CHAPITRE XXVI
l'île de SAINTE-CATHERINE. — LA VILLE DE DESTERRO.
Position géographiqne de File de Sainte-Catherine. — Sa population. — Les forts qui la défendent. — Le canal qni la sépare de la terre ferme et de sa baie. — Vue que Ton découvre de la ville de Desterro ; rues ; maisons; église paroissiale et chapelles; hôpital; palais; hôtel de ville et prison ; caserne ; commerce. — Les ciû&]pliignes des environs de Desterro ; description des sitios, — Portrait An hommes de File de Sainte-Catherine; celui des femmes. — Costume des campagnardes. — Autorité des femmes sur leurs maris. — Travail ; mœurs. — Ressemblance de la végétation spontanée de Tile de Sainte-Catherine avec celle de Rio de Janeiro. — Climat. — Productions. — Décadence de rUe de Sainte-Catherine. — Moyen de l'arrêter.
L'île de Sainte-Catherine [Ilha de Santa Cathanna), située, selon la Pérouse, entre les 27° 19' 10'' et les 27° 49' (1), et, suivant Barrai, entre les 27° 22' 31" et les 27° 50' (2], a environ 3 legoas dans sa plus grande largeur.
En 1820, époque de mon voyage, sa population n'était portée, sur les états officiels, qu'à enyiron 12,000 indi-
(1) Voyage, I, 33.
(2) Notions sur Pile Sainle^Catherine dans les Annales marHimeSt 1833, U, 334.
9!20 VOYAGE DANS LES t^ROVIRCES
vidus; mais les hommes qui, par leur position, devaient ôlre les micnt instruits la faisaient monter à 14,000, dont à peine un cinquième d'esclaves (1). Si les états officiels s'écartaient autant de la vérité , c'est que beaucoup de gens, dans l'espoir de soustraire au service public de la garde nationale [milicia) une partie de leurs, familles, ne déclaraient pas toutes les personnes dont elles se composaient.
Les états officiels de 1841 indiquent, pour la seule île de Sainte-Catherine, 19,568 individus, dont 15,052 libres et 4,556 esclaves (2). Il est vraisemblable que la crainte d'être appelé pour servir contre les rebelles du Sud à peine pacifié n'aura pas fait faire moins de fausses déclarations en 1840 qu'on en avait fait en 1820, et par conséquent nous pouvons, sans craindre de commettre de grandes erreurs, comparer les chiffres de ces deux années. Cette comparaison, et les données que nous possédons d'ailleurs, nous conduisent aux résultats suivants :
1"" L'augmentation de la population a été, en dix ans, de 1820 à 1841, de plus de la moitié du nombre primitif, et si nous admettons le chiffre 5,000, indiqué par la Péronse pour l'an 1785 (5), elle aura plus que sextuplé à partir de cette même année jusqu'en 1820, c'est-à-dire en trentecinq ans.
(1) Le premier qui fut président de la province de Sainte-Catherioe, depuis rétablissement du gouYernemcnt constitutionnel, M. Joâo Antonio Rodrigues de Carvalho, avait calculé qu'en 1824 la population de rile s'élevait à 15,533 habitants (José Feliciauo Fernandes Pinbeiro, Annaes,2* éd., 432).
1,2) Antero José Ferreira de Brito, Falla do i"* de março 1841, dO' cum. 15.
(3) Voyage, I, 34.
DE SAINT-PAUL ET DE SAINTE-CATHERINE. 3tl
2* La proportion des esclaves avec les in^UjrMas libres a pea varié; car si, en 1820, les premiers étaient approximativement aux seconds comme 1 à 5, ils étaient, en 1840, comme 1 à 4,47 , et nous pouvons conclure que le terme moyen de la fortune des particuliers est resté aussi à peu près stationnaire, car, dans le pays où l'esclavage est admis, le nombre proportionnel des esclaves peut être considéré comme la mesure de la fortune des individus libres.
3* A répoque de mon voyage, il y avait, dans Ttle de Sainte-Catherine, une disproportion notable entre le nombre des nègres et celui des négresses, et l'on ne mariait point les esclaves. Dans cette tie, comme je le dirai plus tard , les terres sont fort divisées, et en grande partie entre les mains de cultivateurs pauvres : un homme parvenait à amasser assez d'argent pour acheter un nègre ; il se passait un temps considérable avant qti'fl eût fait de nouvelles économies, et alors il aimait bien mieux acheter un second nègre qu* une négresse , dont sa femme et ses filles pouvaient faire le service. Il paraîtrait qu'aujourd'hui il n'existe plus une dififérence aussi sensible entre le nombre des nègres et celui des négresses ; mais les mariages d'esclaves sont tout aussi rares qu'autrefois : sur 2,555 esclaves qu'il y avait en 1841 dans l'Ile de Sainte-Catherine, 10 seulement étaient mariés; pas un seul ne l'était dans la ville de Sainte-Catherine en particulier, et elle en comprenait 1,019. Tout ceci ne prouve malheureusement pas que les habitants de ce pays aient une bien grande moralité, et je suis obligé de citer un autre fait qui le prouve mieux encore.
Sauf la paroisse de Lages et quatre autres paroisses, la
province de Sainte-Catherine ne comprenait guère, en n. 21
1840, que^t46 esclaves marias; en 18419 il naquit, dans la même partie de la province^ 417 enfants de femmes esclaves (1), et si, comme le dit d'Eschwege, les négresses nuiriées se font souvent avorter pour que la couleur de leurs enfants ne trahisse pas leurs infidélités, il n'est nullement vraisemblable que les avortements volontaires soient plus rares chez les négresses qui restent sans maris.
Hâtons-nous de détourner les yeux de toutes ces misera pour contempler les beautés du pays qui en est le théâtre,
L'ile de Sainte-Catherine est montueuse, fertile et trèscultivée ; le manioc, le riz, les haricots sont ses principales productions. La côte orientale n'oJQTre aucun port, et on Ta jugée assez défendue par la nature. Sur la côte occidentale et sur le rivage opposé, on a construit, il y a déjà au moins un siècle, plusieurs petits forts; mais ils ont peu d'importance; on venait cependant, à T époque de mon voyage, d'en réparer quelques-uns et de les mettre, autant qu'on , pouvait, en état de défense. Le plus considérable est celui de Sania Cruz d' Anhalomirim^ ou simplement Santa CruZy destiné à protéger contre l'ennemi l'entrée septentrionale du bras de mer qui sépare l'ile de Sainte-Catherine de la terre ferme ; il a été bâti sur l'ilot d'Anhatomirim (2) qui touche presque à cette dernière, et il fait face à un autre
(1) Falla que o présidente de Santa Catharina, Anl$ro Joié Ferreira de Brito dirigio a assemblea legislaliva em o 1* de março
1841, documenlo 15; —- Falla,.. emoV de março 1842, p. 34.
(2) C'est sur la petite ile d'ADhatomirim et non Atomirim, comme écrivent KruseDstera et Langsdorif , que Fillustre amiral Roussin t fût ses observations astronomiques , et il croit que ce mot signifie tète de singe {PilolCt 8) ; mais rien ne confirme cette assertion : cai est le nom guarani du singe, et notre mot tête est représenté, dans la même langue, comme dans la lingoa gérai, par le mot acanga.
DE SAINT-PAUi ET DE SiUNTE-CATHERINE.
fort situé dans File et appelé Forkdeza de 5. José da Pania Grossa, ou » par abréTiation, FortaleiBL da Ponta Groun (i).
Lecaaal qui se prolonge entre Tile de Sainte-Catherine et le continent n'a guère que trois quarts de lieue dans sa jUkha griKide largeur. Vers son milieu» un peu au-dessus de ]f, y'Me, il se rétrécit tellement ^tre deux pointes» partant ïwç ducoAfinent, l'autre de file» qu'en cet endroit» appelé HireUo, détroit» les chevaux le passent facilement à la nage ; ili s'élargit ensuite brusquement» et forme un vaste bassin dans lequel se trouve le port de Sainte-Catherine. Le passage du détroit est défendu, du côté de la terre ferme» par le fort de 5. Joàoy et» du côté de TUe» par celui de Santa Ànna^ qui donnent chacun leur nom aux pointes sur lesquelles ils ont été construits (Ponta de S. Joao^ Ponta de Sania Anna). Le port de Sainte-Catherine, proprement
(1) Après avoir, avec raison, placé les forts de Saata Cruz et de Ponta érossa A rentrée du canal, du côté du nord, Pizarro les transporte presque aussitôt à la barre du sud (Mem. hisl,, IX, 262), et, à part même eette contradiction, il s^en faut bien que tout son morceau sur Ftle de Sainte- Catherine ne laisse rien à désirer; cependant il n*est pas moins vrai que ce morceau renferme des détails intéressants pour Thistoire et la topographie du pays, et il ne doit point être dédaigné. José Feliciano Femandes Pinheiro s'étend moins sur le même sujet; mais il me paratt beaucoup plus clair que Pizarro (Annaes, 2» éd., 397). L'un et Fautre, tu reste, s'accordent à dire que les forts de Santa Cru2 et de Ponta Grossa défendraient fort mal Feutrée du canal de Sainte-Catherine. L'amiral Anson Favait déjà reconnu dès 1740 (Walter, Voyage, 44) ; la Pérouse, en 1785 (Voyage, I) ; Krusenstern, en 1803 (Reiie um die Welt, I, 74- 89). Enfin voici comment s'exprime M. Barrai, officier de la marine Araocaise, qui a visité le pays en 1831 : « Les forts sont en mauvais « état ; mais , lors même qu'ils seraient en bon état, ils n'empêche • « raient aucun débjurquement. » (NoU S. Cath. in Ann. rnarU. , 1833 , U, d«3.)
334 TOYAGE DANS LES PtOTUfCES
dit, ne donne entrée qa'aax embarcations appdées, en portugais , lahàuUy iumaeas, brigantinSf gâterai ; mais les frètes pea?ent s'ayancer jusqu'au fort de Santa Crus et y trouTont un mouillage excellent (i). Pour fiûre mieui connaître ce mouillage, je citerai ici l'autorité la plus graye, celle de M. le capitaine Dnperrey. Voici conuDent s'exprime ce savant navigateur : « La baie de Sainte-Gaa therine est la meilleure, la plus considérable de FAméc( rique méridionale; elle peut recevoir les plus grandes <c escadres , protéger, à l'aide de fortiflcations mieux en- « tendues que celles qui existent aujourd'hui, plus de na- « vires marchands que le commerce du Brésil n'en atti- « rera jamais, et devenir peut-être un jour, par sa position <c géographique , l'un des points les plus importants de « l'Amérique australe (2). »
Je me suis livré à des considérations assez étendues sur les mouvements de la population de la province de Sainte- Catherine et rtle en particulier; je me bornerai à indiqua par quelques chiffres les changements qui se sont q)érés dans celle de la ville de Desterro. Suivant la Pérouse, elle comprenait, en 1785, 1,000 individus; en 1803, on y comptait déjà, dit Krusenstern, 3,000 personnes libres et quelques esclaves ; en 1824, la population de Desterro s'élevait, selon Duperrey, à environ 6,000 âmes; enfin, en 1840, le président portait celle de la ville et de sa banlieue {distrito) à 7,178 âmes, nombre qu'Aube porte, sept ans plus tard, à 7,812.
(1) Les narigateurs qni fréquentent ces parages ne pearent miein faire qae d'étodier la carte de M. de Barrai ; ils peuvent anssi consoUer celle de M. Van Lede, dans son ouvrage sur ia eokmiHUiùn a% BrétiU
(2) Y(nia99 Coquille, hUt., 58.
DE SAINT-PAUL ET BE SAINTE-CATHERINE. ZHi
Depuis que fêtais au Brésil je n'avais pas encore vu un pays aussi riant que la ville de Sainte-Catherine^ autrement Desterro» et ses alentours. Le port, situé à une distance presque égale des deux extrémités de Tile, est à peu près demi-circulaire ; il s'étend du nord-ouest au sud-est> et la ville suit les contours du rivage. En face de celle-ci, le canal semble former une baie à peu près circulaire. De tons côtés il est bordé de collines et de petites montagnes trèsvariées dans leurs formes, et qui, disposées sur plusieurs plans, offrent un mélange délicieux de teintes brillantes et vaporeuses. La pointe qui borne le port, du côté du sud, est couverte de bois d'un vert assez foncé ; plus loin sont des mornes dont les flancs sont cultivés, dont le sommet est couronné d'arbres et qui reçoivent la lumière adoucie du soleil couchant : du côté opposé, celui du nord, la pointe de S. Joâo, qui est peu élevée et en partie revêtue de gazon, répand de la galté dans le paysage ; tout à fait en face de la ville, des mornes s'aperçoivent dans le lointain à travers des vapeurs , et vers le sud on en découvre d'autres plus éloignés encore. L'azur du ciel n'est pas aussi foncé ni aussi éclatant qu'à Rio de Janeiro, mais il est aussi pur et se nuance avec la couleur grisâtre des mornes qui, à une grande distance, bornent l'horizon. Les montagnes n'ont pas assez d'élévation ni le canal assez d'étendue pour donner de la majesté au paysage; la nature n'étale point cette pompe dont elle se pare quelquefois sous les tropiques ; elle est belle et riante comme dans le midi de l'Europe, à Madère ou à Lisbonne (i).
(1) La loi portugaise conndère Tlie de Hadère eomme faisant partie de rsarope.
315 TOTAGS BANS LES ntOVtNGË6
La ville de Sainte-Catherine» appelée aassi ddade do Desterro, est fort longue, mais elle a peu de profondeur.
•Clomparées à celles des autres villes du Brésil» ses rues sont étroites» mais, en général, assez bien alignées (i). Elles ne sont pavées que devant les maisons; cependant, comme dans celles de Paranaguà et de S. Francisco, tm n'y voit jamais de boue, parce que le terrain est très-sablonneui.
Les maisons, bâties communémetit en brique ou eb pierre, blanchies, couvertes en tuile, sont, pour la plupart, bien entretenues. En général, elles sont plus grandes que celles des villes de Tintérieur, et Ton en voit beaitcoup qui ont un étage, des fenêtres vitrées, et qui ont été construites avec assez de goût. Je suis entré dans celles des principaux habitants, et je les ai trouvées bien meublées.
La ville est divisée en deux parties inégales par une grande place qui en occupe presque toute la largeur et qui s'étend, doucement inclinée, jusqu'au rivage.' Cette place a la forme d'un carré long; elle est couverte d'un gazon fin, et peut avoir quatre-vingt-dix pas de large sur trois cents de longueur depuis le rivage jusqu'à F église paroissiale qui la termine.
Celle-ci, dédiée à Notre-Dame de l'Exil {Nossa Senhora do Desterro) (2) , nuit à la régularité de la place , parce
(1) Je sois d'accord sur ce point avec Pizarro et Léonce Aube (Mem. hist., IX , 374; — Notice , 24). Cazai s*est bien certainement trompé quand il dit que les rues de la ville de Sainte-Catherine sont torlneases (Corog., I, 196).
(2) Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne faut point, avec Mave, écrire N. S, de DereitOf pas plus que Laguno pouf Làgunà, tejucos ^ou^ Ti'
jucas, liiberon pour Ribeirào, Groupas pour Garoupoi, iÀ éimù U
qu'on n'a pas eu soin de la bâtir à une égale distance des deux rangs de mai^ns et qu'on lui a donné une position oblique par rapport au rivage. D'ailleurs elle est grande et a deux tours; mais il m'a semblé qu'elle n'avait pas assez de largeur pour son élévation. On y monte par un plan incliné qui est bordé de deux murs d'appui et aboutit à une petite plate- forme en demi-lune. Aurdessous de cette montée est un grand palmier dont l'élégant feuillage, agité par le moindre vent, contraste avec T immobilité de l'édifice auquel il est consacré. A l'intérieur, l'église est plafonnée et bien éclairée; mais je la trouvai Ihoins propre que ne le sont, en général, les églises du Brésil (1820). Je comptai environ quarante-deux pas de l'autel de la capella môr (i) jusqu'à la porte. Cet autel est peu orné ; les deux autels obliques qui l'accompagnent le sont davantage. Indépendamment de ceux-ci, il y en a deux autres sur les cAtés de l'église, et de plus deux chapelles profondes et assez riches.
Outre réglise paroissiale, on voit encore, dans Sainte- Catherine, quelques chapelles; la plus remarquable est celle de Menino Deos (l' Ënfant-Dicu) , qui fut construite par les soins de Joanna Gomes de Gusmâo , sœur d'Alexandre de Gusmâo (2), Pauliste célèbre dont j'ai parlé ailleurs (3) . Ce petit édifice est situé un peu hors de
fort de Porto Groed pour Ponta Grossa. Je doute aussi beaucoup qu'il 7 ait dans le district de Saiote-Catherioe une riyière appelée Tigreno et un lieu appelé Barragros {Travels, 46-58).
(1) Voir plus haut.
(2) Pizarro {ilem. hisL, m, 77).
(3) Voir le chapitre de cet ouvrage iutitulé. Séjour dans la ville dé S, Paul, elc.
I^ ville» vers rextrémité d'une petite chaîne de mornes élevés qui dominent celle-ci du côté de l'est, et qui, se prolongeant du nord au sud, forment la pointe méridionale du port. Isolée, entourée de bois, bâtie à mi-côte sur une petite plate-forme, l'église de Menino Deos contraste, par la blancheur de ses murailles , avec le vert foncé des arbres voisins ; non-seulement elle produit dans le paysage l'effet le plus pittoresque, mais encore, de la terrasse qui s'étend devant sa façade, on jouit d*une vue charmante, celle de la ville , des campagnes riantes qui l'entourent , du canal et des mornes voisins. À l'intérieur, la chapelle de Menino Deos est fort jolie , très-propre et ornée avec goftt.
A côté de la chapelle de Menino Deos est un hôpital où, lors de mon voyage, on soignait les militaires de la garnison, mais qui, habituellement, était destiné aux malades pauvres du pays, et entretenu par les aumônes des fidèles et un secours annuel dû au gouvernement. Cet hôpital n'a que le rez-de-chaussée et huit croisées de fiice (1820); mais il jouit d'un grand avantage, les vents y renouvellent continuellement l'air , et en même temps l'élévation du local ainsi que la distance où il est de la ville mettent les habitants de cette dernière à l'abri de toute contagion. Ce fut un homme d'un rare mérite, le gouverneur Francisco de BarrosMoraesAraujoTexeiba HoBiEN, qui, dans le dernier quart du siècle passé, fonda, sous le nom d!Ho8pidal da Caridade, l'hospice de Menino Deos; mais les subventions accordées par le gouvernement pour l'entretien des malades ne s'élevaient pas à plus de S00,000 reis (1,875 fr.), les aumônes des fidèles étaient peu considérables , et pendant un certain temps on n*eut
pas même de quoi payer un médecin (1). Aujourd'hui le gouvemement provincial accorde des secours à Thôpital da Caridade» et néanmoins, en i844, le président peignait la situation de cet établissement et son insuffisance sous les plus tristes couleurs (2).
Ce n'est pas seulement l'église paroissiale qui a été bâtie sur la place, mais encore le palais du gouverneur et l'hôtel de ville [casa da camara). Le premier de ces édifices est tout simplement une maison assez lourde, qui a un étage, cinq croisées de face, et n'offre absolument rien de remarquable. L'hôtel de ville est à peu près carré et plus grand que ceux de la plupart des villes de l'intérieur : il a un étage auquel on monte par deux escaliers fort larges qui font face l'un à l'autre ; et , suivant l'usage, le rez-dechaussée sert de prison.
Un des édifices les plus remarquables de la ville de Desterro est la caserne (1820). C'est un bâtiment fort long traversé par une sorte de portail au-dessus duquel s'élève un petit pavillon; et, quoique ce bâtiment n'ait que le rez-de-chaussée, il peut contenir aisément 1,500 hommes. Les soldats portugais qui l'occupaient à l'époque de mon Toyage n'avaient point de lits ; ils étaient couchés en commun sur des tarimbaSy espèces de tables très-longues, où ils mettaient leurs matelas et leurs couvertures les uns à côté des autres, à peu près comme cela se pratique dans nos corps-de-garde. Du côté de la mer, la caserne est masquée par des maisons; mais, du côté opposé, elle donne sur
(1) Piiarro, Jlfeifi. hisL, IX, 313.
{%) Antero José Ferreira de Brito, Falla do V d$ março de 1814,
s»- VOYAGE DANS LES PROVINCES
une très-grande place couverte de gazon où les isoldats avaient coutume de faire l'exercice (1).
Desterro, ville maritime et commerçante, n'est pbinl déserte comme celles de l'intérieur. À l'époque de mon voyage, on comptait d'ordinaire une douzaine de petits bâtiments tant dans son port qu'à Santa Cruz, et la vue du canal était animée par les pirogues qui sans cesse le traversaient et qui , principalement le matin , apportaient des denrées à la ville.
Nulle part, excepté à S. Paul, je n'avais vu, depuis Rto de Janeiro, des boutiques aussi bien garnies et en aussi grand nombre qu'à Sainte-Catherine. Les négociants fbnt leurs achats dans la capitale du Brésil, et la brièveté du voyage leur permet d'avoir dans leurs magasins lies marchandises les plus nouvelles (2).
Les principaux objets d'exportation étaient, en 1820, la
(1) Depuis Fépoque de mon voyage, on a fait, dans la ville de Desterro^ des embellisseiueuts et des améliorations, el Tou en projette beaucoup d*autres. La façade de Téglise principale a été réparée, deui petits jardins ont remplacé des dépôts d'immoudices que Ton avait formés jadis dans le voisinage de cet édifice ; on a construit un bâtiment pour la trésorerie, un arsenal, un abattoir, un cimetière et plusieurs ponts; une maison où Ton élève les enfants trouvés a été ajoutée à Thôpltal de Menino Deos ; on a fait des plantations d'arbres dans le voisinage de la maison où l'assemblée législative tient ses séances, etc. (Voir les rapports du président Antero José Ferreira de Brito, surtout celui de 1847 ; la Colonisation de Yan Lede, 334; enfin le Diccionario do Brazil, 1, 326.)
(2) Luccock dit que les marchands de Sainte- Catherine unissent une grande probité à Tesprit de spéculation {?iot. in Brazil), et je crois que sur ce point on peut avoir quelque confiance dans Topinion de ce voyageur, car lui-même était négociant et avait fait des aflailtîs af ec là ville de Desterro.
DE SAIlIT-I'AUi ET DE SAmTE-CATHERINE. m
tMf^ êe manioc, le riz, Thuile de baleine, la chanx, les haricots, le maïs, les mandobis [araéhxs hypogea), le sirop de sacre, des bois de construction et de menuiserie, des cnirs, des poteries, du poisson salé, de la toile de lin, et des tissus formés d'un mélange de chanvre et de coton. On ftiisait monter à iOO,000 alqueires (40,000 hectolitres) la quantité de farine de manioc que Ton embarquait, chaque année, dans ce port, à 100 pipes portugaises celle dé Feaude* vie, de 4 à 8,000 varas (440 à 550 mètres) celle de la toile et de 3 à 4,000 celle des tissus mélangés (riscados), n sortait aussi de Sainte-Catherine un peu de sucre , une grande quantité d'aulx et d'oignons, 4 à 500 arrobes de café (5,898 à 7,373 kilogr.) et un peu d'amidon. Il parait qu'aujourd'hui les articles exportés sont à peu près les mêmes qu'en 1820, avec cette différence qu'il y en a quelques-uns de moins (1).
Rien n'est plus joli que les environs de Sainte-Catherine, ou Desterro. Les mornes qui, comme je l'ai dit, la dominent du côté de l'est sont encore couronnés par des bois vierges au milieu desquels se montrent des masses de rochers ; partout ailleurs le terrain a été défriché et offre ou des cultures ou des capoetras. Dans la partie la plus voisine de la ville, on voit de jolies maisons de campagne {chacarés)y et plus loin un grand nombre de sitios dispersés çà et \h. Tandis que, dans les provinces les plus peuplées de l'intérieur, on fait souvent beaucoup de chemin sans rien apercevoir qui indique la présence de l'homme, ici bh trouve, à chaque pas, une petite maison qu'entoure
(1) Falla que o présidente,,, dirigio a assemblea legUlaliva.,. em ôhde mar^o de iSll, 13. — Aube, mot., 40.
une prodigieuse quantité d'orangers et près de laquelle est un champ de manioc. Le terrain qui dépend de chaque ^tio est défendu par une haie de citronniers armés d'épines, et les nombreux chemins qui établissent des communications entre la ville et la campagne ou entre les différents sitios sont également bordés de citronniers. Ces baies n'offrent pas, à la vérité , le vert tendre de l'aubépine; cependant leur verdure n'a rien de trop sombre» elles ne se dégarnissent jamais du pied comme les nôtres, et elles embaument l'air du parfum de leurs fleurs et même de leurs feuilles. Dans un rayon d'environ 1 lieue autour de la ville, les chemins sont larges, la plupart couverts de sable et parfaitement unis. Tout est animé dans la campagne ; sans cesse l'on rencontre quelque cultivateur, comme dans les environs de nos villes d'Europe, et les points de vue varient à chaque instant. Tantôt on découvre, à travers des branchages, le canal et les monts qui s'élèvent dans le lointain; tantôt c'est la ville que l'on aperçoit, ou la chapelle de Menino Deos, ou les mornes qui bordent le rivage ; souvent une maison de campagne sert de perspective ; ailleurs ce sera un sitio pittoresque entouré de bananiers et d'orangers chargés de leurs fruits. Les plantations présentent encore moins de symétrie que dans les autres parties du Brésil ; on ne voit pas deux orangers ni deux pieds de manioc plantés sur la même ligne; mais ce désordre, qui atteste la négligence des cultivateurs , produit , dans le paysage, des effets charmants, et l'on pourrait comparer l'tle de Sainte-Catherine à un vaste jardin anglais.
Chaque sitio se compose d'une seule maison bAtie avec de la terre et des bâtons croisés , mais toujours couverte
en tuiles, et souvent blanchie à la chaux et assez bien entretenue. Les meubles n'y sont pas beaucoup plus communs que dans les petites habitations de l'intérieur, et consistent communément en quelques tabourets, une table, une natte sur laquelle les femmes travaillent accroupies, et que l'on étend également par terre pour y servir les repas. Il n'est pas un ittio où Ton ne voie un métier à faire de la toile, genre d'industrie qui est le partage de toutes les familles (1).
La population de l'tle de Sainte-Catherine et même celle du reste de la province est, en grande partie , originaire des lies Açores. Le nombre des nègres est, comme je l'ai dit , peu considérable ; celui des mulâtres Test encore moins (2). Les hommes ne sont pas grands; ils sont gêné-
(1) C'est probablement ce qui a fait dire qu'il eiiste à Desterro des manufactures de lin et de coton (Voyage Coquille, hisL, 75).
(2) « Le petit nombre de nègres libres qui se trouvent à Sainte-Ca- « therine, a-t-on dit à Fun de nos plus illustres marins, pendant sa o courte relâche dans cette lie, ne doiyent leur liberté qu'à la repen- « tance ou à la superstition. C'est au lit de la mort que, bourrelé par « la crainte de la justice divine, le propriétaire d'esclayes devient ca- « pable d'une pensée généreuse ; alors seulement il abjure un pouvoir « maintenu par la force et reconnaît pour son prochain un être sorti, « comme lui, des mains du Créateur. » {Voyage Coquille, hist, 58.) Les Brésiliens sont accoutumés, dès leur enfance, à voir des esclaves autour d'eux, et les plus honnêtes, les plus réguliers ne soupçonnent même pas qu'il puisse y avoir le moindre mal dans la possession d'un nègre. On affiranchit les esclaves par reconnaissance, comme nous accordons de petites pensions aux domestiques qui nous ont fidèlement servis, trop souvent encore pour se débarrasser d'eux quand ils sont devenus inutiles. Tout le monde sait, au reste, que les habitants du Brésil traitent généralement les noirs avec une tr^-grande douceur. On peut consulter, sur ce sujet, ce qu'ont écrit Gardner (TraveU, 19) et, tout récemmenf, M. Blummau {Sud Brazilien, 23), enfin ce que j'ai écritmoi-mème dans mou Ti^yage aux tùurceê du Rio de S. FranciêcOf l, 111.
ralement maigres, et ceux de la campagne ont le teint on peu basané. La plupart de ces derniers et des citadins nés dans nie ont les arcades zygoçiatiqujes fortement prononcées ; mais leur Qgure étroite, leur nez allongé et la finesse de leurs cheveux prouvent suffisamment qu'ils ne doivent pas leur origine à un mélange de sang indien et de sang caucasique.
Les femmes sont très-blanches ; elles ont, en général, de beaux yeux, des cheveux noirs et souvent un teint coloré. Elles ne se cachent point à l'approche des hommes et rendent le salut qu'elles reçoivent. J'ai peint la roideurdes femmes de l'intérieur qui, quand elles sortent, avancent à pas lents les unes derrière les autres, sans tourner la ti6te à droite ni à gauche , et sans faire le moindre mouvemei^t. Il n'en est pas de même de celles de Sainte-Catherine : elles n'ont aucune gène et quelquefois même elles ne sont point dépourvues de grâces ; elles achètent aussi peu dans les boutiques que les femmes de Minas (i820] ; mais , quand elles marchent dans les rues plusieurs ensemble, c'est ordinairement les unes à c6té des autres; elles ne craignent pas de prendre le bras des hommes et vont même se promener dans la campagne. Pour sortir elles ne s'enveloppent point d'une mante noire ou d'une épaisse capote, et sont mises avec plus de décence et de goût que celles de l'intérieur.
Les femmes les plus riches de la ville suivent les modes de Rio de Janeiro, qui sont, en général, celles de la France. Les femmes de la campagne , qui ne travaillent point hors de la maison et ne ressemblent en rien à nos payMnnes, n'ont pas , comme celles des Mines, les épaules et la poitrine découvertes; toutes, sans exception , portent ,4os
r<dbes d'iDdienne ou de mousseline^ avec un châle de soie ou de coton ; leurs cbeveux sont relevés avec un peigne, et souvent elles les ornent de fleurs naturelles : dans la semaine, elles n'ont ordinairement que des souliers^ mais, le dimanche, elles mettent souvent des bas, et les jours de grandes fêtes il y en a bien peu qui aillent à la messe sans porter des chaussures de damas (iSâO) (1). Il s'en faut bjùeoy cependant, que ce luxe accompagne la richesse ou même le bien-être. Ces femmes , à la vérité , se procurent quelque argent par leur travail; on ne passe guère- devant leurs maisons sans les entendre battre du coton; ^les filent , elles font des tissus ; mais, le plus ordinairement, elles n'emploient ce qu'elles gagnent qu'à satisfaire leur goût pour la toilette. Aussi la plupart des familles de cultivateurs vivent-elles d'une manière fort misérable, ne se nourrissant guère que de farine de manioc, de poissons cuits dans de l'eau (2), et enfin d'oranges, fruits tellement communs dans l'ile, qu'aucun propriétaire ne se plaint quand les passants en détachent de ses arbres (3).
(1) Il parait, d'après le récit de M. Barrai {Not, S. Cath. in Ann, marit., 1833, U). que, de 1826 à 1831, le costume des femmes de File de Saiute- Catherine n'a pas beaucoup changé.
(2) « Il est impossible, dit Tan Lede (Colonis,, 164), de se faire une « idée de Finnombrable quantité de poissons qui pullulent au bord de « It mer voisine de .Sainte-Catherine, ainsi que dans les rivières et les « lacs de cette lie. » Suivant Mawe, on pouvait , en 1807, acheter, moyennant 1 scheUing anglais, assez de poisson pour le repas de douze persoDoes {Travels, 48). En général, tous les navigateurs s'accordent à dire qu'on peut, à Sainte -Catherine, faille des vivres à très-bon compte.
(3) M. Barrai dit que le café tient lieu de boisson aux habitants de Stinte-Catherioe (Not. S. Cath. in Ann. marU., 1833, U, 335); par Ik il entend, sans doute, qu'ils en font on usage fréquent.
Les hommes qui ont quelque aisance se mettent généralement bien. Ceux de la campagne ne sont pas vêtus, à beaucoup près, avec le même luie que leurs femmes ; cependant ils le sont mieux que les habitants de Guaratûba et de S. Francisco : ils portent ordinairement des souliers et un chapeau de feutre, un pantalon de toile de coton et une veste assez propre d* indienne ou de gros drap. Ceux qui appartiennent à la milice laissent croître leurs moustaches (i820).
Les femmes de Vile de Sainte-Catherine ont, dans leur ménage, une autorité dont ne jouissent point celles de rintérieur. Les maris et les amants se privent de tout pour leurs épouses ou leurs maîtresses, et nulle part il n'existe une telle disproportion entre la toilette des femmes et celle des hommes ou l'ameublement des maisons. Le dimanche et les jours de fête, toutes les habitantes de la campagne semblent être des dames, et à la manière dont les maris sont habillés on les prendrait à peine pour les domestiques de leurs femmes.
Les cultivateurs de Vile de Sainte- Catherine sont bien loin, sans doute, d'avoir Tactivité des paysans de France ou d'Allemagne; cependant ils me parurent beaucoup plus laborieux qu'on ne Test communément dans l'intérieur des terres. Comme les nègres sont rares, surtout à la campagne, et que la population blanche est pauvre et fort nombreuse, on ne se croit point déshonoré pour cultiver la terre de ses mains, et ce sont des blancs qui , à Desterro» exercent tous les métiers. Dans une partie de la province de Minas où la blancheur de la peau établit une sorte de noblesse et où les gens de couleur sont les seuls qui travaillent , ce sont eux qui forment la classe du peuple : i
D£ SAINT-PAUL ET D£ SAIiNT£-CATU£RlJS£. 337
Sainte-Catherine elle se retrouve parmi les blancs, et ceux d'un rang tout à fait inférieur ont des mœurs à peu près aussi basses que les hommes du même rang dans les pays uniquement occupés par la race caucasique.
Accoutumés, dès leur enfance, à s'aventurer sur une mer agitée dans les plus frêles pirogues, les habitants de Vile de Sainte-Catherine regardent, pour ainsi dire , la mer comme leur élément, et font de très-bons matelots. Leur goût particulier et la crainte du service militaire en décident un très-grand nombre à s'embarquer, et de là il résulte qu'il y a habituellement dans File beaucoup plus de femmes que d'hommes.
Cette disproportion ainsi que l'amour excessif des femmes pour la parure rendent la prostitution extrêmement commune, et lejuiz de fora qui était en fonction à l'époque de mon voyage m'assura que le sénat municipal du district dépensait presque tous ses revenus à faire élever les enfants exposés. Depuis i 820, il a pu s'opérer quelques changements dans l'ilede Sainte-Catherine, mais ce n'est malheureusement pas sous ce rapport ; car, dans ses discours aux assemblées législatives de 1841, 42, 44, le président de la province, M. Antero José Ferreira de Brito, se plaint avec amertume des dépenses qu'il faut faire tous les ans pour les enfants que l'on expose (1).
Située, en très-grande partie, à l'est de la grande chaîne (Serra do Mar, Serra Gérai), la province de Sainte-Catherine appartientaussipresquetoutentière à la région des forêts [2);
(1) Fallas do !• de março 1841, 5 ; — do 1» de março 1842, 12; — do V de março 1844, 17.
(2) Il est clair que la ville de Lages et son territoire ne sont point com- II. 22
c'est dire «sset qu'à F exception des parties basses et inondées par les eaux de la mer Tile du même nom était originairement couverte de bois.
Comme la même température se prolonge sons le m6me méridien dans une étendue beaucoup plus considérable sur le bord de la mer que loin de ses rivages, la végétation a généralement aussi beaucoup plus d'uniformité sur le littoral que dans l'intérieur des terres; ce qu'on observe dios l'tle de Sainte-Catherine confirme cette vérité. Lorsque j'arrivai à Curitiba, il y avait déjà extrêmement longtemps que je n'apercevais plus les plantes de Rio de Janeiro ; et environ la moitié ou les deux tiers des végétaux que je vis en fleur dans l'île de Sainte-Catherine (27 avril-i8 mai) appartenaient à la Flore de la capitale du Brésil; parmi les espèces vulgaires, je puis citer le Sophora littoralts (/«jbes da Praiajj VAvicennia n* 4665, la Scrophularinée n'* 1589, etc. (1). Une foule d'insectes sont communs aux deux pays, et beaucoup d'oiseaux, surtout les petites espèces, se retrouvent également à Sainte-Catherine et à Rio de Janeiro. Je dois cependant faire remarquer qu'Ici k différence des saisons est beaucoup plus sensible qu'à quelques degrés nord du tropique du Capricorne. J'observai à Sainte-Catherine, dans les mois d'avril et de mai, un nombre de plantes en fleur bien moins considérable que
pris dans cette région, puisqu'on n'y arri?e, en partant du littoral, qa*après avoir franchi la Serra do Mar.
(1) Quand on a assuré que les myrtes, les jasmins, les rosiers, les œillets croissent dans Ttle de Sainte-Catherine (Voyage Coquille, hist,, 69), on a voulu dire, sans doute, qu'on cultive ces plantes dans les jardins des alentours de Desterro.
celui qu'on pourrait recueillir à la même époque de Tannée aux alentours de la capitale du Brésil (i).
Les vallées et les plaines humides (vargens) sont ici généralement fertiles; mais il n'en est pas de même des mornes, qui, comme je l'ai dit, n'offrent qu'un sol pierreux et deviennent, chaque jour, moins favorables à la culture, parce que, presque toujours, ils ont une pente fort rapide, que les pluies doivent nécessairement entraîner dans les vallées l'humus végétal dont ils sont couverts, et qu'il n'est jamais renouvelé par des engrais.
Quoique le climat de Sainte-Catherine soit assez tempéré, il est clair qu'on peut, dans cette île, cultiver les mêmes plantes que sous les tropiques, puisque la végétation spontanée est encore tropicale. Ici, cependant, la canne à sucre est moins douce que sous la zone torride, et, lors de mon voyage, c'était principalement à faire de l'eau-de-vie qu'elle était employée (2). Le coton est court, d'une qualité fort médiocre, et l'arbuste qui le produit ne se plante
(1) M. Laogsdorff parle avec le plus grand eothousiasme des productions naturelles de TUe de Sainte- Catherine {Bemerkungen auf einer Reise, I, 28-66) ; alors il n'avait pas encore parcouru les environs de Rio de Janeiro.
(2) M. Aube nous apprend qn^en 1847 les petits propriétaires de Sainte- Catherine ne voulaient point encore cultiver la canne de Taïti , vul^çairement Canna cayana {Saccharum Tailense, var. de YOfficinarum), qui Test depuis si longtemps dans la province de Rio de Janeiro. On aurait peine à croire ce fait, si l'écrivain que nous citons n'avait fait preuve de beaucoup d'exactitude. Ce que dit à ce sujet M. Aube suffirait, au reste, pour confirmer les observations que j'ai faites ailleurs sur la plante dont il s'agit {Voyage dans la province de Rio de Janeiro, etc., II, 248), mais auxquelles j'aurais du, je le confesse, donner une autre forme (conf. Neuw., Bras.). Je me suis contenté d'indiquer par son nom de baptême le général qui a transporté la canne de Taïti de Cayenne au BrésU ; il s'appelait José Narciso de Bfagalhâes e Menezes. Ce fut lui
guère que pour lés besoins du pays. Les oranges sont eicessivement communes, mais petites et peu sucrées (1). Les bananes sont très-bonnes, et il en est de même du café (2). Il parait , d'après ce qui m'a été dit sur les lieux, que, du moins en certains cantons, la gelée nuit trop souvent aux produits de la terre (3), et en conséquence, m'a-t-on ajouté, on croit convenable d'apporter quelques modifications à la taille des caféiers (4).
qui, pendant les guerres de Fempire, s^empara de la colonie de Cayenne au nom du prince régent de Portugal (Abrea e Lima, Synopsis^ 293).
(1) M. Duperrey est ici du même avis que moi (Voyage Coquille, hist., C9), et, si certains voyageurs ont trouvé délicieuses les oranges de Sainte-Catherine, c'est probablement parce qu'ils les comparaient à celles qu'on mange en France ou en Angleterre. — M. Barrai dit que l'île possède quelques aboulicavas (iN'of. S. C. in Ann. marit.^ 1833) ; il a certainement voulu parler desjabuticabeiras,
(2) Dans mes autres ouvrages, j'ai parle si souvent de la culture da cotonnier, de la canne à sucre , etc. , qu'il serait peu utile de revenir ici sur ce sujet.
(3) J'étais à Sainte-Catherine eu avril et en mai ; par conséquent, je ne puis savoir par moi-même ce qui s'y passe en juin et en juillet, les moi» les plus froids de Tannée. M. Langsdorff assure que, pendant l'hiver, le thermomètre ne descend pas au-dessous de 10 degrés Réaumur ; mais c'est en décembre et en janvier que ce savant était dan^ le pays {Berner^ hungen aufeiner Reise, 1, 34), et il ne ferait pas autorité sur ce point, si ses assertions n'étaient confirmées par M. Aube, qui a séjourné deux ans k Saiute-Catherinc {NoL, 4, 40). Elles le sont aussi par l'intéressant opuscule miiiulé Sud brasilierif dontl'autcur, M. Blumenau, indique (p.7) la même température d'hiver que Langtidorfif et Aube , mais en ajoutant que, sur le continent, à une dislance peu considérable de la mer, il a vu geler très-fort pendant l'hiver eu 184G.
(4) Les habitants de Sainte-Catherine se livraient jadis à la culture du nopal, du froment et du chanvre, mais ils ont fini par y renoncer entièrement. Van Lede dit qu'ils ont également abandonné celle du lin : je suis bien loin de le nier; cependant je pourrais demander comment il se fait, s'il en est ainsi , que la graine de ce végétal se trouve an nombre
Gomme les terres de File de Sainte-Catherine sont fort divisées et que les pâturages ont peu d'étendue , on n'y voit qu'un petit nombre de bestiaux, et ils sont chers relativement aux prix qui ont cours sur le plateau, à Curitiba et dans les Campos Geraes. Ceux que l'on tue à Desterro viennent de la province de Rio Grande et ont suivi le rivage (1820) (1).
Comme je l'ai déjà dit, tous les environs de la ville de Sainte-Catherine ont été défrichés, et l'on ne voit plus guère de bois que sur le sommet des mornes ; mais je crois pouvoir assurer qu'au moins dans cette partie de l'ile il n'y a pas un dixième des terrains en culture. A force de planter dans les mêmes champs sans les fumer jamais, on les a fatigués, et partout on voit des pelouses et des capoeiras d'une extrême maigreur. Aussi les habitants se plaignent-ils de ce qu'il n'y a plus assez de terre dans leur île, et plusieurs en vont chercher sur le continent. Néanmoins, comme ils vivent très - rapprochés les uns des autres et communiquent beaucoup entre eux , une famille entière ne se décide guère à quitter le pays que lorsqu'elle est accompagnée de plusieurs autres familles, ce qui tend à
des articles que le même écrivain indique comme ayant été exportés de 1838 à 1839. M. Van Lede ajoute que Tarbre au maté {Ilex ParaguarienàU) croit spontanément dans les bois de la province de Sainte-Ca< therine, ce qui est extrêmement vraisemblable , puisque ces bois se coi.fondent avec ceux de Curitiba. 11 dit encore que Ton a essayé avec succès de planter du thé ; et enfin, suivant M. Antero José Ferreira de Brito, le mûrier aurait également bien réussi à Sainte-Catherine {Colonisation, 143, 147, 280; — Falla do 1° de março 1844, 37).
(1) La relation qu'a publiée M. Langsdorff de sa relâche dans Tile de Sainte-Catherine est généralement aussi exacte qu'intéressante ; mais, pour le bétail, il a appliqué ce qui se pratique sur le plateau à la partie habitée du littoral, du côté du continent.
rendre les émigrations beaucoup plus rares qu'elles ne sont à Minas (1).
D'après tout ce que j'ai dit sur Ftle de Sainte-Catherine, il est clair que cette île doit tendre à s'appauvrir de plus en plus, puisque sa population augmente sans cesse; que, d'après le mauvais système d'agriculture adopté dans le pays, comme dans le reste du Brésil (2), les terres rapportent de moins en moins ; enfin que l'argent produit par les exportations se dépense aussitôt, ou en objets de luxe qu'il faut tirer du dehors et renouveler continuellement, ou en esclaves que Ton tire également du dehors et qui , pour la plupart, ne multiplient point. Ce n'est pas dans ces dernières années que la décadence de Sainte -Catherine a commencé ; il a été un temps où l'on comptait dans la province entière 288 sucreries; en 4797, il n'y en avait déjà plus que 256 (5); vers i820, il ne sortait du pays qu'un peu de sucre, et cet article n'est plus compté aujourd'hui au nombre de ceux que l'on exporte [h). Si, dans le moment où furent supprimées les armaçoeSy leur abandon n'eut pas peut-être une très-grande influence, parce que la diminution de la pèche avait commencé depuis longtemps et avait été progressive, il n'est pas moins vrai que le pays devait être beaucoup plus riche lorsque les pêcheries étaient florissantes, que les habitants du voisinage gagnaient des salaires considérables et que le transport de
(1) Voir mon Voyage dans la province de Goyaz, II, 295.
(2) Il y a déjà un grand nombre d'années que j'ai fait connattre ce système et ses inconvénients ; je crois inutile de revenir aujourd'hui sur ce sujet.
(3) Piz., Mem, hist., IX, 283.
(4) Antero José Ferreira de Brito, Falla do 1* de marpo 1841, 13.
rhuile de baleine alimentait le cabotage. Autrefois on extrayait le suc des innombrables citrons que produit ce pays, et on renvoyait à Montevideo; mais, k l'époque de mon voyage, il y avait déjà longtemps que ce petit commerce était entièrement tombé. Dans ces dernières années, la guerre civile qui a désolé la province de Rio Grande do Sul a encore ajouté aux misères de Tile de Sainte-Catherine en diminuant ses relations commerciales déjà si peu importantes (1).
Au reste, les chiffres sont encore bien plus significatifs que tous ces faits. En 1820 on évaluait la valeur des objets sortant annuellement du port de Sainte - Catherine à 900,000,000 de reis faisant, au change de 160» 1,250,000 fr.
De 1837 à 1838 les exportations ont été de 915,137,771 reis faisant, au change de 313, 687,341 fr.
De 1838 à 1839 elles ont été de 293,252,968 reis {lisant, au change de 320, 916,415 fr. (2).
Ainsi, tandis que de 1824^ à 1840 la population de la province de Sainte-Catherine a augmenté dans la proportion de 1 à 1,45, les exportations ont, à peu près dans le même temps, diminué dans celle de 1 à 0,73.
Dès 1822, José de Souza Azevedo Pizarro e Araujo gémiwiit de ce que la province de Sainte-Catherine, favorisée miUke toutes par la nature, n'était pas dans un état plus florissant, et il assignait à sa misère les trois causes suivantes : 1"" le manque de routes; 2" le service auquel on
(1) Léonce Anbé, Notice, 40.
(2) Ces chiffres sont empruntés aux documents ofBciels publiés par le président de la province ; les changes le sont au tableau de M. Horace Say.
condamnait les gardes nationaux , et qui sans cesse les obligeait de laisser à l'abandon leurs champs et leurs fiimilles; 3* l'usage où était l'administration de prendre sans payer les denrées du cultivateur. On doit croire que, sous le gouYemement constitutionnel, cedernierabus aura cessé entièrement. D'ailleurs des routes ont été ébauchées, quelques-unes même tout à fait ouvertes; mais jusqu'à présent, malgré les soins de l'administration provinciale, il n'y a eu , sous ce rapport , aucune amélioration sensible (1). Quant au service de la garde nationale , il est évident qu'on n'a pu le rendre moins pénible , lorsque les rebelles du sud menaçaient les frontières de la province, et encore aujourd'hui la prudence exige peut-être qu'on se tienne sur ses gardes en cas d'événement. Mais, quand même toutes ces causes de décadence n'existeraient plus, il en resterait encore une qu'il faudrait faire disparat* tre, celle que j'ai signalée plus haut et à laquelle on ne paraît pas songer : le système d'agriculture adopté par les Brésiliens, et dont on ne s'est point écarté jusqu ici dans le pays de Sainte-Catherine. Ce système, tout barbare qu'il est, n'a pas encore d'inconvénients excessivement graves pour la partie de la province qui tient au continent, parce que là il y a une quantité considérable de terres incultes et qu'on peut, comme à Minas, abandonner le champ qui ne produit plus, pour aller incendier un peu plut loin quelque portion de forêt ; mais il n'en est pas de même de l'tle de Sainte-Catherine dont nous nous occupons particulièrement ici, et où le terrain a été défriché depuis longtemps, dans les endroits surtout qui, par leur fertilité,
(1) Aabé» Notice, 37.
promettaient d'abondantes récoltes. On ne peut, sansdontc, faire dans cette ile un grand usage de la charrue, parce que les terres sont généralement très-divisées , et le penchant des collines fort roide ; mais la population est assez consi* dérablepour que Ton cultive , comme dans la Limagne par exemple, à la bêche ou à la houe. L'essentiel est que Ton reprenne en sous-œuvre les terrains qui ont été abandonnés, parce qu'ils ne produisaient plus de bois ; que, les ayant labourés ou bêchés, on les fume ; que pour cela on forme des engrais et que Ton étudie Tart des assolements. La routine, favorisée par une coupable indolence, s'est opposée jusqu'ici à ces faciles améliorations ; on a mieux aimé émigrer que renoncer à des pratiques empruntées à des hordes sauvages. Les meilleurs conseils ne seraient probablement point écoutés; mais si, par des primes, le gouvernement encourageait les habitants de Tile de Sainte- Catherine à adopter des procédés de culture plus rationnels que ceux qu'ils suivent et à se ménager des engrais , il n'est pas douteux que l'agriculture ne prospérât bientôt dans ce pays , et au bout de peu de temps l'État serait dédommagé, par une augmentation importante de revenus, de quelques sacriGces momentanés. Des primes offertes, dans le même but, aux colons de l'intérieur ne produiraient p»>bablement aucun résultat, parce que, ayant à leur disposition d'immenses étendues de terre , ils n'ont pas un intérêt immédiat à changer de méthode, et que les sommes qu'on pourrait raisonnablement leur accorder ne les dédommageraient pas des sacriGces qu'il faudrait qu'ils fissent de leurs habitudes et de leur paresse : ici , au contraire, où la prime exciterait l'agriculteur à renoncer à des procédés bien évidemment nuisibles , elle ne
346 TOTAGE DANS US nOTmCES
pourrait manquer de produire bientAt l'effet jostement désiré.
Au temps où de sombres forêts courraient encore File de Sainte-Catherine, elle était souvent' enreloppée de brouillards épais ; des miasmes malfaisants s'éleraient d'an sol humide où pourrissaient les débris entassés de nombreux végétaux ; des nuées de moustiques obscurcissaient Fair, et les navigateurs qui relâchaient dans cette tie risquaient d'être atteints de fièvres et de dya^ senteries (1). A mesure que l'on a coupé les bols, le sol est devenu moins humide; les flaques d'eau se sont desséchées, l'aîr est devenu plus pur (2). A l'époque de mon voyage, on pouvait considérer comme fort sain le climat de Sainte-Catherine, et il a dû le devenir davantage encore , depuis que des restes des baleines (3) ne pourrissent plus, comme autrefois, dans les criques dont Ftle est bordée. Cependant il ne faudrait pas s'en exagérer la salubrité ; il y règne fréquemment des dyssenteries, et il paraîtrait que la morfea n'y est pas actuellement extrêmement rare (4). Il ne serait pas impossible, au reste, que les dyssenteries fussent produites par les oranges trèsnombreuses que les habitants mangent longtemps avant la maturité parfaite , et dans ce cas ce ne serait plus le climat qu'il faudrait accuser, mais une gloutonnerie contre laquelle les médecins et les ecclésiastiques deYndelit lutter par de sages conseils (6).
(1) R. Walter (Voyage Anson, 42-46).
(2) Feldner, ReUen, I, 163.
(3) Piz., Mem. hisl.y IX, 216.
(i) A. J. Ferri de Brito, Falla do 1* de março de 1847.
(5) Le retour ffréquent des dyssenteries eet trop Mêtt attesté (v<air
Langsdorff, du Petit-Thonars, Sigaud) pour qu'on puisse le révoquer en doute; mais il ne faut pas y joindre le choléra, comme Ta fait Lesson {Voyage médical. S), qui semble avoir copié R. Walter, et ne saurait ici faire autorité, puisqu'il a passé peu de jours à Sainte-Catherine et ne savait probablement pas la langue du pays. D'un autre côté, quand M . Blumenau dit, dans son très- estimable écrit, que la dyssenterie est inconnue dans le Brésil méridional, il n'a voulu parler, sans doute, que de la province de Rio Grande do Sul.