LE MONT SAL£V
excavations profondes de trente pieds , et huit ou dix fois aussi longues, produites par la destruction de plusieurs couches de rocher, par quel agent pourraientelles avoir été formées, si ce n'est par Térosion de cet ancien courant? La gorge même de Monelier, ou cette grande échancrure qui sépare le grand Salève du petit, et dans le fond de laquelle est renfermé le joli vallon de Monetier, paraît avoir été formée par un courant semblable, qui descendait des Alpes par la vallée de TArve. Le fond même et les côtés de ce vallon sont parsemés de grands blocs de granit. On rencontre plusieurs de ces blocs quand du haut du pas de l'échelle on monte droit au château de l'Ermitage. Ils se présentent même là avec des circonstances qui me paraissent prouver que chacun de ces blocs occupe encore exactement la même place dans laquelle il fut déposé par le courant qui les charria du haut des Alpes, lors de la grande révolution dont nous avons vu tant de vestiges. Cette pensée, lorsqu'elle me vint pour la première fois dans l'esprit, me remplit d'une sorte d'admiration respectueuse pour ces rochers, qui, préservés pendant tant de milliers d'années, sont demeurés en silence les monuments inconnus d'une des plus grandes catastrophes qu'ait essuyées notre globe. Je les examinai de toutes parts avec l'attention la plus scrupuleuse ; il me semblait toujours que je devais trouver, pour ainsi dire, quelque médaille (Miquelque document qui m'apprendrai^ la date , ou du moins quelque circonstance importante de ce grand événement. Un grain de gravier, de la grosseur et de la forme d'un œuf de pigeon, engagé sous un de ces blocs, et quelques autres fragments de roches primitives, en-
LEMONTSALEVE. 3
gagés aussi sous un autre de ces rochers, me parurent être les derniers témoins du mouvement des eaux qui ont transporté ces grandes masses. A l'exception de ce gravier et de ces fragments, je n'ai trouvé aucun corps étranger, qui accompagnât ces blocs de roches primitives; ils reposent sur le roc calcaire absolument à nu et sans interposilion d'aucune autre matière.
En continuant de parcourir le sommet de la montagne, on descend une petite gorge qui la traverse dans sa largeur. C'est au fond de cette gorge qu'est situé le hameau de la Croisette. De là, jusqu'au Piton *, les flancs de la montagne cessent d'être nus et escarpés ; ils sont couverts de bois et de verdure, et l'on n'aperçoit que de loin en loin des bancs de rochers. Le haut de la montagne est chargé dans tout cet espace d'un sable blanc, recouvert d'une terre végétale qui produit les plus beaux pâturages. Un peintre qui voudrait monter son imagination , et se faire de grandes idées des ravages du temps sur de grands objets, devrait aller au pied du grand Salève, au-dessous des rocs nus de la Groisçtte, près du Coin, hameau fort élevé de la paroisse de Gollonge. On voit là des rochers taillés à pic, à la hauteur de plusieurs centaines de pieds, avec des faces, ici planes et uniformes, là partagées et sillonnées par les eaux. La base de ces rochers est couverte de débris et de fragments énormes, confusément entassés. Un de ces débris, soutenu fortuitement par d'autres, est demeuré debout, et paraît de près un obélisque quadran-
• Le grand Piton est le point le plus élevé du Salève ; sa hauteur au-dessus du lac est de 008 mètres.
li LE MONT SALÈVE.
gulaire d'une hauteur prodigieuse ; de plus loin on reconnaît que sa sommité est une arête tranchante, et qu'il a la forme d*un coin ; et c'est peut-être cette forme qui a donné son nom au hameau qu'il domine.
L'angle même de la montagne est partagé par une fente qui le traverse de part en part. Cette profonde fissure mérite qu'on la voie et même qu'on y pénètre. Elle est tortueuse, et dans quelques endroits si étroite, qu'à peine un homme peut-il y passer. Quand vous y êtes engagé, vous trouvez des places où les sinuosités du rocher vous cachent le ciel ; plus loin elles le laissent apercevoir par échappées ; ailleurs vous voyez des blocs de rochers engagés dans la crevasse, et suspendus au-dessus de votre tête. La première fois que je visitai ce site singulier, et que je pénétrai dans cette fissure, j'éprouvai une espèce de saisissement dont il eût été difficile de se défendre. J'étais seul, fort jeune, et peu accoutumé à ce genre de spectacle ; ces rochers escarpés, ces fragments entassés, réveillaient des idées de dévastation et de ruine ; cette profonde solitude n'était troublée que par des corneilles qui nichaient dans ces rochers, et qui, craignant pour leurs petits i s'attroupaient autour de moi en faisant des croassements affreux, répétés mille et mille fois par les échos, venaient ensuite se poser sur des corniches élevées au-dessus de ma tête, et là battant des ailes, et poussant contre moi des cris lugubres, elles semblaient maudire^l'indiscret étranger qui venait troubler leur repos. Mais les sensations de ce genre, mélangées d'étonnement et d'effroi, causent une émotion agréable. Elles ressemblent en cela à celles qui sont mêlées d'admiration et de douleur ; c'est ainsi que le Lao-
LE MONT SALEVE. 5
cooD OU le gladiateur mourant vous attache en même temps qu'il vous déchire.
Tous ceux qui sont sensibles aux beaux points de vue sont curieux de monter au moins jusqu'à Monetier. On va visiter les ruines du château de TErmitage, situé au bord du rocher, dans une des plus belles situations du monde. On va voir ces roches saillantes et horizontales, sous lesquelles deux ou trois cents personnes pourraient se mettre à l'abri ; on admire ces grandes masses, qui depuis tant d'années, et peut-être de siècles, sont suspendues sans aucun appui par la seule force de leur cohérence. On aime à respirer là, au plus fort de l'été, un air toujours vif et frais, et à jouir du contraste de l'aspect sauvage et resserré de ces grottes, avec la vaste et brillante étendue que l'on a sous ses pieds; on aime à promener ses regards sur ce lac qui ressemble à un grand fleuve dont les bords sont élégamment découpés, et sur cette plaine bien cullivée, dont les champs paraissent à cette distance les carreaux d'un immense jardin. Le Genevois, qui voit de là sa patrie comme un point au milieu de cet espace, est saisi ' d'une douce émotion ; ce point, quelque petit qu'il paraisse, remplit tout son cœur; ses vœux les plus ardents sont pour le bonheur de ceux qui l'habitent. Il dislingue la petite enceinte de son port, ses promenades, ses remparts ; il reconnaît les territoires des trois États qui l'environnent, et il se réjouit de cette heureuse position, qui est le plus sûr garant de son indépendance.
En montant le grand Salève, la vue du côté du lac ne devient pas h mon gré plus belle que de Monetier; les objets s'éloignent et se rapetissent trop , la plaine se
6 LE MONT SALEVE.
change en une carte de géographie. Mais en revanche, les -derrières de la montagne offrent, par un beau jour, un superbe spectacle. La vue descend par une pente douce dans la vallée des Bornes, de l'autre côté de laquelle on voit à découvert la première chaîne des Alpes, que le mont Salève cache en partie aux environs de Genève. Les yeux de l'observateur peuvent plonger en divers endroits par-dessus cette première chaîne, et découvrir une partie des bases de la haute chaîne du centre. Le Mont-Blanc, ce colosse énorme, qui parait d'autant plus élevé que Ton peut mieux embrasser la totalité de sa masse, se montre flanqué à droite et à gauche de sommités qui paraissent ses épaules, ou d'immenses degrés qui conduisent à sa cime. Plus à gauche le Mont-Mallet, la haute Pyramide d'Argentière, ' le glacier de Buet, etc. A droite, au pied des Alpes, on aperçoit l'extrémité du lac d'Annecy, et à gauche la vallée de Cluse ; on voit l'Arve sortir de cette vallée, serpenter autour des bases du Môle, venir baigner le pied du Salève, et terminer sa course en s'unissant au Rhône.
litt luoniagne deei Toironn.
Cette montagne est située au nord-est du mont Salève * : elle a, comme lui, une forme allongée, dans une direction qui serait parallèle à la sienne, si elle ne tendait pas un peu plus au sud. Son pied est plus éloigné
* Hauteur des Voirons : au-dessus de la raer, 1848 mètres; audessus du lac de Genève, 1/^82 mètres.