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ne le voyais décrit dans les ouvrages d'aucan naturaliste.
J'ignorais même la route qu'il fallait prendre, lorsque j'eus avec mon fils, en 1787, le bonheur de voir à Turin M. le comte de Morozzo, qui m'affermit dans le dessein 4' aller visiter cette célèbre montagne, m'indiqua le village de Macugnaga comme le plus voisin de son pied, et me donna la route de ce village. M. de Morozzo avait lui-môme suivi cette route en allant voir les mines d'or situées dans le voisinage du Mont-Rose, Il me dit même qu'il croyait qu'en passant par un glacier situé au-dessus de Macugnaga, et dont il avait visité la partie inférieure, on pourrait s'élever jusqu'à la cime de la montagne.
Notre ambition ne nous a pas portés si haut ; nous avons cependant gravi sur quelques-unes de ces sommités, et nous avons fait le tour de ces bases, comme on va le voir dans la suite de cette relation.
Nous étions partis, mon fils et moi, de Genève, le 15 juillet 1789, et nous nous étions arrêtés pendant un demi-jour pour voir le beau cabinet d'histoire naturelle de M. d'Erlach, alors seigneur bailli de Lausanne. Le même jour nous vînmes coucher à Vevey, et le lendemain 17àMartigny. C'est là quej'avais donné rendezvous à mes fidèles compagnons de Chamouni*, qui nous amenèrent les mulets dont nous avions besoiii pour ce voyage. Nos instruments seuls faisaient presque la charge de deux mulets : un ballon de verre d'un pied
* Marie Goutet, Cachât le Géant et Saint-Jean le muletier.
dé diamètre, renfermé dans une caisse solide et mate* lassée intérieurement ; une grande balance pour peser ce ballon à différentes hauteurs ; une lente pour pouvoir faire à l'abri cette opération dans des lieux inhabités ; un pendule sphérique avec sa verge de 6 pieds de longueur, et l'attirail nécessaire pour mesurer l'étendue de ses oscillations ^ ; trois baromètres, deux boussoles, un grand plateau avec un style pour tracer uûe méridienne ^ divers instruments de géodésie, etc. , etc.
Pour notre propre usage nous portions des livres, une seconde tente, deux petits matelas et des habits ; les uns légers, pour le climat brûlant des vallées ; les autres chauds, pour la température glaciale des hautes sommités. Nous avions donc trois mulets de bat pour nos bagages, et de plus trois mulets de selle, dont un pour raon fils, un pour moi et un pour mon domestique. Nos braves Ghamouniards, accoutumés à nous servir d'aides et de compagnons dans nos voyages, nous furent trèsutiles, soit pour nos expériences, soit pour soutenir nos mulets dans les routes scabreuses et inusitées que nous leur faisions prendre.
On sait que le Valais est un pays montueux, divisé suivant sa longueur par une grande vallée, dans laquelle coule le Rhône, depuis sa source jusqu'à son entrée dans le lac de Genève. Gette vallée est remarquable en ce qu'elle partage, suivant sa longueur, une partie considérable de la chaîne des Alpes, comme la vallée de
*■ Ce ballon et ce pendule étaient destinés à des expériences sur la densité de Tair que mon fils a faites dans ce voyage, et dont il a rendu compte dans un Mémoire qui a été imprimé dans le Jour^ nal de physique, du mois de février 1790.
Quito partage aussi suivant sa longueur une grande partie de la chaîne des Cordillères. En effet, les deux chaînes de montagnes, dont Tune occupe la rive droite ou septentKOuale, et l'autre la rive grauche ou méridionale du Ptiône, présentent Tune et Tautre des pics de la plus g**ande élévation, et d'immenses glaciers, tellement que l'on pourrait dire que la chaîne centrale des Alpes est double dans cette partie ; et il est très-extraordinaire de trouver entre ces deux chaînes une vallée aussi large et aussi profonde.
Comme la vallée du Rhône, entre Martigny et Brieg, est dirigée à peu près de l'est à l'ouest; et qu'ainsi la chaîne septentrionale la garantit des vents du nord, et qu'en même temps elle répercute sur elle les rayons que le soleil y lance depuis le matin jusqu'au soir, cette vallée est la plus chaude de la Suisse ; on y entend chanter la cigale ; on y recueille des vins très-fumeux; on y voit l'hysope, l'éphedra, le grenadier, et même, à ce qu'on dit, les aloës {agava americana) en pleine terre. Mais en revanche cet air chaud et stagnant se charge des vapeurs du Rhône et des marais formés par ses eaux, qui circulent lentement dans le fond de la vallée, et produit les goîtres et les autres infirmités qui aflDigent les crétins si communs dans le Valais.
De Martigny nous vînmes coucher à Sierre, et de Sierre à Viége, d'où nous vînmes en deux heures à Brieg ou Brigue, capitale du dixain de ce nom. Cette ville présente, à une certaine distance, un aspect fort singulier. Ses maisons blanches élevées, très-pittoresquement groupées, font un effet agréable; mais elles sont défigurées par d'énormes pommeaux de fer blanc, en forme
de poires renversées, qui couronnent les tours des églises et d'autres édifices.
Nous ne nous arrêtâmes point à Brieg ; nous mon* tâmes tout de suite la rue pavée et rapide par où Tq;. commence à monter le Simplon. Cette montagne se nomme en allemand Simpelen^ et en italien Simpione Les Français prononcent Simplon, et c'est ainsi qu'il faut récrire plutôt que Saint-Plomb.
Je dirai un mot de ce passage des Alpes, qui, bien que très-fréquenté, n'a pas été exactement décrit.
Sur la route au-dessus de Brieg, on traverse de jolis villages bâtis en bois et entourés de prairies plantées de noyers et d'autres arbres fruitiers. Mais à demi-lieue au-dessus de la ville on sort des prairies pour entrer sur un terrain inculte et aride, parsemé de pierres roulées. Ce n'est qu'après une heure de marche qu'on atteint des rochers en place et qui font partie du corps même de la montagne. Peu après on passe devant un petit oratoire après lequel le chemin côtoie des précipices au fond desquels coule le Saltine. A un quart de lieue de l'Oratoire on commence une descente qui dure presque une demi-heure. Enfin, en trois heures, de Brieg on vient aux Tavemettes,
La route, jusqu'à ce hameau, traverse de belles forêts ; d'abords de pins sauvages, pinus sytvestris. On en voit là de très-beaux, mais qui pourtant ne suffiraient pas pour des mâts de vaisseaux de ligne. Ensuite ce sont des sapins, quelques mélèzes, des bouleaux, et en général de superbes ombrages, qui, joints aux chutes fréquentes des eaux qui se brisent contre les rochers, rafraîchissent cette route, l'animent et la rendent une des
plus agréables que Ton puisse faire dans les montagnes. D'ailleurs, le chemin, quoique souvent étroit, est partout bon et sûr.
On met trois grands quarts d'heure à aller, par une montée rapide, des Tavernettes au plus haut point du passage. On voit les mélèzes décroître graduellement et cesser enfin tout à fait à la hauteur de la plaine ou du col inégal que traverse la partie la plus élevée de la joute, h laquelle je trouvai 1,020 toises de hauteur. La vue du haut de ce col est triste et sauvage ; il est bordé de montagnes assez élevées, d'où pendent plusieurs petits glaciers.
De là, en une petite demi-heure, on descend auprès d'un grand édifice haut de cinq étages, que l'on nomme V Hôpital, et qui a été construit par un particulier Valaisan nommé Stockalper, qui possédait des richesses immenses avant que, dans une insurrection démocratique, on l'eût dépouillé de la phis grande partie de sa fortuiîe. Par une fantaisie fort étrange, le propriétaire avait choisi pour y bâtir cette maison, un fond sans arbres, sans vue, entouré de cimes pelées qui présentent l'aspect le plus triste. On nous dit que son petit-fils y avait fait meubler un appartement pour y passer les étés avec sa famille et préserver ainsi ses enfants de devenir crétins.
De là, sans aucune observation nouvelle, nous vînmes en deux petites heureîs, au village de Simplon, Simpelendorff, et nous y couchâmes dans une très-bonne auberge, chez le capitaine Teyler.
Toute la partie de cette vallée, que l'on découvre en partant du village de Simplon, est dirigée de l'ouest-
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nord-ouest à Test-sud-est. Le torrent, qui est une des sources de la Toccia, passe au fond de celte vallée entre des rochers du même genre, mais dont on est séparé par des bouquets de m^zes disséminés dans des prairies que Ton fauchsât quand nous y passâmes. On suit cette jolie valiée pendant une demi-heure, et Ton descend ensuite dans le large et sauvage lit d'un torrent rempli de cailloux roulés des montagnes voisines.
 une lieue et demie de Simplon, on traverse un pont^ étroit jeté sur un nffreux précipice au fond duquel se brise la Toccia. Ensuite on passe sur une corniche saillante au-dessus de ce précipice; le chemin n'a souvent que quatre pieds de largeur, et il est pavé de granits usés et polis par le frottement. A demi-lieue de ce pont de bois, la Toçda se précipite dans un gouffre; le choc la réduit en poussière ; Tair, entraîné par sa chute, se dégage comme 4ans les soufflets hydrauliques, lance en d€ihors cette poussière qui prend au soleil les couleurs de Tarc-en-ciel, et imite des flammes d'une beauté surprenante. Bientôt après la vallée se trouve si étroite, q\i'un rocher de granit, qui s'est détaché de la montagne, n'a pas pu descendre jusqu'au fond, et il est demeuré suspendu entre les deux rives, où il forme un popt naturel.
Cte continue ainsi de voyager entre des granits veinés toujours horizontaux ; on passe à Im-Gontz, dernier village allemand, quoique dépendant du haut Novarrais. Dè9 lorSila route devient moins sauvage: on trouve des noyers, 4e beaux châtaigniers, puis le premier villî^ge italien qui se nomme Pays^ et Ton se flatte d'être hors des rochers ; mais l'on est encore obligé de voyager
sur des corniches. Le chemin est coupé dans le roc qni le recouvre en demi-voûte, et a un quart de lieue plus loin la voûte forme le cercle entier. Le rocher, percé à jour sur le bord d'un escarpement, semble être un anneau suspendu en l'air ; et le voyageur qui le voit de loin pour la première fois ne peut pas se figurer qu'il passera à cheval au travers de cet anneau. Son diamètre n'est que de quatre pieds par le bas.
Bientôt après on a une vue charmante de Dovedro et de ses environs. Les montagnes 8'écartent du côté de l'est et forment une enceinte éloignée qui renferme un amphithéâtre de hameaux, de vignes, de châtaigniers, un mélange délicieux de belle verdure et de jolies habitations.
Sous le rapport géologique, une grande diflférence se remarque entre les deux faces de la chaîne que traverse le passage du Simplon. La même opposition règne dans l'aspect de la route. Au nord, de beaux ombrages arrosés par de jolis ruisseaux; au midi, des rochers nus et escarpés, d'où se précipitent des torrents avec la plus terrible violence. Le chemin même est aussi effrayant du côté de l'Italie, partout cependant sûr et très-bien entretenu, soit parce que c'est la route que prend le courrier de Milan, soit parce que ce passage conduit au lac Majeur, et qu'il est très-fréquenté par le commerce des grains, des vins et des fromages, qui se fait tout à dos mulets.
Nous dinâmes dans le joli village de Dovedro, et nous vînmes coucher à Duomo-d'Ossola. On ne compte que trois lieues de Dovedro à Duomo ; mais nous fûmes pris par la nuit. Nous nous égarâmes ; un de nos. mulets
s'embourba dans du limon accumulé par un torrent débordé dans des prairies marécageuses. Ainsi nous n'arrivâmes que très-tard.
390 VAL ANZASGA.