‹ Voyages dans les contrées désertes de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 61 sur 83 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Voyage du Castor à New-Archangel. — Un gouverneur russe. — Marchés bachiques. — Voyage au Kamtschatka. — Pècherie de l’île Saint-Paul. — Tempête. — M. Hunt est laissé aux îles Sandwich. — Opérations du capitaine Sowle à Canton — Retour de M. Hunt à Astoria.

Lorsque le Castor quitta Astoria, le 4 août 1812, il devait suivre la côte vers le nord jusqu’à Sheetka, où New-Archangel, afin d'y déposer une partie de sa cargaison, destinée à ravitailler

, l'établissement russe. Il devait ensuite revenir à Astoria, où l’on pensait qu’il arriverait en ociobre.

New-Archangel est situé par 57° 2’ de latitude nord. C'était le quartier général des différentes colonies de la Compagnie russe des fourrures, et le commun rendez-vous des vaisseaux américains trafiquant le long de la côte.

Le Castor arriva à New-Archangel le 19 août, sans avoir eu d’aventures remarquables. Le comte Baranhoff, gouverneur des divers établissements russes, faisait alors sa résidence dans ce comptoir. : C'était un vieux Russe, grossier, ivrogne, mais il ll franc et hospitalier; moitié marchand, moitié Le

soldat, et par-dessus tout bon compagnon, de la vieille école tapageusce.

M. Hunt trouva ce vétéran hyperboréen dans un fort quicouronnait toute la crête d’un promontoire élevé, et qui, armé de cent canons, était imprenable pour des Indiens. Le vieux gouverneur régnait sur soixante Russes qui formaient le noyau de son comptoir, et sur un nombre indéfini de chasseurs Kodiaks, qui rôdaient continuellement autour du fort, comme autant de chiens affamés autour du quartier-général d’une troupe de chasseurs. Quoique le Gouverneur fût un bon enfant parmi ses hôtes, c'était un strict observateur de la discipline pour ses hommes. Il les maintenait dans une parfaite sujétion, et faisait monter la garde à sept d’entre eux nuit et jour.

Outre ces sujets ct ces serfs immédiats, le vieux potentat russe exerçait encore beaucoup d’empire sur une classe nombreuse de marchands interlopes, qui avaient recours à lui pour obtenir: aide et protection. Grâce à ceux-ci, on pouvait dire que son pouvoir s’étendait sur toute la côte du Nord-ouest. C’étaient des capitaines de vaisseaux américains, engagés dans un commerce particulier. Ils arrivaient à New-Archangel pour ainsi dire à vide. La, ils prenaient sur leur vaisseau une cinquantaine de canots avec une centaine de chas-

seurs Kodiaks ; 1ls recevaient également des pro-

ASTORIA. 615 visions et toutesles choses nécessaires pour chasser les loutres de mer sur les côtes de la Californie, où les Russes ont aussi un établissement. Le vaisseau partait alors ; il côtoyait la Californie et y déposait, de distance en distance, des canots et des chasseurs à qui l’on ne fournissait que de l’eau, et qui dépendaient de leur propre adresse pour leur subsistance. Quand le capitaine supposait qu'un nombre de peaux suflisant devait être rassemblé, il recueillait ses canots, ses chasseurs, et retournait avec eux à New-Archangel, où il remettait les produits de son voyage, recevant pour sa part la moitié des fourrures.

Come nous l’avons dit, le vieux Gouverneur exerçait sur ces capitaines côtiers une sorte d’empire, mais d’une nature toute spéciale. C'était la tyrannie de la table, Ils étaient obligés de prendre part à ses prosnics où carrousses , et de boire à sa fantaisie. Or ses carrousses n'étaient pas de l'espèce la plus tranquille, et sa boisson n’était pas douce comme nectar. « Il donne continuellement des galas, dit M. Hunt, et si vous ne buvez pas du rhum sec et du punch houillant, il vous insulte aussitôt qu’il est gris, c’est-à-dire fort peu de temps après s'être mis à table. »

Que s’il se trouvait quelque capitaine de Îa société de tempérance, qui refusàt d’entacher sa

sobriété , il pouvait aller chercher un marché

ailleurs, car il n'avait aucune chance avec le Gouverneur. HE est vrai que de semblables poules mouillées souillaient rarement la présence du vieux Baranhoff; les capitaines côtiers connaissaient trop bien son humeur et leur intérêt. Ils prenaient part à ses fêtes ; ils buvaient, ils chanaient, ils hurlaient, jusqu’à ce que tout le monde fût dans les vignes du Seigneur, et alors les affaires allaient comme sur des roulettes.

Les têtes faibles avaient reçu, peu de temps avant l’arrivée de M. Hunt, un terrible avertissement. Un jeune officier de marine avait récemment été envoyé par l'Empereur pour prendre le commandement d’un des vaisseaux de la Compagnie. Le Gouverneur, comme à l’ordinaire, l’invita à ses prosnics, et voulut le régaler de quelque chose de raide. Le jeune homme se défendit jusqu’à ce que la colère du vieux Comte füt tout-à-fait allumée. Le vétéran l’emporta enfiu et grisa l’autre bon gré, mal gré. À mesure qu’ils s’enivraient, ils devenaient plus bruyants et finirent par se quereller sérieusement. Le jeune homme paya le vieux Baranhoff dans sa propre monnaie en le frappant vigoureusement. Mais quand celui-ci fut dégrisé, il lui fitadministrer pour sa récompense soixante-dix-neuf coups de knout, mesurés avec une ponctualité tout -à-fait russe.

Tel était le vieux ours blanc à qui M. Hunt

avait affaire. Comment il s'arrangea de son humeur , S'il lui fit raison en rhum sec ct en punch brûlant, et s’il trinqua avec lui en faisant ses marchés, nous n’en voyons rien sur son journal. Nous devons inférer cependant de ses observations générales sur l'empire absola de ce potental altéré, qu'il fut obligé de se conformer aux usages de la Cour, et que leurs transactions commerciales présentaient un grotesque mélange de punch et de peaux.

Cependant ce qui contrariait le plus M. Hunt, c’étaient les retards qu’il éprouvait à disposer de la cargaison de son navire et à en obtenir le prix. Malgré toute la dévotion du Gouverneur à la houteille, elle n’offasquait jamais ses facultés de manière à lui faire oublier ses intérêts, et M. Hunt le représente comme aussi rusé dans ses marchés que le plus méchant buveur d’eau. Beaucoup de temps se passa à négocier avec lui, et lorsque le traité fut conclu, le mois d’octobre était arrivé. Pour ajouter à ces délais, il fut conveuu que la cargaison serait payée en peaux de veaux marins. Or, il se trouva qu’il n’y avait aucune de ces peaux au fort du vieux Baranhoff. il fallut douce que M. Hunt se rendit à un établissement pour la pêche du veau marin,

formé par la Compagnie russe sur l'ile de Saint- Paul, dans la mer du Kantschatka. M. Hunt mit

à la voile le 4 octobre, après avoir passé quarante:

cinq jours à boire et à trafiquer avec le sobre

commandant. Encore s’estima-t-il fort heureux d'être tiré des griffes de cet « homme de la mer. » Le Castor arriva à Saint-Paul le 31 octobre, époque à laquelle il aurait dù être de retour à Astoria. L'ile Saint-Paul est située par 57 degrés de, latitude nord. Les rivages, dans certaines saisons, sont couverts de veaux marins. Les Russes prennent seulement les petits, âgés de sept à dix mois, gardent les mâles et donnent la liberté aux femelles pour que la race ne diminue point. Les insulaires tuent les gros pour les manger et pour faire des canots de leur peau. Ils les chasseut du bord de la mer, par-dessus les rocl.»s, jusqu'auprès de leurs habitations, et les égorgent alors. Par ce moyen ils s’épargnent la peine de les transporter. Après les avoir écorchés tous, on sépare de la chair les entrailles et la graisse huileuse. Cette graisse, avec le bois flotté, sert à faire du feu, car l’ile est entiéremert déuuée d'arbres. Quant à la chair, elle compose la principale nourriture des Naturels, qui y joignent des œufs d'oiseaux de mer conservés dans de l'huile, quelques lions marins altrapés par aventure, quelques canards dans l'hiver, et certaines racines sauvages, Sept Russes et une certaine quantité de chas-

seurs, natifs d'Oonalaska, habitaient l'ile Saint- Paul avec leurs familles. Leurs cabanes ressemblaient à des canots renversés, et la plupart étaient construites avec des mâchoires de baleine qui servaient de solives. Des morceaux de bois flotté, placés en travers, étaient recouverts d'herbe, de peaux et enfin de terre. Malgré la rigueur du climat, ces huttes étaient tout-à-fait comfortables, mais elles avaient une odeur de marée aussi forte, nous dit-on, « que celle du logement de Jonas dans la baleine. »

M. Hunt habitait de temps en temps une de odoriférantes demeures , afin d'être plus à portée de hâter le chargement du vaisseau. Cependant l'opération était assez lente, car il fallait examiner chaque paquet, afin de n'être point trompé : puis il fallait transporter les pelleteries dans de grands bateaux de peaux, jusqu’au navire qui se tenait à une certaine distance du rivage. Üne nuit, tandis que M. Hunt était à terre avec quelques autres personnes de l’équipage, il s’élevr :n orage terrible. Quand le jour arriva le vaissea: uit disparu. M. Hunt, rempli d’anxiété, le chercha jusqu’à la nuit sur la vaste étendue de l'Océan ; mais ce fut en vain. Pendant plusieurs jours, il alla chaque matin contempler tristement

ces ondes mugissantes, mais il n’apercevait rien que des vagues sombres et un firmament chargé

de toutes les menaces du nord. Le soir, il se retiait sous les mâchoires de baleine, et se couchait désolé sur des peaux de veaux marins.

Enfin, le 13 novembre, le Castor reparut, mais très fatigué par les tourmentes qu’il avait subies dans ces mers hyperboréennes. Pour se mainte- nir dans ces parages, il avait été obligé de mettre des voiles dehors, malgré la violence du vent, et avait par conséquent beaucoup souffert dans sa voilure et dans ses manœuvres. :

M. Hunt se hâta © ire transporter le reste de sa cargaison ; puis, &.. int adieu à ses amis les mangeurs de phoques et à leurs habitations d’os de baleines, il se remit encore une fois en mer.

Il était alors en route pour retourner à Astoria, et il aurait été heureux pour les intérêts de l’Établissement et de son fondateur, qu’il y fût effectivement retourné; mais, malheureusement, une question embarrassante s’éleva dans son esprit. Les voiles et les manœuvres du Castor avaient été fort endommagées par la dernière tempête. Serait-il capable de résister aux violents coups de vent auxquels on devait s'attendre en se dirigeant, à cette époque de l’année, vers la Colombia ? Étaitil prudent, dans cette saison tempêtueuse, de compromettre la riche cargaison que le vaisseau contenait déjà, en passant et en repassant la barre dangereuse de cette rivière? Ces doutes étaient

ASTORIA, 321 probablement suggérés et appuyés par le capitaine Sowle, qui, comme nous l’avons déjà vu, était doué d’un excès de prudence, ou plutôt de timidité. Ils penvent avoir eu quelque poids sur l'esprit de M. Hunt, mais il y avait d’autres considérations qui l’influençaient davantage. Les délais imprévus que le navire avait éprouvés à New- Archangel, et le temps qu'il avait perdu par l’obligation d'aller jusqu à l’île Saint-Paul , l'avaient tellement retardé, qu'il courait risque, en arrivant si tard à Canton, de ne trouver qu'un mauvais marché, tant pour la vente des pelleteries que pour l'achat d’une cargaison de retour. M. Hunt croyait donc que l'intérêt de la Compagnie exigeait qu'il se rendit avec le vaisseau aux iles Sandwich, et qu'il s’y fit débarquer, afin de laisser le Castor continuer immédiatement sa route vers Canton. Lui-même pouvait attendre dans l’Archipel le vaisseau annuel de New-York, pour revenir à Astoria.

D'un autre côté, il était détourné de cette marche par ses engagements, par le plan de voyage tracé au Castor dans les instructions de M. Astor, par sa propre inclination, par la possibilité que l'Établissement eût besoin de sa présence, èt par la pensée qu'il devait y avoir déjà à Astoria une grande quantité de pelleteries n'attendant que le retour du Castor pour être transportées au marché,

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Ces questions embarrassantes agitaient l'esprit de M. Hunt, et lui inspiraient des réflexions pleiues de sollicitude ; car c'était un homme consciencieux, qui parait avoir toujours eu en vue le fidèle accomplissement de ses devoirs, et l’intérêt de ses commettants. La détermination qu’il prit dans cette circonstance ne fut pas judicieuse, et l'événement le prouva : mais il s'était persuadé qu’il y avait nécessité de porter vers les îles Sandwich, et que Fétat de délabrement du vaisseau ne lui laissait pas d’autre alternative. Peut-être, d’ailleurs, ne fit-il que céder aux représentations du timide Capitaine. Quoi qu’il en soit, on se dirigea vers les iles Sandwich, et on jeta l’ancre à Woahoo. Le vaisseau y subit les réparations nécessaires, et remit en mer Île 1° janvier 1813, laissant M. Hunt dans l'ile. Nous suivrons le Castor à Canton , car sa destinée est liée au tissu d’infortunes et de contre-temps qui paralysèrent la grande entreprise que nous racontons. La : 9nduite de son capitaine peut servir, d’ailleurs, à démontrer les inconvénients qu’il y a à ce que les commandants de vaisseau agissent contrairement

à leurs ordres.

Le Castor arriva heureusement à Canton, et son capitaine y trouva une lettre de M. Astor, qui Pinformait de la guerre et le chargeait d’en porter la nouvelle à Astoria. Soit obstination,

sOIL timidité, ilne voulut pas exécuter les ordres de M. Astor, ct lui écrivit qu'il attendrait en Chine le retour de la paix , et retournerait ensuite à New-York. Les autres mesures du capitaine Sowle furent également maladroites et malheureuses. On lui oflrit 75o,oco fr. des fourrures qu'il avait à bord du Castor. Les marchandises avec lesquelles on se les était procurées n'avaient coûté que 125,000 fr., à New-York. Si le Capitaine avait accepté cette offre, et avait employé la somme en nankins (qui, à cette époque, étaient | tombés aux deux tiers de leur prix ordinaire, à cause de la guerre), ces nankins auraient valu à New-York 1,500,000 fr. !! est vrai que la guerre ; rendait peu sûr de tenter le retour; mais le Capit taine aurait pu mettre ses nankins en magasin à Canton, et faire voile pour Astoria, sans crainte de capture. Il aurait appris aux Partners la nou- d.” à velle des grands profits réalisés sur sa cargaison, Ai

et de ceux encore plus grands qu’on pouvait espéù rer des marchandises de remplacement. De si bril- S lants avantages dès le commencement de l’en- | : t treprise auraient contre-balancé la sombre in- j wi

fluence de la guerre, et auraient rempli tous les | esprits de courage et de persévérance. Au lieu de gi , cela le capitaine Sowle, hésilant et marchandant 14

1 pour obtenir un meilleur prix, refusa l'offre de il , 750,000 fr. qui lui avait été faite. Cependant la il

valeur des pelleteries commença à baisser : cela ne fit qu'augmenter son irrésolution. Enfin elles tombèrent si bas, qu’il ne voulut plus vendre du tout. Il emprunta de l'argent à dix-huit pour cent, au compte de M. Astor, et désarma son vaisseau pour attendre le retour de la paix. Cependant M. Hunt avait eu bientôt des motifs de se repentir d’avoir changé la marche du Castor, car sa résidence aux iles Sandwich se prolongeait bien au-delà de ses calculs. Durant tout le printemps il attendit en vain le vaisseau annuel. Lui aussi commençait à reconnaître combien il avait eu tort de s’écarter des ordres précis de M. Astor. S'il était retourné de Saint-Paul à Astoria , il aurait prévenu toute l'anxiété qu’on avait éprouvée sur son compte, tout le découragement qui s'était répandu sur l’entreprise entière; enfin le Castor aurait pris les fourrures rassemblées à la Factorerie, et les aurait transportées à Canton ; de sorte qu’il en serait résulté de grands bénéfices, au lieu de graudes pertes. La plus grande erreur, toutefois, fut celle commise par le capitaine Sowle. Vers le 20 du mois de juin, le vaisseau l’Albatross, capitaine Smith, arriva de la Chine, et apporta aux îles Sandwich les premières nouvelles de la guerre. M. Hunt ne fut plus en doute, dès lors, sur la cause qui avait empêché le vaisseau annuel d'arriver. Ses premières pensées furent

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