DESCENTE DE LA SERRA DE PARANAGUÂ
Départ de Çuritiba ; manière d'employer les mulets.— Le pays situé entre Guritiba et Borda do Gampo. — Borda do Campo ; les établissements des jésuites. — La fabrication du maté : quantité produite par la comarca de Çuritiba. — La température qui conyient à Y Araucaria brasiliensis. — L*auteur commence à monter la Serra de ParanaguA. — Pandelô, — Boa Visla ; chemins affreux. — Beau trait de José Caetano da Silva Coutinho. — Descente de la Serra ; chemins encore plus afreux. — Halte à Pinheirinho au milieu des bois. — Le Porto. — Changement de température ; causes qui influent sur celle des Gampos Geraes. — La plaine appelée Vargem, — 51orretC8, village, aujourd'hui ville; ses habitants, sa position ; productions des alentours. — Le transport des marchandises de Morretes à ParanaguA. — Navigation sur le Rio do Cubalào, — Arrivée à ParanaguA.
Pendant que j'étais à Çuritiba, le temps se mit à la pluie, et je fus obligé de rester dans cette ville jusqu'au 22 de mars. Non-seulement, en effet, on ne peut traverser la Serra que par un très-beau temps, mais encore il n'est pas prudent de la passer à la suite d'une pluie un peu abondante.
Le jour fixé pour le départ , les hommes que j'avais loués pour transporter à Paranaguà nos personnes vX mes effets
DE SAINT-PAUL ET DE SAINTE-ÇINjElRINE. 1&3
se présentèrent ; mais ils eurent beaucmp de peine pour répartir le menu bagage sur leurs mulets et pour charger mes malles. Il n'y a véritablement que les Mineiros qui entendent bien ce travail. Dans tout le sud de la province de S. Paul, les bâts sont faits sans aucun soin et blessent les mulets; aussi, pour le moindre voyage, quand on a, par exemple 9 deux de ces animaux à charger, on en emmène six. Il n'est pas étonnant, au reste, qu'on les prodigue et qu'on en prenne moins de soin qu'à Minas ; on est tout près du pays qui les fournit , et par conséquent ils doivent être beaucoup moins chers ici que dans les parties plus septentrionales du Brésil.
Comme j'étais parti fort tard, je ne pus faire qu'une lieue le premier jour. Je traversai une partie de cette grande plaine ondulée, coupée de bois et de campos, qui s'étend depuis Curitiba jusqu'à la Serra , et je fis halte à un petit sitio appelé Bacachiriy des mots guaranis vacâ m>r%y vache qui a glissé (1).
Le lendemain , je fis 4 lieues.
La première partie du chemin est montueuse et coupée de bois et de pâturages. En regardant derrière moi , j'aperçus encore, dans le lointain, la ville de Curitiba, dont les habitants m'avaient si bien reçu, et la jolie maison de
(1) UiDéraire approximatif de Caritiba au port de Paraaaguâ :
De Caritiba à Bacachiri, sitio 1 legoa.
De B. à Borda do Campo, fazenda 4 legoas.
De B. do G. à Pinheirinho, eo plein air 3
De P. à Morretes, village, aujourd'hui ville 4
De M. à Gamiça, sitio 2
De G. à Paraaaguâ, ville 4
18 legoas.
154 VOYAfiE DANS LES PROVINCES
campagne que j'avais habitée ; puis je passai devant Ten^ droit appelé Villa Yelha , où , comme on Ta déjà vu , s'établirent d'abord les premiers Européens qui vinrent dans ce pays.
Plus loin y le terrain devient moins inégal > et la campagne offre une alternative agréable de pâturages et de bois ; ceux-ci 9 pour la plupart , composés à peu près uniquement d'Araucaria brasiliensis , Ces arbres , presque toujours pressés les uns contre les autres , offrent des masses d'un vôrt obscur ; quelquefois aussi ils croissent dans les pâturages ; là ils se touchent à peine par leur cime , et leurs teintes foncées contrastent avec la verdure des gazons qui croissent au-dessus d'eux. Devant soi, à l'horizon, on voit la Serra deParanaguâ, dont les sommets, de forme variée, sont couverts de bois. Le paysage présente cet aspect austère et majestueux que la nature a toujours au pied des montagnes.
La fazenda où je fis halte, et qui porte le nom de Borda do Campo (la limite du pays découvert), était encore un établissement des anciens jésuites. Après leur expulsion, elle fut d'abord administrée pour le compte du trésor royal (fazenda real) ; mais, comme elle ne produisait rien entre les mains des gens du roi, on la mit à l'enchère. C'est à peu près l'histoire de tous les établissements des jésuites, dont eux savaient tirer de si grands avantages. Les terres de Borda do Campo ne sont pas , à la vérité , fort bonnes , les pâturages n'ont pas non plus la qualité de ceux des Campos Geraes ; mais ce lieu peut être considéré, comme la clef du district de Curitiba et de celui de Castro. Les religieux de la compagnie de Jésus pouvaient sans cesse y rendre des services h ceux qui montaient et descendaient
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la Serra , et, par là, augmenter leur iMhience et le nombre de leurs amis. En général , il n'est pas étonnant que les établissements de ces pères leur fussent souvent si profitables > tandis qu'ils sont devenus inutiles entre les mains du roi« On sait avec quelle négligence et quelle mauvaise foi était dirigé 9 dans le Brésil» sous le gouvernement des souverains du Portugal , tout ce qui tenait au service public. Les jésuites, au contraire^ portaient partout un ordre et une activité que Ton tâcherait vainement de surpasser, et, sans parler de T amour du devoir dont ils étaient animés , ils avaient un esprit de corps et un sentiment d'honneur qui jamais n'existèrent à un si haut degré. ' On a vu, plus haut, que le maté ou congonha, comme l'on dit à Minas , fait , pour la ville de Curitiba , un objet important d'exportation. L'arbre qui le fournit est commun dans les bois qui avoisinent cette ville, principalement danis ceux de Borda do Campo, et c'est probablement encore une des raisons qui avaient déterminé les jésuites à s'établir en cet endroit.
Varvore da congonha ou arvore do mate {Ilex paraguariensis, Aug. de S. Hil.) est un arbre médiocre, rameux au sommet , très-feuillé , mais dont la forme n'a rien de bien déterminé.
Les feuilles fraîches de l'arbre du maté sont sans odeur et n'ont qu'une saveur herbacée et un peu amère; mais, quand elles sont préparées , elles répandent un léger parfum qui rappelle un peu celui du thé suisse.
Jusqu'à l'époque de mon voyage, on avait fait le maté, aux environs de Curitiba , avec beaucoup moins de soin que dans le Paraguay ; mais la méthode des habitants de cette dernière contrée commençait à être connue des Curi-
156 V4>YAGE DANS LES PROYIIfCES
tibanais. Le capitao môr du district avait même T intention de forcer tous ses administrés à Tadopter, parce que le maté fait d'après elle se vendait à Buenos- Ayres et à Montevideo beaucoup plus cher que celui qui avait été préparé suivant l'ancienne manière. Lorsque je passai par Borda do Campo» mon hôte avait chez lui un honiime du Paraguay qui avait quitté son pays à cause de la guerre, et qui faisait du maté à la manière espagnole-américaine au milieu des bois de la fazenda ; je vis ses procédés et je vais les décrire.
Le maté y pour être bon» doit se cueillir , me dit cet homme, depuis le mois de mars jusqu'au mois d'aoi!tt> c'est-à-dire dans le temps où une diminution de chaleur ralentit le mouvement de la sève. On coupe les branches de l'arbre ; on les apporte au lieu où la préparation doit se faire et on les entasse. On forme un bûcher étroit avec des troncs d'arbres fraîchement coupés, longs de 8 à 10 mètres, d'une grosseur médiocre. Pendant que le bûcher se consume , des hommes placés de droite et de gauche présentent au feu des branches de maté, en les tenant par l'extrémité inférieure, et ils en grillent légèrement les feuilles. Quand cette opération est achevée, on détache des branches les ramules garnies de feuilles et l'on en couvre le barbaquâ, sorte de berceau que l'on fait de la manière suivante : On enfonce en terre deux arbres fourchus de la grosseur de la cuisse, qui , jusqu'à la fourche, ont environ 2 mètres à 2",50 de hauteur, et entre lesquels on laisse un intervalle d'à peu près 2 mètres. Sur les deux fourches on appuie une branche d'arbre flexible qui forme l'arc, et qu'on appelle arco mestre, arc maître, arc principal. Cet arc est destiné à en soutenir, dans leur milieu, cinq autres
qui se croisent avec lui et dont les deux extrémités portent sur la terre; puis à ceux-ci on attache, à partir de 1 mètre au-dessus du sol, des bâtons transversaux entre lesquels on laisse quelques pouces de distance. Le berceau qui résulte de cette charpente est arrondi ; il a la forme d'un four, environ six pas de diamètre, et reste ouvert des deux côtés où sont plantées les fourches. On le couvre entièrement des ramules fouillées du maté , en les passant entre les bâtons transversaux, et Ton a soin qu'il ne reste entre ces mêmes ramules aucun intervalle. Préalablement , on a bien battu le terrain que recouvre le harhaquâ. On fait du feu , au milieu de ce dernier, avec du bois vert ; la fumée s'échappe par les côtés ainsi que par le bas du berceau où l'on n'a point attaché de bâtons transversaux, et au bout d'une heure et demie le bois des ramules est parfaitement sec, aussi bien que les feuilles. On détache les uns et les autres du harhaquâ, on les entasse, on les bat avec des morceaux d'un bois lourd longs d'environ 1",50, auxquels on a donné la forme d'un sabre , et dont le manche est cylindrique. Le maté est fait lorsque les feuilles sont réduites en poussière et les ramules en très-petits morceaux ; alors on le met dans des espèces de très*«petits paniers cylindriques faits assez artîstement avec des tiges de bambou, et l'on bouche ces paniers avec des feuilles de fougères parfaitement sèches.
L'ancienne manière de fabriquer le maté, dans les environs de Curitiba, différait de celle du Paraguay en plusieurs points. On ne faisait aucune attention à la saison de Tannée où l'on coupait les branches de l'arbre. Pour les griller [sapecar^ mot en usage à Curitiba et au Paraguay), on n'allumait point un feu de bois vert, mais on choisissait
de préférence les nœuds qui restent de Y Araucaria quand Tarbre est pourri. On ne construisait pioint de harhaquâêy mais seulement des giraos (1) hauts d'environ 1 mètre, sur lesquels on plaçait les feuilles du maté. Enfin on ôtait le bois des ramules , qui , à ce que disent les Espagnols- Américains , donne le plus de goût à la boisson.
Les historiens du Paraguay ont beaucoup parlé du thé de ce pays ; mais» avant F époque de mon voyage, on connaissait si peu la plante qui le produit , que le savant traducteur du voyage d'Âzara croyait pouvoir le rapporter au genre Psoralea. J'étais à peine arrivé à Paris, que je lus à l'Académie des sciences un travail où je m'exprimais comme il suit : (( Une plante intéressante croit en abonm dance dans les bois voisins de Curitiba ; c'est l'arbre (( connu sous le nom d'airore do mate ou da congonha <i qui fournit la fameuse herbe du Paraguay ou maté. a Comme 9 à l'époque de mon voyage, les circonstances (( politiques rendaient presque impossibles les communica- (( tiens du Paraguay proprement dit avec Buenos-Ayres et <c Montevideo , on venait de ces villes chercher le maté à a Paranaguâ , port voisin de Curitiba. Les Espagnols-Amé* a ricains, trouvant une grande différence entre l'herbe <( préparée au Paraguay et celle du Brésil, prétendirent (( que celle-ci était fournie par un autre végétal. Des échan-
(1) « Voici, ai-je dit ailleurs (Voyage dans la province de Rio de Ja- <f neir&t etc., l, 396), comment on forme les giraos : on enfonce dans « la terre quatre pieux que Ton dispose entre eux comme les quatre « quenouilles d'un lit ; sur chaque paire de pieux les plus rapprochés « on fixe, avec une écorce flexible et tenace, un morceau de bois trans* « versai, et Ton range des perches sur les deux morceaux de bois « transversaux qui se font face Tun à Tautre. Le plus souvent on cou- « vre le girao d'une natte ou d'un cuir écru, et il devient un lit. »
DE SAirrr-PAUL et de SAmTE-CAtHtRINE. 150
a tillons que j'avais reçus du Paraguay me mirent en état <x de signaler aux autorités brésiliennes l'arbre de Guritiba « comme parfaitement semblable à celui du Paraguay ; et « laar identité m'a encore été plus évidemment démence trée lorsque j'ai vu moi-même les quinconces d'arbres de « maté plantés par les jésuites dans leurs anciennes mis- « sions. Si donc le maté du Paraguay est supérieur, pour <c la qualité» à celui du Brésil» cela tient à la différence des a procédés que l'on emploie dans la préparation de la « plante... Dans un autre mémoire que je me propose iê « soumettre à l'Académie sur le végétal dont il s'agit, il <c me sera facile de démontrer qu'il appartient au genre « Ilex [Aperçu d'un voyage au Brésil , 44, ou dans les Mé- « moires du muséum , IX). » A ce passage, j'ajoutais dans une note une description abrégée de Varvore do mate, et je l'indiquais sous le nom botanique d! Ilex paraguariensis.
J'avais fait faire plusieurs dessins pour le mémoire projeté ; mais des travaux plus importants et surtout de longues souffrances m'ont empêché de le publier.
Dans ce mémoire , j'aurais fait connaître plusieurs espè^ ces » un Luxemburgia , un Voehisia , mon Trimeria Pseudomate , que, suivant les cantons, on considère, dans la province de Minas , comme le véritable maté , et qui en sont fort différentes (1).
(1) Parmi les plantes qui ont été prises à tort pour Farbre an maté, il faat compter le Cassine Congonha, Spii et Mart. M. Lambert a publié de très-belles figures de cette espèce et de Vïlex paraguariensis {Des» cripL Pinus, U, snppl.) ; mais le teite qu'il y a joint doit être considéré comme non ayenn, car ce n*est qu'une série des plus étranges méprises (voir la note que j'ai jointe au morceau que j'ai intitulé Comparaison de la végélation d^un pays en partie eœlralropical avec
iW VOYAGE DANS LES PROYQfCES
Ces méprises, au reste , s'expliquent de la manière la plus facile. Les Mineiros yont chercher des mulets dans le Sud ; on les régale de maté ; on leur montre la plante qui le fournit , et , de retour chez eux , ils croient la retrouver dans toutes les espèces dont les feuilles ont quelque ressemblance avec les siennes.
Au reste 9 quoique plusieurs plantes aient été faussement prises à Minas pour Tarbre au maté ou thé du Paraguay , le véritable Ilex faraguarievmê y croit bien réellement. Ce qu'il y a de fort remarquable, c'est qu'à Minas, comme à Curitiba , on le trouve avec Y Araucaria hrasiliensis.
J'ignore absolument quelle était, à l'époque de mon voyage , la quantité de maté que fournissait le district de Curitiba; mais, en Tannée financière de 1835 à 1836, sans parler de ce qui se consomma dans le pays et de ce qui fîit expédié par terre , le port de Paranaguà en exporta 84,602 arrobes (392,555 kilogr.) fabriquées probablement dans toute la comarca et évaluées 169,204,000 reis (735,669 fr. au change de 230) (1). Enfin la fabrication est devenue tellement considérable, que l'on évalue à 3 on
celle (Tune contrée limilrophe entièrement située entre les tropiq%te$, dans les annales des sciences naturelles de F année 1850). J*ajoaterai que le nom spécifique de paraguariensis doit seul être adopté, nonseulement parce qu'il a Tantériorité , mais encore parce que les historiens ont consacré ce mot ou plutôt paraquariensis depuis deux cents ans , et il serait aussi étrange de vouloir le changer en paraguensU avec Lambert, ou paraguajensis avec Endlicher, que d'écrire londonensis^onx londinensis,
(1) Millier, Ensaio est., tab. 12. — J'établis le change d'après le tableau d'H. Say dans V Histoire des relalionSy etc.
jr
400,000 arrobes ce que le pays fournit a présent chaque année (1).
Après avoir assisté à la fabrication du maté, je quittai la fazmda de Borda do Campo. Nous entrâmes aussitôt dans des bois où domine \ Araucaria brasiliensis ^ et où nous tronvémes quelques fondrières profondes auxquelles mon conducteur fit à peine quelque attention ; ce n'était rien , en effet , en comparaison de ce que nous devions voir un peu plus tard.
Bientôt nous commençâmes à monter, et à peu près depuis cet endroit V Araucaria brasiliensis cessa de s'offirir à nos regards. Ceci prouve que cet arbre, ami d'une température modérée, craint un certain degré de froid. On le trouve près de Rio de Janeiro, sur les sommets les plus hauts de la Serra da Estrela, dont la température moyenne correspondrait vraisemblablement à celle de Curitiba ou des Campos Geraes, et il s'arrête au pied de la Serra de Paranaguà.
Lorsque nous commençâmes à monter cette dernière, le chemin fut d'abord passable. Nous voyions des bois de tous les côtés, et jusqu'au lieu où nous fîmes halte ce furent toujours des bois que nous traversâmes.
Le premier pas fort difficile que nous trouvâmes porte le nom de Pào de 16 (espèce de gâteau fort léger). En cet endroit, le chemin est couvert de grosses pierres arrondies ; sa pente est rapide, et de distance à autre les bètes de somme sont forcées de faire des sauts effrayants pour le iroyageùr qui n'a pas encore traversé ces montagnes.
La route redevient passable jusqu'au lieu appelé Belle-
(t) Francisco de Paula e Silva Gomes, in Sigaud, Annuario 1847. H. 11
Vue (Boa Vista), parce que de là on découvre une grande partie de la plaine que Ton a parcourue avant d'arriver à la Serra.
Vers Boa Vista , le chemin est creusé dans la montagne même, à une profondeur de près de 4 mètres, et n'offre qu*un passage étroit où les mulets ne peuvent avancer sans frotter la terre de droite et de gauche avec leurs charges. Bientôt on commence à découvrir devant soi un des pics les plus éjevés de la Serra , auquel a été donné le nom de Marumbi, et dont les flancs, coupés presque verticalement, n'offrent, en plusieurs endroits, que le rocher nu. Â chaque instant, la route devient plus affreuse : souvent elle est creusée à une profondeur assez considérable; elle n'a que quelques pieds de large et est couverte pér des branchages qui privent le voyageur de la lumière du jour. Ailleurs ce sont des fondrières d'où les mulets ne s'arrachent qu'avec une peine extrême; ailleurs enfin ces animaux sont obligés de faire des sauts de plusieurs pieds, parce que le terrain change brusquement de niveau. Dans plusieurs endroits , on a mis des bûches en travers pour empêcher les bêtes de somme d'enfoncer dans la boue ; mais elles glissent sur ces morceaux de bois arrondis et humides, et courent, à chaque instant, le risque de s'abattre.
Le respectable évêque de Rio de Janeiro, José Caetano DA SiLYA CouTiNHo, voulaut faire la visite complète de son immense diocèse, fut obligé de passer par cet affreux chemin. Quelques hommes, requis sans doute parmi les ordenanças, le portaient dans un hamac , se relayant les uns les autres. Il entendit l'un d'eux se plaindre de sa charge dans les termes les moins respectueux [aqiielle d pesa
muito); il .fit arrêter le hamac, ne prononça pas un seul mot de reproche , prit un bâton et descendit à pied le reste de la montagne. Cette anecdote ne se rattache qu'indirectement à mon voyage; mais je n'ai pu laisser échapper Toccasion de rendre un nouvel hommage (1) à un prélat qui honora son siège par ses vertus et ses lumières , dont les bontés ne sont point eflTacées de mon souvenir, et qui , ami du Brésil jusqu'à l'enthousiasme, trouvait du bonheur à s'entretenir avec moi des contrées que nous avions parcourues tous les deux.
La partie la plus' mauvaise de tout le chemin est celle où Ton commence à descendre ; elle porte le nom i'encadeado (enchaîné). La pente y est extrêmement rapide ; des branches s'avancent sur le chemin qui est creusé au-dessous du niveau du sol et le rendent très-obscur ; on avance sur de grosses pierresglissantes, et les mulets sont souvent forcés de s'élancer avec leurs charges. Je ne me lassais pas d'admirer l'adresse de ces animaux pour se tirer des plus mauvais pas : on les exerce à faire le voyage d'abord sans rien porter sur leur dos ; puis on leur met un bât , et enfin une véritable charge. 11 en meurt souvent dans les premières épreuves; mais, lorsqu'ils ont traversé la montagne plusieurs fois, ils n'ont plus aucune peine à surmonter les difficultés qui se représentent à chaque instant. Ils choisissent, avec une sagacité merveilleuse, les endroits où ils peuvent placer leurs pieds avec le plus de sûreté.
Nous avions mis près de huit heures à faire 5 lieues ; mon conducteur m'assurait qu'il serait impossible de ga-
(1) J'ai déjà dit quelques mots de D. José Caetano da Silva Coulinho dans mon Second voyage, vol. II, 229.
gner les premières maisons avant la fin du jour. Je pris, en conséquence, le parti de faire halte au milieu des bols, et nous nous arrêtâmes au lieu appelé Pinheirinho (le petit pin], où il parait que les voyageurs passent souvent la nuit. A droite, s'élevaient des pics inaccessibles couverts de bois ; à gauche, des arbres majestueux et d'un vert sombre étalaient leurs nombreux rameaux ; plus bas , coulait un torrent dont le bruit se faisait entendre au loin.
A peine mes malles et mes effets furent-ils déchargés, qu'il tomba de la pluie. Je commençais à m'affiiger à cause de mes collections ; mais Manoel et mon conducteur dissipèrent bientôt mes craintes par les mesures qu'ils prirent. Ils placèrent les malles sur de longues perches ; par-dessus ils firent un petit toit avec des bâtons attachés les uns aux autres à l'aide de morceaux de bambou, et sur cette charpente ils étendirent les cuirs de bœufs qui servaient, dans le voyage , à assurer et à garantir la charge des mulets. Mon lit fut dressé sur les malles ; on mit à côté de moi tout le menu bagage, et il y eut encore assez de place sous le toit pour Laruotte et José.
Il ne tomba pas d'eau tant que la nuit dura ; mais le soleil était à peine levé, que le temps se couvrit , et il plut presque toute la journée.
On descend encore jusqu'au lieu appelé Porto , et , quoique la pente n'ait plus , à beaucoup près , la même roideur, le chemin n'est guère moins affreux.
En arrivant au Porto, je me trouvai dans une autre atmosphère : l'air était lourd ; il faisait infiniment plus chaud qu'aux environs de Curitiba ou dans les Campés Geraes. Je n'étais plus sur le plateau , je n'étais plus dans les montagnes , mais tout près du littoral où la température des tro-
piques se prolonge davantage encore vers le sud. Le climat avait changé, la végétation avait dû clianger avec lui; tout à coup, en effet , je revis des plantes que Ton cultive dans les contrées les plus chaudes du Brésil. Au lieu des pêchers qui entourent les maisons du district de Curitiba , des bananiers étendent leurs larges feuilles sur celles du Porto , et je rencontrai des enfants qui portaient des cannes à sucre. Si donc le climat de Curitiba est eitrèmement tempéré, quoique cette ville soit située sous un parallèle à peine plus méridional que celui du Porto ; si les productions de l'Europe y réussissent avec tant de facilité ; si les gelées y font périr les bananiers , les caféiers , la canne à sacre, il n'est guère douteux que l'élévation du pays n'en soit la cause principale (1). Je ne saurais croire, cependant, que la distance de l'équateur n'entre pas pour beaucoup aussi dans la température de la contrée qui s'étend depuis Hytû jusqu'à Curitiba; car plus on approche de cette dernière ville , ou, si l'on aime mieux, du sud, plus le climat devient froid. Les caféiers, comme je l'ai dit, ne s'étendent pas beaucoup plus loin que Sorocàba ; Itapitininga forme à peu près la limite de la canne à sucre , Ita- I>éva celle des bananiers , enfin la Serra das Furnas celle des cotonniers et des ananas. Si l'élévation seule influait ici sur le climat, les plantes tropicales qui croissent audessus de la Serra das Furnas devraient, à plus forte raison, croître au-dessous d'elle, puisqu'il y a, en cet endroit, un abaissement dans le sol , et c'est le contraire qui arrive.
(i) Suivant le capitaioe KiDg cité par D. P. Millier {Ensaw eslalUtico, 7), la ville de Curitiba serait élevée de 183 braças (4a2->,6) audessus du niveau de la mer.
Au Porto sont les première^ maisons ; là aussi Ton trouve la rivière de Cubatào^ que^ j'avais déjà vue en descendant la Serra , où elle prend sa source. Pour se rendre à Paranaguà, on s'embarquait autrefois au Porto ; mais, comme il existe des rapides [cachoeiras) entre ce hameau et le village de Morretes (petits mornes), aujourd'hui ville, c'était, à l'époque de mon voyage , dans ce dernier endroit que se faisaient les embarquements. Le Porto avait perdu sa destination primitive ; mais il conservait toujours le nom qu'elle lui avait fait donner.
Quand on quitte ce hameau et qu'on regarde derrière soi, on jouit d'une vue charmante. On découvre les montagnes couvertes de bois qu'on vient de traverser ; à leur pied sont les maisonnettes du hameau , entourées d'arbres touffus, et devant ces dernières on voit le Rio do Cubatâo, qui est assez large et coule rapidement sur un lit de cailloux.
Au Porto commence une plaine marécageuse qui porte le nom de Vargem, comme toutes celles qui lui ressemblent, et qui n'est guère moins redoutée des muletiers que la Serra elle-même. Cette plaine, couverte de bois, ne présente, en effet, qu'une boue tenace où les mulets enfoncent profondément, et d'où ils ne se tirent qu'avec une peine extrême. Le chemin est, en général, fort large et côtoie la rivière ; mais , en certains endroits , on est obligé de serpenter entre les arbres , qui ne sont séparés que par des intervalles très-étroits, et contre lesquels heurte sans cesse la charge des bêtes de somme.
Je fis halte au village de Morretes, bâti, dans une position charmante, sur le bord de la rivière de Cubatâo. Le rapilào m(yr de Curitiba avait donné avis de mon arrivée
au comniandant du village, qui m'avait préparé une maison. A peine fus-je installé, que je reçus sa visite, et, peu d'instants après, il m'envoya un milicien qu'il voulait mettre en sentinelle à ma porte , mais que je congédiai comme celui de Curitiba.
Morretes (1) fut d'abord une aidée dépendante du district de la petite ville d'Antonina, dont il est éloigné d'environ 2 lieues (2). Il n'y avait pas plus de huit ans, lorsque j'y passai, qu'on en avait fait le chef-lieu d'une paroisse, qui , d'après ce que me dit le curé , comprenait environ mille communiants. Les habitants de ce pays , métis , pour la plupart, d'Indiens, de blancs et de mulâtres, étaient fort enclins au meurtre; mais, quelque temps avant l'époque de mon voyage , on avait pris des mesures sévères qui avaient rendu les assassinats moins fréquents. Comme la population de Morretes a beaucoup augmenté depuis un certain temps, et que ce lieu forme un point de communication fort important entre le plateau et le port de Paranagua, l'assemblée législative provinciale, par un décret du V^ mars 1841 (3), l'a érigé en ville.
(1) n ne faut écrire ni Morrete avec Gazai, ni MoreUes avec les auteurs de l'excellent Diccionario do Brazil. Je me conforme ici à la prononeiation usitée dans le pays, et Forthographe que je suis est aussi celle qu'a admise D. P. Millier.
(2) La ville d'Antonina, qui, à la ISn du siècle dernier, dépendait encore du district de Paranagua , est située tout près de Tembouchure d'une rivière qui se jette au fond de la baie de Paranagua. Son district comprenait, en 1822, 2,917 âmes, et, en 1838, 5,923. Il est plus sain que celui de Paranagua ; on y cultive principalement Ip riz et le manioc (Cazal, Corog. Braz,, I, 227 ;— Pizarro, Mem. hist, VUI, 312 ; — Miill., Ensaio est., 59; — Mill. et Moar. Lop., Dicc, i, 59).
(3) Milliet et Lopes de Moura, Diccionario, II, 123.
16^ VOYAGE DA!IS LES PftOTI5CeS
Monretes e&t situé sur le bord du Rio Cnbatâo '1>, au point où cette rifière devient tout à fait navigable, et se composait, en i8â0,d* une soixantaine de maisons. L'élise est bâtie au milieu du village, sur une colline d'où Ton découvre une très-belle vue : la Serra , couverte de l)ois sombres ; le pays plat qui s'étend au-dessous d'elle , et la rivière de Cubatâo. L'ensemble de ce paysage rappelle beaucoup ceux des environs de Rio de Janeiro, et rien , absolument rien ne nous retrace ici l'aspect sévère des environs de Curitiba ou des Campos Geraes.
Ijb pays qui s'étend depuis la Serra de Paranagnâ jusqu'à la ville du même nom est plat et humide ; mais , d'après ce qu'on m'a dit , il parait que la partie de la plaine ou est situé le village de Morretes est plus humide encore que tout le reste du pays. Au rapport des habitants les plus notables, il pleut ici continuellemçnt ; le mais moisit souvent dans répi lorsqu'il n'est pas encore mûr, et la racine du manioc pourrit dans la terre avant qu'on puisse la recueillir. La culture du riz est celle qui convient le mieux aux terres de ce canton ; cependant on y plante aussi le caféier et la canne à sucre, mais on n'emploie cette dernière qu'à faire des rapaduras (2) et du tafia. Le coton
(1) Les auteurs de Tutile Diccionario do Brazil disent que le Rio do Cubatào porte ses eaux dans la baie de Paranaguà sans avoir arrosé ni une ville ni un village {Dicc, I, 309); puis ils ajoutent que c'est le Nhundiaquâra qui passe à Morretes (II , 123). J'ignore si la rivière sur laquelle est situ^'e cette ville a originairement porté le nom de Nfcttndiaquâra; mais il est incontestable qu'on l'appelle généralement aujourd'hui Bio do CubalàOt et c'est sous. ce dernier nom qu'elle est désignée dans YEnsaio estalistico de D. P. Millier.
(*i) J'ai parlr^plusicurs fois des rapaduras dans mes autres rela-
que Ton récolte aux environs de Morretes est d'une qualité inférieure , comme celui de toutes les parties extratropicales du Brésil.
La navigation de la rivière de Cubatâo était affermée pour le compte du flsc. On payait à raison de 30 reis (18 c.) par arrobe (14 kilog. 7) le transport des marchandises qui allaient de Paranaguâ à Morretes ou de ce village à Paranaguâ. Le pesage de la marchandise se faisait à Morretes ; mais , quand le propriétaire le désirait , il pouvait acquitter à Paranaguâ le payement des prix de transport. Pendant longtemps deux soldats de la milice avaient été chargés seuls de protéger cette navigation ; mais , assez récemment, un officier supérieur qui commandait à Paranaguâ avait renforcé cette garde , pour que le bon ordre fût maintenu plus sûrement.
Le lendemain du jour où j'étais arrivé à Morretes» il plut toute la matinée, et je pris la résolution de ne point partir. J'étais cependant très- fâché de ce retard, parce qu'un lieutenant de Paranaguâ auquel j'étais recommandé, sachant que j'arriverais bientôt , avait envoyé à Morretes , il y avait déjà plusieurs jours, une pirogue avec deux rameurs, et je privais cet homme de sa barque et de ses gens. Sur les deux heures , cependant, ceux-ci se présentèrent chez moi et me dirent que le temps était assez beau pour nous permettre de faire quelques lieues. Le fermier de la rivière me prêta aussi une pirogue , et je quittai Morretes.
tioDS ; ce sont des espèces de tablettes, carrées et épaisses, de saere cait avec son sirop. Les Espagnols-Américains disent raspaduras , de r(Mpa, râper/ parce qu*il faut râper ces tablettes pour les manger: rapaduras est évidemment une altération de raspaduras.
170 TOTAGE DANS LES PROVIUCES
Il n^était pas absoloment indispensable de s'embarquer pour se rendre de Morretes à Paraoagna. On poofait suivre un chemin qui allait de la première de ces Tilles à la seconde ; mais , comme U traversait des marais fangeux et des bois hérisses d* épines, il était impraticable pour les mulets chargés , et ne pouvait senir qu'aux gens de pied et aui bétes à cornes.
Quoi qu'il en soit, jusqu'à CamiçOy dans un espace de â lieues , le Rio do Cubatâo, sur lequel je m'étais embarqué , peut avoir la largeur de nos rivières de troisième ou quatrième ordre, et coule dans un pays très-plat , en décrivant un grand nombre de sinuosités. Des bois s'avancent jusque sur ses bords ; diverses espèces de lianes revêtent le tronc des arbres et retombent sur la surface de l'eau. Parmi les grands végétaux qui bordent le Cubatâo, je distinguai de nombreux Palmiers et le Cecropia^ que je ne me souviens pas d'avoir vu dans les Campos Geraes. Une plante aussi très-commune sur les bords de la rivière est cette Graminée gigantesque aux feuilles disposées sur deux rangs, à la panicnle longue et flottante, qui se trouve si fréquemment aux environs de Rio de Janeiro, et qu'on y appelle Uhâ ou Cana Braba. Les plantations de riz sont fort nombreuses auprès de Cubatâo ; elles dépendent des petits sitios qu'on aperçoit de temps en temps et qui répandent de la variété dans le paysage.
11 était permis aux propriétaires de ces sitios d'avoir des pirogues ; mais ils ne pouvaient s'en servir pour transporter les marchandises qui devaient aller de Paranagué à Curitiba ou de Curitiba à Paranaguâ. Cependant, lorsqu'ils tenaient beaucoup à faire eux-mêmes quelque transport , on ne s'y opposait pas, pourvu qu'ils payassent aux fer-
miers la même rétribution que si ces derniers avaient fourni leurs rameurs et leurs pirogues.
Comme il était déjà tard quand nous arrivâmes au sitio appelé Camiça et que le temps était couvert, nous primes le parti de nous arrêter en cet endroit. Le propriétaire était absent et avait emporté la clef de sa maison ; je m'établis sous un petit hangar couvert de feuilles de palmier qui servait de logement aux esclaves.
Nous partîmes à la pointe du jour pour pouvoir profiter de la marée.
Dans Tespace d'environ 1 lieue, Teau resta encore douce; mais peu à peu la rivière s'élargit, elle devint salée, et la végétation changea. Je ne vis plus, sur le bord de Feau, que des Mangliers, des Avicennias, le n° 1659, et quelques autres arbustes qui appartiennent généralement aux terrains bas et marécageux voisins de la mer. Une foule d'oiseaux d'eau de diverses espèces cherchaient leur nourriture dans la fange, au milieu des Mangliers, et parmi eux il était impossible de ne pas distinguer le guara (Ibis rubra), qui vole par troupe, et dont le plumage couleur de feu produit dans l'air un effet charmant.
Vers le soir, la pluie tomba par torrents, et elle durait encore quand nous arrivâmes à Paranaguâ. Ces pluies continuelles faisaient mon désespoir ; elles m'empêchaient de rien recueillir : le peu que j'avais récolté depuis quelque temps ne séchait point , et tout ce qui se trouvait dans mes malles se détériorait.
Après avoir fait environ 4 lieues, depuis le sitio d'où j'étais parti, j'entrai enfin dans la baie de Paranaguâ, et je longeai plusieurs îles peu considérables. Passant entre l'extrémité occidentale de celle de Cotinga , la plus grande
de toutes, et la terre ferme que j'avais a ma droite J'arrivai à r embouchure d'une petite rivière qu'on appelle Rio de Paranaguâ ; puis je débarquai à la ville du même nom, devant laquelle étaient à l'ancre plusieurs petites embarcations , lanchas et sumiicas.