LA VILLE DE GURITIBA ET SON DISTRICT
Layille de Curitiba; son histoire ; sa sitnation ; maisons, raes; place publique ; églises ; fontaines ; une chapelle. — Les habitants de Curitiba, la plupart cultivateurs ; ameublement de leurs maisons. — Commerce ; difficultés des communications ; le Brésil en quelque sorte interrompu. — Limites de la comarca de Curitiba ; les yilles qa*élie contient ; sa population ; sa garde nationale ; rapports de la popoli* tion tout entière avec le nombre des gardes nationaux. — Population du district de Curitiba ; la salubrité de ce district et son climat ; ses productions ; le caractère de ses habitants. — Excellente réception qu'ils font à Fauteur. — Description de la maison de campagne où il est logé. — Le capitao môr de Curitiba. — Deux Indiennes de la triba des Coroados de Garapuàva ; vocabulaire de la langue dé cette tribu ; manière dont se prononcent les langues indiennes en général ; comparaison de celle des Coroados de Garapuàva avec d'autres idiomes ; portrait des deux femmes coroadas ; les noms des tribus indiennes simples sobriquets ; aucune idée de Dieu ; cauin. — Préparatifs 'fle départ ; le $argento môr José Cameiro.
Curitiba, situé à environ HO legoas de S. Paul, par les 25® 51' 42'' lat. sud (1], doit son nom à la prodigieuse
(1) Je me conforme ici à l'indication de Pizarro {Memorias hisL, Vni, 299) ; mais on n'est pas parfaitement d'accord sur la position de Curitiba.
quantité d'Araucaria brasiliensis qui croissent dans ses alentours. En guarani, curii signiGe pin, et tiba réunion (réunion de pins) (1).
A répoque de mon voyage, tout le monde racontait, dans cette ville, que les premiers habitants du pays s'étaient établis d'abord dans un lieu appelé actuellement Villa Velha (la ville vieille) , qui est plus rapproché de la Serra de Paranaguâ , et où ils n'avaient bâti que des chaumières. Je ne sais si le séjour de cet endroit avait quelque inconvénient pour eux ; mais ils n'y restèrent pas longtemps. Suivant une ancienne légende, l'image de Notre-Dame de la Lumière [Nossa Senhora da Luz), leur patronne, avait, chaque matin, les yeux tournés vers l'emplacement qu'occupe aujourd'hui Curitiba, et ce fut pour cette raison, ajoute la légende, que s'y transportèrent les colons de Villa Velha. D'eux-mêmes ils proclamèrent ville leur nouvel établissement , s'inquiétant fort peu des droite et de l'autorité de leur souverain. On finit par comprendre qu'il était indispensable de les faire sortir de la position irrégulière où ils s'étaient placés, et, dans les dernières années du xvii* siècle, Curitiba reçut légalement le titre de ville (2). Lorsque
(1) Il est clair, daprés cette étymologie, quMl ne faut point écrire Curytiba avec Cazal, Coritiba avec Feldner et beaucoup d'autres, encore moins Corriliva avec John Mave , ou Coritigba avec Pizarro.
(2) Les détails que je donne ici n'ont tous d'autre autorité que la tradition ; mais, à l'époque de mon voyage, ils étaient considérés comme incontestables par les hommes les plus recommandables du pays. Pizarro dit que ce fut un certain Theodoro Ebano Pereira, capitaine des barques de guerre, qui, en 1654, fonda Curitiba ; suivant D. P. Millier, le premier nom de cet homme n'aurait pas été Theodoro, mais HebV doro (Pizarro, Mem. hisL^ VIIÏ, 299; — P. Millier, Eus. est., 58); enfin le Pauliste Pedro Tacques de Almeida Paes Leme , probablement mieux
la capitainerie de S. Paul, qui, pendant longtemps, n'avait eu qu*un ouvidor, fut divisée en deux comarcasy celle du nord et celle du sud, Curitiba fit naturellement partie de cette dernière. Vouvidor de la comarca du sud eut d'abord sa résidence à Paranaguà; mais, par un décret du 19 fé- ^ vrier 1812, il lui fut ordonné de se transporter à Curitiba. Alors cette ville devint le véritable chef-lieu de la comarca du sud, à laquelle on donna le nom de Paranagm e Curitiba (1 ] , dans r intention , sans doute, de prévenir les plaintes jalouses des babitants de la côte. Mais ce moyen ne put ôtre fort efficace ; car, à l'époque de mon voyage, il n'y avait personne qui , dans le langage habituel , ne désignât la comarca du sud sous le nom de comarca de Curitiba. C'était, au reste, avec juste raison que l'on avait changé la résidence de Vouvidor. La comarca se trouve divisée par la chaîne maritime en deux parties très-inégales et qui communiquent difËcilement entre elles ; il était juste que le principal magistrat du pays résidât dans la plus considérable. Deux juges ordinaires (juizes ordinarios) rendaient la justice en première instance sous Vouvidor, et présidaient, suivant l'usage, le sénat municipal.
Depuis l'établissement du gouvernement constitutionnel au Brésil, Curitiba a été honoré du titre de cidade; on y a établi un professeur de langue latine, et celte ville peut être considérée comme la capitale de la cinquième comarca (2). Très- voisine de la province de Rio Grande do
instruit que ces deux écrivains, donne à Ebano le nom de Leodoro {Hiiloria da cap. de S, Vicente, in Revisla Irim., segunda ser., U, 328).
(1) Pizarro, Memorias hist,, VIII, 299.
(2) Milliet et Lopes de Moura, DiccionariOy I, 318.
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Sul, elle n'a cependant participé en aucune manière aut troubles qui ont agité cette province , et le président de S. Paul pour Tannée 1840 a donné de justes éloges à sa fidélité (i)> qui, réellement, fut d'autant pins honorable que les Curitibanais, sollicitant depuis 1822 (2), et toujours sans succès, leur séparation du reste de la province de S. Paul , pouvaient se croire autorisés à montrer quelque mécontentement contre le gouvernement central.
Ici s'élève naturellement une question qu'il ne sera pas sans intérêt de chercher à résoudre : d'où venaient les hommes qui les premiers ont peuplé Curitiba , son district et les Campos Geraes? Appartenant, pour la plupart, à v«
la race caucasique parfaitement pure , prononçant le portugais sans aucune altération, les habitants actuels de ces pays ne peuvent évidemment descendre de leurs voisins les métis des districts d'Itapitininga et d'Itapéva. On ne peut non plus supposer qu'ils soient issus d'une colonie venant de la capitale de la capitainerie ; car, dans ce cas, ils porteraient également des marques d'un mélange de sang indien, puisque les Mamalucos composaient en trèsgrande partie les bandes qui de S. Paul se répandaient dans les déserts de l'Amérique. Il me paraît donc impossible de ne pas admettre que la comarca de Curitiba a été originairement peuplée par des Européens qui étaient arrivés directement du Portugal à Paranaguâ, attirés probablement par les mines d'or de ce pays , et qui ensuite au-
(1) Manoel Machado Nunes , Discurso recilado no dia 7 de Janeiro fU 1840, 4.
(2) Fraucisco de Paula e Silva 6.oines in Sigaud, ^/.««uarjo do Hra- • «, 527.
ront traversé la Serra do Mar pour étendre leurs recherches ou plutôt pour fuir Talr malsain du littoral et pouvc^r cultiver les plantes de leur pays. Cette opinion parait d'au* tant mieux fondée que, lorsque Gabriel de Lara vint, en 1647, établir sa résidence à Paranaguâ comme représentant le marquis de Cascaes, donataire de cette contrée, il amena avec lui plusieurs familles européennes (i).
Curitiba a été bâti dans une des parties les plus basses d'une vaste plaine ondulée qui , comme on Ta vu, présente une agréable alternative de bois et de pâturages, et qui est bornée, du sud au nord-est, par la Serra de Paranaguâ.
Cette ville a une forme à peu près circulaire et se compose de deux cent vingt maisons (1820), petites et couvertes en tuiles, qui presque toutes n'ont que le rez-de-chaussée, mais dont un assez grand nombre est construit en pierre. Chaque maison, comme à Minas et à Goyaz, a soa quintal (2) ; mais ici on ne voit , dans ces espèces de jardins, ni bananiers, ni papayers , ni caféiers ; ce sont des pommiers, des pêchers et d'autres arbres fruitiers d'Europe que Ton a coutume d'y planter.
Les rues sont larges et assez régulières ; quelques-unes ont été entièrement pavées , d'autres le sont uniquement devant les maisons. La place publique est carrée, fort grande et couverte de gazon.
Les églises sont au nombre de trois , toutes construites en pierre. Celle qui mérite le plus d'être citée est l'église
(1) Milliet et Lopes de Moura {Diccionario do imperio do Brazil, \\, 236).
(2) Ud quintal est moins uo jardin qu'une espèce de cour irrégulièrement plantée d'arbres fruitiers. On peut voir ce que j'ai écrit sur le;» ffi^inlaes (pluriel de quintal) dans mes relations déjà publiées.
paroissiale, dédiée à Notre-Dame de la Lumière [Nossa Senhora da Luz) ; elle a été bâtie isolément sur la place publique, mais plus rapprochée d'un des côtés de cette place que des autres, elle nuit à sa régularité ; elle n'a ni tours ni clocher. La capella môr (i) et les deux autels latéraux sont assez jolis et bieq ornés ; la nef est élevée et a environ 30 pas de longueur, mais elle est sans voûte, sans plafond et entièrement nue.
On voit à Curitiba deux fontaines en pierre qui n'ont aucun ornement. Au-dessous de la ville coulent deux ruisseaux dont les eaux sont employées par les habitants; l'un d'eux, que l'on passe sur un pont formé de quelques planches, traverse la route de Castro (2). Il y a aussi autour de la ville quelques sources d'assez bonne eau qui ne sont point sans utilité pour les habitants.
Outre les trois églises dont j'ai parlé, on voit, à quelques centaines de pas de Curitiba, une petite chapelle construite sur une colline qui domine tout à la fois la ville et une partie de la plaine, et d'où l'on découvre un très-beau paysage (3).
\ (1) J*ai expiicnié, au chapitre de cet oayrage intitaié La ville d'Uy- " m, etc. (vol. I), ce qu'est la capella môr (chapelle majeure).
' (2) On ne m'a point donné, dans le pays, le nom de ce ruisseau ; ce doit être le Rio de Curitiba indiqué par Feldner et par Milliet {Reisen durch mehrere provinzen Brasiliens, 1, 159 ; — DiccionariOy I, 318). Le Rio de Curitiba est le commencement de THyguacù dont j'ai parlé plus haut (p. 102).
(3) On lit, dans la note de U- Francisco de Paula e Silya Gomes insérée dans VAnnuario de M. Sigaud pour 1847, que, depuis vingt ans, on avait commencé à Curitiba un hôtel de ville et une prison , mais qu'on ne les finissait pas. L'auteur de la note accuse de cette négligence le gouvernement provincial si<''geant à S. Paul.
lîàO 4fc^0YAGE DANS LES PAOViNCES
Curitiba n'est pas moins désert, dans le courant de la semaine, que la plupart des villes de rintérieur du Brér. sil ; presque tous les habitants sont ici , comme dans une foule d'autres endroits, des agriculteurs qui n'occupent leurs maisons que les dimtfDches et les jours de fête , atti* rés par l'obligation d'assister au servjce divin.
On ne compte à Qiritiba et aux alentours qu'un trèspetit nombre d'hommes riches. J'ai vu l'intérieur desprincipales maisons de la ville, et je puis dire que, dans les autres chefs-lieux de comarcas ou même de termos, il n'y en avait point alors qui, appartenant à des hommes Bonorables, fussent aussi peu ornées. Les murs étaient simplement blanchis, et l'ameublement des petits salons où l'on me recevait se composait à peine d'une table et de quelques bancs.
On voyait cependant à Curitiba plusieurs boutiques assai bien garnies. Les négociants tiraient leurs marchandises directement de la capitale de l'empire; mais ils ne vendaient guère qu'aux propriétaires du district, parce que les marchands des villes voisines se fournissaient aussi à Rio de Janeiro. Après les marchandises sèches [fazenda seca), telles que la mercerie, la quincaillerie, la draperie, etc., le sel était l'article d'importation qui, à cause cte^ la consommation considérable qu'en font les bestiaux , sS montait à la somme la plus forte. La ville de Curitiba envoyfttt au port de Paranaguâ, situé au-dessous d'elle, du lard, du maïs, des haricots, du froment, du tabac, de la viande sèche, enfin du maté, qui, en partie se consommait sur la côte, et en partie s'expédiait pour les villes de Buenos-Ayres et de Montevideo, privées, par les événements politiques, de pouvoir tirer cette denrée du haut Paraguay.
DE SAINT-PAUL ET DE SAlNTE-CATflfiRINE. 121
Parmi les articles d'exportation , je ne dois pas oublier Quelques bâtes à cornes que Curitiba vendait pour S. Paul ou Kio de Janeiro (i).
La ville d'Itapéva, comme je l'ai dit ailleurs, n'avait avec le petit port d'Iguàpe que? des communications trèsrares et fort difflciles (Ê). Curitiba pouvait donc être considéré comme le seul point de Tintérieur qui, depuis S. Paul, entretînt des rapports fréquents et directs avec la côte ; par conséquent, la situation de cette ville était extrêmement favorable pour le commerce, et il n'est pas douteux qu'elle ne fût devenue très-florissanté, si le chemin qui traverse la Serra de Paranaguâ eût préi^enté moins de difficultés ; mais, ainsi qu'on le verra bientôt, il existe peu de routes aussi affreuses que l'était celle-ci à l'époque de mon voyage.
Qui ne se serait cru 8(tix premiers temps de la découverte du Brésil en songeant que , dans une étendue de plus de ilO legoas parallèle à la mer et très-peu éloignée d'elle, il n'y avait, pour ainsi dire, qu'un seul centre de population qui eût des relations avec le littoral, et encore par un che^min capable d'effrayer les plus intrépides? L'espace cor- Ci) Les articles d'exportation sont encore les mêmes aujourd'hui ; «^ mais les quantités ont nécessairement augmenté, parce que la populatfen a pris un accroissement sensible et que l'étendue des terres cultivées est devenue beaucoup plus considérable. M. Francisco de Paula e Silya Gomes dit que, dans l'une des dertiières années, la comarca de Curitiba a expédié plusieurs centaines d'alqueires de haricots pour Rio de Janeiro qui alors éprouvait une disette, et que cet envoi a fait tombe| le prix de 20,000 reis h 8,000 (in Sigaud, Annuario do Brazil, 1847, p. 526). Le même auteur ajoute que , si les chemins étaient meilleurs , Curitiba pourrait fournir Rio de Janeiro d'excellentes pommes de -terre.
(2) Voyez le chapitre de cet ouvrage intitulé Voyage (CHapHininga aux Campos Geraes, etc. (vol. I).
respondant présente sur la côte quatre à cinq ports ; mais, quoiqu'ils ne soient pas éloignés de plus de 20 lieues de la partie habitée de T intérieur, on y était plus étranger à ce qui se passait dans cette dernière que la France ne Test à la Russie ou au royaume dé Nàples. On m'a assuré que plusieurs des habitants du littoral n'avaient jamais vu de va* ches, et à quelques lieues d'eux il en existait des troupeaux immenses.
La portion de la province de S. Paul que j'avais parcourue entre Sorocàba et Curitiba était une langue de tenre étroite, isolée au milieu d'une contrée inculte, et l'on peut dire qu'à l'extrémité de cette langue de terre le Brésil était en quelque sorte interrompu ; en effet , du côté de la mer^ on trouvait la Serra presque inaccessible de ParanaguA, et au delà de Lapa , autrement Villa Nova do Principe , ville située à 12 legoas de Curitiba, il fallait, pour sortir de la province, traverser un désert de 60 lieues (Sertâo do Sul, Sertâo de Yiâmo) sans aucune habitation , infesté par les sauvages, et où le chemin ne présente qu'une suite de dangereuses fondrières (1).
A la vérité , outre le chemin qui conduisait de Curitiba à Paranaguâ, il y en avait encore un qui, commençant à
(1) Le président de la province de Sainte^Catherine en Tannée 1847» M. le maréchal de camp Antero José Ferreira de Brito, dit positiyemeDi, dans son discours à l'assemblée législative, qu'on vient d'achever les études {eœploraçôes) relatives au chemin qui conduit de Curitiba à Lages, ville frontière de Sainte-Catherine, et il se félicite beaucoup de ce qu'on a découvert un senHer assez facUe qui rend le voyage plus court {Falla que o Présidente, elc, 6). On va voir tout à l'heure que ,'Si en 1847 on n'avait pas, pour se rendre de Curitiba à Lages, un chemin beancoup meilleur qu'en 1820 , ceux qui descendaient de la première de tes villes à Paranaguâ n'étaient guère micui partagés.
la paroisse de S, José dos Pinhaes (S. Joseph des Sapinières) (1), aboutissait à peu près sur le littoral, à un point correspondant à File de S. Francisco, dépendante de la province de Sainte-Catherine ; mais, d'après ce qui m*a été dit, ce chemin, peu fréquenté, était encore plus difficile et plus dangereux que celui de Paranaguâ; il fallait y faire porter les charges à dos d'homme dans un espace de 3 lieues, et les sauvages, ennemis des blancs, s'y montraient quelquefois (2).
Un petit nombre d'années avant moi, le respectable évèque de Rio de Janeiro, José Caetano da Silva Cou- TiNHO, faisant la visite de son immense diocèse, avait parcouru la comarca de Curitiba, et, après avoir traversé la Serra de Paranaguâ, il avait promis aux habitants du pays de solliciter du roi les moyens de faire dans ces montagnes un chemin praticable. De retour à Rio Janeiro, l'évêque fut fidèle à la parole qu'il avait donnée, et, peu de temps
(1) s. José dos Piahaes, situé à 3 lieues sud-est de Curitiba , est, m'a-t-on dit dans cette dernière yille , plus ancien qu*elle-mème. En 1820, S. José n'était qu'une paroisse dépendante du district de Curitiba, ei, par conséquent, Manoel Ayres de Cazal, qui écrivait en 1817, a en tort {Corog. Braz.y I, 226, 229) d'en faire une ville. D. P. Miiller en 1838, le président Manoel Felisardo de Souza e Mello en 1844 , enfin M. de Yiliiers en 1847, indiquent toujours S. José comme une simple paroisse. (Ensaio eitalislico, 55 ; — Discurso recUado no dia 7 de Janeiro de 1844, 33, 34 ; ~ Caria lopographica da provincia de S, Paulo.y
(2) D'après les rapports du président de la province de S.«Paul pour 1844, il paraîtrait qu'actuellement les communications directes entre le midi de la comarca de Curitiba et S. Francisco ne présentent pas tout à fait les mêmes difficultés qu'en 1820 ; cependant M. L. Aube, juge compétent, ^i {Notice sur la province de Sainte^ Catherine) que « les travaux de ]a route de Curitiba k l'Ile de S. François ont été si mal faits , que cette route n>, pour ainsi dire, jamais été praticable » ^
t24 TOYAGE DANS LES PROVINCES
après, le ministre écrivit aux autorités locales pour leur demander des renseignements exacts sur le chemin de la Serra tel qu'il était alors, sur les moyens de Taméliorer et la manière de subvenir aux dépenses que cette entreprise devait occasionner. Les autorités répondirent aux questions qui leur avaient été faites, et proposèrent de mettre un impôt sur les mulets et les marchandises qui descendraient et monteraient la Serra. Le roi changea son ministère, et il ne fut plus question du chemin (i).
J'ai parlé de la ville de Curitiba en la considérant , pour ainsi dire, isolément ; je dirai à présent quelques mots de l'ensemble de la comarca dont elle est le chef-lieu, et je m'étendrai un peu davantage sur son district.
La comarca de Curitiba est bornée, au nord par le Rio Itareré, au sud par la province de Sainte-Catherine et celle de Rio Grande, à l'est par l'Océan et encore la province de Sainte-Catherine : à l'ouest ses limites ne paraissent pas parfaitement déterminées ; de ce côté sont d'immenses déserts.
(l^Les discours des présidents de la province de S. Paul aux diverses assemblées législatives tendent à prouver que, pour ce qui a rapport aux chemins, il ne s'est point opéré, depuis Tépoque de moD voyage, de changements très-notables dans la comarca de Curitiba. On a tracé des sentiers, ébauché quelques routes, commencé des percées, mais tout cela sans suite et presque sans art; on n*a rieafait de grand ^ de véritablement durable. M. Francisco de Paula e Silya 60mes , qui probablement a écrit en 1846 , dit que le chemin de Curitiba à Paranaguà est dans le plus mauvais état possible (in Sigaud , Annuario, 1847), et le président de la province de S. Paul lui-même , M. Manoel Felisardo de Souza e Mello , s'exprime d'une manière presque semblable dans son rapport pour Tannée 1814. (Voyez aussi la note précédente.)
AU commencement de 18âO, elle comprenait, outre son chef-lieu, les villes de'Guaratûba , Paranaguà, Ântonina , Cananéa, Tguâpe sur le littoral ; Lages, Castro et Villa Nova do Principe ou Lapa sur le plateau. Vers la On de la même année, Lages fut réuni à la province de Sainte-Catherine. Depuis rétablissement du gouvernement constitutionnel , la comarca de Curitiba est devenue la cinquième dans la province de S. Paul, et on en a retranché Cananéa et Iguàpe pour les réunir à la sixième comarca, toute maritime. Ainsi, en 1858, elle ne se composait plus que de Guaratùba, Paranaguâ , Antonina , Villa Nova do Principe , Curitiba et Castro (i). Aujourd'hui elle se trouve comprendre une ville de plus ; mais ce n'est point par une augmentation de territoire, c'est qu'on a détaché de celui d'Antonina l'ancien village de Morretes pour en faire le chef-lieu d'un district (2).
La comarca de Curitiba comprenait, en i8i 5, 36,104-individus (3). En supposant que le territoire de Cananéa, celui d'Iguâpe et celui de Lages n'en eussent point été séparés, cette population se serait élevée, en 1859, à 56,626 personnes , savoir : 42,890 pour la comarca elle-
(1) D. P. Millier, Ensaio eslalistico, 54 et suiv.
(2) D'après ce que disent MM. Millict et Lopes de Moura dans leur utile dictionnaire, Palmeiras, en 1840, aurait aussi été démembré du district de Curitiba pour être érigé eu ville; mais M. de Villiers, sur sa carte de 1847, désigne encore ce lieu comme étant xÉk simple paroisse , et c'est également ainsi qu'il est indiqué sur le tableau 5 qui accompagne le rapport du président de la province pour 1845 ( Discurso recUado pelo Présidente Manoel da Fonseca e Silva ; mappa 5).
(3) Pizarro, Memorias hisloricas, Vllï, 313 ; — Eschw., Journ.y II, lab. 1.
même, telle qu'elle est aujourd'hui ; 9,396 pour le district dlguâpe ; 1,627 pour celui de Cananéa (i), et 2,713 pour Lages (2). Enfin, d'après le petit écrit de M. Francisco de Paula e Silva Gomes et les notes envoyées en 1843 par les magistrats de Curitiba eux-mêmes au gouvernement central, le nombre des habitants de la comarca actuelle serait aujourd'hui de 60,000 âmes (3). De tout ceci il résulte que, si le territoire de Curitiba n'avait éprouvé aucun changement de 1813 à 1839, nous trouverions sa population augmentée, en vingt-cinq années, dans la proportion de 1 à 1,56; ou, si r on veut, l'augmentation aurait été, approximativement, des 5/9 du nombre primitif, par conséquent moindre a peu près de 1/7 que celle qui aurait eu lieu durant le même espace de temps dans la comarca d'Hytù , si l'étendue de cette dernière n'eût pas été non plus diminuée depuis 1813 {voy. le chap. intitulé La ville d'Hytù^ etc.). Au reste, si quelque chose a lieu de nous surprendre dans cette différence, c'est qu'elle ne soit pas plus considérable , car les immigrations sont plus faciles sur le territoire d'Hytù que sur celui de Curitiba, et l'introduction des esclaves a dft être , proportion gardée, plus considérable dans un pays ou l'on fabrique du sucre que dans un pays où l'on élève du bétail. A l'époque de mon voyage, la comarca de Curitiba com-
(1) Mùller, Enê,, 54 et suiv.
(2) Falla do Présidente de Sanla Catharina do V de março de 1841, doeum, 15.
(3) M. de Villiers, sur soo exceUente carte de S. Paul publiée eu Tannée 1817, porte à 78,000 âmes la population de la comarca de Curitiba ; mais il me parait absolument impossible que raugmentation ait été de 18,000 en quatre ans, et les magistrats de Curitiba qui voulaient prouver que leur pays était très-peuplé n'ont certainement pas dû rester au-dessous de la vérité.
prenait deux régiments de milice : l'un d'infanterie, forme par les habitants de la côte; l'autre, de cavalerie, dont les compagnies étaient choisies parmi les propriétaires de chevaux habitant tous le territoire situé à l'ouest de la Serra. En 1838, lorsque déjà la comarca avait été réduite aux districts de Paranaguâ, Guaratûba, Castro, Curitiba et Lapa, sa garde nationale se composait de 1 ,572 hommes de cavalerie vivant sur le plateau, et 2,062 d'infanterie, dont moitié environ appartenait au littoral ; en tout 3,634 hommes : ce qui formait un peu plus du cinquième de la garde nationale de toute la province, s' élevant, à la même époque, à 16,247 hommes (1).
Je crois qu'on pourrait établir très-approximativement qu'en France le chiffre de la population de chaque département et celui de sa garde nationale sont entre eux comme la population tout entière du pays et sa garde nationale aussi tout entière; c'est-à-dire que, connaissant le chiffre de la population de la France, le nombre de ses gardes nationaux et le chiffre de la population d'un département quelconque, on saurait sans peine de combien d'hommes se compose à peu près la garde nationale de ce dernier ; mais de ce que cette milice, dans la comarca de Curitiba , est le cinquième de celle de la province de S. Paul prise
(1) Ces chiffres sont empruntés à D. Pedro Mùller {Emaio est., tab. 11). A la vérité, le président de la province, Manoel da Fonseca e Silva, porte la garde nationale à 24,033 hommes pour Tannée 1845 ; mais dans ce nombre il fait entrer non-seulement les absents qui probablement sont aussi compris dans le chiffre indiqué par Millier , mais encore la réserve et les hommes dispensés du service : de sorte que le nombre des militaires prêts à marcher se trouve réduit à un effectif de 14,260 {Relalorio apresenlado no dia 7 de Janeiro 1845).
dans son ensemble, je n*en conclurai certainement pas que cette môme comarca contient la cinquième partie des habitants de cette province. En effet , les nègres comptent comme les blancs dans le chiffre de la population brésilienne, mais ils ne font point partie de la garde nationale; or il y a, proportion gardée, infiniment moins de nègres dans la comarca de Curiliba que dans celle d'Hytù , par exemple, et dans tous les pays où Ton fabrique beaucoup de sucre; par conséquent, il ne serait pas impossible que telle autre comarca que celle de Curitiba fût beaucoup plus peuplée qu'elle et n'eût pas une garde nationale aussi nombreuse. J'aurai encore une autre observation à ajouter ici : en 1815, la milice de l'ancienne comarca de Curitiba se composait seulement de 758 hommes d'artillerie et 560 de cavalerie (1) ; par conséquent, l'augmentation de la garde nationale a été bien plus considérable, proportion gardée, de 1813 à 1858, que celle de la population prise dans son ensemble. La différence ne tient pas, je crois , à un degré de sévérité de plus dans les enrôlements, mais à ce que le pays est devenu plus riche et qu'un plus grand nombre d'hommes auront pu s'équiper ; peut-être aussi à ce qu'on aura admis, parmi les blancs, des jeunes gens dont les pères offraient des traces moins effacées de sang indigène.
Le district de Curitiba, en particulier, est borné, au nordouest et à l'ouest, par celui de Castro, au nord par celui d' Apiahy, à l'est par la Serra de Paranaguâ qui le sépare du territoire de Morretes, dépendant autrefois d'Antonina; au
(1) Tableau communique à d'Eschwege par le ministre d'État comte (la Darca (in Jour n. Bra^.y 11, tab. 2\
sud -est par le district de S. Francisco, portioa de la province de Sainte -Catherine; enfin, au sud-ouest, par le district de Lapa, autrement dit Villa Nova do Principe.
De Test à Touest, il peut avoir 28 lieues d'étendue ; du nord au sud , il en a 40 ; mais la partie la plus voisine du territoire d'Apiahy est entièrement déserte. En 1820, il n'y avait même pas de limites bien déterminées entre les deux districts. On avait fait tout récemment une percée qui allait directement de Tun à l'autre ; mais elle traversait de vastes forêts sans habitants , et nous voyons, par les rapports du président de la province pour 1843 et 1845, qu'il s'en faut de beaucoup que, jusqu'à ces deux années, elle fût devenue un chemin tant soit peu praticable (1).
En 1817 , la population du district de Curitiba se composait de 10,652 individus; dans le courant de 1818, la petite vérole exerça ses ravages dans le pays, et cependant un nouveau recensement présenta, à la fin de la même année, une augmentation de 362 individus, c'est-à-dire, en tout, 11,014; en 1838, le nombre total se trouvait porté à 16,155. Les renseignements que j'ai pris sur les lieux me permettent de faire connaître de quelle manière était répartie la population de 1818, et je comparerai les chiffres d'alors avec ceux de 1838 fournis par D. P. Huiler (2).
(i) Diseur so recitado pelo Présidente José Carlos Pereira d'Aïmeida Torres no dia 7 de Janeiro de 1843, p. 24;— Z>e«cur«o recitado pelo Présidente Manoel Felisardo de Souza e Mello no dia 7 de Janeiro tSU, p. 31.
(2) Ensaio estatistico cont. do appendice a tab. 5.
V'oici le tableau que j'établis :
Ëlancs des deux sexes. . 6,140 Blancs des deux sexes. . 9,806
Mulâtres libres 3,036 Mulâtres libres. 4,119
Nègres libres 251 Nègres libres
Individus libres. . 9,427 Individus libres. . 14,214
Mulâtres esclaves. 544 Mulâtres esclaves. 704
Nègres esclaves. . 1,043 Nègres esclaves. . 1,237
Esclaves 1,587 Esclaves 1,941
Ce tableau nous fournit les considérations suivantes : 1"^ La population totale du district de Curitiba a augmenté en vingt ans dans la proportion de 1 à 1 ,46, et par conséquent F accroissement a été un peu plus considérable que dans l'ensemble de la comarca telle qu'elle était jadis (1), ce qui ne doit point étonner, puisque c'est, en tout pays , vers les centres de population que les émigrations se portent. — 2° Il s'en faut que l'accroissement se soit fait, pour toutes les castes, dans la même proportion, car il a été pour les blancs comme 1 à 1 ,59, pour les mulâtres libres comme 1 à 1 ,35, les nègreç libres comme 1 à 1,29, les nègres esclaves comme 1 à 1,18; la population blanche est, par conséquent, celle qui a le plus augmenté, et ici on peut voir encore quel immense avantage ont sur les pays à sucre ceux où l'on cultive exclusivement d'autres plantes que la canne, où surtout on s'occupe à faire des élèves de bétail. En vingt-trois ans, en effet, de 1823 à 1838, l'augmentation des esclaves a été, dans le district
(1) Voir plus haut, p. 126.
d'Hylù, comme 1 à i ,54, et l'on sait qu'en réalité une telle augmentation est un véritable malheur. — 3** En 1858, dans le district de Curltiba, le nombre des hommes mariés était à Fensemble de la population comme 0,40 à 4, et il était seulement comme 0,29, ou à peu près, à Hytù, et dans d'autres districts où Ton fait beaucoup de sucre et où Ton a besoin de beaucoup d'esclaves, différence qui tient d'abord à ce que Ton marie fort peu ces derniers , et aussi à ce que l'immoralité est, toutes choses égales d'ailleurs, en raison directe du nombre des esclaves.
A l'époque de mon voyage, il y avait dans le district de Curitiba 948 cultivateurs, 31 négociants, 205 journaliers, 50 muletiers, et, ce qui prouve combien l'agriculture du pays a fait de progrès, c'est que, de 1820 à 1838, le nombre des marchands a quadruplé. Toujours en 1838, il y avait à Curitiba et dans son district 1 menuisier, 11 charpentiers, 8 serruriers, 2 selliers, 8 orfèvres, 5 potiers, 1 maçon, 10 tailleurs, 12 cordonniers. On est étonné sans doute de ne voir dans cette lisle que 1 maçon pour 11 charpentiers, 8 serruriers et surtout 8 orfèvres ; mais il ne faut pas oublier qu'au Brésil en général on fait faire, comme l'ont dit MM. Spix et Martin, une multitude de choses par ses esclaves , que l'on a des nègres ouvriers, et que ce sont ces hommes qui, principalement, construisent les murs, tra vail qui n'exige pas à beaucoup près la même attention que celui du sellier et surtout de Torfévre.
En 1818, on comptait dans le district de Curitiba
43 individus blancs .
5 nègres ou négresses libres f j «,, , ,.«
« .^ ^/ . > de 80 a 90 ans.
3 nègres ou nègre
9 mulâtres libres
3 nègres ou négresîîes esclaves j
11 blancs
2 nègres ou négresses libres , ^ ^ ^ ^^
^ . ® ,^ , > de 90 a 100 ans.
1 nègre ou négresse esclaTe
6 mulâtres libres
Ce qui est fort remarquable, c'est que, pendant que la population prenait un accroissement sensible, les exemples de longévité devenaient, dans une forte proportion, moins nombreux. Voici, en effet, ce que nous donnent les états de 1838 :
43 individus libres i
4 esclaves { de 80 à 90 «ns.
5 individus libres i , «^ . .^^
2 esclaves \ de 90 à 100 ans.
Le climat n'a pu changer ; il ne parait pas qu'aucune épidémie ait spécialement atteint les vieillards ; je serais tenté de croire que le goût du tafia sera devenu plus commun, ou que le virus vénérien se sera propagé davantage.
Curitiba et ses environs ne sont pas moins sains que les Campos Geraes ; les maladies épidémiques y sont à peu près inconnues, et du moins, à une certaine époque, les exemples de longévité n'y étaient pas fort rares. Cependant le voisinage des montagnes y rend la température plus inégale que dans les Campos Geraes ; les gelées y sont plus fortes en hiver, et la chaleur, en été, se fait sentir davantage; depuis bien longtemps je n'avais eu aussi chaud qu'à Curitiba (mars).
On mange des ananas et des oranges excellentes dans les environs de Castro, principalement dans le canton appelé Ponta Grossa; à Curitiba, au contraire, le froid
des hivers ne permet pas de cultiver le premier de ces fruits, et les oranges sont très-acides. Quelques parties du district, telles que les bords du Rio Assunguy, font cependant exception; on peut y planter des caféiers, des bananiers, des ananas, et moi-même j'ai mangé des bananes qui venaient du voisinage de TAssunguy et qui m'ont paru très-bonnes. Je présume que les lieux où Ton cultive ainsi des végétaux très-sensibles au froid, et en particulier les caféiers, sont garantis par quelque élévation des vents du sud-ouest, qui, dans ce pays, amènent communément les gelées.
De tous les arbres fruitiers d'Europe, le pêcher est celui qui réussit le mieux dans le district de Curitiba, comme dans les Campos Geraes; on en fait des enclos; on n'en prend aucun soin ; les bestiaux se frottent contre sa tige : rien ne Tempêche de végéter avec une extrême vigueur. On plante aussi dans ce district beaucoup de pommiers de diverses espèces, des pruniers, quelques poiriers et même dcS noyers.
Quant aux végétaux que Ton cultive en grand, ce sont les mêmes que dans les Campos Geraes, savoir le maïs, le riz, le froment, les haricots, le tabac, et on ne leur donne pas ici d'autres soins qu'entre l'Itareré et le Tibagy. Le lin réussit très-bien dans les environs de Curitiba, et peut se semer et se recueillir trois fois dans le courant d'une année; mais il parait que, jusqu'en 1820, on s'était peu occupé de la culture de cette plante, parce qu'on ne savait pas en tirer parti. A l'époque de mon voyage, le maïs se vendait à Curitiba, dans les temps ordinaires, 160 reis (1 fr.) Valqueire ou 40 litres, le froment 2 crusades (5 fr.), le riz 2 patacas (4 fr.) avec enveloppes, et 4 sans enve-
loppes (8 fr.), les haricots une crusade (2 fr. 50) Valqueire, prix que je crois fort inférieur à ceux d'aujourd'hui, même en tenant compte de la différence de la valeur du reis, ce qui tendrait à prouver, si on ne le savait pas, que le commerce a pris une extension sensible.
On verra bientôt que, dans les environs de Curitiba, il se fabrique du maté, qui forme un objet important d'exportation (1).
Avec la laine des brebis, il se fait aussi beaucoup de c(h chonilhoSy couvertures de chevaux dont on fuit usage dans le pays, -et que l'on exporte aussi pour Sorocâba.
L'an 1680, lePauliste Salvator Jorge Velho découvrit , dans les environs de Curitiba , des terrains aurifères qui, selon Pedro Tacques, étaient encore fort productifs en 1772. A l'époque de mon voyage, tout le monde connaissait l'existence de ces terrains ou d'autres peu éloignés ; mais on ne les exploitait plus, et il ne parait pas que, depuis, on les ait exploités davantage (2).
Dans aucune partie du Brésil je n'avais vu autant d'hoînmes véritablement blancs que dans le district de Curitiba. Les habitants de ce pays prononcent le portugais sans aucune de ces altérations dont j'ai parlé ailleurs (5), et qui sont un des signes du mélange de la race caucasique et de
(1) M. Francisco de Paula e Silva Gomes dit (in Sigaud, Annuario 1817, 526) que Ton a introduit la culture du thé dans la comarca de Curitiba, et qu'on en a déjà fait une dizaine d'arrobcs d'excellente qualité.
(2) S'il y avait aujourd'hui des terrains aurifères en exploitation dans la comarca de Curitiba, il est vraisemblable que M. Francisco de Paula r Silva Gomcs en aurait parlé dans la note où il donne avec complaisance le d(HaiI des produits de son pays (in Sigaud, Annuario 1817),
(H^ Voir le premier vol. de cet ouvrage.
la race indienne; ils sont, en général, grands et bien faits (1) ; ils ont les cheveux châtains et le teint coloré ; leurs manières sont honnêtes , leur figure est ouverte, et ils n'ont absolument rien de cette morgue dédaigneuse (basofia) qui, trop souvent, rend insupportables les employés et les marchands de la capitale du Brésil. Les femmes ont les traits plus délicats que celles des différentes parties de l'empire où j'avais voyagé jusqu'alors ; elles se cachent beaucoup moins qu'elles et causent avec agrément.
En résumé, les Curitibanais [Curitibanos) ont quelques traits de ressemblance avec leurs voisins , les habitants de Rio Grande do Sul ; mais, que l'on me passe cette manière de m'exprimer, ils sont plus brésiliens qu'eux. Leur hospitalité n'est point surpassée par celle des Mineiros; s'ils n'ont pas la même intelligence que ces derniers, ils ont plus de consistance , et ils participent davantage de la nature de leurs* ancêtres maternels et paternels , les Européens.
Il paraîtra sans doute extraordinaire que les habitants du district de Curitiba et ceux des Campos Geraes, issus, pour la plupart , d'Européens , sans aucun mélange de sang indigène , donnent à tous les Portugais d'Europe un sobriquet injurieux, celui Sembuavas; mais il ne faut pas oublier que les enfants n'appartiennent pas au pays de leur père, ils appartiennent à celui où ils ont reçu la naissance et où ils ont été élevés. Les hommes nés au Brésil d'un Portugais et d'une Portugaise sont Brésiliens; ils aiment aussi peu les Européens que le reste de leurs compatriotes , et ont
(1) Cazal avait déjà dit, avant moi, que les Curitibaoais sont {ça iiiieui faits et les plus robustes dos Paulistes {Cnrog., I, 232>.
contre eux les mêmes préjugés. Le nom A'embuaba, aujourd'hui embuava, était donné par les Indiens à tous les oiseaux dont les plumes s'étendent jusque sur les pattes » et ils rappliquèrent aux Européens qui portaient des bottes ou des guêtres. Les Paulistes ne tardèrent pas à marcher les jambes nues comme les Indiens eux-mêmes ; ils adoptèrent le même sobriquet et rappliquèrent surtout aux étrangers qui prétendirent partager avec eux les trésors de Minas Geraes (1). Ce nom parait oublié dans une grande partie de la province de S. Paul , mais je le trouvai encore en usage chez les métis d'Itapéva, et de chez eux il se sera répandu parmi leurs voisins du district de Curitiba et de celui de Castro.
La plupart des Curitibanais sont agriculteurs et s'appliquent au moins autant à tirer parti de leurs terres qu'à élever des bestiaux ; d'abord parce qu'ils peuvent vendre leurs denrées avec avantage en les envoyant à Paranagué» ensuite parce que dans les environs de Curitiba il y a plus de bois que de pâturages.
Malgré la douceur du climat, les habitants de ce district ne sont pourtant pas moins indolents que ceux des parties plus septentrionales du Brésil. L'homme recommandable qui, à l'époque de mon voyage, exerçait les fonctions de capitào môr était obligé de déterminer la quantité de terre que chacun devait ensemencer, et de faire mettre de temps en temps quelques paresseux en prison , afin d'effrayer les autres. Il avait fallu des ordres et des menaces pour introduire dans le pays la culture du froment, qui
(1) Cazal, Corog. Braz., 1, 235 ; — Pizarro, Mem. hisl., VUI, segunda partp, 10. — V. aussi le premier paragraphe du l" vol. de cet ouvrage.
devait évidemment procurer tant d'avantages, et, si les pêchers sont actuellement si communs autour de tous les sitiosy c'est parce que le capitào m6r avait forcé les cultivateurs à en planter. Ici ce n'est point une excessive chaleur qui porte les hommes à la paresse ; ils sont indolents parce qu'ils ont peu de besoins, qu'ils no connaissent pas le luxe; et que la fécondité de leur sol, comme la douceur de leur climat, ne les oblige qu'à de faibles efforts. A. Curkibâ, ainsi que dans les diverses parties du Brésil septentrional, la culture des terres n'exige guère que deux mois de soins ; dix mois de repos accoutument à ne rien faire, et, quand vient l'époque du travail, on n'a plus le courage de s'y livrer. Toute notre espèce aime naturellement le repos, et les peuples les plus laborieux de l'Europe cesseraient bientôt de Têlre , s'ils pouvaient , sans travailler, pourvoir à leurs besoins réels ou factices. Chez nous, l'émulation contribue aussi à éloigner beaucoup de gens de l'oisiveté, et jusqu'à présent ce noble sentiment, il faut le dire, a bien peu pénétré chez les Brésiliens. Voici cependant ce qu'obtint le capitào mor de Curitiba en stimulant r amour-propre de quelques femmes et leur goût pour la parure. Ce magistrat me disait que le canton le mieux cultivé de son district n'était habité que par de pauvres créatures dont les maris avaient pris la fuite pour se soustraire au despotisme du colonel Diogo (1). Chacune d'elles, voulant avoir un collier d'or, des pendants d'oreilles et quelques vêtements propres , travaillait pour se les procurer. Quand le capitào mor en apercevait une qui était moins bien mise que les autres, il l'en faisait rougir,
(1) Voir plus haut, p. 76.
et elle travaillait pour ne pas rester inférieure à ses voisines.
On va voir à présent combien j'ai eu à me louer de F accueil que me firent les bons Curitibanais;
Lorsque, venant deFerraria (1), j'étais sur le point d'arriver à Curitiba, je vis une troupe de gens à cheval qui venaient au devant de moi, presque tous en uniforme. C'étaient le capitao môry un colonel et plusieurs oHiciers du régiment de milice. Ces messieurs m'abordèrent avec une extrême politesse, et, à mon grand désespoir, je fus traité d'excellence, comme cela m'était déjà arrivé quelquefois. Nous passâmes» sur un pont composé de quelques planches, le très-petit ruisseau dont j'ai déjà parlé, nous entrâmes dans la ville et nous nous rendîmes à la maison du capitao môr. On y servit un fort beau dîner auquel avaient été invités tous ceux qui étaient allés au-devant de moi. La viande était excellente , et chacun avait devant soi un petit pain très-blanc et fort bien fait. Après le diner, le capitao môr m'offrit de choisir entre une maison à la ville ou une maison de campagne qui en était peu éloignée. Je dis que je préférais cette dernière, et j'y fus conduit par toute la société. Quand je fus installé, le capitao mdr et les autres officiers se rétirèrent, en laissant à ma porte un garde national chargé, me dit cet homme, de prendre mes ordres. Je causai quelques instants avec lui , je lui fis des politesses et je le congédiai.
Il est impossible de rien voir de plus délicieux que la position de la maison de campagne où l'on m'avait logé. Située sur une colline à peu de distance de Curitiba, elle
(1) Voir plus haut, p 111.
domine toute la plaine où celte ville est Mtie. L'horizon est borné par la Serra de Paranaguâ, qui forme le demicercle, et dont les sommets s'arrondissent en croupes ou s'élancent comme des pyramides. La plaine est ondulée et offre une agréable alternative de pâturages verdoyants et de bois au milieu desquels se fait toujours admirer le majestueux et pittoresque Araucaria. Sur la gauche on voit, à Tentréed'un bois, un petit lac au bord duquel sont quelques maisonnettes, et dans le lointain on découvre, au sud-est, la paroisse de S. José dos Pinhaes. La ville deCuritiba ne s'aperçoit pas ; située dans un enfoncement, elle est cachée par une petite colline sur laquelle a été bâtie la chapelle dont j'ai parlé plus haut (1).
Je passai neuf joiirs à Curitiba , comblé de politesses par le capitao môr et les principaux habitants ; depuis que j'étais au Brésil , je n'avais certainement été mieux reçu nulle part. Le lendemain et le surlendemain de mon arrivée , les personnes les plus notables du pays vinrent, suivant l'ancien usage, me rendre visite, et je ne manquai pas, efvant mon départ, d'aller les remercier.
Le capitao môr de Curitiba, dont j'ai déjà beaucoup parlée était un homme excellent, gai, ouvert, serviable, qui paraissait aimé et estimé de tout le monde. Il fut plein d'attentions pour moi, et, malgré mes instances, il voulut absolument que je mangeasse tous les jours chez lui. Je dirai , en passant , que le dîner commençait toujours , comme en France, par un potage au pain , ce que je n'avais encore vu nulle part depuis que j'étais au Brésil. Le capilâo môr avait chez lui une jeune fille de Gara-
vi) P. 119.
puàva , appartenant à une de ces peuplades dlndiens qui
ont r usage de se faire une petite tonsure vers le milieu de la tête, et que, pour cette raison, les Portugais appellent Coroados (couronnés). Celte femme me dicta quelques mots de sa langue ; je les lus ensuite à une autre femme de la même nation , et je rectifiai les inexactitudes qui m'avaient échappé. C'était la méthode que je suivais en pareil cas toutes les fois que cela ne m'était pas impossible (1).
(1) M. le prince de Neuwied fait des conjectures {Brasilien, 142) sur la manière dont j'ai recueilli les mots de la langue des Botocudos que j'ai insérés dans mon Voyage à Minas Geraes ^vol. Il, 153); il pouvait facilement s'épargner cette peine, car voici ce qu'on trouve dans le même ouvrage (1. c.) : « Je ne voulus pas quitter S. Miguel sans avoir un court « vocabulaire de la langue des Botocudos. Je disais des mots portugais « à un nègre du commandant qui avait appris Fidiome des sauvages, « je faisais répéter les traductions du nègre à un Botocudo de la troupe « de Jan<oé, et j'écrivais ensuite. Après avoir mis sur le papier les mots « qui m'avaient été dictés en langue botocudo, je les lisais à l'Indien de « Jaa-oé , en me faisant montrer par lui les objets que représentaient « ces mots ; quand il ne me comprenait pas, je me faisais répéter les « mêmes mots par le nègre de Juliâo, et après cela je corrigeais ce que « j'avais écrit. » Je crois qu'il est difficile de prendre plus de précautions pour ne pas se tromper, et si , pour représenter le mot botocudo qui signifie eau, j'ai écrit manhan et non magnaUy c'est que j'ai suivi, comme je le déclare (1. c, 153), l'orthographe portugaise, plus commode que la française pour rendre les mots indiens. M. de Neuwied compare plusieurs des mots de mon vocabulaire avec ceux du sien, et naturellement ce senties miens qu'il condamne ; il condamne le vocabulaire d'Al. d'Orbigny encore plus que le mien ; enfin il condamne aussi celui de Feldner. J'ai comparé le vocabulaire de M. Jomard, depuis la lettre A jusqu^à la lettre K inclusivement, avec celui de M. de Neuwied, et je n'ai trouvé que quatre mots qui soient absolument semblables ; six diffèrent en partie ; un grand nombre d'autres n'ont pas la plus légère ressemblance : il est évident que le\ocabulaire de M. Jomard serait également rondamnc par M. lo prince de Neuwied. Enfin il faudra que nou»
Voici les mots qui me furent communiqués par les deux femmes coroadas :
Soleil, Êlê {l participe du son de IV).
condamnions le précieux Tocabnlaire , encore inédit , du respectable Guido Marlière , qui pourtant avait longtemps vécu parmi les Botocudos (voir mon Voyage sur le littoral ^ II, 313, 337), car il diffère bien plus que le mien de celui de M. de Neuwied. A la vérité, Marlière a beaucoup moins de voyelles finales que moi, mais il en a plus que M. de Neuwied : ainsi il a écrit pour cheval pomucuame, et M. de N. porno kenam ; pour pirogue djonkale, M. de N. tiongeat ; pour étoiles meré-etle, M. de N. nioré-al; pour mou nhoque, M. de N. gneuiock ; pour langue gisoque, M. de N. kjitiock ; pour ara (oiseau) ataranet M. de N. alaral ; pour arc nime, M. de N. neem ; et, d'un autre cAté, M. de N. traduit flèche par ouagike et Marlière par uazik. De tout ceci il faut, je crois, conclure que souvent les Botocudos ont dans leurs mots, comme les Portugais, des voyelles finales difficiles à saisir et que j'en aurai ajouté quelques-unes, tandis que M. de Neuwied en aura supprimé d'autres, comme dans le nom vulgaire du vanellus cayanus il a retranché les deux o qu'y mettent Cazal et ceux des Portugais qui ne disent pas queriqueri. Loin d'admettre que Feldner, d'Orbigny, Jomard, Marlière et moi nous avons tous eu tort, je suis fort tenté de croire que nous avons tous eu plus ou moins raison et M. de N. aussi. Nos patois changent non-seulement d'une ville à l'autre, mais encore de village à village ; comment les langues des Indiens , qui ne sont jamais écrites, ne changeraient-elles pas, lorsque ceux qui les parlent, devenant ennemis par quelque circonstance, cherchent eux-mêmes à les modifier (Yasconcellos) ? La différence des vocabulaires tient nécessairement aussi à l'extrême difficulté de rendre par nos lettres tous les sons des langues indiennes ; un Allemand, un Anglais, un Français écriront souvent les mêmes mots d'une manière différente, et peut-être n'auront-ils pas entendu les uns comme les autres ; M. d'Eschwege et moi avons fait répéter quelques mots de la langue des Chicriabas par la même personne, et nous ne nous sommes pas toujours rencontrés dans la manière de les écrire. Les missionnaires qui vivaient au milieu des Indiens, qui employaient les langues de ces sauvages pour les catéchiser, qui avaient imaginé des signes pour en mieux rendre les sons, ont pu seuls faire de bons dictionnaires ; malgré les soins des voyageurjs, les vocabulaires de ces derniers seront toujours fort imparfaits.
Lune,
Côchè (prononciation lente).
Étoiles,
Crinhê.
Terre,
Nga.
Feu,
Pin.
Eau,
Goio (le dernier o est très-ouvert).
Pluie,
Ta.
Pierre,
Pa [Y a se prononccà peu près comme
Tat^edes Anglais).
Horome,
Hangué [h aspiré).
Femme,
Fanga (a final très-sourd).
Enfant,
Paissi.
Épouse,
Quajana ( le dernier a participe du
son de Té français).
Mère,
Nan.
Père,
lo (o ouvert).
Frère,
Aranguerè.
Oncle,
Cacrê.
Tante,
Imba.
Tête,
Itcrim (tm doit être prononcé à la
manière portugaise).
Cheveux,
Nhem {Vem doit être prononcé à la
manière portugaise).
Yeux,
Incànê (Vin a la prononciation por-
tugaise).
Nez,
Inhinê.
Oreilles,
Ininglé [l participe du son de Vr; é
fermé).
Bouche,
Inhantu.
Dents,
Inhê.
Front,
Tcaquê.
Bras,
Iningda [a ouvert).
Mains,
Jambe,
Pied,
Jaguar,
Tapir,
Cerf,
Singe,
Chien,
Perdrix,
Perroquet,
Poisson,
Lambari (espèce de
petit poisson).
Un bois, Feuille, .
Jabuticaba, fruit, Pignon, fruit de r-4-
raucaria, Maïs, Haricots,
Iningue {in se prononce h la manière portugaise).
Sfa.
Pen.
Min [Yin a la prononciation portugaise).
Oioro (r participe du son de 17).
Gembê.
Cajéré (le premier e ouvert, le second fermé).
Ogog.
Cuiupepê.
Congio (le dernier o très-ouvert).
Pire.
Cringlofora.
Ka.
Payé (^ fermé).
Mê.
Fangue.
Nhëre.
Eringro (les r participent du son de la lettre l; o est ouvert).
Farine, Manenfu.
Arc, Uieie.
Flèche, Do (o ouvert).
Pointe de la flèche, Nhemgfim [Vem et Vim doivent être
prononcés à la manière portugaise).
Bon, Maha (les deux à sourds).
lu
Joli,
Chintovin (in se prononce, dans ce
mot , comme en latin).
Laid,
Côré.
Malade,
Canga.
Blanc,
Cupri.
Noir,
Capro.
Rouge,
Cucho.
Manger,
Cola.
Dormir,
Nôro.
Aller,
Tinhra.
Parler,
Uîmra (a très- nasal).
Danser,
Grangraia.
Partons,
Mona.
Pour ce vocabulaire, comme pour ceux que j'ai déjà publiés, j'ai admis Torlhographe portugaise, qui est presque toujours conforme à la prononciation, et qui peint, par em et im, des voyelles bien plus nasales que notre in et notre en. J'ai seulement ajouté à cette orthographe notre accent circonflexe , pour peindre Ve ouvert, notre accent aigu, qui, comme en français, indiquera Ye fermé, et enfin le signe -, destiné à marquer les syllabes sensiblement longues (1).
La langue des Coroados de Garapuéva , comme toutes celles des Indiens, se prononce du gosier et la bouche presque fermée. J'ai retrouvé cette même prononciation chez tant de peuplades, qu'il est permis, je crois, de la
(1) Voir ce que j'ai écrit sur Forthographe portugaise dans mon Voyage aux sources du Rio de S, Francisco et dans la province de Goyaz, vol. II, p. 110.
considérer comme un des caractères de la race américaine (1) ou au moins des indigènes du Brésil.
En comparant le vocabulaire de la langue des Coroados de Garapuâva avec celui que j'ai donné précédemment (2) de la langue des Guanhanans, on trouvera qu'il existe entre eux une très-<grande ressemblance. En effet, je n'ai, dans les deux vocabulaires , que vingt mots qui représentent les mêmes objets, et dans ce nombre il y en a douze qui sont semblables ou presque semblables (3). II est à croire, par conséquent, que les deux peuplades ont la même origine, mais que le temps et un grand éloignement auront introduit peu à peu dans leurs langages les différences que nous y remarquons aujourd'hui. D'ailleurs il y a aussi peu d'analogie entre l'idiome des Coroados de Garapuâva et ceux des peuplades dont j'ai publié les vocabulaires qu'entre ces mêmes idiomes et la langue des Guanhanans (4). A la vérité, le mot pire, qui, chez les Coroados de Garapuâva, sîgnifle poisson , a une très-grande ressemblance avec le mot guarani pira, dont le sens est le même. Mais , lorsque tant d'autres mots diffèrent , je me
(2) Voir UQ des chapitres du volume précédent.
(3) Guanhanao, levé, soleil ; coroado, êlê. — G., clingué, étoiles ; c, erinhé. — G., meve, jabuticaba ; c, mê. — G., goio, eau ; c, goio. — G., cajere, singe; c, cajêré. -— G., clinglofora, lambari, espèce de petit poisson; c, clinglofora, — G., nhëré, maïs; c, nhêre. — G., maitenfu, farine ; c, manenfu. — G.y ingro, haricots; c, eringro. — G., dove, flèche; c, do, — G., cuipepe^ perdrix ; c, cuiupepé. — G'» fogfogve, chien; c, ogog.
(4) J'ai montré que la langue des Guanhanans n'avait rien de commun avec celles des Malalis, des Macunis , des Coyapos, des Indiens de la côte, etc. (voir le volume précédent).
t4ê ?OTAGE DANS LES PROVINCES
garderai bien de conclure d'une si faible analogie qne les Coroados descendent des Guaranis.
Ailleurs (l), j'ai prouvé que les premiers n'ont rien de commun avec les Indiens du même nom qui habitent le voisinage du Rio Bonito ; ainsi je crois tout à fait inutile de revenir sur ce point (S). Je me contenterai de répéter que, tandis que ces derniers sont d'une trèsf rande laideur, lesdeuY femmes deGarapuâva avaient de jolies figures. Leurs tètes y rondes et rapprochées des épaules > conmie cela a lieu chez les Indiennes de toutes les tribus , n'avaient point la grosseur démesurée de celles des femmes coroadas da Rio Bonito ; leurs yeux étaient divergents , mais vib et spirituels ; leurs traits annonçaient une grande douceor ; elles avaient le teint d'un bistre clair.
La beauté de c«s femmes me ferait presque croire que ,
(1) Voir moD Voyage aux sources du Rio de S. Frandsco et dam Is province de Goyaz, I, 42.
(2) M. le priDce de Neawied dit avec raison ( Brasilien, 38 ) qa» la plus grande incertitade règne dans Thistoire des Indiens da Brésil ; cependant, quand un fait n^est pas encore fort ancien et qu'il est attesté par les autorités les plus graves, je crois qu'on peut Faccepter. Je ne rejetterai donc pas, comme le Tondrait M. de Neuvied, ce que disent Hanod Ayres de Cazal et Azeredo Goutinho de l'origine des Coroados de Ifioas on du Rio Bonito (Foyafire sur le lilloral, 111-120); on saitque le premierde ces écrlTains était bien instruit des choses du nord du Brésil (J. P. P. PînheïToAnnaes, segunda éd., 386), et les rapports de la famille du eeeoiid avec les Goitacazes remontaient à peu près à Tépoque où une partie de ces Indiens, se mêlant a?ec des Coropôs, avaient formé la peuplade des Gocoado3 {Ensaio economico, 62, 64). — est incontestable, comme le dit IL le prince de Neuwied et comme je Tai dit moi-même, que les GoitaeiaBi ont été appelés autrefois Ouetacas ou Goaytacazes ; mais « aujoard*liai que le mot GoiUicazes a été généralement adopté et se trouve coosteré par des documents ofGciels, il serait aussi étrange de revenir aux ciens noms qne d'écrire Estampes ou Fontaine-belle-eau.
malgré réloignement, elles avaient une origine commune avec celles que j'avais vaes à Jaguariaiba et à Forfaleza (1). Elles ne purent me dire comment s'appelait leur nation, ïùdis elles me nommèrent avec effroi deux peuplades en* nemies de la leur : les Socrés^ qui ont coutume de se percer la lèvre inférieure ; les Taclayas, qui ne se la percent point et ne se font point non plus de tonsure sur la tète (2).
M. de Martius a déjà dit d'une manière générale que, quand il demandait à un Indien le nom de sa tribu, celuici , comme les deux Coroadas de Curitiba , ne répondait pas à la question , mais disait aussitôt comment s'appelaient les peuplades avec lesquelles la sienne était en guerre. Ceci tendrait à prouver que chaque tribu, dans son état d'isolement, se considère comme le peuple par excellence, let? peuple unique, pour ainsi dire, et que les noms des diverses peuplades sont presque toujours des sobriquets donnés par d'autres peuplades ou par les Portugais. J'ai déjà fait observer, ailleurs , que le mot tupi était un véritable sobriquet dérivé de la lingoa gérai ^ et que les Coyapôs n'ont point de nom pour se désigner eux-mêmes comme nation, mais qu'ils doivent aux Paulistes celui qu'on leur donne
(1) Voir le chapitre de cet ouvrage intitulé Commencement du voyage dans les- Campos Geraes, etc., et le chapitre suivant.
(2) Lorsqu*on a quelque idée de la prononciation des langues indiennes, il est impossible qa*on ne reconnaisse pas les Socrés dans les Xiftrens, que le respectable abbé Chagas indique, en passant, dans son. précieux écrit {Mem. in Rev» trim,, 1, 52) et qui, selon M. José Joaquim Hachado de Oliveira {Not. Racioc, in Revisl. trim., segunda ser., I, 247), habitent entre THyguaçn et FUruguay . Quant àunTactayas, je ne retrouve leur nom nulle part.
généralement aujourd'hui (1). Le nom de Botoeudos est certainement un sobriquet emprunté , avec quelque changement, à la langue portugaise; celui de Coroados est un mot de la même langue qui n'a pas même éprouvé l'altération la plus légère. Tout ce que je dis ici expliquerait comment il se fait qu'on trouve, dans les auteurs, tant de noms différents de tribus ; la même a pu recevoir plusieurs noms, oa, pour mieux dire, plusieurs sobriquets, lorsqu'elle avait plusieurs ennemis.
Suivant les femmes coroadas que je vis à Curitiba» leurs compatriotes n'ont absolument aucune idée de la divinité. A l'époque de mon voyage, le mot tupi ne faisait que commencer à s'introduire dans la langue de ces sauvages, et œ sont les Portugais qui le leur ont apporté. Ceci tend à con- ^brmer ce que j'ai dit de ce même mot à l'occasion des ^uanhanans dans l'idiome desquels il s'est également introduit (S).
On sait que les Tupinambas, anciens habitants de la côte, faisaient, avec du manioc ou du maïs mâchés, une boisson enivrante qu'ils appelaient cauin (3). J'ai moimême retrouvé l'usage de cette boisson chez leurs descen-
(1) Suivant M. José dos Prazcres Maranhâo (Colleçào de el^fm., in Revist. trim,, segunda scr., G9), coyapo viendrait des mots caa, bcns, et pora, habitant (habitant des bois), qui, tons les deux, appartiennent à la lingoa gérai. Les Paulistes parlaient cette langue qu'ils avaient apprise des Indiens de la côte, et ils l'appliquaient souvent aux lieux habités par d'autres Indiens qui ne Fentendaient pas ou à ces Indiens eux-mêmes.
(2) Voir le chapitre de cet ouvrage intitulé Voyage dPIlapitininga OMm Campas Geraes, etc.
(3) Lery, Histoire (fun voyage fait en la terre du Brésil, éd. 15Mi 125; — Ferdinand Denis, Brésil, 24.
dants (1), et y pour me servir d'une expression du naïf Lery, j'ai caouiné comme eux. La différence totale des langues ne permet guère de croire que les Ck)roados de Garapoâva aient eu quelque chose de commun avec les Tupinambas , et cependant ils font , comme ces derniers, une boisson enivrante avec le maïs mâché et caouinent également ; cependant ils mettent quelque différence dans la préparation de la liqueur. Au lieu de se contenter de faire bouillir le mais avant de le mâcher, comme les anciens Tupinambas (2), ils le font d'abord griller, puis bouillir ; ible mâchent ensuite et le laissent fermenter. C'est encore
(1) Voir mon Voyage dans le district des diamants et sur le littoral>du Brésil, II, 355. dM^
(2) Voici comment Lery décrit la manière dont les Tupinambas faj^ salent le cauin : « Après avoir découpé les racines de maniot aussi
« mennes qu'on fait par deçà les raves les faisans ainsi bouillif par
« morceaux avec de l'eau dans de grands vaisseaux de terre, quand elles « (les femmes) les voyent tendres et amollies, les estas de dessus le feu, « eUes les laissent vn peu refroidir. Gela fait, plusieurs d'entre elles « estas accroupies à Tentour des grands vaisseaux , prenans dss iceux « ces rouelles de racines ainsi molliGées , après que sans les aualler « eUes les auront biê maschées et tortillées parmi leurs bouches : re- « prenâs chacun morceau Fvn après l'autre auec la main , elles les re- « mettêt dâs d'autres vaisseaux de terre qui sont tous prests sur le feu, « esquels eUes font bouillir de rechef. Ainsi remuas tousiours ce tripo- « tage auec vn baston jnsques à ce qu'elles cognoissent qu'il soit assez « cuit, l'ostàs pour la secôde fois de dessus le feu sans le couler ni « passer, ains le tout ensemble le versant dâs d'autres plus grades cà-
« nés de terre après qu'il a un peu escumé et cuué couurans ces
« vaisseaux elles y laissent ce bruuage , jusques à ce qu'on le vueille « boire... Or nos Amériquains faisans semblablement bouillir et mas- « ehans puis après dans leur bouche de ce gros mil , nommé Auati en « leur langage , en font encore du bruuage de la même sorte. » (L. c, 124, 125.)
190 ▼OTAGE DARS LES nOTDHXS
des deux Indiennes transportées à CoritilNi que je tiens ces détaib.
Depois mon départ de Castro , j'arais continué à recueillir des objets d'histoire naturelle. Ayant de quitter Cori* tiba, f adressai au sargento m6r José Cameiro (i) deux caisses parfaitement soignées d'oiseaux et de plantes, el le priai de les faire passer au gouverneur de la proyiooe, Joâo Carlos d'Oeynhausen.
Comme on ne peut traverser la Serra de Paranagot qu'avec des mulets longtemps exercés, j'envoyai les mieu avec tout leur équipage au sargento màr de Castro, et feu louai neuf autres moyennant 9,000 reis (56 fr. S5) pour me rendre sur le littoral. L'excellent José Carneiro m'avait offert de garder ma petite troupe de mulets dans ses pàtn* •'iHBges et de me la renvoyer quand je serais de retour à Rio de Janeiro. J'avais accepté son ofTre ; mais l'éloignement et la difQcuIté des communications me faisaient craindre de ne jamais rentrer dans cette petite propriété. Au bout d'environ deux ans , tout me parvint à Rio de Janeiro dans le meilleur état possible , les mulets bien portants et l'équipage aussi parfaitement complet que je l'avais laissé (2).
(1) Toir plus haut, p. 87.
(2) Un de nos navigatears est arriré à Rio de Janeiro le 24 de mars; il en est reparti le 4 avril, et le 23 il était à Montevideo. La relation de son voyage a été publiée aux frais des contribuables, mais rédigée, k ce qo'il parait, par one personne qoi n'avait point fait partie de Texpédition. Voici ce qo'on y lit : « Les Brésiliens sont peu sociables... Les étrangers ne sont pas reçus dans leor intimité {Voyage Bonite , I, 166). » Les Brésiliens occupent un bien grand pays ; on trouvera sans doute que cette phrase ne convient pas parfaitement à ceux des Campos Geraes et da district de Curitiba. Que d'injures à Fadrcssc des habitants du BrésU les
contribuables ont payées depuis 1815; sans parler de plusieurs choses qa*ils auraient pu, je crois, ignorer sans de graves inconTéiiients , ce
fait-ci , par exemple, que , en Tan , « les officiers d'un bâtiment
« de rÉtat n'allèrent pas voir les sirènes françaises de la rue d'Où- « vidor , k Rio de Janeiro, par prudence ou par économie. » Pauvres contribuables !