‹ Voyages dans les AlpesChapitre 65 sur 66 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

R. TOPPPER. *

Chose bieû curieuse, destinée étrange, que Thomme qui a le mieux senti et fait comprendre les Alpes, le seul presque qui en ait fait passer le caractère et la grandeur dans son style, se soit trouvé un savant, un homme de baromètre et d'hygromètre, et que, parmi tant d'artistes, tant de poètes venus aux mêmes lieux pour chanter et peindre, pas un n'ait su l'égaler, l'approcher, même de loin. Et ce ne sont pas les essais qui manquent ; mais partout, et toujours, un enthousiasme

* Ces quelques pageiï /ùrent suggérées à l'auteur des Menus^ Propos par la premier ôdi^on de notre recueU, et parurent dans la MUothèqm miW^^ 4^ Senhi, septembre 1834.

de cîrcenstance, des couleurs forcées, des traits faux ; sans compter Tattirail du style, dit poétique, j'entends les oripeaux d'usege, l'inévitable apostrophe, l'épithète

obligée, la métaphore si à craindre, et puis et puis

je ne sais quoi de touriste au fond.

Cette chose curieuse, je me l'explique pourtant; cette destinée étrange, je ne m'en étonne pas. De Saussure, qui parcourt les Alpes pour étudier la physique, l'histoire naturelle, c'est-à-dire avec un but sérieux, l'esprit occupé, le corps actif, prend comme bénéfice le charme du paysage, les beautés de la route, les sensations vives et nouvelles qui accompagnent les travaux; et le soir sur sa cime, dans son chalet, content, pénétré, il trace son journal ; alors, dans les interstices de la science, se glissent les descriptions, les souvenirs, les observations de la journée ; alors mille traits vrais, parce qu'ils ne sont pas cherchés, pittoresques, poétiques, parce qu*ils sont vrais, se trouvent sous sa plume ; et sans qu'il y songe, il trace un tableau fidèle, naïf, plein de bonho* mie, où se reflètent à la fois et les grandes scènes qui l'entourent, et les impressions qui le dominent luimême.

Ne concluons pas toutefois, de ce qui précède, qu'il suffit d'être géologue ou naturaliste pour être le peintre des Alpes; d'avoir un bâton en main, un baromètre en poche. Ce n'est même pas assez d'avoir, comme de Saussure, la passion des montagnes, la vocation al-* pestre la plus décidée, le corps durci aux fatigues, le

goût de s'y plaire, d'en faire sa recréation et sa joie. Avec tout cela on peut encore faire un triste livre ; sans tout cela il se pourrait qu'on en fît un bon. Mais à ce matériel de ses expéditions, si Je puis m'exprimer ainsi, de Saussure unissait dans un haut degré les qualités d'esprit et de caractère, qui, en tout temps et en tout sujet, font un écrivain intéressant et distingué, celles qui, passant dans le fond et dans le style, attirent le plus la sympathie du lecteur, et captivent le nûeux son attention.

Ce que j'admire dans ces pages, c'est cet esprit d*observation, h la fois supérieur et naïf, grave et bonliomme, qui embrasse les grands objets, et qui ne dédaigne pas les moindres; cette curiosité philosophique, et en même temps douce, riante, qui trouve une aimable pâture autour des rustiques chalets adossés aux flancs du Môle, tout aussi bien que de grandes pensées en face des solitudes glacées du Mont-Blanc ; cette imagination assez riche, assez élevée surtout, pour trouver toujours assez d'aliment dans l'exacte réalité, sans exagérer les beautés, sans transformer l'accident en phénomène ordinaire, la chose curieuse en merveille, la singulière en miracle. Mais chez de Saussure, l'amour de la vérité domine, tempère les plus brillantes facultés, et dans la description, dans la poésie, même fidélité, même candeur que dans la science. Chose bien rare, phénomène, k lui tout seul, bien curieux. ' Ce qui m'int^esse dans ces pages, outre ces traits

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que j'y remarque, c'est je ne sais quelle vigueur simple et antique, empreinte dans les allures, dans les goûts, les manières du voyageur. Ce savant, riche, accoutumé aux aisances ée la vie, dès qu'il aborde ses chères montagnes, prend le bâton noueux, compte sur ses forts jarrets, devient un homme de Ghamouni, et dans on pays sans hôtels et sans ressources adopte sans dédain, avec plaisir, les rustiques mets, les abris grossiers des compagnons qu'il s'est donnés. C'est qu'assez de jouissances pures, vives, élevées, le dédommagent de quelques privations ; il sait d'ailleurs le grand secret, que tous savent, que peu mettent en pratique : l'appétit est là haut ; le repos suave, plein, savoureux, est là haut; il ne s'agit que de l'y aller chercher. S'il est noble de savoir préférer des jouissances .intellectuelles aux douceurs de la vie opulente, il est noble aussi de savoir échanger de molles récréations contre de laborieux plaisirs. Depuis de Saussure, les routes se sont frayées, les hôtels se sont ouverts jusque sur les cimes ; les chars, les mulets, les litières ont pénétré partout ; et le grand secret, conservé chez quelques initiés, s'est perdu pour la foule.

Ce qui me plaît, ce qui me'ilatte dans ces pages, c'est de voir, non pas un homme comme moi, mais un esprit supérieur, se récréer à la façon du mien, un savant illustre se plaire aux choses qui peuvent me plaire, et, tout en se mettant ainsi à ma portée, sanctionner le plaisir que j'y trouve. C'est bien plus encore, c'est

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d'dppreadre d'un guide aussi distingué comment on voyage, comment on observe, comment on s'intéresse, comment on trouve à la nature tant de charmes, tant de grâce, de fraîcheur, de mystère ; comment la découverte d'une plante alpine, qui brille isolée aux confins des neiges, émeut, réjouit autant et plus que tel spectacle obtenu à grands frais. Pour moi, ce que je dis là, c'est moins l'hommage de la vérité que celui de la reconnaissance, et depuis bientôt quinze années que je vais dans les montagnes saluer les beaux jours, je n'y apporte, pour jouir, que le peu que j'ai pu apprendre dans ce livre, et ce peu m'a été une richesse grande.

Ce que j'aime dans ces pages, ce qui m'attache à leur auteur, c'est le sentiment de bienveillance et d'humanité qui anime toujours de Saussure envers les pauvres montagnards au milieu desquels il vit ;' cette bonté douce et gaie avec laquelle il accueille ces gens, excusant leurs préjugés, compatissant à leurs dures fatigues, estimant les excellentes qualités que recouvre leur grossier extérieur. Il cause avec ses guides, il s'intéresse à leurs propos, il se fait leur ami, il ne croit pas qu'un salaire d'argent paye le respect, le dévouement, l'affection de ces cœurs simples qui se donnent & lui. Dignité vraie autant que rare, signe d'une âme belle, d'un cœur sain, d'un caractère droit et bon. Ces choses me touchent, car elles sont devenues rares, si encore elles ne l'ont toujours été. Pour tant d'autres qui ne sont que riches, l'orgueil seul de la richesse suffit à les rendre exigeants,

durs, hautains envers les pauvres gens qu'ils emploient ; mais cet homme, riche aussi, et de plus savant, et de plus célèbre, trouvait simple d'être Tami de ceux qui l'aimaient et, sur les montagnes , le pair des montagnards.

Enfin, ce qui distingue ces pages, ce qui les placera toujours en tête de toutes celles qui ont été écrites sur ces mêmes lieux, c'est que le charme de la nouveauté, l'entrain et. le mouvement de la découverte, la teinte fraîche et pure d'une nature vierge encore, s'y font sentir partout. Et ce charme, un seul peut le connaître et le décrire, c'est celui qui, comme de Saussure, pénètre le premier dans des vallées ignorées ; découvre le premier de magnifiques trésors, gisant là depuis la création ; surprend, chez des peuplades reculées, des usages antiques, des coutumes touchantes, mille traits naïfs, déjà ternis lorsqu'on les remarque, perdus lorsqu'on les admire, et que certes il ne faut plus chercher aujourd'hui dans ces belles vallées.

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