GLACIER DU TALÉ F RE
minces de neige défendent les approches de cette redoa* table montagne, quoique peut-être en choisissant une année où il serait tombé beaucoup de neige, et en prenant le temps où cette neige serait encore ferme, quelque chasseur adroit et courageux pût tenter cette route. Gomme dans ce moment cette entreprise est absolument impraticable, nous suivons la branche gauche de la vallée, et après deux heures de marche sur le glacier des Bois, nous en sortons au pied de celui du Talèfre, c'est-à-dire à l'endroit où ce dernier vient verser sa glace dans le glacier des Bois, qui s'appelle ici le glacier de Léchaud.
Ola^lor un Talèfre.
La vue du glacier du Talèfre est ici majestueuse et terrible. Gomme la pente par laquelle il descend est extrêmement rapide, ses glaçons, se pressant mutuellement, se dressent, se relèvent et présentent des tours, des pyramides diversement inclinées, qui semblent prêtes à écraser le voyageur téméraire qui oserait s'en , approcher. Pour parvenir au sommet de ce glacier, où il est moins incliné et par cela même moins inégal, nous gravissons le rocher qui est à sa gauche du côté du couchant. Ce rocher se nomme le Couvercle; il est dominé par une cime inaccessible, qui, suivant l'usage du pays, est décorée du nom à! aiguille, et en prenant le nom du glacier le plus proche, s'appelle Vavjuille du Talèfre.
La pente par laquelle on gravit le Couvercle est excessivement rapide ; on suit une espèce de sillon creusé
100 GLACIER DU TÂLÈFKE.
dans le roc par la nature ; quelques pointes de roc aux^ quelles on se cramponne, en montant avec les mains, autant et plus qu'avec les pieds, ont fait donner à ce passage le nom A'cgralcis ou de petits degrés. Ce passage n'est cependant point dangereux, parce que le roc, qui est un granit très-cohérent, permet d*assurer toujours solidement les mains et les pieds ; mais sa rapidité le rend un peu effrayant à la descente. Lorsqu'on est en haut des égralels, on suit une pente baaucoup moins rapide; on marche tantôt sur du gazon, tantôt sur de grandes tables de granit, et on arrive ainsi au bord du plan du glacier du Talèfre. On nomme le pian d'un glacier la partie élevée et à peu près horizontale dans laquelle on peut le traverser.
Nous avions mis une heure et un quart à monter du glacier de Léchaud au plan de celui du Talèfre. Nous fûmes tentés de nous reposer un moment avant d'entrer sur celui-ci. Tout nous invitait à choisir cette place, un beau gazon arrosé par un ruisseau qui sortait de dessous la neige, et qui roulait son eau cristalline sur un sable argenté, et ce qui était plus séduisant encore, une vue d'une étendue et d'une beauté dont une description ne peut donner qu'une bien faible idée. En effet, comment peindre à l'imagination des objets qui n'ont rien de commun avec tout ce que l'on voit dans le reste du monde; comment faire passer dans l'âme du lecteur cette impression mêlée d'admiration et de terreur qu'inspirent ces immenses amas de glaces entourés et surmontés de ces rochers pyramidaux plus immenses encore ; le contraste de la blancheur des neiges avec la couleur obscure des rochers mouillés par les eaux que ces neiges
GLACIER DU TALÈFRE. 101
distillent, la pureté de Tair, l'éclat de la lumière du soleil, qui donne à tous ces objets une netteté et une vivacité extraordinaires ; le profond et majestueux silence qui règne dans ces vastes solitudes, silence qui n'est troublé que de loin en loin par le fracas de quelque grand rocher de granit ou de glace qui s'écroule du haut de quelque montagne, et la nudité même de ces rochers élevés, où l'on ne découvre ni animaux, ni arbustes, ni verdure. Et quand on se rappelle la belle végétation et les charmants paysages que Ton a vus les jours précédents dans les basses vallées, on est tenté de croire qu'on a été subitement transporté dans un autre monde oublié par la nature. La vue du Montanvert ne donne de celle-ci qu'une idée très-imparfaite ; là on ne voit qu'un seul glacier, au lieu que d'ici vous voyez les trois grands glaciers des Bois, de Léchaud et du Tacul, sans compter un grand nombre d'autres moins considérables qui, comme celui du Talèfre, versent leurs glaces dans les glaciers principaux.
Après nous être reposés, en jouissant de ce beau spectacle, nous entrâmes sur le glacier du Talèfre, et nous vînmes en vingt minutes à une arête de débris qui partage le glacier suivant sa longueur. Nous fîmes là, comme au point le plus élevé de notre course, une longue station pour observer nos instruments de physique.
La vue que l'on a du milieu de ce glacier est, du coté du sud, semblable à celle du Couvercle; mais sur le derrière au nord, le glacier même du Talefie, sur o quel nous sommes, présente une décoration aussi belle que singulière. Ce glacier s'élève par gradations jusqu'au pied d'une enceinte exactement demi-circulaire, ♦ ^*
102 • GLACIER DU TALÈFRE.
qui le ferme du côlé du nord. Cette enceinte est formée par des pics de granit extrêmement élevés, qài se terminent piu* des sommités aigués de formes infiniment variées. Les intervalles de ces pics sont remplis pai* des glaciers qui viennent se vereer dans celui du Talèfre. Ces mêmes glaciers sont couronnés par des pentes de neige qui montent en festons découpés comme des feuilles d'acanthe entre les tables noires et verticales âes granits, où elles n'ont pas pu se fixer; et le haut de ce magnifique amphithéâtre va se joindre à la voûte du ciel qui est ici coloré d'un bleu d'azur foncé, tel qu'oa ne le voit jamais dans la plaine, et qui fait singulièrement ressortir l'éclat et le contraste des neiges et des rochers.
Un morceau bien singulier de ce tableau, c'est un rocher aplati, situé comme une île au milieu des glaces et des neiges du glacier du Talèfre. Il est d« forme à peu près circulaire, un peu élevé au-dessus du niveau du glacier ; lesirimas éternels qui couvrent toute cette région semblent lé respecter ; ils ne s'y arrêtent point, ou le quittent du moins beaucoup plus tôt que le reste de la montagne. Ce rocher se touvre même d'un peu de verdure, qui, dans ce moment, commence seulement à poindre, parce que le milieu de juillet n'eàt que le premier printemps de ces hautes montagnes; mais à la fin d'août il est- couvert d'un beau gazon, relevé par une grande variété de jolies fleurs des Alpes. Aussi le nomme-t*on le CourtU, mot qui^ en savoyard, de menue i|u'en vieux français, signifie jardin. Il est même fermé comme un jardin, car le glacier a déposé autour de. lui une arête de pierres et de gravier qui forme exact6li»èat