‹ Voyages dans les pampas de la république ArgentineChapitre 14 sur 22 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

ETAT ACTUEL DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE. — INFLUÈ'NCE DE LA CAMPAGNE DU RIO NEGRO SUR SON AVENIR ÉCONOMIQUE 1.

Il y a déjà près de dix ans que vous avez quitté la république Argentine, et depuis cette époque ont eu lieu dans notre pays les événements les plus importants qu'enregistre notre histoire : l'adoption de Buenos-Ayres comme capitale de la république ; la desiruction complète des tribus indiennes de la pampa, ayant pour conséquence la conquête de plus de 15,000 lieues carrées de terrain propre à l'agriculture et à l'industrie pastorale; la conclusion avec le Chili d'un traité de limites honorable pour les deux nations; la construction ou le prolongement de grandes Ifgnes de chemins de fer, qui ont porté dans l'intérieur du pays les bienfaits de la civilisation et réveillé l'industrie, qui languissait par le manque de moyens de transport et de communications ; l'établissement dans l'intérieur môme du désert d'une multitude de villes ou de villages qui deviendront

t Cet appendice forme la suite de Timportante lettre qui nous a été adressée par notre ami le D'' J. Luro au moment de tirer la dernière feuille de notre ouvrage. Nous avons cru être utile et agréable à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux ce travail, sorti de la plume d'un homme si compétent.

comme autant de centres de civilisation et de progrès ; le raffermissement de nos institutions, que les révolutions de parti ne parviennent plus à ébranler; la consolidation de notre crédit à l'extérieur par l'accomplissement fidèle de nos engagements ; l'accroissement de la prospérité de nos campagnes par l'extension que leur a donnée la conquête du désert ; la naissance d'un certain nombre d'industries nationales nouvelles, et le redoublement d'activité de celles qui existaient déjà ; enfin l'exportation en Europe des céréales de la Plata.

Tous ces faits, qui marquent pour le pays une ère féconde de prospérité, ont été accomplis dans ces dernières années ; je vais maintenant les passer successivement en revue.

Jusqu'à Tannée 1880, le gouvernement national avait son siège provisoire à Buenos- Ayres , capitale de la province du même nom. Par suite de dissidences entre le gouvernement de la province et le président de la république, survinrent les événements de juin, qui mirent en armes Buenos-Ayres contre l'autorité nationale, et donnèrent lieu à de sanglantes représailles ; mais à la fin la province succomba , et la ville avec les autorités restèrent au pouvoir du gouvernement national. De là naquit la nécessité de fixer définitivement le siège du gouvernement national , afin d'éviter désormais le renouvellement de nouvelles hostilités. Malgré la forte opposition d'un parti qui, de tout temps, avait* soutenu l'autonomie provinciale, Buenos-Ayres fut déclarée par le congrès et les chambres capitale 'définitive de la république Argentine.

Je n'ai pas l'intention, et cela sortirait, du reste, do

l'esprit de ce travail , d'émettre une opinion quelconque ni de discuter sur l'importance de ce fait ; je me borne seulement à le mentionner, en ajoutant qu'il a eu par ses conséquences une grande importance dans l'histoire contemporaine de notre pays.

La conquête du désert, accomplie, pour ainsi dire, en doux ans, est certainement le fait le plus grandiose de notre époque pour la république Argentine, et celui dont l'armée et le pays peuvent s'enorgueillir à plus juste titre. Lorsque, en plein xix®, siècle, 15,000 lieues carrées de territoire fertile sont arrachées à la barbarie par la civilisation et livrées à l'action puissante du capital et de l'industrie, ces deux grandes forces de l'époque, c'est un phénomène dont l'importance doit être proclamée bien haut et jusque dans les derniers coins de la terre, afin qu'on sache de quoi est capable un jeune peuple qui triomphe d'une semblable entreprise.

Les États-Unis, avec leur nombreuse population et leurs puissants éléments de civilisation , n'ont pas encore pu résoudre la question indienne, malgré leurs immenses sacrifices en hommes et en argent, tandis que nous, nous venons de le faire sans bruit et sans que personne se soit aperçu qu'au milieu du désert, au sein de ces profondes solitudes dont l'aspect seul, intimide les plus vaillants, une petite armée luttait avec ténacité contre un ennemi invisible, et supportait le froid, la chaleur et la faim, et toutes les misères d'une pénible campagne. Il y a des faits qui, bien qu'ignorés, ne perdent rien de leur éclat, et celui-là en est un. Sans doute la guerre et l'extermination sont les plaies de l'humanité; mais elles sont parfois justifiées par la nécessité, lorsqu'elles s'accomplissent sous la bannière et au nom de la civilisation.

Une poignée de sauvages était le fléau et l'épouvante des paisibles populations de la campagne , qui vivaient

sans cesse dans la crainte; 20,000 lieues de terrains fertiles servaient de théâtre à leurs chasses à courre, et, pendant près d'un siècle, l'essor de la population et du capital avait été arrêté par cette barrière redoutable et sauvage. Aujourd'hui, après une lutte désespérée et sans quartier, dans laquelle la civilisation et la barbarie livraient leur dernier combat, nous sommes restés vainqueurs; les plaines fertiles qui, hier encore, étaient livrées au meurtre, au pillage et à l'incendie, verront bientôt s'élever de toutes parts des cités florissantes qui exploiteront leurs richesses inépuisables et prépareront la grandeur future du pays. Les noms d'Alsina et de Roca , les glorieux initiateurs de cette œuvre gigantesque, resteront à tout jamais inscrits en caractères indélébiles dans les fastes de notre histoire, et les générations futures n'oublieront jamais les chefs courageux et la vaillante armée auxquels elles devront leur grandeur et leur prospérité.

Je crois qu'il jie sera pas inutile de transcrire ici quelques paragraphes du mémorable message qu'adressa au congrès le général Roca, alors ministre de la guerre, et aujourd'hui président de la république, pour lui demander des fonds destinés à commencer la campagne contre les Indiens.

« Le pouvoir exécutif croit le moment opportun pour soumettre à la sanction du congrès le projet ci -joint, en exécution de la loi du 23 août 1867, qui résout définitivement le problème de la défense de nos frontières du côté ouest et du côté sud , par l'adoption du système que l'expérience et l'étude n'ont cessé de conseiller depuis le siècle dernier, c'est-à-dire l'occupation du Rio Negro comme frontière de la république par rapport aux Indiens de la pampa.

« Le vieux système des occupations successives que nous a légué la conquête, et qui nous obligeait à dis-

perser les forces nationales sur une très grande étendue de territoire ouvert à toutes les incursions des sauvages, a démontré son impuissance à garantir la vie et la fortune des habitants des villes de nos frontières, constanïment menacées. Il est nécessaire d'y renoncer résolument et d'aller surprendre l'Indien dans son repaire, le soumettre ou l'expulser, afin d'élever ensuite entre lui, non pas un fossé creusé dans le sol par la main de l'homme, mais la grande et insurmontable barrière du Rio Negro, rivière profonde et navigable sur tout son parcours, depuis l'Océan jusqu'aux Andes. »

Après quelques considérations historiques démontrant que depuis le commencement de ce siècle cette idée avait déjà germé dans le cerveau de quelques explorateurs, tels que Francisco Biedma, qui, en 1774, reconnut l'importance* stratégique du Rio Negro, le général Roca ajoute :

« La nation dispose aujourd'hui de puissants moyens comparés à ceux que possédaient la vice-royauté et ceux mêmes sur lesquels pouvait compter le congrès de 1867, on promulguant cette loi : l'armée se trouve à Carhue et à Guamini, en plein désert, à une courte distance du Rio Negro ; la population civilisée occupe plusieurs milliers de lieues au delà de la ligne de frontière que la vice-royauté nous avait léguée; et la richesse publique et particulière, que la nation a pour devoir de garantir, a centuplé.

« Avec ces éléments et ces facilités, pourrait-on hésiter aujourd'hui à tenter une opération que les vicerois, divers gouvernements et le congrès de 1867 étaient disposés à entreprendre ?

a Notre honneur même nous oblige à soumettre sans retard, par la raison ou par la force, une poignée de sauvages qui détruisent notre principale richesse et nous empêchent d'occuper définitivement, au nom du progrès

et de la sécurité générale, les plus riches et les plus fertiles territoires de la république.

« Les bienfaits de cette opération sont manifestes, et, sans qu'il soit nécessaire de recourir aux auteurs qui s'en sont occupés ni d'invoquer le sentiment public qui nous pousse h, réaliser cette idée , il suffît de consuTter une carte de la pampa pour reconnaître que le Rio Negro est une barrière naturelle, la ligne la plus courte, la plus sûre et la plus économique, et qui, une fois occupée, ferait oublier jusqu'à la signification même du mot frontière, puisque la république Argentine n'a d'autres frontières à l'ouest et au sud que les sommets des Andes et l'Océan.

a La première ligne actuelle, de Patagones au fort Général -San -Martin, à l'extrémité droite de Mendoza, embrasse une étendue de trois cents lieues géographiques, et la seconde ligne, de la frontière de Buenos- Ayres à celle de Cordova, mesure cent soixante lieues, ce qui donne un total de quatre cent soixante-neuf lieues, gardées par soixante chefs , trois cent soixante-douze officiers et six mille cent soixante-quatorze soldats, coûtant annuellement à la nation, en équipement, armement, nourriture, solde, chevaux, etc., 2, 361, 199 piastres fortes, sans compter la valeur des constructions, des logements et des fossés qui sont nécessaires pour avancer peu à peu dans le désert, suivant le système connu depuis la conquête.

« Il en sera autrement lorsque la frontière sera établie au Rio Negro; il suffira de deux mille hommes, môme de quinze cents, pour la bien garder. En occupant Choele-Choel, Chichinal, le confluent des rivières Limay et Nauquen, et la partie supérieure du Nauquen jusqu'aux Andes, on fera disparaître tout péril pour l'avenir.

« Même en n'envisageant la question qu'au point de

vue de Téconomie de seize à dix- sept millions de piastres fortes dont la nation aurait bénéficié au bout de dix ans, on ne devrait pas hésiter à mettre ce projet à exécution.

« Quelque chose parle plus haut encore que cette économie : c'est le développement rapide de la richesse publique, et l'augmentation de toutes les valeurs sur cette nouvelle ligne, comme effet immédiat de la sécurité et des garanties qui seront la conséquence forcée de l'occupation du Rio Negro. La population pourra se développer librement sur une vaste étendue de terrain, et les éleveurs laisseront multiplier leurs troupeaux sous la constante protection de la nation , qui seulement alors pourra se dire la véritable maîtresse des pampas argentines. Il restera encore au pays comme capital inappréciable les 15,000 lieues carrées acquises à la civilisation et au travail , et dont le prix ira sans cesse en augmentant. »

Après cela le ministre de la guerre retrace l'histoire des tribus de la pampa et énumère leurs forces et leurs éléments de défense, tout cela avec la plus rigoureuse exactitude.

Le congrès, s'inspirant des grands intérêts du pays, et pour manifester la confiance que lui inspirait ce jeune général, adopta le projet et vota les fonds nécessaires.

Un an après le môme général Roca, à la tête de son armée, occupait militairement la barrière du Rio Negro, après avoir balayé la pampa de toutes les tribus qui l'occupaient. Le succès le plus complet avait couronné son entreprise.

Le lieutenant-colonel Olascoaga, historien de cette mémorable campagne, dit :

a Le plan de campagne a été exécuté au pied de la lettre. L'armée est arrivée à Choele-Choel au jour dit ; elle a pu envoyer des détachements jusqu'au Nauquen, et ces détachements ont opéré leur jonction avec la co-

lonne partie de San -Rafaël en suivant les contreforts des Andes.

« Le général a pu revenir en descendant le Rio Negro et rentrer à Buenos-Ayres par mer, après avoir salué la Patagonie, dont il venait d'assurer la paisible possession à son pays.

« Jamais campagne à travers Tinconnu n'offrit moins de mécomptes et de désillusions. L'armée a opéré sur la pampa comme sur un champ de manœuvres, et cette campagne, réputée folie deux années auparavant, apparut comme un fait vulgaire et fut qualifiée de promenade militaire par ceux-là mêmes qui l'avaient déclarée impossible.

« La campagne du Rio Negro , comme tous les grands événements arrivés à leur heure et accomplis après une étude approfondie des obstacles à vaincre, apparaîtra aux générations futures comme une victoire facile remportée sur des fantômes. Le passage des Andes par San-Martin, le passage des Alpes par Annibal, ont été des hardiesses semblables, que l'historien peut apprécier suivant son humeur, exalter ou rapetisser à son gré.

« Une tempête éclatant sur la Cordillère au moment où l'armée argentine la franchissait, aurait donné tort au général San-Martin et changé un fait glorieux en déplorable folie. 11 en a été de même dans la campagne du Rio Negro : un accident pouvait la faire échouer. En toutes choses il faut faire la part de la Providence ou du hasard. »

L'influence de notre campagne sur les Indiens ne s'est pas seulement fait sentir sur notre industrie, mais encore elle a eu un retentissement sur nos relations extérieures.

La question des limites avec le Chili , qui depuis si longtemps était agitée, avait pris dans ces derniers temps un caractère aigu , et la guerre entre les deux pays paraissait imminente. Nos relations diplomatiques étaient interrompues; on croyait épuisés tous les moyens de conciliation, et il semblait que le résultat inévitable allait être un conflit sanglant, lorsque les ministres plénipotentiaires des Etats-Unis, accrédités auprès des gouvernements du Chili et de la république Argentine, offrirent leur médiation et parvinrent à renouer les relations diplomatiques des deux peuples voisins.

Grâce à cette intervention, la question a été résolue pacifiquement, et un traité définitif de limites a été conclu sans que nous ayons eu à faire aucune cession de territoire.

Le principal marché qu'avaient les Indiens pour vendre le bétail volé dans les campagnes de Buenos- Ayres était le Chili. Les estancieros qui habitaient près de la frontière des Cordillères s'enrichissaient à ce commerce immoral, et c'était en vain que nous réclamions contre cet abus. Le gouvernement chilien ne répondait pas à nos notes diplomatiques, et semblait, au contraire, couvrir de sa protection ces opérations sans précédent dans les relations des peuples civilisés. Notre ministre disait à ce sujet :

« L'attention est appelée depuis longtemps sur les achats d'animaux volés par les Indiens sur les frontières de la république, achats faits publiquement par des individus établis au sud du Chili. Le gouvernement a reçu à ce sujet de nombreux rapports; il connaît les chemins de la Cordillère, par où passe le bétail volé; il connaît les points où ce bétail est livré, le prix insignifiant auquel il est acheté , ainsi que la nature des articles donnés en échange, et les noms de quelques-uns de ceux qui se livrent à ce commerce scandaleux.

« Il suffisait, croyait- on, de porter ces faits à la connaissance du gouvernement chilien pour le décider à adopter des mesures tendant à réprimer de semblables abus, qui encouragent les instincts sauvages des Indiens, leurs agressions contre nos frontières, et causent un très grand préjudice au commerce.

« Je ne puis comprendre, disait-il, comment on considère comme opération industrielle garantie par la constitution chilienne, l'encouragement que quelques habitants du sud du Chili prodiguent aux sauvages de la pampa, pour qu'ils leur livrent, en échange d'objets sans valeur, le bétail qu'ils volent sur nos frontières après avoir incendié les villages et assassiné leurs habitants.

a Je ne peux admettre que les sauvages du désert, qui ne constituent pas une société régulière, qui ne reconnaissent aucune loi, qui violent les principes de la morale et de la civilisation , soient protégés par la législation chilienne lorsqu'ils apportent le fruit de leurs rapines.

« Aucun peuple civilisé ne protège les auteurs ou complices du vol ; que ce soient des Indiens ou non ; ce sont des criminels qui tombent forcément sous le coup de la justice.

« Le gouvernement argentin espère donc que cette affaire , examinée de nouveau , sera résolue dans le sens des principes moraux qui doivent présider aux relations entre peuples amis. »

Ce commerce était devenu pour le Chili une nécessité vitale , et c'est de celte manière seulement qu'on peut expliquer le peu de cas que faisait le Chili des notes du gouvernement argentin.

Cependant, au sein même du parlement chilien s'élevèrent quelques voix pour blâmer la conduite de leurs concitoyens. M. Puelma disait, en parlant d'un système

de civilisation applicable aux Araucaniens : a N'analysons que ce qui se passe. A l'égard du commerce nous voyons que celui des animaux est le plus important qu'on fasse avec les Araucaniens. Ce commerce est toujours entretenu avec du bétail volé dans la république Argentine. On sait qu'on y a volé dernièrement quarante mille animaux, plus ou moins, qui ont été conduits dans ce pays , et nous , tout en sachant qu'ils sont volés , nous les achetons sans scrupule , et nous disons ensuite que les voleurs sont les Indiens seuls. Et nous, que sommes-nous?»

Maintenant que l'occupation du Rio Negro par les troupes argentines empêchera les Araucaniens d'introduire annuellement au Chili deux cent mille têtes de bétail, comme ils le faisaient auparavant, et d'approvisionner le marché chilien de viande à bon marché , il faudra bien, pour trouver à acheter cette quantité de bétail dont on a besoin, qu'on favorise l'élevage des troupeaux dans les riches vallées de la Cordillère.

Le territoire de la république Argentine a une superficie de cent vingt mille lieues carrées , et l'on peut dire sans exagération qu'aucune nation du globe n'est mieux favorisée par la nature. On y trouve tous les climats, depuis le tropical jusau'au glacial, et par conséquent tous les genres de proauctions.

En face de l'immense plaine sans arbres semblable à une mer de verdure , nous trouvons des forêts immenses formées de bois d'essences diverses, sans rivaux pour la construction et la menuiserie.

Un pays si avantageusement doté doit forcément attirer en grand nombre l'émigration, comme les Etats-

Unis , et prendre une place importante parmi les pays civilisés. La campagne se modifie de jour en jour, soit en extension, soit en population.

Dans votre livre vous racontez une excursion que nous fîmes ensemble à Tembouchure du Quequen- Grande; eh bien! sur ce rivage alors silencieux où nous préparâmes à la manière du pays un tatou rôti, aujourd'hui s'élève une ville florissante qui remplit Tair du bruit de son industrie. Les eaux du fleuve, sillonnées uniquement à cette époque par les cygnes à col noir, les flamants roses et les mouettes blanches, le sont maintenant par des bateaux qui portent à la pointe de leurs mâts les insignes du progrès. Ces champs, où paissaient naguère ces milliers de vaches qui frappèrent d'étonnement et d'admiration votre imagination non accoutumée encore à ce spectacle , sont maintenant remués par la charrue , et ces troupeaux multicolores ont cédé la place aux épis dorés du froment, qui indiquent un degré plus avancé dans la marche industrielle d'un peuple.

Comme à Quequen , vingt autres villes se sont élevées dans le désert, et dans toutes l'agriculture occupe la première place. A mesure que les moyens de transport se multiplieront, celle-ci suivra une marche progressive et se substituera peu à peu à l'industrie pastorale.

Je ne veux pas dire pour cela que l'élevage du bétail perdra de son importance, non; la province de Buenos- Ayres sera toujours un pays de pâturages, parce que les conditions spéciales de son sol l'exigent. 11 n'existe aucun pays au monde qui possède le climat et les pâturages de cette province.

On a observé que les animaux de race qui nous arrivent d'Europe ne veulent plus manger le fourrage dont ils se nourrissaient pendant la traversée dès qu'ils ont goûté aux pâturages du pays. Qu'est-ce que cela signi-

fie? qu'ils trouvent dans nos prairies une nourriture plus savoureuse et de meilleure qualité que celle qui provenait d'Europe. L'instinct de l'animal est le meilleur juge dans ce cas.

La production de bétail a été , pour ainsi dire, stationnaire pendant ces dix dernières années. Les troupeaux ne pouvaient pas se multiplier à cause de l'espace relativement restreint dans lequel ils vivaient, et, pour ce même motif, les épidémies faisaient des ravages considérables. Mais, depuis trois ans que les champs déserts où régnaient les Indiens ont été livrés à l'exploitation, l'élevage des bestiaux a pris des proportions considérables. Lès animaux se sont sentis revivre en respirant une atmosphère plus pure, et en broutant librement au milieu de champs vierges qu'on ne leur limitait plus.

La population s'est disséminée à l'ouest et au sud jus* qu'au Rio Colorado, dont les bords rappellent le Chili par leur fertilité extraordinaire et leur riche végétation. Là les animaux grandissent et se multiplient avec une prodigieuse rapidité , et je ne crois pas que la province de Buenos-Ayres possède une région plus favorisée que celle-là.

On y trouve encore un port de mer, la baie de l'Union, et un fleuve navigable qui sera la grande voie de circulation par laquelle passeront les richesses que le capital et la population ne tarderont pas à accumuler là-bas. Et à ce sujet je ne crains pas de dire que les capitaux européens qui cherchent un placement avantageux ne sauraient être mieux employés qu'à la colonisation de ces champs fertiles, où l'agriculture et l'élevage du bétail donneront de gros intérêts. Cette dernière branche d'industrie, surtout, occupe dans la rpublique Argentine le premier rang par les bénéfices énormes qu'elle procure. En effet, le capital employé produit de 20 à 30 pour cent d'intérêt, et très souvent

davantage , parce qu'il y a deux choses qui augmentent peu à peu de valeur : la terre et le bétail.

Les premières nécessités de la vie, ce sont l'aliment et le vêtement. A mesure que la population augmente de nombre et que s'accroît son bien-être, ces nécessités deviennent plus grandes; et, comme l'augmentation de la population et du bien-être individuel, produit par l'accroissement de la fortune publique, devient de jour en jour plus considérable en Europe et en Amérique, comme le démontrent les statistiques, il s'ensuit qu'il n'y a aucune raison pour que les capitaux employés dans l'industrie qui fournit l'aliment et le vêtement puissent diminuer leurs bénéfices.

L'avenir réservé à la république Argentine est considérable, parce que son champ d'action est immense. Là l'homme s'enrichit sans efforts , sans danger, et la meilleure preuve en est dans ces milliers d'étrangers qui, arrivés pauvres et sans ressources dans le pays, y ont acquis en peu d'années une fortune considérable. Les hommes jeunes et valides de la vieille Europe, qui a une pléthore de population, doivent aller là -bas, où un climat sain et tempéré maintiendra leur vigueur pour leur permettre d'arriver promptement à la fortune, et où ils trouveront des institutions libérales et toutes sortes de garanties.

L'Amérique est la terre promise de la nouvelle race, qui proclame et consacre les grands principes de la souveraineté du peuple; à elle donc les hommes libres, honnêtes et travailleurs.

La république Argentine possède actuellement dix lignes de chemins de fer, ayant une longueur totale de

2,509 kilomètres. Trois de ces lignes appartiennent à rËlat; trois autres sont garanties par lui. Des autres quatre, une appartient à la province de Buenos-Ayres; les trois autres à des sociétés particulières.

Il y a en outre en construction ou à l'étude 2,777 kilomètres , ce qui permet d'assurer qu'avant peu la république possédera plus de 5,000 kilomètres de voies ferrées, qui la traverseront dans tous les sens.

Ce que nécessite un pays d'une grande étendue et avec une population restreinte , ce sont des voies faciles de communication. Une fois que celles-ci sont établies , le capital individuel ne tarde pas à chercher les sources de production.

Les provinces argentines ont un riche sol à exploiter; mais la grande entrave jusqu'ici a été le manque de voies de transport faciles et à bon marché. L'arrivée do la locomotive à Tucuman a fomenté à un tel point la culture de la canne à sucre dans cette riche province, que les machines introduites dans Tucuman pendant la seule année 1881 représentent une valeur de plus do 5,000,000 de francs, et les constructions destinées à les recevoir plus de 2,000,000 de francs.

La province de Cuyo produit d'excellents vins, qui ont figuré avantageusement cette année à l'Exposition universelle de Buenos-Ayres, et qui ne tarderont pas è être exportés en Europe.

Le chiffre du commerce international de la république Argentine pendant l'année 1881 atteint, d'après le message du président de la république, 15 pour cent de plus que celui de l'année précédente. L'importation figure pour 270,871,020 francs, et l'exportation pour 280,980,970 francs. L'expédition de marchandises en transit a atteint le chiffre de 26,753,035 francs; ce qui fait un total de 578,605,025 francs, et un excédent de 71,225,845 sur l'année précédente.

Pendant cette même année il est entré dans notre port 11,691 navires, et il y a eu un mouvement, tant d'importation que d'exportation, de 2,579,331 tonneaux, c'est-à-dire un trafic de 336,779 tonneaux de plus que pendant Tannée 1880.

Pour les premiers mois de l'exercice courant, le mouvement commercial atteint un chiffre encore plus élevé , et tout fait croire que la progression ne s'arrêtera pas.

Comme on le voit, nous marchons bien, et avec l'aide d'une bonne administration il faut espérer que nous ne descendrons pas du niveau auquel nous avons su nous élever.

Avant de terminer, qu'on veuille bien me permettre do dire quelques mots de la ville de Buenos-Ayres.

La capitale de la république Argentine a aujourd'hui une po'pulation de 350,000 habitants. C'est la première ville de l'Amérique du Sud pour la richesse de ses édifices publics et de ses habitations privées. La culture intellectuelle des portenos se reflète dans ses journaux et ses autres productions littéraires , ou dans ses théâtres. Il se publie à Buenos-Ayres une vingtaine de journaux, dont la moitié en langues étrangères : français, anglais, allemand et italien; ce qui prouve l'importance dans cette ville de chacune de ces nationalités. 11 y a deux théâtres de grand opéra italien avec un personnel complet et de premier choix, ce qui n'existe dans aucune autre ville du monde.

Dans ses promenades on voit défiler jusqu'à cinq cents voitures particulières , et les femmes ne le cèdent en rien à celles d'aucun autre pays pour l'élégance, la distinction, la beauté et les bonnes manières.

Buenos-Ayres est appelée à devenir le Paris de l'Amérique du Sud à cause du caractère de ses habitants , du luxe de ses habitations, et de la facilité avec laquelle on y dépense l'argent en distractions et en plaisirs.

Comme Paris, qu'elle semble avoir pris pour modèle, Buenos-Ayres aura bientôt ses boulevards, dont la construction au centre même de la ville est déjà à Tétude, et est devenue une ui^ente nécessité pour la circulation d'une population si nombreuse; je dis urgente nécessité, car la valeur foncière augmentant de jour en jour, ces travaux coûteraient des sommes immenses si Ton attendait encore quelques années pour les exécuter.

Telles sont, mon cher ami, les quelques notes que j'ai cru devoir ajouter, à votre sollicitation, au bel ouvrage que vous publiez sur mon pays, et dont je vous remercie au nom de mes concitoyens. Je regrette que le manque de temps et de documents ne m'ait pas permis de mieux coordonner mes idées, et je compte sur la bienveillance de vos nombreux lecteurs pour me pardonner l'imperfection de ce travail , que j'ai dû faire à la hâte et à l'improviste , mais qui a au moins l'avantage de donner une idée suffisamment exacte, et surtout impartiale, de la situation actuelle de mon pays.

JOSE LURO.

FIN DE L^APPBNDICE

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