquelle était assis le maha-radja sur son trône. C'est un petit garçon de dix ans. chargé de perles et de diamants, el tenant d'une main un poignard gwaliorais, et de l'autre une dague d'aspect indo-germanique. Il est noir comme tous les Indiens, mais fort joli, fort gracieux et très-grave. A tout moment, un jeune serviteur, qui se trouvait derrière, lui glissait dans la main des feuilles fraîches de bétel, que le petit homme mettait aussitôt dans sa bouche. On m'assit à côté de lui. el alors il me demanda comment je me portais. Sur quoi je fis la réponse que je n'étais pas souffrant. A mon tour, je demandai comment il se portait lui-même, et. avant reçu une réponse satisfaisante à cet égard, il n'en fut plus question. Alors des tissus précieux furent étalés devant moi en abondance, ainsi que des perles et de petits diamants. Je refusai ces riches présents, en témoignant ma gratitude; mais, lorsqu'une armure marate de pied en cap me fut présentée, je pensai à vous, et vite, mettant la main dessus, je la fis porter à la maison. Elle sera envoyée à Indor, où je la prendrai et vous l'expédierai. Un feu d'artifice bruyant commença, el toute la ville fut illuminée de lampions.

#28 V OYAT. ES

Ce jeune prince gwaliorais a une charmante cousine de quatorze ans; mais, selon l'usage des personnes indiennes du haut rang, elle vit en recluse.

Immédiatement derrière le trône en cristal sur lequel était assis le maha-radja son cousin, savoir une chaise incrustée de miroirs, elle se trouvait cachée par un rideau vert sur lequel était ingénieusement pratiqué un trou fermé par un petit filet, où la jeune princesse pouvait approcher, sans être vue, sa fine oreille et sa jolie bouche.

Je m'assis par terre près de ce petit trou, et j'entendis une voix fluette qui me demanda comment je me portais : a Saab tâcha haï? » Et après avoir répondu que je ne me portais pas mal, Kharab ne)\ aussitôt, avec la présence d'esprit que donne l'usage des cours, je retournai la question, et je m'enquisà mon tour de sa santé. La charmante princesse, avec la sagacité et la vivacité de repartie naturelle aux peuplades primitives de l'Inde, me répondit, sans hésiter, qu'elle se portait parfaitement bien. Ayant ainsi terminé le colloque à notre mutuelle satisfaction et à celle des assistants, je retournai vers le jeune maharadja, et lui témoignai l'intention de me retirer. « Puisqu'il en est ainsi, me dit-il, je vais vous orner de' guirlandes de fleurs et vous parfumer d'essences. » Et làdessus il me chargea de guirlandes de jasmin, tandis que les essences et les huiles de rose et de santal étaient pro-

diguées sur ma personne, cl mes mains remplie de bétel et de clous de girofle dorés.

Ensuite on retraversa les deux rangées de guerriers gwaliorais, le bouclier an flanc et la dague à l'épaule, et l'on regrimpa sur les éléphants pour retourner à la maison du capitaine Shakspeare, par les rues illuminées de (iwalior, où affluait la foule et où retentissait la bruyante musique marate.

Cette réception exagérée me fait croire que l'on m'a pris à cette cour pour quelque radja d'Europe. Une des causes en fut, je crois, une lettre très-bienveillante du gouverneur général, sir H. Hardinge, qui m'avait annoncé au jeune prince.

tonnant des ruelles poudreuses et rustiques, le tout enclavé dans un magnifique fort crénelé en pierre de couleur rouge antique, dont les murs élevés elles tours moresques forment un vaste carré sur un terrain plat au bord de la rivière Djumna.

En passant par la grande rue, le Regenl-streel de Dehli, appelée Tchandi-Tchok, je fus aperçu par quelques marchands qui me reconnurent; et, en revenant vers mon habitation, j'y trouvai déjà rôdant autour, avec ses enfants, mon brocanteur favori Natmal, enveloppé seulement d'un linge rouge, et qui me dit qu'il était en deuil, qu'il allait brûler son père et revenir tout de suite. Sur ces entrefaites, arriva une autre compagnie de marchands, celle de Djowar-Lall. qui remplirent ma petite chambre de boucliers, sabres, haches et poignards, dont j'achetai pour trois cents roupies. Vers le soir seulement Natmal revint, après avoir complètement brûlé le défunt et jeté la cendre dans la sacrée rivière Djumna. Les objets qu'il produisit avec un tremblement nerveux à force tle désir de vendre bien, et que j'achetai pour sept cent cinquante roupies, furent un kaman ou arc en acier foulate, incrusté d'or, un bouclier idem, maints poignards, une armure, etc.

Le choléra-morbus fait malheureusement quelques ravages. Dans ce moment, dit-on, il ne récolte, par jour,

DANS L'INDE. tâ\

qu'une vinglninc de victimes sur une population comme celle de Rome. Mais c'est beaucoup pour la saison, où ordinairement la mal'aria et les maladies cessent.

Le gouverneur général part aujourd'hui pour la frontière du Pandjab, qui donne quelques inquiétudes au gouvernement anglais. Il n'a pas cessé d'être forl gracieux pour moi, ce qui m'a paru d'autant plus doux après l'accueil médiocre que m'avait fait son prédécesseur.

Dehli, 22 novembre.

J'ai fait une course à Mi route, qui est à une soixantaine de verstes d'ici, et je viens de retourner à Dehli: mais j'ai déjà ordonné mon départ pour après-demain. C'est un peu à regret que je quitte Dehli. Le jour de mon arrivée à Miroute, qui est une place militaire anglaise plutôt qu'autre chose, un lancier anglais mourut du choléra : ce que j'appris par le colonel du régiment, chez qui je logeais. La maladie a été très-forte à Miroute, mais est extrêmement diminuée à présent. Ce régiment de lau-

riCrs européens est celui qui a le moins souffert, et pourlanl il a perdu vingt hommes dans un mois. Les autres régiments européens en ont perdu des centaines dans le même temps, et les natifs mouraient par milliers. La saison, cette année, est défavorable. On attribue le mal à ce que les pluies ont manqué; maintenant ce ne sont plus que des cas isolés.

A uni1 stnlion de Djaïpour, dans le Radjpoutana, i décembre.

Me voilà déjà bien loin de Dehli. Le jour de mon départ, une nouvelle pacotille d'armes assez curieuse, mais chère, me fut offerte, et nous ne pûmes nous entendre sur le prix. J'espérai jusqu'au soir qu'on me les rapporterai! ; mais il me fallut partir, assez désappointe.

J'étais presque hors de Dehli, au bout d'une longue ruebazar, populeuse et bruyante, lorsque mon palanquin fut rejoint par l'un des brocanteurs, qui me. renouvela ses offres. Je les acceptai, et je consentis à attendre avec mes palanquins et mes porteurs (j'en avais quarante) hors de

la porte de la ville. Bientôt, à la clarté des torches, les armes lurent étalées devant moi, l'argent compté (somme assez exorbitante), les effets vile empaquetés, et tous mes porteurs et François reçurent une bonne main, en indien dostour, des brocanteurs, selon un usage trcs-élabli dans l'Inde.

Après avoir fait cet achat, je partis avec mes quarante hommes, les mêmes pour toute la route, vers Djaïpour, qui est à trois cents verstes de Dehli, ce qui prend cinq nuits, à soixante verstes par nuit, à travers des sables et un désert affreux, et restant le jour dans un infâme caravansérai. Jugez comme c'est pénible pour ces pauvres porteurs. Cette course, avec ces quarante individus, coûte deux cents roupies, et je leur donnais deux roupies par nuit de pourboire. Ce Djaïpour est une belle ville, dans un beau style mauresque, au milieu d'un désert, et peuplée de deux cent cinquante mille âmes. J'ai vu, dans un grand étang, des crocodiles qu'on attire avec des intestins d'animaux, et sur lesquels on monte. Ces crocodiles ne sont pas tout à fait aussi longs que ceux du Gange et de l'Indu s. Les plus longs sont de dix pieds ; ceux des grands fleuves sont de vingt et vingt-cinq.

A une huitaine de verstes de Djaïpour est Àmber, l'ancienne ville, qui a un fort dans les rochers, et qui rappelle Grenade et l'Alhambra. sauf ses vastes étangs et ses

ir.'i VOYAGES

jardins mystérieux et sombres. Là, j'entrai dans an temple païen, où l'on préparait justement une victime pour la sacrifier : c'était une chèvre. Il y a soixante ans, c'eût été une victime humaine. On amena la chèvre devant l'idole ; le bramine lui jeta sur la tête de l'eau et des fleurs jaunes en marmottant des prières; puis un enfant et un homme l'entraînèrent sur un carré de sable, où sa tète fut tranchée d'un seul coup avec un couteau tenu à deux mains, et qui avait la l'orme d'un rasoir. La tête et le premier sang furent reçus dans un bassin de cuivre et placés devant l'idole, sur laquelle on tira le rideau. Elle était dans une espèce de sanctuaire au fond d'une cour carrée. Le rideau lire, le cou de l'animal fut placé dans un trou fait exprès pour cela, afin que le reste du sang s'y écoulât. Nous nous en a liâmes alors, et nous déjeunâmes dans un agréable jardin orné d'un pavillon cintré, de marbre rouge.

Lorsque je fus admis chez le jeune maha-radja de Djaïpour, enfant laid de treize ans, il nous reçut sur son trône. Après s'être informé de ma santé, où était la Russie, et combien de temps l'on mettait pour y aller de Djaïpour, le maha-radja se lit interroger par son maître d'anglais sur quelques mots de cette langue, qu'il apprend par complaisance pour le résident. Puis il se leva du Irène, marcha vers un tir, prit un arc et des flèches, se mit en position, et nous montra son habileté comme ar-

DANS L'INDE. i35

cher. Dans le mur à droite .étaient de petites ouvertures par lesquelles on pouvait parler à sa mère ; un eunuque se tenait auprès. Elle me dit qu'elle aurait désiré que je vinsse passer une journée au palais, dîner et assister à un combat d'éléphants. Les jouets du maha-radja étaient des chevaux et des éléphants de bois, proportionnés à sa taille, et qui se trouvaient dans la salle du trône. Après cela nous passâmes sur un verandah donnant sur une cour assez vaste, et où des sièges de velours étaient placés; une petite voiture, très-indienne, attelée de quatre gazelles, arriva, et on lui fît faire un tour. Vint ensuite un rhinocéros en liberté, que deux individus poursuivaient avec des bâtons pour le diriger, comme si c'eût été un buffle.

Un petit cheval fut amené, le maha-radja monta dessus et fil quelques tours pour nous montrer ses talents équestres. Puis, mettant pied à terre, il releva soigneusement la manche de son bras droit, prit un petit sabre, et trancha successivement la tête à plusieurs bêtes féroces qui étaient dans cette cour. C'étaient des tigres, des lions, des ours, des hippopotames. A chaque tête qui tombait, des flots de sang jaillissaient du cou de la victime, et l'aimable enfant était tout triomphant. — ■ Mais, rassurez-vous, ce n'était qu'une fiction ; les animaux étaient de main d'homme et d'une substance molle et peinte, et le sang de l'eau rougi e avec je ne sais quoi.

AU PRINCE DMITRI SOLTYKOFI

Entre Indor et Baroda, 8 janvier 1846.

J'ai quitté Indor, et, après avoir cheminé la nuit en palanquin, je me trouve campé sous des arbres, ce qui ne m'empêche pas de vous écrire et de dessiner pour vous. Dans le pays appelé Radjpoulana ou Radjestan, j'ai rencontré, à Ratlam, un jeune liancé dont je vous envoie le portrait. Maintenant me voici dans le pays des Maiates. A Indor, j'ai vu le jeune radja marate, appelé Holcar. C'est un enfant comme votre frère; mais il a des boucles d'oreilles en émeraudes, un collier de perles, des bracelets d'or, un turban rose, un habit blanc, un bouclier et un sabre. — Il était assis sur les genoux de sa grand'mère, accroupie sur un divan très-bas. Cette vieille dame, qui

i."8 VOYAGES

est fort aimable, me questionna beaucoup sur l'île de Ceylan, disant qu'elle avait entendu parler de personnes qui y étaient allées, mais jamais qui en fussent revenues. Le jeune Holcar est âgé de onze ans, et va se marier dans peu de jours avec une princesse, ma rate aussi, âgée de six ans. On est occupé à faire des préparatifs charmants pour la noce à Indor. Ce sont des maisons ou plutôt des palais, fragilement bâtis pour la circonstance, dans le style le plus orné moresco-indien, tout resplendissants de clinquant et de miroirs. Le jeune Holcar est le pelit-lils d'un fameux Holcar (c'est leur titre héréditaire) qui a, combattu contre les Anglais, et dont la sreur s'esl signalée aussi contre eux à la tète de In cavalerie de son frère, qui était absent. Je suis allé voir cette guerrière à Indor; mais elle est devenue imbécile par suite d'une chute qu'elle a faite d'une fenêtre. — A côté de la ville d'Indor, sous de beaux arbres, sont les tombeaux des Holcar, espèce de chapelle en pierre de taille finement sculptée, dans lesquels sont assises des poupées de grandeur naturelle, très-bien faites, — peintes et richement vêtues, — représentant les défunts Holcar. On en prend un grand soin; on les éclaire de lampes et on les entoure de fleurs.

Le dessin que je vous envoie se compose du petit radja, de sa grànd'mère Mà-Saab, de sa tante Taï-Saab derrière la grille, e! de son oncle dont j'ai le nom quelque part.

Taï-Saab n'est pas mal. L'oncle csl laid, je l'ai un peu flatté.

Un autre dessin représente le radja de Ratlam (Radjpoute) nous montrant son talent d'équilalion, à moi et au résident anglais. Ce radja est reconnu pour un des meilleurs cavaliers de son pays. L'art consiste dans une espèce de danse continuelle, lançades et changements de pied.

Il y a eu des combats terribles entre les Sikes et les Anglais. Le gouverneur général lui-même a été subitement attaqué la nuit dans son camp au milieu du bois. Excepté son fils cadet, âgé de seize ans, tous ses aides de camp, mes amis de Calcutta, ont été blessés ou tués. Le capitaine Fitzroy Somerset, nouvellement marié et à peine remis de ses dangereuses blessures de Cwalior. est mort avec cinq balles dans la poitrine et plusieurs coups de sabre. Les autres aides de camp sont Harris, Monroe, tués; \Aood et Millier blessés; cinquante-deux officiers anglais tués. Les Sikes étaient au nombre de soixante mille; ils avaient quatre-vingt-dix canons qu'on leur a lous pris. Les Anglais, dit-on, n'étaient que le quart de ce nombre.

AU PRIACE PIERRE SOLTYKOFF

Brotche (en angliis Bronche), 25 janvier 1846.

Demain je compte être à Surate, où je prendrai le bateau à vapeur pour Bombay. Depuis quelque temps je ne demeure plus que dans des tentes et même sans tentes, sous les arbres seulement, dormant dans mon palanquin. Les Indiens sont les plus terribles sectaires qu'on puisse se figurer ; ils seraient capables de démolir leur maison si un individu qui n'est pas de leur caste y couchait. Le fait est qu'ils n'y laissent guère entrer, à moins que ce ne soit quelque hangar abandonné. Mais ces endroits mêmes sont ordinairement sales; car, bien que les Indiens, sans

aucun doute, se baignent deux fois le jour au moins, tout autour d'eux est extrêmement malpropre; et les rues, les bazars et les maisons sont comme dans le Yecchio-Napoli on à Civita-Vecchia, cet amusant séjour!

Surate, 24 janvier.

Je suis arrivé ce matin, et n'ai pas encore vu grand'cliose. C'est une ville principalement composée de Guèbres, adorateurs du l'eu, auxquels dans l'Inde on donne le nom de Parsis. Ils sont de la religion de Zoroastre, et ont émigré en masse à Surate et à Bombay, lors de l'introduction du mabométisme en Perse. Leurs traits rappellent ceux des Géorgiens. Leur costume est particulier et parfaitement monotone, pour tous le même; un singulier bonnet, léger et roide, fait de perse grisâtre, luisante comme de la toile cirée, empesée, ouatée, sans la moindre variation pour le riche comme pour le pauvre; une tunique de mousseline blanche, assez longue, sans taille, ou

plutôt la taille sous les aisselles, et un pantalon de même

étoffe, ni large ni étroit. Les prêtres, parmi eux, ont des barbes, le bonnet on turban blanc au lieu de gris, et des pantoufles noires. Ils prient au lever du soleil et au coucher, et ont des chapelles de feu sacré. Jamais Guèbre ou Parsi ne vous allumerait une pipe ou un cigare; ils regardent cela comme une profanation du feu. Je ne sais pas trop comment ils font leur cuisine; pourtant il m'est arrivé de loger chez eux, et rien ne me manquait sous ce rapport. Si je ne me trompe, ce n'est que dans les cas d'absolue nécessité qu'il leur est. permis d'user du feu, et surtout de l'éteindre, car on éteint les incendies. Ils sont très-industrieux, commerçants et riches. Le grand millionnaire parmi eux à Bombay est Djemsedjidjidjiboy.

Le dessin que je vous envoie représente un radja marate, indépendant et riche, qui réside à Baroda, d'où je viens. Le chiffre de son revenu fait l'admiration des Anglais ; c'est un million de livres sterling. Mais il est avare, et vit salement, comme les Hindous de cette contrée, ce qui est moins admirable; car, quoiqu'ils se lavent plusieurs fois par jour, souvent c'est dans la boue, dans quelque mauvais étang plein de grenouilles et tout vert de mousse, dont ils boivent l 'eau , les malheureux, ou dans un marais peuplé de crocodiles, que jamais ils ne

songent à éviter, quoique parfois ils en soient dévorés. Hier, pendant que j'étais en bateau avec un Anglais, sur la rivière nommée Narbudda, allant vers une de, pour y voir le plus grand arbre de l'Inde, mon compagnon a tiré sur un de ces animaux, mais l'a manqué, comme cela arrive la plupart du temps.

Le radja en question, appelé Gaïquoir, voulait absolument, l'autre jour, au plus fort du soleil, me faire monter dans son cbar de cbasse, — qui est traîné par des boeufs blancs à bosses, fort agiles et magnifiques, — côte à côte avec un léopard très-doux, qui sert à attaquer les cerfs, élans ou gazelles, dans les plaines. -Je me suis excusé, car il n'était pas au fond très-aimable, et ne méritait guère ce sacrifice. Le soir, alors, il m'invita chez lui à une représentation que donnait une troupe de comédiens attachée à sa cour, et qui joue des farces dans le genre de San-Carlino. Elles ont un cachet tout à fait national, et sont, toutes pleines de comique et de naturel.

Dans une de ces bouffonneries, entre autres, un des acteurs transforma un petit garçon en violon ou en une espèce de guitare. Voici comment il s'y prit. En un clin d'oeil il le renversa dans la position de l'instrument, lui arracha son turban de mousseline, qu'il déroula de la tète aux pieds en guise de cordes; puis il l'accorda par les

oreilles, et se mit à en pincer el à en racler, complétant l'illusion par la manière admirable dont il imitait avec sa voix les sons de l'instrument. Pendant ce temps son voisin, avec un grand sérieux, battait du tambour sur un autre petit garçon qui était à quatre pattes.

Ali MÊME

Surate. \" février 1840.

Je m'étais décidé à partir pour Bombay, à bord d'un bateau à voiles, lorsque le steamer arriva. Ma santé étant meilleure, j'ai repris mon régime ordinaire et l'eau non cuite, qu'à cause d'une légère attaque de dyssenterie j'avais dû éviter pendant quelques jours. Surate est un affreux grand village; les Guèbres ou adorateurs du feu le rendent seuls supportable, remplaçant ici les Juifs de la Russie Blancbe, et vendant tout ce qu'il faut pour les Européens. J'ai plusieurs invitations pour loger cbez des Anglais, juges, collecteurs, sous-collecteurs d'impôts, capitaines de régiments, résidant ici. L'hospitalité ne

manque pas; néanmoins je préfère rester à la station publique pour les voyageurs, quoique dénuée de comfort et ressemblant à un lazaret ou corps de garde vide : mais j'y suis libre, my mon master. J'y étais volé considérablement, car les fenêtres et portes sont mal fermées, et les voleurs y entrent presque aussi facilement que le vent, qui, du moins, lui, est le bienvenu. Mais j'ai fait connaissance avec le maître de police de Surate, un fort aimable (iiièbre, qui a aposté deux soldats à mon logement, et depuis ce temps l'on ne me vole plus. Les choses volées comme par magie sous mon nez et sous celui de François sont des couverts d'argent, une redingote de drap noir assez neuve de Jackson, qui était une chose utile et convenable, et une bouteille d'un vin fort rare.

Il y a des marchands indiens à Surate, des Banians, comme on les appelle, qui font le commerce de l'opium, et qui ont au moins quarante mille francs de revenu par mois. Les noces de leurs enfants sont curieuses. Outre qu'en ces occasions ils sont couverts de bijoux et promenés en grande procession par Surate, leurs petits visages sont presque déguisés par une infinité de très-petites paillettes d'or, d'argent, et de toutes couleurs, qu'on leur colle sur le front, autour des yeux, sur les joues et le menton, en petites arabesques très-compliquées. On dirait un fin tatouage, brillant et joli comme un ouvrage de mosaïque,

=ss

quoique ces petils rires ainsi ornés n'aient plus l'air de créatures humaines, mais d'idoles curieusement ouvra-

gées.

Pendant neuf jours j'ai erré dans un bois qu'on appelle Paria-Djungle (entre Baroda et Surate), où je n'avais que des choses malsaines à manger, et toujours de mauvaise eau. Il s'ensuivit que j'eus la dyssenlerie, qu'à Surate on me guérit avec du laudanum, de l'ipécacuana et des blue pills ou calomel en petite quantité, trois grains du dernier, et un peu d'huile de ricin ou castor, accompagnés d'une diète assez prolongée, de cinq à six jours, de sagou à l'eau et d'eau cnite panée.

Bombay, !• février.

J'ai commencé des dessins pour vous à Surate, et je les ai continués ici. Celle occupation remplit mes longues heures monotones. Mon bateau à vapeur pour Suez ne partira que le 1" de mars, et je compte profiter de cet intervalle pour aller faire un tour à Goa.

De l'Egypte, je me propose d'aller par Vienne et Londres à Pétersbourg. Dans ma dernière lettre je vous parlais de ma visite au radja marate de Baroda, appelé Galquoir. Ce radja est superstitieux et craint les magiciens. L'autre jour un ermite errant ou faquir est venu à Baroda, et, se postant devant son palais, a exigé l'hospitalité avec des cris sauvages. Le radja envoya son chambellan pour l'inviter à dîner ; mais le mendiant se mil en colère et s'exprima insolemment, disant que, pour un personnage aussi saint que lui, le radja lui-même aurait dû descendit'. et il quitta Baroda en proférant des malédictions. Le radja eul si peur, qu'il envoya sur-le-champ une députation vers

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lui avec un cadeau de cinq raille roupies. — Il donne à un soi-disant médecin qu'il a auprès de sa personne, un très-ignoble Hindou, les appointements exorbitants de quinze mille roupies par mois. Ces monstruosités sont presque incroyables ; mais les personnes qui me l'ont dit sont parfaitement informées, et il n'y a pas de doute. Les anglais sont trop loris en arithmétique pour se tromper dans leurs comptes.

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