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CHAPITRE XI

Les détails dans lesquels je suis entré sur les montagnes et sur les habitants de Ghamouni auront peutêtre fait oublier que le but de ce voyage était de faire, le tour du Mont-Blanc et des montagnes qui lui sont unies; de les observer d'abord du côté de la Savoie, et de faire ensuite des observations correspondantes du côté de l'Italie. Après avoir achevé la première partie de cette tâche, nous partîmes, le 17 juillet 1778, pour traverser les Alpes par le passage le plus, voisin du Mont-Blanc, qui se nomme le Bon-Homme^ et aller ainsi par le col de la Soigne tomber dans l'AUée-BIanche, vallée située au pied du Mont-Blanc, et à peu près parallèle à celle de Ghamouni.

Le plus court chemin depuis le Prieuré, au moins quand on fait la route à cheval, est de passer la montagne qui ferme au sud-ouest la vallée de Ghamouni, et d'aller tomber dans la route du Bon-Homme, auprès d'un village nommé Bionnay, On sort donc de la vallée de Ghamouni au sud- ouest, en passant un col qui se nomme la Forclaz, de môme que celui qui est à l'extrémité opposée de la même vallée, au-dessus de Martigny. Ges noms de Forclaz ou de Fourche s'emploient

très-fréquemment pour désigner des cols ou des passages de montagnes, parce qu'ils présentent souvent des formes analogues à ce nom.

En partant du Prieuré, on suit d'abord la route de Sallenche ; on vient passer au village des Ouches, puis au hameau du Fouilly; mais, un peu au delà de ce hameau, on quitte cette route, on prend un sentier à gauche, et on vient, en montant, passer au pied du mont de Vaudagne, qui est contigu à celui de Lacba. Ces deux montagnes réunies ferment au sud-ouest la vallée de Ghamouni. On continue de monter par une forêt, d'abord de mélèzes, puis de sapins, et on descend de là par un joli vallon herbe en pente douce, qui ressemble à une allée taillée à dessein dans le bois. Au débouché, on a une vue délicieuse du coteau de Passy, bien cullivé dans le bas, boisé à sa moyenne région, couvert plus haut de belles prairies, et couronné de rochers escarpés. On voit TArve décrire un demi-cercle autour du pied de ce riche coteau ; et les belles collines des environs de Sallenche, surmontées par les hautes montagnes du Reposoir, terminent le passage. En sortant de l'épaisseur de la forêt, cette vue s'offrit d'abord à nous au travers des branches claires et pendantes d'un immense bouleau, qui l'encadrait de la manière du monde la plus singulière et la plus agréable. Là, nous entrâmes dans de riches pâturages couverts de troupeaux et de chalets, et nous suivîmes pendant longtemps, au milieu de ces prairies, un joli sentier d'où l'on jouit toujours du beau point de vue que je viens de décrire. Nous mîmes cinq heures du Prieuré à Bionnay ; mais il est vrai que nous marchâmes très-lentement à

cause de la chaleur qui était extrême. Nous couchâmes là sur de la paille, dans des espèces de caisses carrées, fort courtes, montées sur quatre pieds; et cela s'appelle des lits.

La vallée au fond de laquelle est situé le village de Bionnay se nomme le val de Mont- Joie, sans doute par corruption de Mons-Jovis, commeje le ferai voir ailleurs. Cette vallée, dirigée à très peu près du nord au sud, se termine du côlé du sud au pied du Bon-Homme, haute montagne que nous allons traverser ; et du côlé du nord elle aboutit à la vallée de TArve, vis-à-vis de Passy, ou plutôt de Chède ; son dernier village, de ce côté-là, est celui de Saint-Gervais. Un torrent, nomméle Bon- Nant, coule au fond de cette vallée, et sépare dans presque tout son cours les montagnes primitives, qui sont sur la rive droite ou à l'est, des secondaires, qui sont sur sa gauche à l'ouest.

En sortant de Bionnay, on traverse sur un pont de pierre le torrent qui vient du village et du glacier de Bionnassey; on aperçoit môme ce glacier par l'ouverture que le torrent a creusée dans la montagne. On peut remonter la vallée qui suit ce torrent, et aller à Chaniouni par un chemin plus court, mais beaucoup plus rapide que celui que nous avons suivi. On passe alors par la montagne de Lâcha. A cinq quarts de lieue de Bionnay, on traverse un assez grand village, qui se nomme les Coniamines. J'y couchai dans mes deux premiers voyages.

A un demi-quart de lieue du village de Contamines, on quitte le chemin qui conduit à Notre-Dame de la Gorge, village situé dans un cul-de-sac au fond de la

vallée ; et à une demi-lieue plus loin on commence à monter h gauche une des montagnes qui forment ce cul-de-sac ; et c'est là que commence la montée da Bon- Homme. Ce début n'est pas ce qu'il y a de plus facile, au moins pour les mulets ; le chemin passe conlinuelleroent sur des pierres plates, trës dures et polies par le froltement. Dans les quatre voyages que j'ai faits au Bon-Homme, j'ai vu deux fois des mulets s'abattre sur celte montée ; en sorte que je ne saurais trop recommander aux voyageursde mettre pied à terreen la faisant. En se retournant, on voit sous ses pieds le village de Notre-Dame de la Gorge et une longue rangée de petits oratoires bâtis le long du torrent, dans l'espérance, à ce qu'on ma dit, que le torrent les respecterait, et qu'ainsi on serait à l'abri de ses inondations ; mais il n'y a eu aucun égard, et il a même renversé plusieurs de ces oratoires. Celte montée rapide dure une bonne demi-heure, au bout de laquelle on traverse le torrent sur un pont de pierre. Dès lors le chemin est beaucoup meilleur ; il vient passer au milieu des chalets, qui portent le nom de Nani-Bourani. Je fus surpris, en 1774, dans cet endroit, par le mauvais temps, et obligé d'y passer vingt-quatre heures. Après avoir passé un petit bois, on se trouve encore dans des p&turages d'où l'on distingue très-bien le rocher auquel appartient proprement le nom de Bon-Homme. Il occupe le haut de la montagne, il a la forme d'une tour carrée, et à côté de litre tour semblable, mais plus la femme du Bon-Homme.

ne espèce de dé61é entre les roplaine plus que demi-circulaire.

fermée par les rochers du Bon-Homme et d'autres cimes qui y tiennent, et couverte d*un beau tapis de gazon. C'est la plaine ou le pian du Mont-Javet. Je ne doute point qu'elle n'ait été anciennement consacrée à Jupiter; ce nom et celui du val de Mont- Joie que porte la vallée qui y conduit ne me permettent pas d'en douter. La belle verdure qui la couvre et l'enceinte de rochers qui la renferment semblaient inviter à y cirxstruire un temple ou un hospice ; je n'ai cependant pu en trouver aucun vestige. On sort de cette plaine en montant une pente rapide. Cette montée conduit à une autre plaine semblable à la précédente, mais plus petite et plus sauvage, qui se nomme le plan des Dames. On voit au milieu de cette plaine un monceau de pierres de forme conique de dix à douze pieds de hauteur sur quinze à vingt de diamètre. Sous ce monceau de pierres reposent, à ce que porte une ancienne tradition, les corps d'une grande dame et de sa suivante, qui, surprises là par un orage, y mounirent et furent enterrées sous des débris de rochers. Ce monceau augmente d'un jour à l'autre, parce que c'est l'usage que tous ceux qui passent là jettent une pierre sur ce tombeau.

Lorsqu'on se trouve pçir un beau jour sur ces hautes montagnes, l'air y est si calme, il paraît si pur, si léger, que l'on a peine à comprendre comment la simple agitation de cet air peut produire de si terribles effets. Il est pourtant certain que les orages sont beaucoup plus violents et plus dangereux sur les hautes montagnes que dans les plaines. Tantôt le vent qui s'engouffre entre des chaînes de rochers convergentes, y prend une vitesse et une force à laquelle les hommes les

plus forts ne peuvent pas résister ; tantôt des courants réfléchis en sens contraires prennent un mouvement de tourbillon qui ôte la respiration et la présence d'esprit ; et lorsqu'à ces coups de vent se joint de la neige, qui, même en été, accompagne presque toujours les grands orages sur les hautes montagnes, elle rend l'air absolument opaqu^' force même le voyageur à fermer les yeux ; il meurt de froid s'il s'arrête, et s'il marche au hasard, il tombe dans un précipice. Aussi les habitants des Alpes, même les plus braves, ne se hasardent-ils point à traverser une haute montagne, telle que le Bon- Homme qui passe pour une des plus dangereuses, lorsque le temps a mauvaise apparence. Les voyageui*s doivent les en croire, et ne pas s'obstiner à passer lorsqu'on les en dissuade, d'autant mieux que ceux qui n'ont pas l'habitude des montagnes y sont bien embarrassés et y font une triste figure par le mauvais temps ; car alors la plupart des guides songent à eux, à leurs mulets, et le pauvre étranger, abandonné à lui-même, se tire d'affaire comme il peut.

En sortant du plan des Dames, on monte encore une pente rapide pour traverser un col entre la tête du Bon-Homme à gauche et les hautes montagnes calcaires à droite., Arrivé sur ce col, on se flatte d'être au plus haut du passage ; mais ce qui reste à faire est encore le plus dangereux : à la vérité on n'a pas beaucoup à monter ; mais il faut côtoyer une pente extrêmement rapide, qui aboutit à des précipices; et lorsqu'il y a encore de la neige, comme j'en ai trouvé la montagne couverte, même au mois de juillet, on sent fort bien qu'il ne faudrait pas être surpris là par le mauvais temps. Quand

PASSAGE DU BON-HOMME. iSO

nous y passâmes, eo 1778, il n'y avait presque pkis de neige, et cependant nous faillîmes y perdre notre mulet de bagage : il glissa sur une pierre plate, tomba, ût trois tours entiers sur lui-même du côté du précipice, et il allait en faire un quatrième qui aurait été le dernier, lorsque le muletier, homme aussi fort que courageux, s'élança sur lui et le retint par la queue, au risque d'être entraîné dans le précipice ; nous volâmes à son secours ; nous détachâmes la charge du mulet et nous eûmes bien de la peine à le redresser sur ses quatre jambes. Je crus mon magnélomèlre brisé; mais heureusement, ni le mulet, ni rien de ce qu'il portait ne df^utfrit le moindre dommage.

Depuis le col, dont je viens de parler, jusqu'à la croix qui, suivant l'usage, est placée au point le plus élevé du passage, on a trois quarts de lieue ou une petite heure de route. La croix du Bon-Homme est élevée de mille soixante-sept toises au-dessus de notre lac, et par conséquent de douze cent cinquante-cinq au-dessus de la mer. Cette même croix sert de limite entre le Faucigny et la Tarentaise. Toute celle traversée et la vue même que l'on a du haut de ce passage sont extrêmement sauvages; on ne voit que des enlassements de montagnes arides, incultes et sans physionomie ; c'est une tristesse insipide, qui n'a rien de grand ni de majestueux, et qui n'apprend rien d'intéressant à l'observateur. Les seuls êtres vivants que l'on rencontre dans ces solitudes sont le choucas ou corneille à bec et pieds rouges, le moineau ou l'ortolan de neige. On n'y voit pas même des plantes un peu rares, si ce n'est leranuncuLus pyrenœus et la statice armerta.

D*ici pour aller h T Allée-Blanche et à Courmayeur, on a le choix de deux routes : la plus courte prend par la gauche, s'élève encore plus haut, et redescend par une pente très-rapide aux granges du glacier; la plus longue descend dans un hameau nommé le Chapiu, et va de là, par un détour de deux lieues, aboutir aux mêmes granges du glacier, par lesquelles il faut nécessairement passer pour venir à T Allée-Blanche. Dans mes premiers vçyages, cette dernière route, que je vais décrire, m'était seule connue.

Comme la montagne est absolument dégarnie d'arbres, on voit d'un coup d'œil, en descendant au Chapiu, les progrès de l'action des eaux. Des sillons, à peine visibles dans le haut, s'élargissent et s'approfondissent graduellement vers le bas, où ils forment enfln des ravines profondes, que l'on pourrait presque nommer des vallées. Ces aillons ramifiés sur toute la pente de la montagne et remplis encore de neige, tandis que leurs intervalles sont couverts de gazon, forment sur ce fond vert une broderie blanche, dont l'effet est extrêmement singulier. Vers le bas de la descente on trouve des chalets que je m'étonnai de voir construits en pierre de taille d'une forme très-régulière ; je demandai la raison de cette recherche, peu commune dans les montagnes, et j'appris que c'était la nature qui avait fait tous les frais de cette taille. Le Chapiu n'est pas un gîte bien désirable par lui-même : c'est l'assemblage de quinze à vingt misérables cabanes, habitables seulement au gros de l'été, et dans la situation la plus horrible que je connaisse. C'est le fond d'un entonnoir entouré de hautes montagnes nues et sauvages, au confluent de deux ter-

rènls qui dévastent tous les alentours. Quand on est là, on ne comprend ni par où Ton est venu, ni par oii l'on en pourra sortir. Dans le premier voyage que je fis autour du Mont-Blanc, en 1767, avec plusieurs de mes amis, à notre arrivée au Chapiu, nos domestiques, mal remis de la crainte et de la fatigue que leur avait causées le passage du Bon-Homme, furent si effrayés de la situation de ce gîte, que quand on leur dit que pour aller à Gourmayeur par l'Allée-Blanche nous avions à passer des endroits encore plus sauvages, ils voulaient absolument nous obliger à retourner sur nos pas, ou à prendre la route du petit Saint-Bernard, qu'on leur disait meilleure ; et ils formèrent entre eux, pour nous y contraindre, une espèce de complot que nous eûmes quelque peine à faire échouer. Il nous parut plaisant de nous trouver là dans une position semblable à celle des navigateurs qui, allant à de grandes découvertes, avaient eu à combattre la mutinerie de leurs équipages. Nous nous amusâmes aussi du costume nouveau pour nous de nos hôtesses les bergères du Chapiu. Ce village appartient à la Tarentaise, où les femmes sont coiffées fort différemment de celles de nos environs : elles nattent leurs cheveux, et tournent leurs tresses en spirale sur le derrière de la tête, de manière à en former.une espèce de limaçon en pain de sucre.

Quand on arrive dans ce hameau, fatigué de la descente du Bon-Homme, et surtout lorsque Ton considère les hauteurs dont il est entouré, on croit être descendu fort bas : je fus donc bien étonné, la première fois que j'y vins, 4^ voirie baromètre à vingt-trois pouces et demi ; ce qui donne à cet endroit une élévation de sept

cent soixante dix-huit toises au-dessus de la mer. La route que nous avions à faire pour aller au hameau du Glacier suit une vallée étroite et sauvage, au fond de laquelle coule le torrent qui sort du glacier. On chemine d'abord dans le fond de cette vallée au milieu des débris des montagnes voisines ; la vallée se resserre ensuite au point de ne laisser de place que pour le torrent ; alors on est obligé de passer sur la pente rapide de la montagne par un sentier étroit et scabreux. En approchant du hameau du Glacier, on a en face un grand glacier qui est la raison du nom de ce hameau. Ce glacier descend d'une haute montagne, qui se nomme Y aiguille du Glacier, et qui feniie, de ce côté-là, la petite vallée que nous venons de parcourir. Le hameau du Glacier, situé à deux lieues de celui du Chapiu, n'est comme lui qu'une habitation d'été; mais sa situation, quoiqu'un peu sauvage, n'est pas'^dénuée d'agréments et d'intérêt. Déjà le fond du sol et tous les alentours sont de beaux pâturages ; puis on a au levant la vue pittoresque d'un beau glacier et d une haute cime qui couronnent ces pâturages.

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