‹ Voyages dans l'IndeChapitre 11 sur 13 · VU YACK S · texte numérisé non relu

VU YACK S

cafés turcs. D'un au lie côte du Caire est un désert triste et aride où sont les tombes des mamelouks, et d'autres [dus anciennes et plus belles, mausolées des califes, aux minarets ciselés, élancés et gracieux. Plus loin est la forêt pétrifiée, étrange et inexplicable phénomène du désert D'un troisième côté sont des champs cultivés, très-verts, qui se succèdent à l'infini, séparés les uns des autres par des haies de cactus et des chemins ombragés d'acacias. C'est par là qu'on va voir un arbre vénéré, un sycomore, où, selon la tradition du pays, la sainte Vierge s'est reposée. Là se trouve aussi un obélisque, et ce lieu s'appelle Héliopolis. D'un quatrième côté on va, par des allées d'arbres et le long de vieux pans de murs abandonnés, dans le vieux Caire sur le Nil, où il y a une chapelle souterraine que la Sainte Famille habita pendant longtemps. Beaucoup de Coptes vivent dans ce quartier.

La ville même, le Caire proprement dit, est un labyrinthe sombre des plus bizarres qu'on puisse rêver, et plein d'une foule étrange de gens de toutes les contrées de l'Arabie, de l'Abyssinie, du Nil Bleu, du Nil Blanc et de toutes les oasis du désert. Les rues sont très-étroites et tortueuses. Les vieilles maisons, d'un caractère arabe extrêmement curieux, chargées d'arabesques compliquées, sont si bautes, que le jour pénètre à peine dans ces sentiers mystérieux. Un crépuscule vague enveloppe

le monde. singulier qui s'y trouve rassemblé. Ce sont des Coptes au teint jaune, vêtus de noir; des Bédouins du désert drapés de couleurs fauves; des Arabes de la Mecque à la coiffure jaune et rouge qui rappelle les momies antiques: des Nubiens noirs aux traits réguliers, velus de blanc ou de bleu; des esclaves éthiopiens couleur de bronze, dont l'étrange coiffure en cheveux est exactement pareille à celle que portent les rois de l'antiquité dans les fresques de la liante Egypte; des Berbérins à l'air farouche, au teint couleur de cendre, à l'œil inquiet e| hagard, suivis de leurs victimes qu'ils mènent au marché : malheureuses jeunes filles arrachées à leurs parents, Abyssiniennes. Gai las, Gafres et Négresses, du Uarfour, du Cordofan, du Sennar. Un haillon gris couvre à peine leur corps svelte et d'une beauté parfaite. La douceur de leur regard profond et mélancolique est inconnue dans nos climats. Elles ont traversé les déserts brûlants pour arriver jusqu'à Assouan ou Sioute, d'où elles sont venues par le Nil jusqu'ici. Mais la moitié est morte de fatigue, de privations, et la partie mâle de ces troupeaux humains a subi l'opération cruelle qui en a tué les deux tiers, mais décuplé le prix des restants. Celle atrocité se commet dans les villages isolés qui avoisinenl le Nil. aux enviions de Sioute et de Girgès. Là, des centaines de malheureux enfants de cinq à huit ans sont jetés

dans des fosses, où ils sont mutilés et enterrés jusqu'à la ceinture pour un certain temps, afin que la plaie se ferme. Toute celte foule est entremêlée de chameaux qui la traversent avec peine, attachés h la file les uns des autres, et venant de l'intérieur de l'Afrique ou de l'Arabie avec des marchandises. Quelques fonctionnaires du vice-roi, sur de beaux chevaux arabes avec une suite de gens à pied, caracolent au milieu de tout cela, ou bien quelques hideux eunuques de la cour, suivis de dames masquées, à califourchon sur des ânes. Toujours mystérieusement enveloppées de blanc ou de noir, leur aspect est lugubre et monacal. Souvent, au lieu d'un eunuque, ces fantômes sont précédés d'un iman à la barbe blanche, au turban vert, au maclila ou abaï blanc et or, qui monte une mule blanche caparaçonnée de rouge et d'or. Cela veut dire que le saint homme mène son harem au bain. De petits nègres eunuques portent des aiguières dorées et du linge à frange d'or. Je perce rapidement, sur un petit âne, cette foule étrange et compacte, sans rien culbuter, suivi d'un enfant arabe de six à huit ans armé d'un bâton et criant à lue-tête pour écarter les passants, qu'il apostrophe selon leur condition, leur âge ou leur sexe. — Sorti enfin de ce tourbillon bruyant, je traverse des rues désertes, je passe devant des mosquées antiques, vastes édifices de pierre ciselée, des premiers temps du mahpmétisme, du style

arabe le plus pur et le plus simple, el .j'arrive à de sombres bois de palmiers, dont les arbres sont, encore chargés de dalles, qui pendent en grappes d'un brun rouge et transitaient. Je laisse reposer mon petit àne, et je m'assieds sur l'herbe à l'ombre, près d'une fontaine. Les orangers remplissent quelques intervalles entre les palmiers. Le vieux jardinier me cueille quelques dattes bien mûres, tandis qu'un autre a déjà coupé des roses et des jasmins pour me les offrir. Un troisième me présente de l'eau de Heurs d'oranger fraîchement faite, dans une bouteille d'argile qui la tient froide, et le Ichibouk est allumé.

AU MÊME

Kandy, Ceylan, lu mars 1845.

Je me tenais tout prêt à partir pour Bombay, où je dois trouver des lettres, et je n'osais m'écnrter de Colombo. Mais, comme tout le monde ici m'avait persuadé qu'il n'y aurait aucun bateau à vapeur avant un mois ou six semaines au moins, — que je pouvais monter en toute confiance sur les hauteurs de Ceylan, et être averti à temps pour revenir m'embarquer s'il en venait un, — comme, en outre, la chaleur de Colombo était intolérable, — je m'en allai sur une montagne appelée Niura-Ellia, et à peine y étais-je, que voilà qu'il arrive à Colombo un bateau à vapeur, qui repart incontinent pour Bombay, me laissant frappé de stupeur sur ma montagne.

382 voyages

Pour me distraire, je redescendis aussitôt, el vins ici,, où je trouvai la société anglaise préparée à aller à une cinquantaine de verstes dans la forêt de Rarnigàl pour voir attraper des éléphants. Je nie laissai entraîner; et après un voyage fatigant, à cheval, et avoir vécu plusieurs jours dans des cabanes improvisées, au milieu d'une étouffante forêt tropicale, impénétrable sans hache el sans l'eu, un soir, à la lueur des torches, je vis ou plutôt j'entendis un troupeau d'éléphants sauvages, cernés el chassés par un millier de Gingalis, armés de torches et de lances, vers une enceinte préparée à cet effet, tout près de la hutte où j'étais juché avec d'autres Européens, des Anglais, sur un très-gros arbre, .le fus averti du moment décisif par le bruit des feuilles et le craquement des branches, et par les cris de triomphe des Gingalis. Le lendemain matin je retournai à mon poste d'observation, à celle hutte de bambous et de feuilles de palmiers, et je vis trente-sept éléphants traqués dans l'enclos et qui se tenaient en masse. Il y en avait de vieux et d'énormes, el aussi trois tout petits qui se pressaient sous leurs mères. Alors les Gingalis les plus déterminés entrèrent dans l'enclos, le ferai, comme cela s'appelle, sur quatre éléphants privés, pour tâcher de dérouter les sauvages par des menaces bruyantes; et, s'approchant du premier qui se trouva détaché de la bande, ils réussirent avec

beaucoup d'adresse et de courage à lui mettre un lacel au pied, et à le garrottera un arbre trop gros pour qu'il pût le déraciner. Le malheureux se mit à faire des efforts grotesques et à trompeter de détresse. Alors la troupe des éléphants sauvages s'avança vers lui comme pour le délivrer. Mais les Cingalis, par leurs cris et leurs piques, et les quatre éléphants privés, avec leurs défenses, les repoussèrent. On emmena le captif garrotté, et maté à coups de trompes et de défenses par les éléphants apprivoisés.

Ayant eu assez de la chaleur étouffante de cette foret humide, je m'en revins alors du kràl à Kandy. Il se passera du temps avant qu'on attrape les trente-six qui restent. Si j'avais du loisir et du calme, je serais pourtant demeuré un peu, car la vue de cette espèce de guerre est assez excitante. Le malheur est que la fièvre règne dans cette contrée basse de Ceylan si surchargée de végétation. L'air ne circule pas dans l'épaisseur des bois; les miasmes qui s'évaporent de la végétation putréfiée sont pestilentiels. Le kràl, enclos d'un quart de versle carré, avait pour palissade de hauts troncs d'arbres trèsforts, serrés les uns contre les autres, et dont plusieurs se trouvaient être des ébéniers. Dès que les éléphants sauvages y eurent été traqués, tout le kràl fut entouré de piques et de flambeaux, et des feux immenses furent

allumés pour empocher les éléphants furieux de briser l'enclos avec leurs fronts. Les hurlements, les feux et les longues piques blanches les faisaient reculer invariablement lorsqu'ils se mettaient à faire une charge contre la barricade.

Je suis arrivé à Kandy à temps pour voir sortir de tous les couvercles et cloches d'or à pierreries la célèbre relique du bouddhisme, la dent de Bouddha, montrée à nu, toute pourrie, noire et crochue, à des ambassadeurs siamois, des bonzes jaunes, qui sont venus exprès pour rendre hommage à la dent. Lord E.'.., avec lequel je me trouvai devant l'autel du temple, prit la petite boîte d'or où se trouvait fichée la dent sacrée, pour l'examiner de plus près; et les bonzes, tant cingalis que siamois, s'en alarmèrent beaucoup, quoique les bouddhistes soient trèsloléranls; mais ceci était trop fort. Alors les prêtres, en la lui reprenant, la posèrent sur une fleur artificielle de lotus en or, fleur sacrée, pour qu'on pût la bien voir et l'adorer.

.levais demain à Colombo, qui est au bord de la mer, afin de saisir au passage le premier vaisseau qu'il y aura pour Bombay, puisque j'ai laissé échapper le vapore; ce qui me vaudra une affreuse traversée d'une vingtaine de jours peut-être, au lieu de six. L'autre jour, à Colombo. François a en un coup violent d'apoplexie, causé pro-

bablemenl par l'excessive chaleur el sa disposition sanguine, et surtout par le manque d'exercice, car le soleil empêche d'en prendre, elle seul moyen est d'empiéter sur la nuit, ce qu'il n'avait pas l'occasion ni peut-être l'envie de faire. Il a failli mourir; mais, à force de lui tirer du sang et de lui administrer des doses d'une certaine, huile nommée cruten, purgatif des plus violents et d'invention nouvelle, on est parvenu à le sauver. Dieu veuille qu'il en soit quille pour celte attaque!

l!olombn, 1 1 mars.

Je me suis transporté ici par une diligence en quelques heures. C'est une centaine de verstes. J'apprends qu'il y a un vaisseau à voiles qui va. dans trois jours, partir pour Bombay el en mettre vingt1 pour y arriver. Il faudra m'y résigner. Ce qui me console, c'est que ce vaisseau vient de la Nouvelle-Hollande, pays assez froid, et par conse-

il en a mis à peu près trois ibis autant.

qucnt ne contient probablement que peu ou point de ces

immondes cockroacb.es1.

12 mars.

J'ai fait prendre des informations, et le guignon veut que ce vaisseau ait changé de destination et n'aille plus à Bombay. Me voilà donc le bec dans l'eau.

51 mars.

Grâce à mon arrangement pour les lettres, et du reste je ne vois guère comment j'aurais pu faire autrement, je suis toujours privé de vos nouvelles. Mais le petit bateau

1 Autre erreur fatale, car il en contenait des millions-

à vapeur qui doit me transporter à Bombay part enfin aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à cette bonne fortune, et j'étais déjà décidé à m'embarquer dans un méchant vaisseau à voiles qui, au dire du capitaine lui-même, n'aurait pas pris moins d'un mois pour me conduire à Bombay, et les cockroaches n'y manquaient pas. Il est probable que mon petit bateau à vapeur mettra une huitaine de jours pour faire ce trajet1, au bout duquel je recevrai vos lettres et de l'argent, je n'en doute pas.

• Il en a mis neuf.

Ici il existe dans ma correspondance une lacune considérable pendant laquelle j'ai séjourné à Bombay, dans les Mahablescbwars, à Sattara, à Kerki et "a Pouna.

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