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LE MONT-CERVIN

toujours au plus loin de leurs indices, que Ton apercevait à la surface.

Nous descendîmes d'abord du col du Mont-Gervin sur le glacier de Zer-Matt, puis nous tirâmes au sudouest vers le haut de ce glacier, et ainsi par une pente douce, toujours sur la neige, nous gagnâmes le haut d'une arête qui ferme cç glacier, et d'où nous aurions pu découvrir une vaste enceinte de montagnes, si des nuées floconneuses, amoncelées sous nos pieds, ne nous en eussent pas caché une gr&nde partie. Cependant nous reconnûmes distinctement le Mont-Blanc avec ses deux cimes, telles qu'il les présente quand on le voit de profil du côté du nord-est. En faisant cette " montée au travers de ces vallons en pente douce et sur ces plateaux couverts de neiges étecpelles, nos guides regrettaient, et avec raison , les beaux pâturages qui s'y seraient formés dans des régions plus tempérées. Ces neiges présentaient de loin en loin quelques larges crevasses, mais faciles à éviter; il y en avait aussi d'étroites que nous enjambions, mais sans aucun daaiger. Cependant nos guides soupçonnaient en quelques endroits des vides au-dessous de nos pas, mais recour verts de neiges si épaisses, que nous n'avions point à craindre d'y enfoncer, et que jusqu'au pied des rocs on aurait pu faire cette course à cheval. Mais au pied des rocs, il y a plus de danger, soit parce que les neiges y sont plus minces, soit parce que la chaleur intérieure de la terre y a plus d'action et en accélère la fusion^g^soit enfin par les mouvements qui ont souvent lieu dans les rocs qui leur servent de point d'appui.

Du haut de cette arête, nous tournâmes d'abord à

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Test, puis au nord-est, pour atteindre la cime rembrunie et dégagée de neiges qui faisait le but de notre course, et que nous avions continuellement suivie des yeux. Tout près d'y arriver, nous hésitâmes si nous ne dirigerions pas notre attaque sur une cime blanche plus à Test et plus élevée, et qui à la rigueur aurait été accessible; mais nous en fûmes détournés premièrement, je l'avoue, par la fatigue et les dangers que la raideur de la pente nous aurait coûtés, et ensuite parce que, comme elle était entièrement couverte de neiges, nous n'aurions point pu y observer les rochers qui faisaient réellement le principal objet de ce voyage. C'est pourtant bien vraisemblablement cette cime blanche qui porte le nom de Breit-Horn par excellence. Pour distinguer la nôtre, nous l'avons nommée la Cime-Brune du Breit-Horn.

L'arête de neige que nous suivions nous conduisît, sans aucune difficulté, jusqu'au pied de cette cime. Là nous eûmes à gravir des rocs dégagés de neiges et très-rapides ; mais leurs couches délitées formaient des espèces de marches qui en facilitaient l'accès. Nous y arrivâmes vers les dix heures. Je cherchai avec beaucoup de soin sur cette cime si je pourrais y trouver quelque plante parfaite ; mais je ne pus en découvrir aucune, quoique le derrière de la tête du rocher, exposé au midi et à l'abri des vents du nord, pré^ntâ^, en divers endroits, des débris de pierres et même de la terre, et que la chaleur du soleil y fût plus que suffisante, puisque dans ces places elle était même incommode pour nous. II faut que la rareté de l'air ou l'intensité du froid de la nuit s'oppose à la végétation^

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En montant à cette cime, nous avions remarqué avec assez de surprise la quantité d'insectes que nous avions rencontrés sur notre route ou morts ou engourdis à la surface de la neige, diverses phalènes, diverses mouches, un papillon du chou, mais surtout un grand nombre de demoiselles ; la distance moyenne de ces insectes était de deux pieds, ce qui en donne neuf par toise carrée, et soixante-deux millions par lieue carrée de deux mille toises. Mais ces insectes, charriés là malgré eux par les vents, engourdis, presque immobiles, n'arrivaient sur ces neiges que pour y mourir de faim et de soif. Nous en vîmes d'autres, au contraire, qui habitaient on paraissaient du moins habiter, par plaisir, la neige qui s'était conservée par places sur la cime du Breit-Horn. Ces insectes sont noirs, brillants, trèspetits et couverts sur le dos d'écaillés pointues; ils sont pourvus d'antennes assez longues et recourbées en dehors ; ils sont souples, agiles, et sautaient lorsqu'on voulait les prendre ; je ne pensai pas h examiner, en les décrivant, si c'est à l'aide d'un ressort placé sous le ventre qu'ils exécutent ces sauts; mais, d'après la réunion de tous les caractères que j'en ai rassemblés, il parait qu'ils appartiennent au genre des podures.

Pour nous, sans être aussi vifs et. aussi agiles que ces podures, nous étions très-heureux et trèsbien poptanj^ sur cette cime; nous y passâmes deux heures et demie très-agréablement; aucun de nous ne fut incommodé de la rareté de l'air, si ce n'est notre guide de. Breuil , J.-B. Erin , qui en montant le dernier rocher se plaignait de ce que nous allions trop vite, et qui s'endormit sur la cime dès que nous y fû-

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mes arrivés. Cependant le repos lui rendit la respiration plus facile, et nous dinâmes là tous ensemble de fort bon appétit.

Du haut du Breit-Horn la vue plonge dans le grand glacier qui descend àZer-Matt; la cime est précisément dans la direction de ce glacier au nord-est, ayant le Mont-Cervin à gauche, le Mont-Rose à droite ; en sorte que ces hautes cimes, leurs chaînes et leurs glaciers présentent de là un magnifique spectacle. Après avoir fait nos observations, nous revînmes à notre tente de Saint- Théodule, sans autre incommodité que de trouver vers le bas la neige un peu trop ramollie pour Tagrément de la marche, ce qui nous fit mettre un pea plus de temps à descendre que nous n'en avions mis à monter.

Nous étions, comme je l'ai dit, campés au point le plus bas.' d'une arête, dont le tranchant est exempt de neiges, parce que les vents la balayent de tous les côtés. Elle sépare le glacier du Val-Tornanche à l'est de celui de Zer-Matt à l'ouest, et va en montant du côté du nord vers la cime du Mont-Cervin, dont elle est encore séparée par un rocher élevé et escarpé qui tient à l'arête même. La partie exempte de neige, enlre les deux gla- ,ciers, a environ 250 pas de longueur, sur 50 dans sa plus grande largeur ; mais elle subit de fréquents étranglements qui la réduisent souvent à 8 ou 10. Cette arête sert de limite entre le Valais et la vallée d'Aoste, Le glacier de Zer-Matt et le Breit-Horn qui y est enclavé appartiennent au Valais; mais le col du Mont-Cervin, son obélisque avec le glacier et la vallée de Val-Tornanche, font partie de la vallée d'Aoste et des États du roi de Sardaigne.

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Le 12i, j'achevai les observations sur la température; j'étiquetai et j'emballai les écbantillons des pierres que j'avais ramassées sur le Col et dans les environs, et nous partîmes vers les cinq heures du soir pour retourner au BreuiL Nous trouvâmes la neige du glacier d'une bonne consistance, et nous le traversâmes en trois quarts d'heure. Nous fîmes ensuite & pied la rapide et mauvaise descente que l'on nomme du Château, à cause des restes de fortifications qui la dominent, et nous vînmes ainsi en trois heures au col de Saint-Théodule au hameau du Breuil, une heure de moins qu'en montant Je ne puis pas quitter les enviions du Breuil et du Mont-Gervin, sans annoncer aux amateurs de la botanique la riche et charmante récolte des plantes rares qu'ils leurs présentent ; j'en rapportai un grand nombre, soit du col du Mont-Gervin, soit en descendant au Breuil, soit dans la vallée qui vient de Saint-Nicolas à Zer-Matt, et jusqu'au glacier du Mont-Gervin, vallée si vantée par le grand Haller pour sa fertilité en plantes rares. Hais ce qu'il y a de délicieux à herboriser mr ces montagnes, c'est que, commç. elles sont composées de couches horir zontales minces, dont les inférieures avancent fréquem* ment plus que les supérieures, les plantes croissent Ih comme dans un jardin, sur des étagères, à la portée de l'œil et de la main du botaniste ; et elles y croissent avec une vigueur peu commune, due, comme je le disais plus haut, à la nature du sol qui les nourrit.

Du Breuil, nous nous dispos&mes à regagner Aoste en passant par Saint-Jacques d'Ayas. La route, après ^ quelques détours, se dirige à l'est, en laii^nt lé Mont- Gervin à gauche. La montagne qui sur cette route forme

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Tenceinte du bassin du Breoil, et que nous devions tra-

' verser se nomme les Cimes-Blanches. On monte par des

ipàturages parsemés de débris, la plupart de gneiss. On

a , en se retournant , une très-belle vue de Fenceinte

que borde la chaîne du Mont-Cervin. Après une heure

de montée, on passe auprès d'un petit lac nommé la

GoUie de la Balma, au bord duquel on construisait un

* chalet qui sera l'un des plus élevés des Alpes.

A un grand quart de lieue de ce lac, on descend dans un fond qui eh renferme deux autres, nommés les lacs de la Balma, et on passe un ruisseau qui coule entre eux. Ce^ lacs, au bord desquels est un chalet, occupent le milieu d'un fond couvert de pâturages, et fermé de tous côtés par des hauteurs escarpées. Bientôt après nous rencontrâmes de grands troupeaux de moutons, dont quelques-uns des bergers se joignirent à nous pour nous servir de guides dans ces solitudes où il n'y a aucune route marquée. Ces bergers amènent là de l'intérieur du Piémont, d'une distance de trente k quarante lieues, des troupeaux de quatre à cinq cents moutons, ,qui viennent, au gros de l'été, paître l'herbe fine et 'serrée de ces hauts pâturages, dont ils paient assez chèrement la pâture à la commune de Val-Tornanche; c'est à eux que sont destinés les chalets que nous avions rencontrés plus bas.

En trois petites heures de marche, depuis le Breuil, nous arrivâmes au haut du col des Cimes-Blanches, autrement dit : Fenêtre cPAvantine <. Ces sommités sépa-

< Que l'on me dit dans le précédent voyage se nommer le Plan tendre.

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parent la paroisse d'Ayas de celle de Val-Torûanche.

De là, en tirant à gauche ou au nord-est, on peut venir dans une heure sous la montée du château, qui est au-dessous de l'entrée du glacier, et de là, en une heure ou une heure et demie, à Saint-Théodule ; c'est la route que prennent ceux qui d'Ayas vont à Zer-Matt 'dans le Valais. C'est aussi celle que nous nous proposions de prendre trois ans auparavant, lorsque le brouillard et le mauvais temps nous forcèrent à desc^dre au Breuil De là encore, le cirque dont le Mont-Gervin forme l'une des parois présente un magnifique spectacle. Là, nous fûmes obligés de traverser de grands plateaux de neige, qui, sans doute, sont la raison du nom qu'on a donné à ces cimes. Ces neiges sont çà et là divisées par des arêtes de rochers, en partie brisés, dans lesquelles nous nous arrêtâmes pendant deux heures à chercher des pierres. En continuant de marcher au sud, je passai sur une tête de rocher, qui vient aboutir au-dessus d'un culde-sac extrêmement sauvage, au fond duquel on voit un lac bleu entouré de neige, et en partie couvert de glaces, qui se nomme le baur lac d'Ayas {pour signifie vilain). Après une descente rapide, on vient passer auprès dé ce lac, et c'est dans cette descente que je trouvai une belle touffe bien caractérisée de la draba pyrenaica, plante très-rare que je n'ai jamais vue que là.

Nous descendîmes encore trois quarts d'heure plus bas avant de nous arrêter, quoique ayant grand besoin de repos ; mais l'herbe de ces hauteurs était trop courte pour nos mulets. Nous en trouvâmes enfin au nord d'assez longue, dans un fond, au bord d'un ruisseau qui vient d'un glacier nommé la Rixa. Nous fîmes là une

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bonne halte. En deihi-heure de route, depuis cette jolie halte, nous vînmes passer au-dessous d'un glacier qui domine les pâturages de RoUin. Ce glacier se termine ' abruptement au-dessous d'un précipice. De là, en deux petites heures, par une descente souvent fatigante par sa rapidité, et peu intéressante, nous vînmes à Saint- Jacques d'Ayas. Nous couchâmes à Saint-Jacques d'Ayas chez de bonnes gens, qui nous entretinrent beaucoup de voleurs : on avait la veille arrêté un voyageur tout près du village, mais il survint du monde et le vol ne se consomma pas. Le val d'Ayas, qui porte plus bas le ■ nom de vallée de Ghallahl ne présente rien de bien intéressant, ni pour la botanique, ni pour la minéralogie. En cinq heures de marche, depuis Saint-Jacques, nous vînmes au village de Challant-Dessus ou Saint-Anselme de Challant, et nous nous y arrêtâmes dans l'espérance d'y voir une mine d'or, ou plutôt un rocher que l'on perce dans l'attente d'y trouver une mine de ce métal ; w mais l'entrepreneur de ces travaux ne permet à persanne de, les voir, dans la crainte que l'on ne se moque de ses excavations, faites sans aucune apparence de succès ; c'est du moins ce que me dirent les gens du lieu, et en particulier un vieux caporal de mine, chez lequel nous étions logés. Nous fûmes donc obligés de passer outre, sans rien voir.

Nous vînmes, en deux heures, de Saint-Anselme à ^ Verrex, où nous couchâmes. En passant à Estroupières, hameau dépendant de la paroisse de Brusson, à peu près à moitié chemin de Saint-Jacques d'Ayas à Verrex, nous remarquâmes beaucoup de goitres et de crétins dont^on ne voit point dans le haut de la vallée. Mais

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h Verrex nous remarquâmes un pkénomèoe assez extraordinaire. L'hôtesse, madame Bouteille, avait un goitre énorme, qui s'étendait comme une fraise sur ses épaules et sur sa poitrine, avec une régularité très-singulière ; et cependant elle paraissait avoir beaucoup de. vivacité et dans l'esprit et dans les mouvements, sans la moindre apparence de crétinisme. Or il est très-rare, dans les pays sujets à cette infirmité, de voir de gros goitres sans que l'intelligence ne soit aussi affectée. A Gbâtillon, où nous vînmes ensuite, il ne manque pas de crétins. La fille de notre hôte, âgée de quatorze à quinze ans, qui nous servait à table, ne paraissait pourtant pas atteinte de cette infirmité; cependant, lorsque je lui demandai s'il n'y avait point de crétins dans sa famille, elle me, répondit avec beaucoup de naïveté : « Hélas ! monsieur, je ne suis pas trop éveillée. »

Le 19, nous vînmes dîner à la cité d'Aoste, où M. de Saint-Réal, intendant de la province, nous reçut et nous logea chez lui avec beaucoup de bonté.

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