‹ Voyages dans les AlpesChapitre 59 sur 66 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

VAL ANZASCA

Jusqu'à une lieue et au-dessous de Duomo, nous suivîmes la route du lac Majeur ; mais au lieu de traverser la rivière, nous allâmes passer au village de Palanzano, d'où, h une demi-lieue de là, nous vînmes à Fié di Mulere. Ce village est situé au pied de la montagne et à l'entrée du val Anzasca, que l'on remonte en allant au Mont-Rose.

Si l'on ne fait pas tout d'une traite les huit ou neuf lieues qu'il y a de Pied de Mulere à Macugnaga, on s'arrête, comme nous fîmes, à Vanzon, qui est à quatre lieues trois quarts de Pied de Mulere. On peut loger là chez J.-P. Paruzza, négociant, qui ne tient pas précisément une auberge, mais qui reçoit fort bien, et à un prix honnête, les voyageurs qui s'arrêtent chez lui.

En faisant cette route, on découvre par intervalles les montagnes de Macugnaga ; mais c'est surtout trois quarts d'heure avant d'arriver à Vanzon, dans le village de Ponte-Grande, qu'on a le plaisir de voir bien à découvert le Mont-Rose, ou du moins trois de ses plus hautes cimes, et le Pic-Blanc {Pizzi Bianco)^ sur le haut duquel nous sommes montés. On ne traverse pas le pont en allant à Vanzon, mais il faut s'avancer jusqu'au milieu de ce pont pour jouir de l'aspect de cette

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belle montagne qui se présente là anssi marjestueasemeiit que le Mont-Blanc vu du pont de Sallenche. Le Mont- Rose a même l'avantage de paraître encadré par la belle verdure de l'étroite et profonde vallée Anzasca, qui fait merveilleusement ressortir la blancheur des neiges et des glaces. Nous mîmes quatre heures de Vahzon à Macugnaga, village le plus élevé du val Anzasca.

Cette vallée est remarquable par la beauté, j'oserais dire par la magnificence de sa végétation: partout, excepté dans la partie la plus haute et la plus froide de la vallée, les chemins sont ombragés par des treilles qui les couvrent entièrement, comme elles couvraient les allées des jardins de nos pères. D'autres treilles en étagères, soutenues par des murs, couvrent la pente de la montagne ; car dans tout ce pays on ne cultive la vigne que sous la forme des treilles. Mais dans les endroits où les flancs de la montagne, sillonnés par des torrents, forment des angles rentrants dont les faces sont susceptibles d'arrosements, on trouve des prairies ombragées par des châtaigniers d'une grandeur et d'une beauté vraiment admirables ; et souvent le torrent forme une cascade qui embellit encore ces magnifiques ombrages. Ce qu'il y a encore de remarquable dans cette vallée, c'est qu'elle n'a point de fond ; les deux pentes opposées se réunissent par leurs bases, et forment un angle aigu dans lequel coule la Lanza : les nombreux villages qui peuplent la vallée sont presque tous situés sur les pentes rapides de la montagne ou sur de petits repos de ces mêmes pentes.

Une lieue au-dessus du village de Geppo-Morelli, après qu'on a surmonté un grand rocher transversal,

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qui barre singulièrement la vallée, on entre dans le pays des mines d'or ; on voit presque à chaque pas, à droite et à gauche de la vallée, des entrées de galeries, et au bord de la Lanza les moulins à lavure.

Nous arrivâmes à Macugnaga vers midi ; nous fûmes enchantés de la situation de ce village; ses maisons, moitié en bois, moitié en pierre, mais proprement et solidement bâties, sont dispersées dans les prairies parsemées de bouquets, de frênes et de mélèzes. Ces prairies forment une plaine doucement inclinée qui s'étend jusqu'au pied des rocs sourcilleux du Mont-Rose, lesquels forment l'enceinte de ce joli plateau ; mais nous fûmes peu satisfaits de l'hospitalité des habitants ; aucun d'eux ne voulait nous loger ; défiants, peu accoutumés à voir des étrangers, effrayés peut-être de notre nombre, les aubergistes mêmes refusaient de nous recevoir. Nous étions sur le point d'être réduits à tendre nos tentes et à camper dans une prairie, lorsque le curé, à qui je montrai des lettres de recommandation que j'avais pour diverses personnes de la vallée, absentes malheureusement pour nous, commença par nous donner asile, et écrivit au principal aubergiste Anton Maria del Prato, qui était dans un pâturage à une lieue du village. Cette lettre l'engagea à venir nous recevoir. Cette auberge fut pendant onze jours le centre de nos excursions ; nous étions proprement logés, mais nous n'avions d'autres vivres que ceux que nous faisions venir ; car les habitants de Macugnaga et le curé même ne se nourrissent que de laitage et de pain de seigle que l'on fait six mois ou un an à l'avance, et qu'on ne peut couper qu'avec la hache.

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Le lendemain, comme il pleuvait, nous destinâmes la journée aux mines, toutes situées sur le prolongement de la base du Mont-Rose. Les principales sont dans les environs d'un village nommé Pescerena , qui est une annexe de Macugnaga, et à une lieue au-dessous. Celle de M. Testoni, dans laquelle je suis descendu, et que j'ai observée avec le plus de soin, se nomme Gava delTozzonne.

La plupart des filons sont dans une situation verticale ; mais ils n'affectent aucune direction particulière, ils se croisent même quelquefois, et c'est ce que l'on cherche ; c'est dans ces intersections que se trouvent les nids ou nœuds, gruppi, où sont les plus grandes richesses * . On dit que le capitaine Testoni était, il y a vingt ans, entièrement épuisé d'argent et de crédit, et allait être forcé par là d'abandonner sa mine, lorsqu'il tomba sur un de ces nids dont il retira en vingt-deux jours cent vingt-six livres de douze onces, ou cent quatre-vingt-neuf marcs d'or pur. Dès lors, ses mines ont toujours prospéré, et il a* fait une fortune immense. Cependant il est certain que le produit des mines a considérablement diminué depuis quelques années ; aussi l'ardeur pour les exploiter diminue-t-elle journellement. Il y a eu dans leur bon temps jusqu'à mille ouvriers employés dans celle du ressort de Macugnaga, et aujourd'hui on en compte à peine la moitié ; ceux qui ont

* Cet accroissement de richesse des filons dans leurs intersections est un fait trës-génëralement reconnu. M. MuUer en particulier Ta observé dans toutes les mines d*or de Vorospatack en Transylvanie, Bergbauhunde^ tome I, page 48.

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des mines cherchent à s'en défaire, et tcms les propriétaires que j*ai rencontrés, excepté M. Testoni, m'ont proposé à moi-même de les acheter. H paraît que ces mines sont en général plus riches au jour ou auprès de la surface que dans l'intérieur de la montagne, et qu'on en a extrait à peu près tout ce qu'il y avait de meilleur.

La pluie qui tomba presque sans interruption, pendant notre séjour à Macugnaga, nous contraria beaucoup dans nos projets ; nous profitâmes cependant d'un intervalle de beau temps pour faire une course dont je vais rendre compte. Les hautes cimes du Mont-Rose sont escarpées et inaccessibles du côté de Macugnaga ; mais on peut atteindre une de ses hauteurs moyennes qui est située au midi du village. On voit, sinon de Macugnaga même, du moins du Pezzetto, le dernier hameau de la paroisBe au couchant, la cime neigée de cette montagne, qui se nomme Pizzi Bianco, ou le Pic-Blanc. Un chasseur de chamois, J.-B. Jachetti, offrit de nous servir de guide, et nous fûmes très-contents de lui. Nous partîmes de Macugnaga le 30 juillet, et nous allâmes camper dans des prairies situées au-dessous des chalets de l' Alpe * di Pedriolo. Il n'y a que trois heures de marche de Macugnaga jusqu'à ces prairies ; on peut en faire deux à mulet ; mais il faut faire â pied quelques pentes un. peu roides, et le passage d'un glacier qui a un bon quart de lieue de largeur.

^ Le mot Alpe a conservé dans ce paya-là, comme dans la Suisse aUemande, sa signification celtique et originaire; il signifie un pâturage de montagne.

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Comme nous étions arrivés de bonne heure, nous employâmes le reste de la journée à choisir et à mesurer une base, pour prendre la hauteur de deux des sommets du. M^nt-Rose qui nous parurent et que notre guide nous assura être les plus flevés. Il résulta de cette opération que la plus haute cime du Mont-Rose n'est inférieure que de 20 toises àcelles du Mont-Blanc, et qu'ainsi c'est la seconde en hauteur des montagnes mesurées jusqu'à ce jour dans l'ancien continent.

Nous passâmes la nuit sous nos tentes, dans un site vraiment délicieux. Nous étions campés dans une prairie tapissée du gazon serré des hautes Alpes, émaillé des plus belles fleurs. Ces prairies étaient terminées par les glaciers et les rochers du Mont-Rose, dont les hautes cimes se découpaient magnifiquement contre la voûte azurée du ciel. Près de nos tentes coulait un ruisseau de l'eau la plus fraîche et la plus claire. De l'autre côté était un rocher concave, à l'abri duquel nous brûlions des rhododendrons, le seul bois qui crût à cette hauteur; ce feu servit à faire cuire notre soupe et à nous défendre contre la vive fraîcheur de la soirée. La nuit était magnifique, et je me livrai un peu trop au plaisir de la contempler ; car le froid me donna un malaise qui ralentit un peu ma marche dans la course pénible du lendemain.

Cette journée fut effectivement très-pénible : nous gravîmes d'abord des pentes de rocailles brisées extrêmement roides ; puis une avalanche de neiges très-rapides qu'il fallut traverser avec quelques dangers; puis des neiges qui, bien que nouvelles, étaient dures, glacées à leur surface et effrayantes par leur inclinaison, et enfin une arête de rocs incohérents qui s'éboulaient sous lés

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pieds, et restaient à la main quand oh essayait de s'y accrocher.

Après cinq heures de cette fatigante montée, nous arrivâmes sur une cime, qui appartenait bien au^ Pic- Blanc, mais qui n'était Cependant pas la plus haute. La pointe la plus élevée nous dominait encore de 30 ou hO toises; mais nous en étions séparés par une gorge profonde, où il aurait fallu redescendre par une pente de neiges dures très-dangereuse, pour remonter ensuite par une pente encore plus roide. J'étais fatigué, mal à mon aise; je trouvai que ce petit nombre de toises ne valait pas ces peines et ces dangers, et je résistai à mon fils qui aurait désiré que nous allassions au plus haut. Nous n'aurions rien vu de plus; et vraiment, nous avions lieu d'être contents de l'aspect que nous présentait le poste que nous occupions. Nos gens se hâtèrent de tendre la tente, abri nécessaire à mon fils pour peser son grand ballon : nous prîmes là quelques instants de repos et un peu de nourriture, qui me remit parfaitement, et me rendit la force nécessaire pour bien jouir du spectacle, aussi nouveau qu'extraordinaire, que j'avais à voir et à décrire.

En eflfet, toutes les hautes sommités que j'avais observées jusqu'à ce jour sont, ou isolées comme l'Etna, ou rangées sur des lignes droites comme le Mont-Blanc et ses cimes collatérales. Mais là je voyais le Mont-Rose, composé d'une suite non interrompue de pics gigantesques presque égaux entre eux, former lin vaste cirque, et renfermer, dans leur enceinte, le village de Macugnaga, ses hameaux, ses pâturages, les glaciers qui les bordent, et les pentes escarpées qui s'élèvent jusqu'aux

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cimes de ces majestueux colosses ^ Mais ce n'est pas seulement la singularité de cette forme qui rend celte montagne remarquable ; c'est peut-être plus encore sa structure. J'ai constaté que le Mont-Blanc et tous les hauts sommets de sa chaîne sont composés de couches verticales. Au Mont-Rose, jusqu'aux cimes les plus élevéfes, tout est horizontal, ou incliné au plus de 30 degrés. Quand, du haut de notre pic, on compare entre elles les montagnes qui forment l'enceinte du Mont-Rose, on voit qu'elles ne sont pas également hautes et qu'elles suivent un certain ordre dans leurs dégradations. Les plus élevées paraissent être celles que nous avons mesurées; ce sont même celles qui, dans le pays, portent exclusivement le nom de Mont-Rose; les autres n'ont point de nom, ou ont des noms différents; elles sont situées à l'ouest du Pic-Blanc. On en voit aussi de très-hautes au nord de ce même pic, du côté du Valais ; mais de là en tirant à l'est du côté du val Anzasca, elles s'abaissent continuellement. De même dans le côté méridional du cirque, dont le Pic-Blanc fait partie, les cimes s'abaissent aussi h l'est du côté du val Anzasca ; en sorte que les deux chaînes de montagnes qui bordent cette vallée paraissent être une continuation de celles du Mont-Rose. On pourrait donc assimiler le Mont-Rose à

* Le P. Beccarîa, observant de Turin cette singulière montagne, s*étonnait de la prodigieuse largeur de sa cime, qu'il évaluait à 3,307 toises. Il conjecturait que cette grande largeur résultait de la réunion de plusieurs sommités, et c'était peut-être cette multitude de sommités qui lui avait fait donner le nom de Rose. C'est avec bien du plaisir que j'ai vérifié cette ingénieuse conjecture.

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une raquette dont les montagnes qui bordent le val Anzasca-formeraient le manche : le chef-lieu de la paroisse de Macugnaga serait situé dans l'intérieur de la raquette, mais auprès du manche, et les pâturages de Pedriolo h Textrémité opposée.

La vue du Mont-Rose n'est pas la seule dont on jouisse du haut du Pic-Blanc ; ce pic n'est dominé par aucune hauteur qui puisse lui dérober la vue des plaines de ritalie, et ces plaines en sont assez rapprochées pour que l'on puisse jouir de quelques détails. Mais pendant le temps que nous y passâmes, une vapeur bleuâtre voilait ces plaines, et un grand nuage suspendu à la voûte du ciel formait un immense rideau, qui nous dérobait presque toute cette vue ; cependant ce rideau se déchirait par moments, et nous laissait voir dans les intervalles de ses lambeaux, tantôt le lac Majeur, tantôt le Tessin, puis le Naviglio Grande; mais nous ne pûmes distinguer ni Milan, ni Pavie, ni aucune autre ville de la Lombardie, que l'on doit parfaitement reconnaître lorsque le temps est serein.

La structure des montagnes qui nous séparaient de ces plaines n'a rien de remarquable ; la plus haute est celle de Tagliaferro. Sa forme est celle d'une pyramide aiguë, et la cime n'est guère moins élevée que celle du Pic- Blanc; elle est cependant dépouillée de neige; la grande rapidité de ses flancs ne lui permet pas de la retenir. Nous passâmes trois heures et demie sur cette sommité; et comme nous primes le parti de ne pas revenir le même jour à Macugnaga, mais de coucher encore sous nos tentes, nous eûmes le temps de descendre lentement, 'et d'observer avec soin la nature et la struc-

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lure des rochers dont cette montagne est composée.

On voit sur les cartes de géographie, à l'est du Mont- Rose, une grande montagne désignée par le nom de Monte-Moro. Il n'existe cependant aucune haute cime de ce nom, mais une gorge ou un passage qui conduit en huit heures de route de Macugnaga à un village du Valais, nommé Val-Sosa en italien, et Sass en allemand ; de ce village on va k Viége en six heures. On assure que ce passage était autrefois très-fréquenté ; que c'était celui du commerce et des courriers entre la Suisse et l'Italie; qu'on y voit encore des restes de chemin pavés avec beaucoup de soin; mais que des éboulements l'ont rendu impraticable aux chevaux et difficile pour les hommes : il est cependant encore fréquenté par les piétons, même chargés de pesants fai*deaux. Sa situation est environ à 7° du nord par est de Macugnaga. La montagne qu'il traverse fait partie de l'enceinte du Mont-Rose.

Il y a encore un passage du Mont-Rose, qui conduit en onze heures de route à ^er-Matt, autre paroisse du Valais, dont nous aurons occasion de reparler. Le nom de ce passage est Weisse-Grat, qui veut dire Parte- Blanche, Il est situé à 55 degrés du nord par ouest de Macugnaga, mais très-peu fréquenté, parce qu'il est très-dangereux. Pour traverser ce passage, il faut s'élever à une hauteur beaucoup plus grande que celle du Pic-Blanc, en marchant pendant quatre heures sur un glacier rapide, et divisé par de profondes crevasses.

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