GHAMO0NI, SES HABITANTS
un autre gentilhomme anglais, nommé Windham, entreprirent cet intéressant voyage. Les vieillards de Ghamouni s'en ressouviennent, et ils rient encore des craintes de ces voyageurs et de leurs précautions inutiles. On trouve dans les Mercures de Suisse, pour les mois de mai et de juin de Tannée 1743, une relation abrégée de ce voyage. Cette relation est de feu M. Baulacre, savant bibliothécaire de notre ville ; il la rédigea d'après le rapport de quelques personnes qui allèrent aussi Tannée suivante à Chamouni. Pendant les vingt ou vingt-cinq premières années qui ont suivi cette époque, ce voyage n'a été entrepris que bien rarement, et le plus souvent par des Anglais qui logeaient chez le curé. Car lorsque j'y fus en ITGrO, et môme quatre ou cinq ans plus tard, il n'y avait point encore d'auberge logeable, mais seulement un ou deux misérables cabarets, semblables à ceux que Ton trouve dans les villages les moins fréquentés. Depuis lors ce voyage est devenu par gradation si fort à la mode, que les trois grandes et bonnes auberges qui y ont été successivement établies suffisent à peine à contenir les étrangers qui y viennenl en été de tous les pays du monde. Aussi ce grand abord d'étrangers et la quantité d'argent qu'ils laissent à Chamouni ont-ils un peu altéré Tantique simplicité et même la pureté des mœurs des habitants de cette vallée. Cependant les étrangers n'y ont absolument rien à craindre : la fidélité la plus inviolable est observée à leur égard ; ils ne sont exposés qu'à des sollicitations quelquefois importunes et à quelques petites supercheries dictées par T^xlrême empressement à leur servir de guide. Si Ton demande de préférence quelqu'un d'entre
eux que Ton cooDaît de réputation, et qu'il ne soit pas là lui-même, d'autres, pour servir à sa place, diront qu'il est malade ou absent. Un nommé Pierre Simon prétend être celui dont j'ai fait Téloge dans la première publication de mes voyages, quoique cet excellent homme soit mort depuis quatre ou cinq ans. Cependant, malgré cette apparence d'avidité, ils sont non-seulement, comme je l'ai dit, parfaitement sûrs et fidèles, mais ils ne demandent jamais rien au delà de ce qu'on leur donne ; il est vrai qu'on est dans l'usage de les bien payer, souvent à raison de six francs,*et jamais moins d'un petit écu par jour.
L'espérance de servir de guides aux étrangers met sous les yeux des voyageurs tous les hommes qui se trouvent dans les villages qu'ils traversent, et pourrait faire croire qu'il y en a beaucoup dans la vallée ; il en reste cependant très-peu à Chamouni pendant l'été, car, en premier lieu, la curiosité ou l'espoir de faire fortune en attirent beaucoup à Paris et en Allemagne; ensuite, comme les bergers de Chamouni passent pour, exceller dans la fabrication du fromage, ils sont appelés de la Tarentaise, de la vallée d'Aoste et même de plus loin, et ils reçoivent là, pour quatre ou cinq mois d'été, des salaires assez considérables. Les travaux de la campagne retombent ainsi presque entièrement sur les femmes, ceux-là mêmes qui partout ailleurs sont dévolus uniquement aux hommes, comme de faucher, de couper le bois, de battre le blé ; les animaux du même sexe n'y sont pas plus épargnés, car ce sont les vaches qui labourent la terre,
La recherche du cristal et la chasse sont les seuls tra-
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vaux qui soient demeurés le partage exclusif dés hommes. Heureusement on s'occupe beaucoup moins qu'autrefois du premier de ces travaux ; je dis heureusement, parce qu'il y périssait beaucoup de monde. L'espérance de s'enrichir tout d'un coup, en trouvant une caverne remplie de beaux cristaux, était un attrait si puissant, qu'ils s'exposaient dans cetle recherche aux dangers les plus aiïreux, et qu'il ne se passait pas d'année où il ne périt des hommes dans les glaces ou dans les précipices. Le principal indice qui dirige dans la recherche des grottes ou des fours à cristaux, comme ils les appellent, ce sont les veines de quartz, que l'on voit en dehors des rochers de granit ou de roche feuilletée. Ces veines blanches se distinguent de loin et souvent à de grandes hauteurs sur des murs verticaux et inaccessibles. Ils cherchent alors ou à se frayer un chemin direct au travers des rochers, ou à y parvenir de plus haut en se faisant suspendre par des cordes. Arrivés là, ils frappent doucement le rocher; et lorsque la pierre rend un son creux, ils tachent de l'ouvrir à coups de marteau, ou en la minant avec de la poudre. C'est là la grande manière; mais souvent aussi des jeunes gens, des enfants même vont en chercher sur les glaciers dans les endroits où les rochers se sont nouvellement ébou-* lés. Mais soit que l'on regarde ces montagnes comme à peu près épuisées, soit que la quantité de cristal que l'on a trouvée à Madagascar ait trop rabaissé le prix de celte pierre, il y a très-peu de gens, pour ne pas dire personne à Chamouni, qui en fasse son unique occupation. Ils y vont de temps en temps comme & une partie de plaisir.
son CLIMAT, ETC. 133
Mais la chasse au chamois, autant et peut-être plus dangereuse que la recherche du cristal, occupe encore beaucoup d'habitants des montagnes, et enlève souvent à la fleur de leur âge des hommes précieux à leur famille. Et quand on sait comment se fait cette chasse, on s'étonne qu'un genre de vie tout à la fois si pénible et si périlleux ait des attraits iirésistibles pour ceux qui en ont pris l'habitude. Le chasseur de chamois part ordinairement dans la nuit, pour se trouver à la pointe du jour dans les pâturages les plus élevés où le chamois vient paître avant que les troupeaux y arrivent. Dès qu'il peut découvrir les lieux où il espère les trouver, il en fait la revue avec sa lunette d'approche. S'il n'en voit pas, il s'avance et s'élève toujours davantage; mais s'il en voit, il tâche de monter au-dessus d'eux et de les approcher en longeant quelque ravine ou en se coulant derrière quelque émînence ou quelque rocher. Arrivé au point de pouvoir distinguer leurs cornes, c'est à cela qu'il juge de la distance, il appuie son fusil sur un rocher, ajuste son coup avec bien du sangfroid, et rarement il les manque. Ce fusil est une carabine rayée dans laqiielle la balle entre à force, et souvent ces carabines sont à deux coups, quoiqu'â un seul canon ; les coups sont placés l'un sur l'autre, et on les tire aiccessivement. S'il a tué le chamois, il court à sa proie, s'en assure en lui coupant les jarrets, puis il considère le chemin qui lui reste à faire pour regagner son village ; si la route est très-difficile, il écorche le chamois et ne prend que sa peau ; mais* pour peu que le chemin soit praticable il charge sa proie sur ses épaules et la porte chez lui, souvent au travers des précipices et à de
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grandes distances. Il se nourril avec sa famille de la chair qui est très-bonne, surtout quand Tanimal est jeune, et il fait sécher la peau pour la vendre. Mais si, comme c'est le cas le plus fréquent, le vigilant animal aperçoit venir le chasseur, il s'enfuit avec la plus grande vitesse dans les glaciers, sur les neiges, et sur les ro* chers les plus escarpés. Il est surtout difficile delesap* procher lorsl!iu'ils sont plusieurs ensemble. Alors, Tua d'eux, pendant que les autres paissent, se tient en vedette sur la pointe de quelque rocher qui domine toutes les avenues de leur pâturage ; dès que cette sentinelle aperçoit un objet de crainte, elle pousse une espèce de sifBement, à l'ouïe duquel tous les autres chamois accourent auprès d'elle, pour juger par eux-mêmes de la nature et de l'objet du danger, et alors s'ils voient que c'est une bête féroce ou un chasseur, le plus expérimenté se met h leur tête, et ils s'enfuient tous à la ûle dans les lieux les plus inaccessibles. C'est là que commencent les fatigues du chasseur ; car alors, emporté par sa passion, il ne connaît plus de danger ; il passe sur les neiges, sans se soucier des abîmes qu'elles peuvent cacher; il s'engage dans les routes les plus périlleuses, monte, s'élance de rocher en rocher, sans savoir comnfent il en pourrjj revenir. Souvent la nuit l'arrête au milieu de sa poursuite; mais il n'y renonce pas pour cela, il se flatte que la même cause arrêtera aussi les chamois, et qu'il pourja les joindre le lendemain. Il passe donc la nuit, non pas au pied d'un arbre, comme le chasseur de la plaine, ni dans un antre tapissé de verdure, mais au pied d'un roc,. souvent même sur des débris entassés où il n'y a pas la moindi'e espèce d'abri Là, seul, sans
feu, sans lumière, il tire de son sac un peu de fromage ef un morceau de pain d*avoine qui fait sa nourriture ordijytire ; pain si sec, qu*il est obligé de le rompre entre deux pierres ou avec la bacbe qu'il porte avec lui pour tailler des escaliers dans la glace ; il fait tristement son frugal repas, met une pierre sous sa tête et s'endort en rêvant à la route que peuvent avoir prise les cbamois qu'il poursuit. Mais bientôt éveillé par la fraîcheur du matin, il se lève trunsi de froid, mesure des yeux les précipices qu'il lui faudra franchir pour atteindre les chamois, boit un peu d'eau-de-vie dont il porle toujours une petite provision avec lui, remet son sac sur son épaule et s'en va courir de nouveaux hasards. Ces chasseurs restent quelquefois ainsi plusieurs jours de suite dans ces solitudes, et pendant ce temps-là leur famille, leurs malheureuse femmes surtout sont livrées aux plus affreuses inquiétudes, elles n'osent pas même dormir dans la crainte de les voir paraître en songe; car c'est une opinion reçue dans le pays, que quand un homme a péri, ou dans les glaces, ou sur quelque rocher ignoré, il revient de nuit apparaître à la personne qui lui était le plus chère, pour lui dire où est son corps, et pour la prier de lui faire rendre les derniers devoirs.
D'après ce tableau fidèle de la vie des chasseurs de chamois, peut-on comprendre que cette chasse soit l'objet d'une passion absolument insurmontable ? J'ai connu un jeune homme de la paroisse de Sixt, bien fait^ d'une jolie figure, qui venait d'épouser une femme charmante ; * il me disait à moi-même : « Mon grand-père est mort à là chasse, mon père y est mort, je suis si ,
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persuadé que j'y mourrai, que ce sac que vous me voyez, monsieur, et que je porte à la chasse, je l'appelle mon drap mortuaire, parce que je suis sûr que je n'en aurai jamais d'autre; et pourtant si vous m'offrit de faire ma fortune, à condition de renoncera la chasse ^au chamois, je n'y renoncerais pas. » J'ai fait sur les Alpes quelques courses avec cet homme ; il était d'une adresse et d'une force étonnantes; mais sa témérité était plus grande encore que sa force, et j'ai su que deux ans après le pied lui avait manqué au bord d'un précipice où il avait subi la destinée à laquelle il s'était si bien attendu *. ,
^ On doit mettre encore au rang des dangers inséparables de cette chasse les querelles et les batteries qu'elle occasionne, surtout entre des chasseurs de différentes nations et même seulement de différentes paroisses. Je conterai à ce sujet un fait remarquable que je tiens du chasseur môme qui y joua le principal rôle. C*était aussi un homme de Sixt. Il poursuivait un chamois qu*il venait de blesser mortellement. Deux chasseurs valaisans tirèrent sur ce chamois, et achevèrent de le tuer. Suivant les lois de la chasse cet animal n'eu appartenait pas moins au Savoyard qui Tavait blessé le premier, et comme il en était le plus près, il y courut, le prit et le chargea sur ses épaules. Les Valaisans, postés au-dessous de lui, et qui ne pouvaient pas aller droit au chamois, & cause d*un escarpement qui les en séparait, lui crièrent de poser ce chamois, et firent en même temps siffler une baTte à ses oreilles ; il continuait cependant à l'emporter, lorsqu'une seconde balle vint encore passer tout près de lui, en sorte que ne pouvant pas s'en* fuir bien vite par un mauvais chemin avec cette charge, ni leur riposter, parce qu'il n'avait plus de poudre ni de balles, il aban-> Monnaie chamois. Mais comme U avait le cœur plein de rage et altéré de vengeance, il fut se cacher dans un endroit d'où il pouvait observer les Valaisans. Il jugea bien que lajournée étant trèsravancée ils ne pourraient pas retourner chez eux, et qu'ils coa-
Le petit nombre de ceux qui vieillissent dans ce métier portent sur leur physionomie Terapreinte de la vie qu*ils ont menée ; un air sauvage, quelque chose de hagard et de farouche les fait reconnaître au milieu d*une foule, lors même qu'ils ne sont point dans leur coslume. Et c'est sans doute celte mauvaise physionomie qui fait croire à quelques paysans superstitieux qu'ils sont sorciers, qu'ils ont dans ces solitudes commerce avec le diable, et que c'est enfin lui qui les jette dans les précipices. Quel est donc l'attrait de ce genre de vie? Ce n'est pas la cupidité, au moins n'est-ce pas une cupidité raisonnée ; car le plus beau chamois ne vaut jamais plus* de douze francs à celui qui le tue, même en y comprenant la valeur de sa chair ; et à présent que leur nombre a beaucoup diminué, le temps que l'on perd communément pour en attraper un vaut bien plus que ces douze francs. Mais ce sont ces dangers mêmes, cette alterna-
cheraient dans quelque chalet du voisinage que les troupeaux venaient d*abandonner. Cela arriva comme il l'avait prévu : il remarqua bien le chalet dans lequel il s'étaient retirés, s'en alla de nuit au village, qui était à deux lieues de là, y prit des balles et de la poudre, chargea son fusils à deux coups, remonta au chalet, 8*en approcha, vit par les joints les Valaisans qui avaient allumé du feu auprès duquel ils se chauffaient, passa sa carab ne aux travers du joint, et il alldit lâcher successivement ses deux coups, et les tuer l'un et l'autre, lorsque tout à coup il réfléchit que ces bommes n'ayant pas pu se confesser depuis qu'ils avaient tiré sur lui, ils mourraient dans un acte de péché mortel et seraient par conséquent damnés. Cette réflexion le toucha si fort, qu'il renonça à son projet, entra bru-^quement dans le chalet, leur dit ce qu'il avait fait et le danger qu'ils avaient couru; ils en furent si frappés, qu'ils le remercièreot de les avoir épargnés, avouèrent leurs torts et partagèrent le chamois avec lui.
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tive d'espérances et de craintes, l'agitation continuelle que ces mouvements entretiennent dans Tâme, qui excitent le chasseur, comme elles animent le joueur, le guerrier, le navigateur, et même jusqu'à un certain point le naturaliste des Alpes, dont la vie ressemble bien à quelques égards à celle du chasseur de chamois. Mais une chasse qui n'est ni dangereuse, ni pénible, et qui n'est fatale qu'aux pauvres animaux qui en sont l'objet, est celle des marmottes. On sait que cet animal, habitant des hautes montagnes, se creuse des tanières pendant l'été, .qu il y charrie du foin, et qu'ensuite, au commencement de l'automne, il s'y retire, s'engourdit par le froid et y demeure dans une espèce de léthargie, jusqu'à ce que la chaleur du printemps vienne ranimer sa circulation et le rappeler à la vie. Lorsqu'on les juge endormies et que la neige ne couvre pourtant pas encore les hauts pâturages dans lesquels sont creusées leui'S tanières, on va les creuser, c'est le mot technique. On les trouve là, quelquefois jusqu'à dix ou douze dans une même tanière, roulées sur elles-mêmes et enterrées dans le foin. Leur sommeil est si profond, que souvent le chasseur les met dans son sac et les porte jusque chez lui sans qu'elles se réveillent. La chair des jeunes est bonne, quoique un peu huileuse et un peu musquée; on conserve la graisse pour en frotter les parties affectées de douleurs ou de rhumatismes ; mais la peau est peu estimée et ne se vend que cinq ou six sous. Malgré le peu de profit qu'on en retire, les gens de Chamouni les chassent avec beaucoup d'ardeur ; aussi leur nombre diminue-Vil de la manière la plus sensible. Dans mes premiers voyages j'en rencontrai un si grand nombihe,
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qiie leurs sifflements répétés par les échos, leurs sauts, leur fuite sous les rochers, étaient un amusement pour moi ; et cette année j'ai bien entendu de loin en loin quelques coups de sifflet, mais je n'en ai pas vu une seule. Les chasseurs de Chamouni ont déjà entièrement expulsé ou détruit les bouquetins, communs autrefois sur leurs montagnes, et il est vraisemblable que dans moins d'un siècle on n'y verra plus ni chamois ni marmottes.
Pour dire encoi'e un mot de l'histoire naturelle des marmottes, j'ajouterai que l'invention qu'on leur attribue pour transporter le foin dans leurs tanières, de se servir de l'une d'entre elles couchée sur le dos, comme d'une charrette, est absolument fabuleuse ; on les voit le porter chacune dans sa bouche, et ce n'est point pour le manger qu'elles le ramassent, c'est uniquement pour s'en faire une litière et pour fermer contre le froid et contre leurs ennemis les avenues de leur retraite ; car, quand on les prend en automne* à ce que m'a assuré Pierre Balme, qui en a pour sa part déniché plus de cent, on leur trouve les intestins absolument vides et même aussi propres que si on les avait lavés avec de l'eau chaude, ce qui prouverait que leur engourdissement est précédé d'un jeûne et même d'une évacuation, précaution que semble avoir prise la nature, de peur que leurs excréments accumulés ne se corrompissent ou ne se desséchassent trop pendant celte longue léthargie. Et de même à leur réveil, elles sont quelques jours sans manger, sans doute jusqu'à ce que la circulation et la force digestive aient recouvré toute leur activité. Lorsqu'on les rencontre peu après leur sortie, elles semblent
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folles et étonnées du grand jour ; on les assomme à coups de b\ton sans qu'elles songent à s'enfuir, et alors encore on leur trouve les intestins absolument vides ; elles ne sont point très-maigres au moment où elles sortent, mais elles maigrissent beaucoup pendant les premiers jours. Quelque profond que soit leur sommeil, leur sang n'est point figé ; car si on les saigne au moment de leur plus profonde léthargie, le sang coule comme quand elles sont éveillées.
La vallée de Chamouni, dont la hauteur moyenne, prise au Prieuré, est de trois cent quarante toises au dessus de notre lac, et de cinq cent vingt-huit au dessus de la mer, est par cela même beaucoup plus froide que les environs de notre ville. J'y ai pourtant vu le thermomètre, à l'ombre, à vingt degrés et un cinquième le 25 juillet 1781 : mais les gens du pays assuraient que c'était la journée la plus chaude qu'ils eussent jamais eue, et dans les onze voyages que j'y ai faits, c'est la seule fois que je l'aie ji^u à ce terme. D'après la comparaison de diverses observations, je ne croirais pas m'écarter de la vérité, en supposant que la chaleur moyenne y est de quatre ou cinq degrés plus faible qu'à Genève. Mais les variations du chaud au froid y sont beaucoup plus promptes et plus considérables : car, par exemple, le 22 juillet de la môme année 1781, le thermomètre à l'ombre ne monta dans l'après-midi qu'à quinze degrés, et lendemain matin il y eut une forte gelée blanche.
Ce sont ces gelées blanches du milieu de l'été et la brièveté de ces mêmes étés, plutôt que l'âpreté des hivers, qui empêchent les arbres un peu délicats de prospérer à Chamouni. On n'y voit ni chênes, ni chàtai-
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gniers, ni noyers, ni même aucun arbre fruitier cultivé; car les pommiers, les cerisiers et les pruniers qui y croissent sont tous des espèces sauvages ; les arbres entés que Ton a essayé d'y porter de la plaine n'ont jamais réussi ; ils font d'assez beaux jets dans le courant du premier été, mais cet été est si coart, que le bois n'a pas le temps de prendre la consistance et la maturité dont il a besoin pour résister à la gelée, en sorte que les jeunes pousses périssent toutes en hiver. Pierre Balme assure pourtant que si l'on ente des fruits de la plaine sur des sujets nés à Chamouni, les arbres réussissent ; mais je n'en ai point vus, et au moins est-il sûr qu'ils y sont très-rares.
Je fus curieux, en 1764, de juger de l'aspect de cette vallée à la fin de l'hiver, et surtout de l'état des glaciers dans celte saison. J'arrivai à Chamouni le 24 mars : toute la vallée était couverte de neige ; il y en avait un pied et demi au Prieuré, six pieds à Argentière, et douze au Tour. La chaleur du soleil ramollissait cette neige pendant le jour, mais elle gelait pendant la nuit, au point que les mulets chargés passaient dessus sans y laisser presque aucune trace. Je désirais monter sur le Montanvert pour voir la grande vallée de glace ; mais la chose se trouva impossible : toutes les pentes des montagnes tournées du côté du nord étaient couvertes d'une quantité de neige qui, n'ayant point été ramollie par le soleil, ressemblait à une farine ou à une poussière incohérente dans laquelle on enfonçait jusqu'au dessus du genou. Je pouvais cependant avancer tant que le terrain n'était pas très-inégal ni très-incliné ; mais dès qu'il devint un peu rapide, et surtout lorsque je ren-
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contrai un fond couvert de débris détachés et inégaux, il fut impossible d'aller plus loin, on culbutait à chaque pas. Comme on ne pouvait point escalader la montagne par les pentes au nord, je me retournai du côté de celles qui étaient exposées au midi. Là, les parties de la ueige fondues à sa surface par les coups de soleil les plus chauds du printemps s'étaient un peu condensées; la gelée les avait saisies dans cet état, et il s'était ainsi formé une croûte plus ou moins épaisse et plus ou moins forte. Dans les endroits où celte croûte était solide, oa allait fort bien, surtout avec des crampons; mais oa rencontrait inopinément des endroits iaibles où elle se rompait sous les pieds; alors oii enfonçait tout d'un coup jusqu'à la ceinture, mais jamais plus avant, quoiqu'il y eût souvent une beaucoup plus grande épaisseur de neige, parce qu'en se comprimant sous les pieds elle formait un point d'appui qui empêchait de descendre plus bas. Malgré ces difficultés, je m'élevais toujours le long du glacier, où je fus bien étonné de rencontrer une jolie cascade qui sort de l'aiguille du Bochard, sans tarir jamais ni en été ni en hiver ; elle se jette dans le glacier, en formant dans celte saison des nappes et des stalactites de la plus grande beauté. Je m'arrêtai là quelques moments pour jouir de l'aspect que me présentait la vallée de Chamouni au-dessus de laquelle j'étais fort élevé, et qui se présentait à moi suivant sa longueur. Mais cet aspect était plus étonnant qu'agréable. Ces surfaces blanches qui couvraient des espaças immenses, depuis la cime des montagnes jusqu'au fond de la vallée, et qui n'étaient coupées que par quelques rochers dont les pentes rapides ne peuvent pas retenir la
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neige, par les forêts dont la teinte était un peu grisâtre, et par FArve qui serpentait et paraissait comme un fil noir dans le milieu du tableau ; tout cet ensemble , éclairé par le soleil, avait dans sa grandeur et dans son éblouissante lumière quelque chose de mort et d'infiniment triste. Les glaciers, qui décorent si bien le paysage, lorsque son fond est d*un beau vert, ne faisaient aucun effet au milieu de tout ce blanc, quoique de prè»les pyramides de glace, dont les flancs rapides étaient demeurés nus, parussent des émeraudes sous la neige fraîche et blanche qui coiffait leurs sommités. Je remontai jusqu'au passage du* Muret, impraticable dans ce momentlà, et je redescendis avec plus de peine encore que je n*étais monté, parce que la croûte qui me soutenait, ramollie par la chaleur du soleil, se rompait à chaque pas sous mes pieds.
Je visitai de même, et en surmontant des difficultés du même genre, le glacier des Bossons et celui d'Argentière. Le fruit de ce voyage fut de constater, comme je l'ait dit précédemment, la formation des glaciers par la congélation des neiges imbibées d'eau, le mouvement progressif de ces mêmes glaciers, et Texistence permanente des courants d'eau qui en sortent.
Ce fut en m'élevant assez haut le long du glacier d'Argentière que je fus pour la première fois témoin de cette pratique utile et ingénieuse que j'ai annoncée plus haut. Je voyais au milieu de la vallée de grands espaces ou la surface de la neige paraissait chinée comme une étoffe. Je cherchais à deviner la cause de ce phénomène lorsque je découvris des femmes qui se promenaient à pas comptés, en semant régulièrement et à pleines mains quelque
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chose de noir, dont les jets divergents et symétriqaes formaient ces dessins chinés dont je cherchais Torigine. Je ne pouvais comprendre quelle graine on semait ainsi sur une neige qui avait six pieds d*épaisseur, lorsque mon guide, étonné de mon ignorance, me dit que c'était de la terre noire que l'on répandait sur la neige pour accélérer sa fonte et pour avancer de quinze jours ou trois semaines le moment où Ton pourrait labourer et ensemencer les champs. Je fus frappé de l'élégante simplicité d'une pratique aussi utile, dont je vis des effets déjà très-sensibles dans des endroits qui n'avaient été terras^' ses (c'est le mot qui chez eux désigne cette opération) que depuis très-peu de jours. Ce qui rend cette pratique très-importante dans les parties les plus hautes de la vallée, c'est que les grains ont souvent à peine le temps de croître et de mûrir, depuis la fonte des neiges jusqu'à leur retour. On ne sème point de froment dans les champs les plus élevés, il ne pourrait pas y parvenir à sa maturité. On n'en sème pas non plus beaucoup dans les parties inférieures de la vallée, où il mûrit cependant fort bien. Leurs principales récoltes sont en lin, qui j réussit à souhait, et qui est même d'une qualité supérieure à celui de la plaine ; en orge, en avoine, en fèves et en pomme de terre. Ils cultivent beaucoup de cette utile racine, qui est sùremeiit le plus beau présent que nous ait fait l'Amérique; ils en font même une espèce de pain, à la vérité gluant et compacte, mais dont leur sobriété et leurs bons estomacs ne s'accommodent point mal. Toutes les semailles se font au printemps, quoique l'on assure que le blé semé avant l'hiver résisterait fort bien au froid, et qu'on en ait fait l'expérience avec succès.
Une pratique très-convenable à on pays de montagnes, et qui s'observe dans toute la vallée, c'est de mettre le même terrain alternativement en pré et en champ. Chaque possesseur divise ses terres en deux parties égales; il en met une moitié en champs et l'autre moitié en prés, et il change tous les six ans l'emploi de chacune de ces parties. De celte manière, Us recueillent du grain et du foin. Ce dernier objet est de la plus grande importance dans un pays de pâturages. Car, de même qu'on demandé dans les villes combien un homme a de rentes, on demande dans les montagnes combien de vaches il peut hiverner : c'est là leur principale richesse. En effet , il sort peu de grain de la vallée ; à peine en fournit-elle pour la consommation des habitants ; c'est la vente du fromage qui fournit presque seule l'argent nécessaire pour le paiement des impôts et pour l'achat du vin, de l'eau-de-vie et de quelques petits objets de luxe qu'ils font venir du dehors.
Malgré la beauté et la singularité du spectacle que présentent les glaciers, malgré la grande utilité des eaux dont ils sont le réservoir, on ne peut s'empêcher de regretter les grandes vallées qu'ils remplissent et les beaux pâturages dont ils occupent la place. Il y a pourtant de grands pâturages sur les pentes des montagnes qui appartiennent à Ghamouni. Les riches paysans des Alpes possèdent des prairies et même des habitations à différentes hauteurs; ils vivent en hiver au fond de la vallée; mais ils la qiiittent dès le printemps et montent graduellement, k mesure que la chaleur fait pousser l'herbe, dans des pâturages plus élevés ; ils redescendent ensuite aux approches de l'automne par les mêmes gradations,
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et ils passent ainsi Tété d'une manière douce et variée, en jouissant d'un printemps perpétuel. Ceux qui sont moins riches ont la ressource des pâtura2;es communs : je dis, ceux qui sont moins riches, car les pauvres ne peuvent point en profiter. En effet, pour jouir de ces pâturages, il faut posséder dhs vaches, et, ce qui est plus difficile encore, il faut avoir de quoi les nourrir en hiver. A la vérité, ceux qui ont beaucoup d'activité et d'industrie ramassent et font sécher des feuilles de frêne pour les donner aux vaches pendant l'hiver; ils vont recueillir du foin dans les prairies inaccessibles aux bestiaux, et par cela même abandonnées ; mais ces petits moyens ne suffisent pas pour qu'un homme qui n*a point de prairies puisse hiverner même une seule vache et profiter ainsi des pâturages communs; au lieu qu'un homme à son aise, et qui possède des prairies, y envoie cinq, six vaches, et même davantage. L'institution des communaux manque donc à cet égard entièrement son but, puisqu'elle est toute à l'avantage du riche, sans offrir aucune ressource au pauvre. On peut dire la même chose des bois à biitir. Celui qui n'est pas en état de bâtir une maison ne profite point à cet égard des forêts communales. Si l'on trouve trop d'inconvénienls à partager tous ces terrains, il semblerait juste que ceux qui en profitent plus que les autres payassent une rétribution modique, mais proportionnée, qui se partagerait entre les pauvres de la paroisse.
Huit jours après quels vaches sont montées dans les pâturages communs, tous les propriétaires se rendent ensemble à la montagne ; chacun d'eux trait ses propres vaches ; on pèse le lait que produit chacune d'elles ; la
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même opération se répète le 15 ou le 16 d'août, et Ton fait à chaque vache sa part de beurre, de fromage et de sérac, proportionnellement à la quantité de lait qu elle a rendue dans ces deux jours.
Le miel n'est pas une des productions les moins intéressantes de la vallée de Chamouni. Le miel de celte vallée, lorsqu'il est pur et recueilli avec soin, est parfaitement blanc et d'un grain brillant presque comme du sucre. Il n'a point l'espèce d'àcreté et ne laisse point après lui le déboire que laisse le miel commun. Son goût est fin, il exhale un léger parfum de fleurs, moins fort que les miels de Malte et de iNarbonne, mais par cela même plus agréable pour les palais délicats, qui trouvent un goût de drogue à ces miels méridionaux; il a d'ailleurs quelque chose de balsamique et de résolvant, qui fait que les médecins le recommandent beaucoup dans les rhumes et dans les fluxions de poitrine. On ne connaît pas bien la raison de la blancheur et de l'exellence du miel de Chamouni ; et ce qui rend le fait difficile à expliquer, c'est que ces qualités sont tellement particulières à cette vallée, que les villages les plus proches, comme Servez, Siint-Gervais, Passy, ne donnent que du miel commun. Les abeilles sont les mômes; car les gens de- Chamouni recrutent leurs ruches de celles des villages voisins. Cette difl*érence ne provient pas du genipi, qui n'est pas trop commun à Chamouni, et qui d'ailleurs croît également sur les montagnes de Passy et de Servez. L'opinion la plus probable attribue aux mélèzes cette bonne qualité. Elfectivement, les feuilles de cet arbre, très-commun dans la vallée de Chamouni, transsudent en certain temps une espèce de manne que
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les abeilles recueillent avec beaucoup d'empressement. Il resterait à savoir si partout où les mélèzes abondent le miel a les mêmes qualités, et c'est ce dont j'ai oublié de m'informer dans mes voyages.
Mais les abeilles exigent à Ghamouni plus de soins que dans les plaines, non pas tant contre la rigueur du froid dont on les préserve aisément que contre les fausses apparences du retour de la belle saison. Lorsqu'on les garde à Ghamouni, et qu'il vient avant la fonte des neiges quelque beau jour où le soleil luit avec force, elles sortent toutes, et ne sachant où se poser, elles tombent sur la neige et y meurent ; on a essayé de les tenir renfermées dans ces temps-là ; mais alors elles s'agitent dans la ruche, s'échauffent et meurent également. L'unique manière de les préserver est de porter les ruches dans la plaine et de les y laisser jusqu'à ce que la vallée de Ghamouni soit entièrement délivrée de ses neiges.
Je terminerai ce chapitre par quelques observations sur la constitution physique et sur le caractère moral des habitants de cette vallée. Les hommes de Ghamouni, de même que ceux de la plupart des hautes vallées, ne sont en général ni bien grands ni d'une bien belle figure ; mais ils sont ramassés, pleins de nerf et de force. Il en est de même des femmes. Ils ne parviennent pas non plus à un âge fort avancé ; les gens de quatre-vingts ans y sont extrêmement rares. Les maladies inflammatoires sont celles qui terminent le plus fréquemment leur vie, sans doute à cause des transpirations supprimées par les changements subits de température.
Ils sont en général honnêtes, fidèles, très-attachés k
SON CLIMAT, ETC. iti9
la pratique des devoirs de leur religion. Ce serait, par exemple, en vain qu'on tenterait de les engager à partir un jour de fête avant d'avoir entendu la messe. Ils savent être économes, et en même temps très-charitables ; on peut citer, non pas seulement des traits, mais des usages consacrés, qui témoignent de leur bienfaisance. Il n'y a chez eux ni hôpitaux ni fondations en faveur des pauvres ; mais les orphelins et les vieillards qui n'ont aucun moyen de subsistance sont nourris alternativement par tous les habitants de la paroisse ; chacun à son tour les garde chez lui, et les entretient pendant un nombre de jours proportionné à ses facultés, et quand le tour est fini, on le recommence. Si un homme, par ses infirmités ou son grand âge, ne peut pas faire valoir son bien et n'a pas de quoi entretenir des domestiques, ses voisins s'entendent entre eux pour le lui cultiver. Il y a quelques années que l'Arve, en se débordant, avait couvert de pierres et de gravier toutes les possessions d'un paysan hors d'état de faire les frais nécessaires pour les déblayer, et qui par lài se trouvait entièrement ruiné. La communauté entière demanda au curé la permission de consacrer à ce travail plusieurs jours de fête consécutifs. Jeunes, vieux, femmes, enfants, tous sans exception y travaillèrent sans relâche, jusqu'à ce que la terre fût remise en valeur, et on construisit même une digue pour la préserver à jamais de cet accident.
S'il y avait quelque chosrfi désirer pour eux, ce serait des fabriques ou des métiers qui occupassent les hommes pendant l'hiver, lorsque la terre, couverte de neige, se refuse à leurs travaux. Ceux qui ont de l'activité et le goût du travail trouvent bien le moyen de s'occuper
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utilement; mais il n'y a cependant aucune occupation assez attrayante et assez lucrative pour les arracher tous aux séductions de Toisiveté et de la paresse. Plusieurs d'entre eux passent alors la plus grande partie de leur vie dans les cabarets ; ils y jouent, et même trèsgros jeu. J'en ai connu un qui avait un fonds de terre assez considérable, et qui Ta perdu en entier, au point d'être réduit à aller à Paris faire le métier de décrotteur. C'est surtout dans les grands villages que règne ce désordre ; dans les hameaux, les soirées se passent à peu près comme dans le joli drame de la Soirée vUlaçeoise : dès que la nuit est venue, on se réunit dans la maison dont la chambre à poêle est la plus grande; les femmes filent, teillent du chanvre, content des histoires ; les hommes font des seaux, des cuillers , ou d'autres petits ouvrages en bois ; et la maîtresse de la maison ne fait d'autres frais qu'une cruche d'eau et un bassin de pommes sauvages, cuites sous la cendre, pour servir de rafraîchissement.
Leur esprit est vif, pénétrant; leur caractère gai, enclin à la raillerie ; ils saisissent avec une finesse singulière les ridicules des étrangers, et ils les contrefont entre eux de la manière la plus plaisante*. Cependant ils réfléchissent beaucoup ; plusieurs d'entre eux m'ont attaqué sur la religion, sur la métaphysique, non point comme professant un culte différent du leur, mais sur des ques-
^ Le patois savoyard a pour fond le gaulois ou le vieux langage français habillé un peu à Titaliennc, et mêlé de beaucoup de mots d^origiue celtique. Il varie surtout pour la prononciation, dans les diiïéren tes provinces; celle de Ghamouniest un peu na* 8ale, mais vive et rapide.
tions générales qui prouvaient des idées à eux et indépendantes de celles qu'on leur inculque. Rien dans ce genre ne m'a plus étonné qu'une femme d'Argentière, chez laquelle j'entrai pour demander du lait, en descendant du glacier au mois de mars 176/1. 11 avait régné dans son hameau une dyssentrie épidémique qui, quelques mois auparavant, lui avait enlevé en peu de jours son père, son mari et ses frères, en sorte qu'elle était demeurée seule avec trois enfants au berceau. Sa figure avait quelque chose de noble, et sa physionomie portait l'empreinte d'une douleur calme et profonde qui la rendait intéressante. Après m'avoir donné du lait, elle me demanda d'où j'étais, et ce que je venais faire dans celte saison. Lorsqu'elle sut que j'étais Genevois, elle me dit qu'elle ne pouvait pas croire que les protestants fussent damnés ; qu'il y avait beaucoup d'hon- Détes gens parmi nous, et que Dieu était trop bon et trop juste pour nous condamner tous indistinctement. Ensuite, après un moment de réflexion, elle ajouta en secouant la tête : « Mais ce qui est bien étrange, c'est que de tant qui s'en sont allés, il n'en soit pas revenu un seul. Moi, ajouta-t-elle avec l'expression de la douleur, qui ai tant regretté mon mari et mes frères, qui n'ai cessé de penser k eux, qui toutes les nuits les conjure avec les plus vives instances de me dire où ils sont, et dans quel état ils se trouvent: aU! sûrement s'ils existaient quelque part, ils ne me laisseraient pas dans cette incertitude l Mais peut-être, ajoutait-elle, ne suis-je pas digne de cette faveur ; peut-être les âmes pures et innocentes de ces enfants (elle disait cela eu regardant leur berceau) jouissent-elles de leur présence