CHAPITRE XII
COI DE Lk SEIGNE. — ALLÉË-BLANGHB
Col do 1» Seigiie*
Le voyageur qui a passé le Bon-Homme croit avoir traversé les Alpes et n'avoir plus qu'à descendre pour entrer dans les plaines de l'Italie ; mais il se trompe beaucoup ; car, quoi qu'il ait passé la chaîne centrale, il est encore séparé des plaines par des chaînes de montagnes très-élevées, il faut qu'il traverse ou le petit Saint-Bernard, ou le col de la Seigne. Ce col est au haut d'une montagne qui s'appuie d'un côté sur la chaîne du Mont-Blanc, et de l'autre sur la première chaîne secondaire du côté de l'Italie. Le hameau du Glacier est dans un fond au pied de cette montagne ; on commence k la gravir immédiatement en sortant de ce hameau. Mais en montant celte pente, on ne voit que rarement les rochers qui forment le corps de la montagne ; elle est toute couverte de pâturages, ^t il faut nécessairement avoir un guide, parce que les vaches forment, en paissant, des sentiers qui ressemblent si fort à la grande route, qu'il faut y passer tous les jours pour en faire la distinction. Comme nous n avions trouvé au village du Glacier personne qui eût le temps de nous conduire, je priai un berger que nous rencontrâmes de noua servir
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de guide; il y consentit, et j'étais tout content de l'y avoir engagé, lorsqu'en commençant à marcher devant nous il se mit à boiter si bas, qu'il me parut impossible qu'il fît le chemin que nous avions à faire ; mais il me dit d'un air sûr de son fait, que quelque boiteux qu'il fût, nos mulets auraient peine à le suivre : en effet, il fut toujours le premier, et souvent même obligé de nous attendre. Il nous étonna bien plus encore quand il nous dit qu'il était chasseur de chamois, et qu'il faisait dans les montagnes les routes les plus périlleuses ; nous ne pouvions pas le croire ; mais il nous prouva bien dans la suite qu'il ne s'était pas vanté sans raison.
A une petite demi-lieue au-dessus du Glacier, on rencontre un grand chalet, où vit en été une famille de paysans de Saint-Maurice en Tarentaise. Tous ces pâ- ,l|irages dépendent de cette famille, et ils sont assez étendus pour nourrir en été cent dix vaches, dont soixante lui appartiennent en propre. C'est une fortune considérable et peu commune dans ce pays ; on pourrait certainement avec ce bien-là, non-seulement vivre sans travailler, mais tenir même un état honnête dans une ville. Cependant ces gens n'ont rien perdu de la simplicité, de leur état; la femme du chef de la famille, passe l'été au chalet et préside à son économie, tandis que son mari reste dans la pteine pour les travaux de la campagne. Ces bonnes gens me reçurent à coucher dans leur chalet en 1781 : ils n'avaient pas alors beaucoup de place, parce que leur, fils, qui s'était marié depuis peu, 'était venu avec sa femme passer quelques jours sur la montagne auprès de sa mère. Ils trouvèrent cependant un petit coin à me donner sur du foin sec, et j'eus ma
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part d'un agneau qu'on avait" tué pour régaler les nouveaux mariés. Quoi qu'ils fussent tous de la plus grande honnêteté, et qu'ils eussent un ton et des manières parfaitement assortis à leur état, on voyait cependant qu'ils sentaient leur bien-être et la faculté qu'ils auraient eue de vivre dans une autre condition. Us parurent trèsflattés de ce que je voyageais dans l'intention de décrire leurs montagnes ; et le dessin de l'aiguille de Bellaval que j'avais avec moi, et qu'ils reconnurent très-bien, leur fit beaucoup de plaisir.
Nous mîmes une heure et trois quarts depuis le hameau du Glacier jusqu'au haut du col. Nous jouîmes là, par le temps le plus clair et le plus net, du beau spectacle que présente ce site, élevé de douze cent soixantetrois toises au-dessus de la mer ; on a sous ses pieds TAUée-Blanche, et dans la même direction la vallée de Ferret, terminée par le col du même nom. Ces deux vallées n'en forment réellement qu'une seule de huit à dix lieues de longueur, dirigée du nord-est au sudouest, et fermée, à ses deux extrémités, par deux cols de la même nature, et à très-peu près de la même hauteur. Cette longue vallée était bordée à notre gauche, ou au nord-ouest, par la chaîne du Mont-Blanc, qui domine toujours majestueusement les hautes aiguilles qui l'environnent. Les flancs escarpés de ces montagnes entrecoupées de grands glaciers, leurs sommités qui se terminent tantôt en croupes arrondies, couvertes de neige, tantôt en roches nues élancées jusqu'au ciel, forment un tableau magnifique.
Comme les rocs de l'aiguille du Glacier qui domine ce col du côté, du nord-ouest, sont d'une couleur jau-
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"nâlre, assez semblable à celle du tuf, il me vint quelques doutes sur leur nature, quoique la hauteur de cette montagne, sastruclure, sa continuité avec la chaîne du Mont-Blanc, m'indiquassent assez qu'elle ne pouvait être ni un tuf, ni rien de semblable. Je n'étais cependant point disposée aller moi-même observer ces rochers ; ils étaient à une trop grande distance, il fallait beaucoup gravir, et d'ailleurs il me restait encore des observations à faire sur le col de la Seigne ; je ne voyais autour de moi personne qui pût y aller, lorsque je pensai à notre guide boiteux, qui, pendant toute la route, n'avait cessé de conter ses prouesses à la poursuite des chamois ; je lui offris trente sous s'il voulait aller me détacher un morceau du roc de cette aiguille vers le milieu de sa hauteur; h peine eus-je achevé ces mots qu'il jeta par terre son méchant habit qu'il nous laissait, dit-il, ^n gage, prit le plus pesant de mes marteaux et se mit h courir vers cette montagne avec une vitesse qui faisait ressortir, de la manière la plus plaisante, l'extrême inégalité de ses jambes. Bientôt nous l'eûmes perdu de vue; et au bout de trois quarts d'heure nous entendîmes du côté de l'aiguille de grands éboulements de pierres ; nous le cherchâmes avec la lunette, mais inutilement; il était monté si haut que nous ne nous avisions pas de le chercher où il était ; il revint en moins de deux heures, me rapporta des échantillons du rocher; mais lorsqu'il nous montrait les endroits d'où il les avait détachés, nous ne pouvions Ten croire, et il me serait toujours resté des doutes, si, aidé de ma lunette, je n'avais pas reconnu sur la neige les traces de ses pas et les fragments des rochers qu'il avait renversés.
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J'en fus si frappé, que je crois que, dans ce moment, j'aurais volontiers donné l'égalité de mes jambes contre la force et l'agilité des siennes.
lâ' Al lé«-BI«nelic.
Lorsque du sommet de la Seigne je vis pour la première fois l'Allée -Blanche, au mois de juillet 1767, elle méritait bien le nom qu'elle porte ; car son fond , du moins les parties les plus élevées, et les montagnes qui la bordent, étaient entièrement couvertes de neige. Il y a des années où elle fond en partie ; il en reste cependant toujours de grandes plaques auprès du col, et le sentier rapide qui passe sur ces neiges est bien pénible pour des mulets chargés ; leurs conducteurs sont obligés de les retenir par la queue de toutes leurs forces, pour les empêcher de glisser.
C'est pourtant ici le commencement de l'Italie; les eaux qui descendent de ce cèîé de la Seigne se jettent dans le Pô, et de là dans la mer Adriatique. Et quoique les habitants du duché d'Aoste, duquel dépend cette vallée, parlent le même dialecte que les Savoyards, et qu'ils veulent être nommés Savoyards, cependant la géographie physique doit placer tout ce pays, de même que le Piémont, dans l'Italie.
Après avoir descendu quelque temps, on traverse un assez grand terre-plein, couvert en parlie de débris et en partie de pâturages, à l'extrémité desquels on trouve des chalets qui portent le nom de YAUée-Blanche/Osk
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les laisse sur la gauche, et on va passer au pied du magnifique glacier qui s'appelle aussi le glacier de VAUée^ Blanche. Il est formé par Ja réunion de trois glaciers qui versent leurs glaces dans le mênie bassin. Deux filets parallèles de terre et de débris coupent la blancheur de ses glaces qui d'ailleurs sont pures, brillantes et sillonnées vers le bas par de profondes crevasses, au travers desquelles perce la couleur verte qui leur est . propre. Ces crevasses ont ceci de remarquable, qu'au lieu d'être transversales, comme c'est l'ordinaire, elles sont ici dirigées suivant la longueur du glacier, sans doute parce que le milieu du lit sur lequel il repose est plus élevé que les bords. Quelques rochers, trop rapides pour que la glace puisse s'y arrêter, forment des vides au milieu du glacier et permettent d'admirer l'épaisseur et la profondeur de ses glaces. La cime du glacier est dominée par une arête de rocs, qui est ellemême couronnée d'une arête pu d'un avant-toit de neiges saillantes de notre côté ; le soleil qui se couche derrière laisse voir leur transparence.
En contemplant ce beau glacier on descend dans une •plaine de forme à peu près ovale, à l'extrémité de laquelle est situé un petit lac nommé le lac de Combat ou le lac de t' Allée-Blanche ; il est formé par la réunion des eaux qui descendent du col de la Seigne et du glacier de l'Allée-Blanche. On a facilité l'accumulation ^de ces eaux en pratiquant une digue et des écluses, h l'extrémité par laquelle le lac se dégorge, afin de pouvoir, en baissant ces écluses, faire hausser les eaux du lac et fermer de ce côté l'entrée du Piémont.
,(Bi côtoie pendant un quart de lieuè la rive droite de
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ce lac, en suivant un sentier très-étroit sur la pente rapide d'une montagne dont le lac baigne le pied. Ce sentier était en si mauvais état lorsque j'y passai en 1774, que le muletier, tremblant que le mulet de bât ne bronchât et ne tombât dans le lac, lui faisait soutenir la tête par mon guide, tandis que lui-même le retenait par la queue. Ici les mélèzes commencent à croître, mais ils sont mesquins, rabougris ; on voit que l'air est encore trop rare et trop âpre pour eux. Ce lac et cette petite plaine sont dominés au nord-ouest par une montagne qui sépare le glacier de l'AUée-Blanche d^un autre grand glacier qui s'appelle la Ruize de Miage (dans la vallée d'Aoste on donne aux glaciers le nom de Ruize), Le glacier de Miage, auquel cette montagne confine du côté du nord-ouest, ne se voit pas d'ici : nous sommes plus bas que lui ; il nous est caché par la moraine ou par l'amas de pierres et de débris qui la bordent et l'encaissent. Cette moraine, haute de cent à cent cinquante pieds, borde au nord-est le petit lac que nous côtoyons. Ce lac, d'un vert noirâtre, renfermé entre ces amas de ruines et des pentes rapides parsemées de mélèzes rabougris et à demi-morts, présente l'aspect le plus triste et le plus sauvage.
En quittant ces mélèzes, on se trouve à l'extrémité du lac ; on traverse sur un pont de bois le torrent qui en sort, et l'on suit pendant une heure un sentier serré entre le torrent et la moraine du glacier de Miage. Cette route est aussi bien sauvage ; le poids des glaces, comprimant sans cesse les débris accnmulés au pied du glacier, chasse ces débris dans le torrent, et contraint celui-ci à miner la montagne opposée, en sorte qu'en
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bien des endroits le passage est étroit, difficile et même dangereux pour les mulets. Mais^en sortant de ce sentier étroit on entre dans une vallée riante, couverte de belles prairies, et là, en se retournant, on découvre tout le pied de l'immense glacier dont on vient de parcourir le rempart. A l'entrée de ces prairies la vallée change de nom, et prend, jusqu'à Courmayeur, celui de vallée de Vém\ quoique sa direction et sa nature demeurent toujours les mêmes.
Après avoir suivi, pendant une bonne demi-heure, le fond de la vallée, d'abord le long des prairies, et ensuite sur les cailloux roulés de la Doire, on monte à mi-côte de la montagne à droite, et Ton arrive à un sentier presque horizontal, au milieu d'une belle forêt de sapins et de mélèzes. Ce sentier, dont la longueur est presque d'une demi-lieue, fait une des promenades les plus délicieuses qu'il soit possible d'imaginer. On voit, tantôt à découvert, tantôt au travers du feuillage clair des sapins, le grand et beau glacier nommé Ruize de Brenva. Ce glacier, qui descend de la face orientale du Mont- Blanc, a, dans sa partie supérieure, une pente très-rapide, où les glaces culbutées, entassées et traversées par de fréquentes crevasses, présentent un aspect effrayant. Deux trous, placés comme deux énormes yeux au milieu du front de ce glacier, laissent voir la roche noirâtre qui sert de base à ses glaces, et permettent de mesurer leur épaisseur. Ce front est couronné d'une enceinte de rochers nus, taillés à pic, au-dessus desquels s'élèvent des cimes diversement découpées et couvertes de neiges. Toutes ces cimes sont encore surpassées par celle du Mont-Blanc ; et entre lui et nous on voit des
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feuillets pyramidaux de granit, qui, étant plus rapprochés, semblent s'élever encore à une plus grande hauteur. Si le haut de ce glacier a quelque chose d'imposant et de terrible, le bas a au contraire une rare et singulière élégance. La moraine ou le rempart du glacier traverse obliquement le fond de la vallée en s'élevant beaucoup au-dessus d'elle. Tout ce rempart est couvert de mélèzes, qui accompagnent le glacier, en formant une bordure demi-transparente au travers de laquelle on voit percer la couleur vive et brillante des glaces.
En sortant de cette forêt, on passe auprès des ruines d'une chapelle qui était dédiée à Notre-Darae-de-Bon- Secours, mais qui a été détruite par des ordres supérieurs à cause des superstitions dont elle était l'objet ou le prétexte. De cette chapelle, on ne découvre pas toute l'enceinte des rocs qui couronnent le glacier, ni sa jolie bordure de mélèzes ; mais en revanche on voit une chose plus extraordinaire : des moissons de la plus grande beauté, si voisines des glaces que l'on a peine à comprendre que le même soleil qui dore ces moissons ne puisse pas fondre les glaces qui les touchent. Bientôt après on tourne à droite, on sort de la vallée de l' Allée- Blanche pour entrer dans celle de Courraayeur. On a encore trois quarts d'heure de chemin jusqu'à ce village. Nous y arrivâmes à l'entrée de la nuit, en cinq heures de marche, depuis le haut du col de la Seigne.
Courmayeur est un grand village ou un bourg situé au fond d'une vallée, un peu au-dessous du confluent des eaux qui descendent du col de la Seigne et du col Ferret. Ces torrents portent le nom de Doive ou de Duire, et ces différentes Doires se distinguent par le
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nom de la vallée dans laquelle elles coulent. Les eaiix minérales qui se trouvent dans les environs du village lui ont donné de la célébrité et y attirent en été uû assez grand nombre de malades.
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