CHAPITRE X
I. Une grande invasion d'Indiens. — Défaite complote des sauvages. —
II. Défection et fuite d'une tribu amie. Incendie dans la pampa. —
III. La vie de camp à la frontière. — IV. Désertions nombreuses dans Tarmée. Exécution d'un soldat déserteur. — V. Je quitte l'armée et la frontière , et je pars pour Buenos-Ayres. Je m'embarque à bord du paquebot la France. — VI. Arrivée à Rio-de-Janeiro. La rade et la ville. — VII. Le jardin botanique. Départ de Rio et arrivée à Saint- Vincent. La tète de Louis XVI. Les nègres-poissons. Gibraltar. Arrivée à Marseille.
Vers la fin d'août, ma mission à Junin étant terminée , je repartis pour le fort Lavalle , où je repris mes anciennes occupations.
Dès mon arrivée nous apprîmes par un captif, qui s'était échappé des Indiens et était venu tomber à la frontière après avoir supporté mille privations et couru mille dangers, qu'une invasion forte de quatre cents Indiens était déjà en route, et se dirigeait de
notre côté. Nos éclaireurs ne purent rien découvrir; mais, malgré cela, on redoubla de précautions, afin de ne pas être surpris par l'ennemi. Chaque nuit je m'attendais à tout instant à être réveillé par le clairon de la garde sonnant la générale ; aussi j'avais soin de préparer tous les soirs mes bagages de campagne , et de me faire tenir un cheval en réserve pour être plus tôt prêt à partir. L'appréhension de cette sonnerie , à la fois solennelle et imposante , m'empêchait de dormir. Je n'avais pas encore entendu jouer cet air guerrier, auquel le morne silence de la pampa et l'obscurité de la nuit devaient donner un caractère à la fois lugubre et étrange.
Enfin l'invasion annoncée eut lieu, comme nous l'avions prévu, pendant la pleine lune de septembre. Le 18 de ce mois, les Indiens, au nombre de mille, franchirent l'extrémité sud de notre frontière sans être aperçus, s'avancèrent à plus de quinze lieues dans l'intérieur, réunirent tout le bétail et tous les chevaux qu'ils trouvèrent sur leur route , s'emparèrent de plusieurs femmes et de plusieurs enfants , et tuèrent quelques colons qui furent surpris sans défense dans les champs ou dans les habitations. Tout cela se passa dans la nuit du 18 au 19. Le lendemain matin ou dans la journée, ils se rendirent chez le cacique Goliqueo , qui commandait une tribu soumise au gouvernement argentin et son alliée, et lui intimèrent l'ordre de les suivre avec tous ses Indiens. C'est ainsi, du moins, que Coliqueo raconta le fait; mais les circonstances
qui accompagnèrent ce rapt nous donnèrent plus tard des soupçons, et nous démontrèrent d'une façon à peu près évidente qu'une entente préalable avait dû se faire entre les Indiens alliés et les prétendus ravisseurs.
A cinq heures du soir seulement nous eûmes connaissance de l'invasion. Aussitôt on sonna la générale, et on tira trois coups de caùon comme signal d'alarme. Une demi-heure après, toute la division, cavalerie , infanterie et artillerie , était prête à partir.
A cinq heures et demie , après avoir pris à la hâte quelques provisions de bouche et un peu de genièvre et de cognac, nous nous mettions en marche vers le sud.
Nous galopâmes toute la nuit, en nous arrêtant seulement de temps en temps pendant quelques minutes pour laisser reposer les chevaux, et nous parcourûmes ainsi environ soixante -quinze kilomètres. Fatigué par cette longue course et par la privation de sommeil durant les jours précédents, je dormais sur mon cheval, et à plusieurs reprises peu s'en fallut que je ne tombasse. Dès qu'on donna le signal de faire halte et de desseller pour attendre le jour, je ne me fis pas prier, et quelques minutes après je dormais profondément, couché sur l'herbe sèche et enveloppé dans mon poncho.
Vers quatre heures du matin, un courrier envoyé par le commandant de la frontière de l'ouest, avec lequel nous devions opérer notre jonction , nous ap-
prit que les Indiens n'avaient pas encore repassé la frontière, et se retiraient chez eux en se dirigeant précisément vers le point où nous nous trouvions.
Nous montâmes à cheval de nouveau, et nous parcourûmes encore une douzaine de kilomètres, en prenant toutes sortes de précautions pour ne pas être vus par Tennemi, et surtout pour ne pas être surpris. Les sauvages, en effet, étaient au nombre de mille, et nous n'avions en tout que quatre cents hommes. Nous envoyâmes alors des éclaireurs pourvus de bons chevaux et chargés de découvrir Tennemi. Ceux-ci ne tardèrent pas à revenir en disant que les sauvages étaient à une lieue de là, et qu'ils mettaient le feu aux champs derrière eux, afin qu'on ne pût pas facilement les poursuivre. Nous apercevions la fumée et la lueur de l'incendie, et, comme les Indiens se retiraient sans ordre et dispersés de tous côtés, afin de marcher plus vite, il nous était assez facile de suivre leur marche en remarquant les nouveaux foyers qui s'allumaient çà et là dans la pampa. Nous savions que dans toutes les invasions les captifs se trouvaient toujours à la tête de la troupe et devançaient souvent de beaucoup le gros de l'armée. Comme il était très important pour nous de les délivrer, le commandant envoya une compagnie de cavalerie munie de bons chevaux pour leur barrer le passage et les faire obliquer vers nous. Quant à nous, après avoir changé de chevaux, nous pressâmes le
pas et nous arrivâmes bientôt sur une hauteur, d'où je pus jouir d'un superbe spectacle.
A deux kilomètres environ devant nous , la pampa semblait couverte d'une forêt de lances qui s'agitaient dans tous les sens comme les épis de blé pendant une tempête. Des nuées d'Indiens allaient et venaient de tous les côtés et couraient dans la plaine avec une rapidité prodigieuse, tantôt se rassemblant, tantôt se dispersant pour se réunir bientôt de nouveau. Dès qu'ils nous aperçurent, ils poussèrent une immense clameur dont l'écho affaibli arriva néanmoins jusqu'à nous, et semblèrent se concerter un moment. Le colonel Borges, qui nous avait rejoint avec quelques gardes nationaux , prit le commandement de la division et donna des ordres pour se préparer au combat. Il fit placer l'artillerie, composée seulement de deux pièces de canon de campagne du calibre de 4, au milieu de l'infanterie, flanquée elle-même par les troupes de cavalerie, qui protégeaient à leur tour les chevaux de réserve et l'ambulance. Cette dernière avait pour tout personnel un médecin (celui qui écrit ces lignes), et un soldat qui me servait d'aide et de pharmacien. Une mule portait la valise de cuir dans laquelle j'avais placé, avant de partir, quelques bandes, des compresses de toile, de la charpie , du diachylon , des aiguilles et du fil à suture , des attelles en bois, de l'amadou, du perchlorure de fer, de l'alcool et une trousse de poche; c'était là tout l'arsenal chirurgical de la frontière.
Notre colonne s'avança au pas de charge, dans Tordre que je viens de décrire , et arriva en quelques minutes à environ trois cents mètres des Indiens. Tous nos soldats étaient radieux, et jetaient déjà des regards de convoitise sur les superbes chevaux pampas aux muscles d'acier, avec lesquels les fils du désert exécutaient des prodiges de voltige et de vélocité. Dans tous les combats avec les Indiens, en effet, les dépouilles de l'ennemi vaincu appartenaient à la troupe , et cela stimulait singulièrement son courage ; car, pour le soldat comme pour le gaucho, un bon cheval est le trésor le plus précieux et le plus estimé.
La matinée était magnifique, le ciel d'une pureté remarquable, et l'immense disque du soleil, qui se levait à l'horizon , répandait déjà des flots de lumière sur cette vaste plaine sans ombre, où les toiles d'araignée , couvertes d'humidité , et les perles de rosée suspendues aux extrémités des herbes jetaient des feux comme des dianaants. Nous voyions déjà très distinctement les costumes bariolés des sauvages, dont quelques-uns étaient accoutrés d'efl*ets militaires ayant appartenu sans doute à des soldats transfuges. Quelques-uns portaient des chapeaux de feutre ou des képis ; la plupart avaient la tête nue et ceinte d'une bincha, ou bandelette de laine tissée par les femmes du désert. Tous montaient des chevaux en apparence maigres et chétifs , mais en réalité d'une vigueur et d'une souplesse dont les Indiens seuls connaissent le secret.
Les sauvages étaient rassemblés devant nous en masse compacte et désordonnée. Tout à coup, nous entendîmes une sonnerie de clairon : à l'instant toute cette masse s'ébranla, se dispersa de toys les côtés, et en moins de cinq minutes nous étions attaqués vio-
Une oblige d'[odlens.
lemment et à la fois par l'avant^arde , l'arrière-garde et les flancs. Le colonel fît mettre pied à terre' à l'infanterie, qui forma le carré et commença un feu à volonté; le résultat en fut assez insignifiant, parce que les Indiens ne formaient aucun groupe important, et couraient sans cesse d'un côté et de l'autre,
1 Dans ce paya l'inranlerie Tait les marches & cheval et combat à pied.
de façon à déjouer Thabileté des meilleurs tireurs. Quelques-uns d'entre eux s'avançaient jusqu'à cent mètres de nous , criaient en se frappant sur la bouche avec la main comme pour nous narguer; puis, faisant pirouetter leur cheval , ils s'en retournaient au grand galop rejoindre les leurs , qui les recevaient en poussant des cris sauvages tenant lieu sans doute de bravos et de félicitations. Il y avait déjà quelques instants que cela durait ; aucun Indien, je crois, n'était encore tombé , et leur audace devenait de plus en plus grande. L'un d'eux, qui paraissait être un chef, voulant imiter ses camarades, ou peut-être donner à ses subalternes un exemple de hardiesse et de bravoure, s'avança encore plus près de nous que les autres; il s'en vint à cinquante pas environ , brandissant sa longue lance d'une main , frappant de l'autre sur sa bouche, et criant à tue -tête, comme les premiers. Mais une balle atteignit son cheval , et , lorsqu'il voulut s'en retourner, sa monture hésita et commença bientôt à chanceler. Quelques cavaliers se dirigèrent alors vers lui, ne tardèrent pas à l'atteindre et le tuèrent à coups de sabre ; puis ils lui arrachèrent sa lance et son poncho. Le lendemain j'achetai ces deux objets aux soldats qui s'en étaient emparés, et je les conserve encore aujourd'hui comme un souvenir de cette journée mémorable.
Voyant le danger que courait un des leurs , les Indiens s'élancèrent à son secours en grand nombre ; mais ils arrivèrent trop tard, et durent s'en retourner,
non sans laisser encore quelques morts sur le champ de bataille. Pendant ce mouvement,, quelques-uns pénétrèrent jusqu'au milieu de l'infanterie, et cherchèrent à s'emparer des chevaux de réserve, qui se trouvaient là ; mais ils échouèrent dans leur tentative , quoiqu'ils fussent parvenus cependant à s'échapper en enlevant deux chevaux et la mule qui portait la valise de l'ambulance, et qui n'était qu'à quelques pas derrière moi. L'occasion était si favorable, et les ennemis si près, que je ne pus résister à la tentation d'essayer mon revolver américain , que j'avais acheté avant de partir pour la frontière, et avec lequel je pouvais tirer dix-huit coups par minute , y compris le temps de charger et d'enlever les cartouches vides. Gomme tout le monde tirait à la fois , il m'est impossible de dire si je réussis à tuer quelque sauvage ; mais je puis bien affirmer que plusieurs de mes balles arrivèrent à destination. En effet, me trouvant à cheval au milieu du carré d'infanterie, je pouvais tirer par-dessus la tête des hommes , et je n'avais rien qui me fît obstacle ni me gênât pour viser.
De temps en temps le carré s'ouvrait, et les deux pièces de canon envoyaient au milieu de l'ennemi des boulets ou des boîtes de mitraille , qui faisaient peut-être plus de bruit que de mal, car la distance était assez grande , et les gargousses avaient dû souffrir de l'humidité. Quelques boulets s'arrêtèrent à cinquante mètres du canon, après avoir roulé à terre pendant quelques instants; mais je dois dire
aussi , pour rendre justice au capitaine d'artillerie qui pointait les pièces , que les coups heureux furent parfaitement tirés, et que les projectiles allèrent droit au but, mettant un certain désordre au milieu des chevaux indiens, peu habitués au bruit de la charrette brisée (c'est, ainsi que les sauvages appellent les canons) et au sifflement des biscaïens. Des fusées à la Congrève furent également lancées et produisirent beaucoup plus d'effet que les balles et les boulets. Cette gerbe de feu, qui changeait de direction toutes les fois que la longue queue de bois de la fusée touchait à quelque chose, qui semblait poursuivre celui-ci après avoir meurtri celui-là, et qui éclatait enfin, en frappant mortellement de ses débris hommes et chevaux; cette gerbe de feu, dis -je, épouvantait les chevaux, et frappait profondément l'imagination des Indiens; ils voyaient quelque chose d'infernal dans ces engins pyrotechniques.
Il y avait déjà plus d'un quart d'heure que durait le combat, lorsque nous aperçûmes devant nous, du côté de l'ouest, une espèce de nuage de poussière et quelques feux qu'on venait d'allumer. Le colonel en conclut aussitôt qu'une partie des Indiens fuyaient en emmenant les captifs, et mettaient le feu derrière eux pour nous empêcher de les poursuivre. Les deux régiments de cavalerie reçurent l'ordre de charger les Indiens à l'arme blanche, et, au commandement de : Saquen sables (tirez les sabres) ! trois cents lames d'acier resplendirent au soleil. Cette
manœuvre produisit un résultat inespéré : les Indiens parurent étonnés, s'arrêtèrent un instant, puis bientôt prirent la fuite dans toutes les directions , abandonnant tous les objets lourds ou embarrassants dont ils étaient chargés, et jetant derrière eux jusqu'à des enfants qu'ils portaient en croupe. Un certain nombre de femmes captives furent aussi abandonnées. Un détachement de cavalerie se mit à la poursuite des sauvages, et en tua un grand nombre.
Pendant ce temps Tinfanterie était remontée à cheval, et le reste de la colonne s'était mis en marche du côté des fuyards qui avaient pris les devants.
Après avoir galopé pendant une heure et demie au milieu des champs incendiés et couverts de cendres encore chaudes, nous les atteignîmes. Mais quelle ne fut pas notre surprise en ne trouvant là que le bétail volé , environ vingt mille têtes , et la tribu du cacique Goliqueo, qui décampait tranquillement après avoir pris toutes ses précautions pour faire un déménagement complet! C'était un spectacle à la fois curieux et singulier de voir une tribu entière, avec femmes, enfants, ustensiles de ménage et bagages de toute sorte , s'acheminant au milieu du désert vers les tolderias où jadis avaient vécu ses pères. Les che-
vaux fléchissaient sous le poids des cavaliers et des colis , et comme la tribu était pauvre , on avait dû mettre à contribution les plus affreuses rosses , dont quelques-unes portaient jusqu*à deux femmes et un ou deux enfants. Les cargneros, c'est-à-dire les chevaux qui portaient les bagages, n'étaient guère mieux partagés, car les Indiens avaient eu soin d'enlever tout ce qui était susceptible d'être transporté : les marmites, les casseroles, les plats de fer-blanc, les seaux, les broches, les cuirs, les piquets, et jusqu'aux bambous qui avaient servi à soutenir le chaume de leurs ranchos. Ces sauvages demi-civilisés étaient couverts de haillons , et faisaient peine à voir ; l'ensemble était à la fois grotesque, étrange, disparate et piteux.
En présence d'un déménagement si complet, il était difficile de se faire à l'idée d'un enlèvement par les malones du désert, et de ne pas croire à une fuite préméditée et préparée; aussi le colonel Borges eut un instant l'idée de faire charger par ses troupes ce vil troupeau, et de l'anéantir sans pitié. Mais l'humanité l'emporta sur la vengeance, et quoique ses officiers l'engageassent à sévir et lui donnassent des preuves de la défection des Indiens, il sut néanmoins se contenir, et donna immédiatement à la tribu l'ordre de revenir sur ses pas et de retourner à ses toldos. Les pauvres chevaux ne se firent pas prier non plus; ils avaient sans doute un pressentiment de la longueur du chemin qu'on allait leur
faire parcourir, car, dès qu*on leur tourna la bride, ils poussèrent des hennissements de joie et marchèrent d'un pas plus alerte. Malgré leurs protestations d'innocence, la plupart des Indiens et des Indiennes étaient visiblement contrariés d'un retour si prompt et si inattendu, et un certain nombre d'entre eux, les mieux montés sans doute, avaient pris les devants et fuyaient à toute bride vers l'intérieur du désert. Ils devaient être déjà fort loin , et il eût été inutile et même téméraire de les poursuivre.
Nous avions galopé pendant près de deux heures au milieu des champs incendiés et complètement dépourvus de végétation et d'eau. Notre colonne, augmentée des trois cents Indiens que nous ramenions, soulevait des tourbillons de cendre noire et nauséabonde provenant de la combustion des herbes. Cette cendre nous couvrait la figure et les vêtements en même temps qu'elle pénétrait dans les yeux, dans le nez et dans les bronches. Il faisait passablement chaud, et tout le monde souffrait déjà de la soif. La faim se faisait également sentir assez vivement , car la troupe n'avait rien pris depuis plus de dix-huit heures. Nos chevaux étaient à bout de forces et se traînaient péniblement: il fallait à tout prix arriver jusqu'aux lagunes que nous savions exister à quelques lieues de là , sous peine de voir nos montures manquer tout à fait et nous laisser à pied au milieu des champs.
Nous dûmes par conséquent traverser encore une fois ces prairies carbonisées , et marcher pendant plus
de deux heures, presque toujours au pas, avant de trouver de Teau et des pâturages • Enfin le terrain commença à être humide, et bientôt nos chevaux piétinèrent dans une boue noirâtre , à peine détrempée
par de Teau croupissante , ou couverte d'efflorescences salines ou salpêtreuses produites par Tévaporation, ' Aussitôt les soldats se précipitèrent à terre et se mirent à boire avec avidité cette eau saumâtre et bourbeuse , rendue encore plus trouble par le piétinement des chevaux. Ces derniers se désaltérèrent aussi, et, comme dans cet endroit les pâturages étaient assez bons, le colonel donna l'ordre de camper et de débrider.
Quelques instants après on tua quelques vaches et deux ou trois juments, qui furent dévorées à moitié crues par les soldats exténués de fatigue et mourant de faim, mais néanmoins calmes, résignés et gais comme d'habitude.
Après nous être reposés pendant une couple d'heures, nous remontâmes à cheval et nous nous dirigeâmes vers le fort Triurtfo, où nous arrivâmes à l'entrée de la nuit. Chacun s'installa comme il put, soit dehors, soit dans les ranchos ; quant à moi, je fis mon lit avec mon recado et mes ponchos sur un tas de maïs qu'on avait porté là pour les chevaux, et, avant de me coucher, j'allai me promener au milieu des groupes de soldats , afin d'écouter, en passant, le récit de leurs exploits et de leurs aventures. Comme d'habitude, dans toutes ces narrations, leurs chevaux
jouaient un rôle fort important , et les cavaliers attribuaient toujours à leur animal favori la meilleure part de mérite. Plusieurs soldats avaient enlevé aux Indiens des lances ou des chevaux pampas , et ils racontaient à leurs camarades, avec les moindres détails, toutes les péripéties des drames dont ils avaient été les héros.
Avant de rentrer, je restai quelque temps sur Tesplanade du fort, d'où la vue s'étendait au loin dans la pampa, et je pus jouir d'un spectacle magnifique, que j'avais déjà admiré bien des fois lorsque j'habitais au Moro , mais qui ne m'avait jamais apparu avec des proportions si considérables : je veux parler d'un incendie dans ces prairies vierges et couvertes de hautes herbes, représentant la végétation primitive du désert avec ses luxuriantes touffes de paja brava ou de cortaderas. L'horizon était formé à l'ouest par un immense cordon de feu, dont la lueur rougeâtre éclairait vivement le ciel et teignait de reflets cuivrés les épais nuages de fumée qui semblaient s'étendre comme une sombre draperie au-dessus de cette gigantesque fournaise allumée par les Indiens , et qui couvrait déjà plusieurs milliers, d'hectares. Si on eût été plus près , on aurait pu voir les troupeaux de cerfs et d'autruches courir afl'olés et fuir devant l'incendie, tandis que d'innombrables vipères se tordaient dans les flammes ou glissaient sous l'herbe prête à s'embraser.
Je ne me serais pas lassé de contempler ce tableau
à la fois grandiose et majestueux; mais la fatigue remporta bientôt, et, quoique mon lit fût loin d^être moelleux, je dus m'arracher à cette contemplation pour aller chercher dans le sommeil le repos réparateur dont j^avais grand besoin.
Le lendemain matin, je partis pour le fort Lavalle, où la troupe arriva aussi dans la soirée. Dans le combat, nous n'avions perdu qu'un soldat qui avait été tué , ou qui avait déserté ; deux ou trois autres étaient légèrement blessés. Il était difficile d'évaluer exactement les pertes subies par les Indiens , qui avaient été poursuivis pendant plusieurs heures et s'étaient dispersés de tous les côtés; mais, d'après les récits de nos soldats, une cinquantaine au moins avaient dû rester sur le terrain.
Pendant les quelques mois qui suivirent les événements que je viens de rapporter, il ne se passa à la frontière rien qui mérite d'être mentionné. Nous eûmes quelques petites invasions d'Indiens; je fis une couple de voyages à Junin, et bientôt j'arrivai à me lasser d'une existence qui était devenue passablement monotone. Ce désert sans arbres me rendait d'une tristesse extrême, et je ne sais pas ce que
j'aurais donné alors pour pouvoir contempler seulement pendant une heure les grands chênes ou les belles garennes de mon pays. J'avais peur du spleen, et je comprenais parfaitement pourquoi se meurent de tristesse les Esquimaux ou les Lapons que Ton éloigne de leurs montagnes de glaces éternelles , de leurs rivages stériles désolés par le froid ; pourquoi TArabe ne se trouve bien qu'au milieu de ses oasis, et rindien d'Amérique dans ses vastes plaines silencieuses et sauvages. J'aurais passé une partie de mon temps à lire ; mais les livres intéressants étaient rares au fort Lavalle, et les jours me paraissaient d'une longueur infinie. J'avais beau inventer de temps en temps quelques récréations nouvelles, quelque travail de patience, aller à la chasse, tirer à la cible au revolver ou à la carabine; rien n'y faisait, et les semaines comme les mois semblaient ne devoir jamais finir. Un jour, à bout de moyens , je m'enfermai dans ma chambre , et je me mis à relire une par une toutes les lettres que j'avais reçues depuis quatre ans et que j'avais soigneusement coUationnées. Cet expédient me réussit, et pendant plusieurs heures j'oubliai presque que j'étais à trois mille lieues de ma patrie et de ma famille.
Sur ces entrefaites , le premier de l'an approchait , et ce ne fut pas sans plaisir que je vis arriver l'année 1873. Le froid avait cessé; la pampa était redevenue verdoyante et fleurie, et dans quelques mois j'allais pouvoir m'acheminer vers la France.
Gomme on a pu le voir jusqu'ici , notre existence à la frontière n'était guère qu'une sorte d'exil, et, outre les difficultés matérielles de la vie, nous avions encore à lutter contre les Indiens et contre la monotonie de notre existence.
Tous les matins au point du jour, et pendant deux mortelles heures, les petits Indiens captifs s'exerçaient à sonner du clairon ou de la trompette devant ma fenêtre, tantôt un par un, tantôt en chœur, et tiraient de ces affreux instruments les notes les plus dissonantes et la plus étrange cacophonie que l'on puisse imaginer. Puis venait la succession des diverses sonneries , dont la signification m'était depuis longtemps familière, jusqu'à huit heures et demie ou neuf heures du soir, où les dernières notes prolongées ànsilencio, ou couvre-feu, étaient immédiatement suivies des cris des sentinelles, qui ne cessaient euxmêmes qu'à la diane. N'ayant pas de société, dans le sens spécial de ce mot, il n'y avait guère de fête possible, et, pour se distraire, les officiers étaient réduits à improviser des bals dont l'élément fondamental était constitué par les femmes des soldats de tout âge et de toute provenance, qui se faisaient même quelquefois prier pour y prêter leur concours. Dans plusieurs de ces bals , la fanfare du bataillon d'infanterie se faisait entendre , et alors nous passions une soirée assez agréable , car, je l'ai déjà dit, la musique était excellente.
Les fêtes religieuses n'étaient pas fréquentes non
()lus, pour la simple raison qu'il n'y avait pas d'aumôniers militaires et qu'il ne venait jamais de prêtre au fort Lavalle. Du reste, le seul sacrement dont l'administration était assez régulièrement réclamée était le baptême ; et comme on pouvait être baptisé à tout âge , on ne se pressait pas et l'on attendait une occasion qui mettait quelquefois plusieurs années pour se présenter. Je dois dire cependant que tous les soirs , à cinq heures , pendant la revue des troupes et à certain moment, une sonnerie spéciale, d'un caractère à là fois religieux et fort touchant, se faisait entendre. On l'appelait la oracion (la prière). Alors toute la troupe mettait un genou en terre et restait environ une minute dans un pieux recueillement. Cette habitude était tellement dans les mœurs des soldats, qu'en quelque endroit que ceux-ci se trouvassent, en service , en corvée ou ailleurs , ils ne manquaient jamais de s'arrêter lorsqu'ils entendaient la s'onnerie en question.
Chez les femmes on trouvait encore les restes de quelques pratiques religieuses : à l'occasion de certains saints, de certaines fêtes, elles faisaient brûler des chandelles de suif autour de quelque image bénite, seul patrimoine qu'elles eussent emporté du fond des forêts vierges du Paraguay ou des montagnes de Salta ou de Jujuy. Mais parmi ces fêtes il en était une que toute notre division célébrait avec une grande solennité : c'était la fête de Pâques. Depuis le jeudi saint le camp présentait un aspect des plus tristes; toute
espèce de travaux avaient cessé , les exercices étaient suspendus, les maisons de commerce fermées. Les soldats portaient Tarme en deuil, c'est-à-dire la crosse en haut et le canon dirigé vers la terre; les gardes se relevaient en silence ; le drapeau était hissé à demi-corne; les clairons, les trompettes, les tambours et tous les autres instruments étaient voilés, c'est-à-dire portaient un morceau de linge dans leur pavillon ou sur la peau d'âne, et faisaient entendre un son rauque et lugubre • Le soir, à huit heures, la fanfare, avec tous ses instruments ainsi disposés, jouait une retraite funèbre d'un effet aussi étrange qu'imposant.
Cette année -là, le temps semblait s'associera la tristesse générale; en effet, le ciel était couvert de grands nuages noirs immobiles, et un vent violent soulevait des tourbillons de poussière. Enfin le samedi matin , à dix heures , le clairon du commandant fît entendre sa voix sonore et retentissante , et aussitôt tous les cuivres des diverses compagnies y répondirent joyeusement; la fanfare joua un des meilleurs morceaux de son répertoire , les boutiques s'ouvrirent, le pavillon fut hissé jusqu'à la pointe du mât, et une gaieté universelle succéda bientôt à ce silence sépulcral de deux jours. Le lendemain , jour de Pâques, il y eut grande revue à cheval , exercice à feu , musique , rations extraordinaires , et surtout parmi les soldats de copieuses libations.
J'ai dit dans une autre partie de cet ouvrage que les forts échelonnés le long de la ligne de défense étaient occupés par des groupes d'hommes, au nombre de cinq à vingt -cinq, suivant l'importance du fort, placés sous la surveillance d'un officier ou d'un sousofficier. Ces hommes avaient pour mission de tenir le retranchement et l'habitation en bon état; de faire bonne garde , de façon à ne pas être surpris par les Indiens; de procéder, matin et soir, àl'inspection de la ligne , pour s'assurer qu'il n'y avait aucune restrillada, et en même temps pour transmettre la correspondance militaire d'une frontière à l'autre ; de veiller à la conservation et à l'entretien de leurs chevaux ; de fournir au besoin, et à toute heure, des courriers pour porter immédiatement à un point quelconque un ordre ou une dépêche , et enfin , en cas d'invasion , de marcher à l'ennemi comme le reste de la division.
Il résultait de cet état de choses que les soldats étaient presque toujours sans surveillance directe , et que ceux qui ne se trouvaient pas bien au service, et ceux-là étaient en grand nombre , avaient toute facilité pour déserter et fuir soit du côté des Indiens , soit du côté des chrétiens. A cette époque, en effet,
le recrutement de Tarmée laissait encore beaucoup à désirer. Dans la république Argentine il n y a pas de conscription : tous les citoyens sont soldats d'après la loi, mais bien peu parmi les gens riches font le service de garde national auquel ils sont assujettis. L'armée proprement dite, c'est-à-dire les troupes de ligne, qui comprend environ dix mille hommes, est formée d'engagés volontaires recrutés dans le pays ou à l'étranger, et d'individus condamnés à une peine disciplinaire grave pour un temps plus ou moins long.
Pendant la guerre terrible que les Argentins , unis aux Brésiliens et aux Orientales de Montevideo , firent contre le Paraguay, alors sous la domination du tyran Solano Lopez, et qui dura cinq ans, depuis 1865 jusqu'à 1870, toutes les troupes de ligne, ainsi qu'une grande partie de la garde nationale , furent envoyées sur le théâtre de la guerre, et n'en revinrent que lorsque cette guerre fut terminée. Pendant ces cinq ans, sans doute , beaucoup de soldats avaient fini leur temps de service , volontaire ou imposé ; mais , pour continuer les hostilités , il fallait des hommes , et l'on ne songeait pas à donner de congés. Bien plus, ces mêmes hommes, qui avaient fait deux ou trois fois leur temps de service , et qui étaient restés deux ou trois ans sans avoir reçu un sou de solde , et sans se plaindre , avaient encore été retenus dans les compagnies après la guerre , afin de ne pas désorganiser les régiments par l'absence des meilleurs sujets, qu'une
campagne si longue et si pénible avait merveilleusement aguerris et disciplinés.
J'ose croire qu'à Theure actuelle des abus si regrettables que j'ai eu l'occasion de constater souvent ont disparu, et que tous ces vieux militaires, qui avaient blanchi sous l'uniforme alors qu'ils avaient été condamnés à un ou deux ans de service pour quelque faute légère, seront retournés dans leurs foyers, où ils auront peut-être trouvé leur famille dispersée ou disparue", mais où, du moins, ils auront pu vivre libres et fouler encore avec plaisir le sol qui les avait vus naître.
Je n'ai point l'intention de calomnier ici un pays que j'aime beaucoup, et dont j'ai gardé le meilleur souvenir ; mais je suis avant tout ami de la justice , et, quand on aura lu les lignes qui vont suivre, on verra qu'il convient parfois de dénoncer les abus et de flétrir l'injustice avant d'incriminer la conduite des hommes.
J'ai dit tout à l'heure que les soldats disséminés sur la ligne de frontière avaient toute facilité pour déserter. Aussi , depuis quelque temps , ils en usaient largement, et l'on avait vu toute la garnison d'un fortin fuir avec son chef.* L'exemple devenant contagieux, on put constater bientôt des désertions presque quotidiennes , et en moins de deux mois un régiment de cavalerie perdit ainsi près de la moitié de son eflFectif. Je ne chercherai pas sans doute à approuver une telle conduite, et je ferai la part du
blâme, car un grand nombre de déserteiirs étaient liés encore par leurs engagements ou leurs condamnations ; mais aussi ne pourrait-on pas excuser ceux qui , déjà vétérans dans Tannée , et brusquement éloignés jadis de leur femme et de leurs enfants , cherchaient, par ce moyen, à reconquérir une liberté à laquelle ils avaient droit depuis longtemps, et à sortir d'un esclavage dont le terme n'arriverait peutêtre jamais, s'ils se bornaient à l'attendre.
Dès qu'on s'apercevait qu'un homme avait déserté , on envoyait immédiatement une commission à sa poursuite; mais c'était toujours en vain, ou, pour compléter le tableau, la commission elle-même prenait la clef des champs et ne reparaissait plus. Un ou deux déserteurs furent saisis cependant, passèrent en conseil de guerre , et furent condamnés à être fusillés ; mais les formalités judiciaires étaient longues, et l'ordre d'exécution , qui devait partir du ministère de la guerre, n'arrivait pas. Ces deux condamnations ne produisirent aucun effet salutaire, et, bien que tous les jours on lût à la troupe les articles du code militaire relatifs à la désertion , afin que personne ne péchât par ignorance, les défections n'en devinrent que plus nombreuses. C'est alors que parut un ordre du jour excessivement sévère , et ainsi conçu : c Tout déserteur qui sera saisi sera jugé par un conseil de guerre verbal et exécuté dans les vingt^quatre heures. » Cet ordre du jour, à la fois si laconique et si décisif, fit une certaine impression sur la troupe, et nous
restâmes plus de huit jours sans constater une désertion ; mais , hélas ! un malheureux soldat ne tarda pas à vouloir suivre l'exemple de ses devanciers, et, moins habile ou moins heureux que ces derniers, il fut capturé, par hasard, à deux kilomètres du point d'où il était parti. Il avait échangé ses vêtements militaires contre un poncho et un chiripa de gaucho, et enfoncé sur sa tête un vieux chapeau de feutre à larges bords. En présence de ce déguisement, il ne pouvait nier son crime, et il ne chercha pas à le faire. On l'attacha sur un cheval, et on l'amena au fort Lavalle, où un conseil de guerre fut immédiatement réuni, et prononça la condamnation à mort. L'exécution devait avoir lieu le lendemain matin.
Le malheureux écouta sa sentence avec un calme et une résignation qui ne se démentirent pas un instant. Il savait, en désertant, qu'il risquait le tout pour le tout, et peut-être la mort lui paraissait-elle moins affreuse , parce qu'elle venait mettre un terme à une existence dont le charme n'avait sans doute rien d'enviable. Je ne me rappelle pas si ce soldat était un vétéran ou une recrue, s'il avait fini son temps de service ou s'il lui restait encore à payer sa dette à la patrie ou à la justice ; mais ce que je sais , c'est qu'un grand nombre de militaires, arrivés depuis huit à quinze jours au corps , et regrettant probablement leur ancienne liberté , s'étaient déjà hâtés de se soustraire à l'obéissance et à la discipline , en
désertant et en prenant la fuite dans le désert, soit à pied, soit à cheval.
Après que la sentence fut prononcée, on mit le prisonnier en capilla (en chapelle). Pour cela, on renferma dans une tente qu'on avait di'essée près dé la porte du quartier, et on le laissa là toute la nuit , avec les fers aux pieds et aux mains , et sous la garde de deux sentinelles. On lui donna à souper, et on lui accorda en outre quelques cigarettes et deux verres de vin.
Que les heures de la nuit durent lui paraître longues ! Quelles angoisses durent déchirer son âme pendant une si longue agonie , lorsque , seul et loin des siens, il voyait approcher peu à peu Theure du supplice ! Le silence solennel de la pampa n'était interrompu que par le cri des sentinelles, dont la voix devait retentir douloureusement aux oreilles du malheureux condamné , et par le bruit des pas ou le cliquetis des sabres de la garde , qui allait de temps en temps relever les factionnaires.
Enfin le jour arriva, et bientôt les clairons sonnèrent la diane, puis la générale. Toutes les troupes montèrent à cheval et se réunirent dans la cour du quartier d'infanterie. Là on avait déjà planté un poteau, contre lequel était placé un petit banc destiné à faire asseoir le condamné au moment du supplice. Les régiments se mirent en ordre de bataille en formant un demi-cercle; la musique joua une marche guerrière, et le déserteur fut amené. On lui banda
les yeux, et on Tattacha sur le banc fatal. Un peloton de cinq hommes, commandés par un lieutenant, sortit des rangs, les fusils tout armés. L'officier leva son épée, le condamné fut couché en joue ; Tépée retomba, aussitôt une violente détonation se fit entendre , et cinq balles traversèrent la poitrine du malheureux, qui fut instantanément foudroyé. Malgré cela, un soldat s'avança et lui donna le coup de grâce. La musique se fit entendre de nouveau; les troupes défilèrent devant le cadavre et se rendirent à leurs quartiers respectifs. J'allai moi-même constater la mort du soldat ; on dressa le procès-verbal du décès, et la triste cérémonie était terminée, laissant une profonde impression dans l'esprit des soldats et des chefs eux-mêmes, qui ne pouvaient dissimuler leur émotion.
Cette exécution mit un terme aux désertions, et, à partir de ce jour, les nouveaux engagés ne songèrent plus qu'à faire leur devoir et à remplir leurs engagements; les vétérans, qui avaient fini leur temps et qu'on retenait encore indûment dans l'armée, se résignèrent, en attendant que l'heure de la justice sonnât pour eux.
Quelques semaines après , la province d'Entre-Rios s'étant soulevée, à Tinstigation de Lopez Jordan, toutes les troupes de ligne furent envoyées de Tautre côté du Parana pour réprimer Iei rébellion, et remplacées à la frontière par des gardes nationaux. Mon désir de retourner en France devint alors plus ardent, et je profitai de l'occasion pour donner ma démission et revenir à Buenos- Ayres, où j'arrivai le 10 juillet.
Le paquebot la France, de la ligne de Marseille, partait le 20; aussi je me hâtai d'arrêter ma place, afin de n'avoir plus aucun prétexte de prolonger davantage mon séjour à la Plata, que je quittais avec regret cependant, et où j'avais reçu une si généreuse et si aimable hospitalité.
Pendant les quelques jours qui j)récédèrent mon départ, j'allai faire mes adieux aux nombreux amis que j'avais à Buenos-Ayres , et enfin, le 19 au soir, je me rendis au ponton , où je m'embarquai à bord d'un petit bateau à vapeur, qui devait me porter, avec quelques autres passagers, à bord de la France, mouillée à 28 milles au large.
Dès qu'on eut largué l'amarre qui nous retenait
encore au sol américain par Tintermédiaire du ponton, et que le bruit sec et saccadé de la machine vint m'avertir que nous étions déjà en route , je regardai en arrière , et je vis de nombreux mouchoirs qui s'agitaient en Tair en signe d'adieu. Le temps était magnifique , et le fleuve , paisible en ce moment et uni comme une glace, s'étendait à perte de vue devant nous, et roulait tranquillement vers TOcéan ses flots jaunâtres chargés de limon , au-dessus desquels flottaient çà et là quelque épave jetée à Teau par les marins , ou quelque tronc d'arbre arraché au rivage. Pendant une heure et demie nous naviguâmes parmi les navires, ancrés plus ou moins au lai^e suivant leur tirant d'eau ; puis bientôt nous nous trouvâmes complètement isolés. Le rivage devenait de plus en plus confus , et la ville elle-même ne nous montrait plus que les hautes coupoles de ses églises , dont la silhouette hardie et majestueuse tranchait encore sur le ciel grisâtre qui formait l'horizon de ce côté. Tous les passagers paraissaient être en proie aux mêmes sentiments , aux mêmes regrets ; la plupart tenaient constamment leurs regards dirigés vers la terre, qui semblait fuir derrière nous, et sur laquelle ils avaient laissé peut-être de tendres amitiés ou de doux souvenirs. J'en vis plus d'un essuyer une larme furtive ou étouffer un sanglot. D'autres, au contraire, partaient avec joie, et regardaient sans cesse du côté de la France, qui se dessinait à l'horizon sous forme d'une grande masse noire pourvue de deux
mâts et de deux gigantesques cheminées, d'où s'échappaient déjà de noirs tourbillons de fumée. Nous accostâmes enfin le vaisseau, et bientôt nous prîmes possession des étroites cabines qui nous avaient été désignées d'avance, et dans lesquelles nous installâmes nos bagages les moins encombrants.
A six heures on servit le dîner, et ce premier repas, dont le menu avait été savamment combiné, nous donna d'ores et déjà une haute idée du talent de notre maître d'hôtel , et un avant-goût du régime alimentaire qui nous était réservé pendant la traversée. Nous fîmes connaissance avec nos voisins ou nos voisines de table ; la plus franche gaieté ne cessa de régner parmi les convives, et au dessert, d'un commun accord, nous portâmes un toast à la république Argentine , dont quelques citoyens se trouvaient parmi nous.
Le lendemain matin, de bonne heure, j'entendis le bruit des chaînes et le cliquetis du guindeau, annonçant qu'on devait lever l'ancre. Je me levai aussitôt pour assister à l'opération, et je trouvai réunis sur le pont un grand nombre de passagers, qui attendaient avec impatience le premier coup de piston de notre gigantesque machine.
La France est un superbe paquebot de 4,000 tonneaux de jauge , qui a été construit dans les chantiers de Marseille, et dont l'aménagement et la marche ne laissent rien à désirer. Sa longueur totale est de 130 mètres, et sa largeur au maître bau est de 10 à
H mètres seulement, ce qui lui donne une forme extrêmement allongée et très gracieuse. Une puissante machine de 800 chevaux de force met en mouvement une hélice qui fait en moyenne soixante tours par minute, et communique au navire une vitesse de 270 milles par vingt-quatre heures, c'est-à-dire d'environ 5 mètres par seconde ou par chaque tour d'hélice. Je ne fatiguerai pas le lecteur par de plus longs détails, et si je donne ces chiffres, c'est dans le seul but de fournir un simple renseignement sur la marche d'un paquebot; je me permettrai cependant d'a.jouter que la France constituait, pour ainsi dire, une petite ville flottante, car sa population n'était guère inférieure à 1,200 habitants, et elle pouvait en contenir encore davantage. Il y avait sur le pont une étable bien garnie de bœufs et de vaches laitières, et une bergerie renfermant des moutons , des agneaux et des chevreaux. Des monceaux de légumes frais remplaçaient le potager, et d'innombrables cages à poules , logeant toute sorte de volailles , tenaient lieu de volière et de colombier.
Nous ne tardâmes pas à nous mettre en route , et quelques heures après la côte ne nous apparaissait plus que comme un long nuage grisâtre. Dans la soirée , nous arrivâmes devant Montevideo , où nous jetâmes l'ancre.
Le lendemain soir, à 4 heures, nous quittions ce dernier port et nous prenions la mer. Le navire ne tarda pas à gagner le large. Peu à peu la ville disparut
à nos yeux, et la montagne ou colline au pied de laquelle s'étend la capitale de l'Uruguay, et qu'on appelle el Cerro, nous indiqua seule encore pendant quelques instants Fembouchure du Rio de la Plata, car on passe sans transition du fleuve dans rOcéan.
Quoique la mer fût assez tranquille , plusieurs passagers commencèrent bientôt à ressentir les eflfets du mal de mer, et le soir, à table , on remarqua de nombreuses places vides. Quand Tombre du crépuscule nous eut caché la terre, nous pûmes voir encore briller à Thorizon le phare de Maldonado , dont la vue m'avait causé une si agréable surprise cinq ans auparavant, lorsque j'allais aborder pour la première fois le continent américain. Je restai longtemps sur le pont, regardant tantôt le phare et tantôt les fanaux de position de quelque voilier qui se dirigeait vers la Plata ou vers le cap Horn , jusqu'à ce que , vaincu par le sommeil, je me décidai à aller me coucher.
Le jour suivant, on pouvait encore apercevoir la terre. A midi, on afficha sur un petit tableau ad hoc la situation du navire, le point y et le nombre de milles parcourus depuis la veille , et» qui atteignait le chiflFre de deux cent trente. Quelques passagers, qui s'étaient munis de cartes avant leur départ , se mirent à pom- /er, voulant montrer ainsi qu'ils étaient familiers avec les latitudes et les longitudes. Pendant trois jours nous côtoyâmes , pour ainsi dire , le continent , que
nous perdions rarement de vue, et le 25, à midi, nous entrions dans la baie de Rio-de-Janeiro , après avoir parcouru 1030 milles depuis Montevideo.
Jusque-là je ne connaissais les régions tropicales que par les descriptions plus ou moins pompeuses que j*avais trouvées dans les livres de voyages , et il me tardait beaucoup de vérifier moi-même de visu les assertions des voyageurs. Je cherchais en vain ces forêts vierges impénétrables , cette luxuriante végétation dont on m'avait si souvent parlé , et je ne voyais autour de moi que des rochers absolument nus, qu'une côte stérile et déserte, formée de montagnes granitiques de plusieurs centaines de mètres d'élévation , et que dominent deux pics appelés l'un o Pdo de assucavy l'autre o Corcovado.
En entrant dans la baie on remarque aussi un phénomène naturel assez singulier et bien connu des voyageurs ; c'est la Tête de Lafayette. On appelle ainsi une crête de montagne passablement élevée, dont le bord supérieur figure assez exactement le profil de la tête du général français. Pendant plus d'une demiheure la France navigua doucement dans les eaux
calmes de la baie , au milieu des rochers gigantesques qui semblent avoir été jetés çà et là par la main des Titans, et dont quelques-uns sont surmontés d'un fort ou portent une batterie. Peu de sites dans le monde égalent la beauté de ce vaste bassin, dont les eaux tranquilles reflètent de toute part un mélange de rochers élancés, de mâts de navires, de maisons, de jardins et de temples. Enfin, par\'enus en face de la ville , la machine s'arrêta , et nous jetâmes l'ancre à un mille environ du rivage.
Nous ne tardâmes pas à voir arriver de tous les côtés de longues pirogues montées par des nègres qui venaient nous faire leurs offres de service pour nous débarquer. Je ne me fis pas longtemps prier, et , accompagné de deux passagers avec qui j'avais déjà noué à bord des relations assez intimes , je descendis dans une de ces pirogues. Notre batelier était un vieux nègre de haute stature , aux bras nerveux , à la barbe grisonnante. Sous la vigoureuse impulsion de ses deux avirons, la légère nacelle vola, pour ainsi dire, sur la surface des eaux, et nous ne tardâmes pas à accoster au rivage.
Comme nous avions l'intention de revenir coucher à bord , nous nous gardâmes bien de payer notre passage, et nous donnâmes ordre à notre nègre de nojis attendre vers minuit pour nous rapporter. De cette manière, ayant fixé notre prix d'avance, nous étions sûrs non seulement de n'être pas exploités , ainsi que cela arrive souvent aux voyageurs inexpérimentés,
mais encore de trouver un bateau à une heure aussi avancée.
Ma première impression en débarquant sur le sol brésilien ne fut pas, il faut le dire, très favorable. Le quai, assez malpropre, du reste, n'offrait rien d'intéressant, si ce n'est quelques grandes négresses, vieilles et ridées, qui, à l'abri d'immenses parapluies, fumaient tranquillement leur pipe ou leur cigare, et vendaient des oranges, des bananes, des melons d'eau, des ananas, des cannes à sucre et divers autres fruits du pays. En entrant dans la ville, je trouvai des rues étroites, tortueuses, des maisons mal bâties, des magasins sans apparence, ressemblant à des caves à fleur de terre , et répandant une odeur assez désagréable; beaucoup de nègres et de mulâtres, les uns déguenillés, les autres vêtus avec beaucoup de recherche et d'élégance , et portant invariablement un chapeau noir à haute forme sur la tête, et un parapluie à la main en guise d'ombrelle. . Je ne tardai pas cependant à modifier un peu mes premières impressions en arrivant à la rua Ouvidor^ le boulevard des Italiens de Rio-de-Janeiro. Là se trouvent, en eff*et, des boutiques élégantes qui ne seraient nullement déplacées dans nos plus belles rues d'Europe, et une foule de gens de tout âge, de toute couleur et de toute nationalité, qui paraissent n'être venus là que dans un simple but de promenade. On y entend toutes les langues, on y voit des représentants de tous les pays : l'Anglais coudoie le Fran-
çais; l'Allemand marche côte à côte avec TEspagnol ou le Russe ; Tltalien suit rAméricain du Nord et précède le Norwégien ; et au milieu de toute cette population cosmopolite domine le Brésilien , dont le type a une couleur locale facile à saisir.
Si on a la curiosité de s'arrêter devant une boutique et de promener le regard sur l'étalage d'une vitrine , on est un peu surpris d'y voir affichés des prix dont le chiffre semble fantastique et fait exclusivement pour le pays des diamants : une brosse à dents est marquée 1,000 reis; un chapeau de soie, 15,000; un paletot vaut 60,000 reis; une montre commune 100,000 reis; un diamant de médiocre grosseur ne vaut pas moins de tîvis à quatre cent mille reis. Un pays qui vend les choses si cher doit être bien riche, ou l'argent doit valoir fort peu de chose. Détrompez-vous; le précieux métal a là-bas presque autant de valeur qu'ici. Pour vous en convaincre, allez chez un changeur, et, si ce dernier est de bonne foi , il vous donnera pour une livre sterling une liasse de billets de banque et une pleine main de jetons en nickel, le tout représentant une valeur de neuf mille et quelques cents reis. Je ne sais ce qui a pu faire adopter par les Brésiliens une unité monétaire de si infime valeur, mais la chose n'en est pas moins singulière.
J'aurais cru tout d'abord que la chaleur devait être accablante à Rio; mais je ne tardai pas à m'apercevoir que la température était très supportable et ne
semblait* pas dépasser de beaucoup celle de notre été. Comme les rues sont très étroites et que la plupart des magasins ont de grandes enseignes placées verticalement aux façades des maisons, ces enseignes s'entre-croisent presque au-dessus de la tête des promeneurs, et forment autant d'écrans qui arrêtent presque entièrement les rayons du soleil.
Si les piétons s^t nombreux dans les rues de Rio, les voitures y sont relativement rares ; mais en revanche on trouve partout des tramways traînés par des mules, et qui vont dans toutes les direction s y soit en ville , soit vers les faubourgs ou vers la campagne. Ces véhicules marchent très vite et parcourent souvent des rues dans lesquelles les rails touchent presque les bordures des trottoirs.
N'ayant aucun but spécial autre que celui de voir le plus de choses possible pendant le peu de temps dont nous pouvions disposer, nous courions de tous côtés presque sans nous arrêter. Aucun monument remarquable ne s'offrait à notre vue, et les jardins clairsemés dans la ville étaient loin de me donner une haute idée de cette végétation tropicale que je cherchais encore, quoiqu'ils renfermassent d'assez jolis arbres et un grand nombre d'autres plantes qui m'étaient complètement inconnues. Je* trouvais que cela ressemblait trop à une serre, et j'aurais voulu que la main de l'homme n'eût pas tant cherché à aider ou plutôt à contrarier la nature. Au milieu d'un de ces jardins, je pus admirer cependant une œuvre
d*art fort remarquable , sortie des ateliers de Paris , et due aussi, je crois, à un artiste parisien. C*est un immense monument en bronze et en granit, surmonté de la statue de don Pedro, empereur du Brésil, et entouré d'un grand nombre d'autres figures allégoriques.
Après avoir parcouru la ville dans tous les sens pendant plusieurs heures, et visfté la cathédrale et quelques autres monuments, nous arrivâmes au pied d'une haute colline couverte de belles constructions , les unes paraissant neuves ou presque neuves , et les autres fort anciennes. Un immense escalier en granit,, bordé de belles balustrades, conduisait jusqu'à une assez grande hauteur, et au pied de la colline on trouvait une fontaine dont les eaux fraîches et limpides coulaient abondamment dans un grand bassin en pierre. Voyant l'entrée ouverte, nous montâmes l'escalier; puis, ayant rencontré un monsieur, nous déclinâmes nos titres de médecins et d'étrangers, et nous lui demandâmes la permission de visiter les bâtiments que nous avions devant nous. Notre demande fut fort bien accueillie, et le monsieur, après s'être muni d'un trousseau de clefs, s'offrit de fort bonne grâce pour nous accompagner.
Je ne tarcfai pas à m'apercevoir que nous étions dans un hôpital en voie de construction, et presque sur le point de recevoir des malades, car un grand nombre de chambres et de salles étaient déjà aménagées. C'était un établissement magnifique, dans
lequel les exigences de Thygiène la plus rigoureuse étaient savamment et amplement remplies. Le mobilier était d'une richesse dont je n'avais pas encore vu d'exemple dans un hôpital : les commodes et les tables de nuit étaient en acajou et recouvertes en marbre, les fontaines en porcelaine, les tables en chêne verni ou recouvert de marbre. De nombreuses et grandes fenêtres donnaient à profusion du jour et de l'air. Après avoir visité et admiré l'édifice jusque dans ses moindres détails, nous gravîmes encore de nombreuses marches d'escalier, et nous pénétrâmes dans un vieux cloître d'une très belle architecture et parfaitement conservé. Nous traversâmes un petit jardin planté de vignes et d'arbres fruitiers, et, gravissant un étroit sentier assez rapide, nous parvînmes au sommet de la montagne, occupé par un cimetière et par une vieille église gothique d'une construction très élégante , et remplie de dorures et de sculptures. De ce point élevé on jouissait d'un coup d'œil magnifique. L'immense baie de Rio, entourée d'une ceinture de rochers , et ressemblant à un grand lac cou-
vert de vaisseaux et d'embarcations, s'étendait au loin et pénétrait dans les innombrables découpures de la côte. Les maisons, entassées, pour ainsi dire, les unes sur les autres, au centre de la ville, espacées et entourées de jardins dans les faubourgs, couvraient une vaste étendue de terrain; là s'agitait, comme dans une ruche gigantesque, une population de près de 400,000 habitants. Des montagnes grises.
à la cime dénudée et aux flancs couverts de bambous et de palmiers, formaient comme un encadrement à ce magnifique panorama. Dans le lointain, TOcéan étalait à perte de vue ses flots bleus.
Je m*arrachai avec regret à cette contemplation , à laquelle la fraîcheur de l'air, sur ce plateau élevé, ajoutait un charme de plus; et, malgré Tamabilité de notre cicérone, qui semblait prendre plaisir à nous voir admirer les beautés de son pays , nous ne voulûmes pas abuser de sa complaisance plus longtemps , et nous reprîmes le même chemin que nous avions parcouru en venant. Avant de nous quitter, notre guide , qui était , je crois , un des administrateurs de l'établissement, nous remit sa carte de visite et diverses brochures relatives à son administration. Autant que j'ai pu en juger depuis par ces écrits, cet hôpital et ce monastère sont la propriété des irmandadeSy espèces de sociétés ou associations, dont le but fondamental est philanthropique , mais qui se donnent un caractère religieux en acquérant et en construisant des églises et des chapelles , où les membres de la confrérie, où irmâos, ont le droit d'assister aux cérémonies du culte dans un costume spécial.
En partant de là, nous nous dirigeâmes vers un hôtel français, où l'on nous servit un excellent dîner; puis nous allâmes à l'Alcazar, où jouait alors une troupe française.
Le sujet de la représentation était la Timbale darijeïd. Le premier acte alla tant bien que mal , car on
pouvait remarquer dans la pièce quelque chose d'insolite, et on entendait du bruit dans les coulisses. Au second acte , un acteur et une actrice , qui avaient déjà commencé à se disputer, continuèrent à faire du tapage, et, lorsque les artistes durent entrer en scène, Tactrice refusa net de paraître , et feignit une attaque de nerfs. Comme le public s'impatientait et qu'on n'avait personne pour remplacer la dame de mauvaise humeur, on dut suspendre la représentation. Le caissier s'était hâté de mettre les fonds en lieu sûr; mais l'assistance ne se tint pas pour satisfaite , et réclama son argent avec des cris et des menaces.
La police, qui intervint aussitôt, ne put rétablir l'ordre, et l'administration, craignant sans doute quelque mauvais coup, car on parlait déjà de démolir le théâtre, finit par où elle aurait dû commencer, et nous rendit notre argent. Faute de pouvoir mieux employer son temps, il nous fallut aller au café, où nous restânaes jusqu'à minuit.
En sortant de là , nous nous rendîmes sur le quai et nous y trouvâmes notre vieux batelier nègre, qui attendait à l'endroit convenu.
La nuit était superbe. Le ciel était resplendissant d'étoiles; l'atmosphère était fraîche, et l'on sentait de temps en temps comme des émanations parfumées qui venaient de terre. Notre pirogue laissait derrière elle un long sillage phosphorescent, et chaque coup d'aviron produisait uile vive clarté. Des milliers de petites étoiles de feu roulaient dans les flots agités
par la rame, et l*eau soulevée retombait en pluie d'argent. Je n*ai jamais observé nulle part le phénomène de la phosphorescence de la mer comme cette nuit-là. La tranquillité des eaux de la baie et la chaleur qui y règne doivent sans doute être favorables à la propagation des noclihfçuesy car ce sont ces petits vers luisants microscopiques qui produisent la phosphorescence, ainsi que je Tai déjà dit au commencement de cet ouvrage. Quoique plusieurs années se soient écoulées depuis mon retour de ces lointains pays, j'ai toujours conservé le plus agréable souvenir de cette charmante petite promenade en pirogue dans la baie de Rio-de-Janeiro.
Comme nous ne devions prendre la mer que le lendemain soir, je m'empressai de descendre à terre de grand matin, avec les deux amis qui m'avaient déjà accompagné. Je voulais voir, en effet, une des curiosités de Rio , dont on m'avait fait beaucoup d'éloges , et dont j'avais vu moi-même la photographie : je veux parler du jardin botanique , situé à une douzaine de kilomètres de la ville, autant que j'ai pu en juger du moins par le temps que nous avons mis pour y arriver.
A cet effet, nous montâmes dans un tramway traîné par des mules vigoureuses, qui, une heure après, nous déposait à la porte même du jardin. Ce petit voyage est fort agréable. Les voitures sont formées d'une simple plate-forme , sur laquelle sont disposées plusieurs rangées de bancs abrités du soleil par une tente en toile. De cette manière on évite la chaleur, ce qui n'aurait pas lieu dans des véhicules fermés , et 0|i ne perd rien du paysage fort pittoresque qu'on ne tarde pas à avoir sous les yeux dès qu'on quitte la cité proprement dite. Pendant plusieurs kilomètres on chemine au milieu des maisons de campagne et des villas des riches habitants de Rio ; on né voit de chaque côté que des habitations splendides, construites en briques et en granit, et entourées de jardins remplis de fleurs et de plantes tropicales du plus délicieux efl'et. Un peu plus loin la campagne est moins belle, et on traverse des champs incultes et presque dépourvus de végétation ; mais , dans le lointain , on voit les riches campagnes couvertes de verdure, et les montagnes dont les flancs disparaissent sous des massifs de bambous , de palmiers , de cactus , d'aloès et d'une foule d'autres plantes que nous cultivons ici à grand'peine dans nos serres chaudes.
En face de la station des tramways s'élève le Corcovado , montagne granitique dont l'arête , à peu près verticale d'un côté , atteint une hauteur de deux mille cinq cents pieds , et domine le jardin botanique , qui s'étend à sa base. L'autre côté présente une énorme
proéminence ou bosse, qui a fait donner à ce pic son nom de Corcovado^ qui signifie bossu en portugais.
A peine eus-je franchi la grille du jardin , que j'éprouvai une sorte de saisissement. Il me semblait que j'étais subitement transporté dans le royaume d^s fées, tant le tableau que j'avais sous les yeux était grandiose. Je me trouvais en face de cette merveilleuse allée de palmiers , longue de plus de cinq cents mètres, dont les Brésiliens sont à juste titre si fiers. Je voyais ces stipes énormes, dont la base renflée avait plusieurs mètres de circonférence, et dont la hauteur était si grande qu'on distinguait à peine les feuilles et les fruits. Ces troncs grisâtres, luisants et polis, ressemblaient à de gigantesques colonnes de granit supportant un couronnement de palmes finement découpées. Tous ces arbres avaient absolument la même taille et la même grosseur ; on eût dit qu'ils avaient tous été coulés dans le même moule. Leur feuillage immobile leur donnait un air de tristesse et de mystérieuse mélancolie, à laquelle on semblait forcé de s'associer. La pelouse qui s'étendait à leurs pieds était d'une irréprochable régularité ; pas un brin d'herbe ne dépassait l'autre , et les allées , couvertes de sable fin , s'alignaient avec une rigueur mathématique. De chaque côté de l'allée principale on en voyait d'autres perpendiculaires à la première , et plantées soit de palmiers, soit d'autres arbres plus ou moins remarquables, et couverts de plantes para-
sites de la famille des orchidées et des broméliacées. Au fond du jardin et sur les côtés se trouvaient des massifs de bambous, dont les tiges, longues de quinze à vingt mètres, formaient tantôt une forêt impénétrable, tantôt des berceaux ombragés ou de mystérieuses allées couvertes d'un dôme dé feuillage que ne traversaient jamais les rayons du soleil. Çà et là on rencontrait un filet d'eau fraîche et limpide, qui formait de loin en loin de petites cascades où les oiseaux- mouches venaient folâtrer et baigner leur riche plumage. Ces petits ruisseaux alimentaient des bassins couverts de gigantesques nénuphars.
Je me promenai pendant plusieurs heures dans cet Éden délicieux. Il me semblait que mon cœur se dilatait en présence de cette nature si belle; Tatmosphère était tiède, et les bois exhalaient une douce senteur qui m'était inconnue, et qui produisait en moi une sorte d'ivresse. Il fallut bientôt , cependant , songer à retourner en ville et à s'embarquer. Je m'arrachai avec peine à cette douce contemplation dans laquelle j'étais plongé, et je quittai avec regret, et non sans jeter en arrière un regard d'adieu , ces sites délicieux et enchanteurs que je ne reverrai probablement, jamais.
A dix heures du soir, j'étais à bord. A dix heures et demie , la France tirait deux coups de canon pour avertir les voyageurs retardataires qu'on allait lever l'ancre, et à minuit nous sortions des passes en faisant avec des lanternes colorées et des feux de Ben-
gale des signaux convenus avec le fort qui gardait rentrée de la rade , et qui était ainsi avisé que c'était nous qui nous en allions; Il faUt savoir, en effet, que les navires ne peuvent entrer dans le port ou en sortir que pendant le jour.
Après nous être éloignés de terre d'une quarantaine de lieues , nous remontâmes vers le nord en longeant la côte du Brésil pendant quatre jours; puis, laissant derrière nous le continent américain , qui ne tarda pas à disparaître , nous cinglâmes vers la haute mer.
Le 2 août , nous passâmes tout près de l'île Saint- Paul, située à environ 2° au nord de l'équateur ; mais pendant plusieurs jours nous ne vîmes que le ciel et l'eau, et quelques navires qui allaient dans diverses directions, et avec lesquels nous échangeâmes quelquefois les signaux.
Le 6 août , à cinq heures du matin , nous arrivâmes à Saint-Vincent, une des îles du Cap-Vert, où nous jetâmes l'ancre. Nous devions y rester jusqu'au soir pour prendre du charbon et quelques vivres frais.
L'île Saint-Vincent est absolument déserte et stérile ; on n'y voit que des rochers et des montagnes arides, dont une présente un singulier phénomène, ou plutôt une étrange conformation : sa crête, en effet, est découpée de telle sorte qu'elle figure très exactement le profil de la tête de Louis XVI, supposée penchée sur la nuque et regardant le ciel.
Dès que le navire fut mouillé , les insulaires vinrent de tous côtés pour nous offrir les produits de leur
pays , qui consistaient en nattes d'herbes habilement tissées, en parures de coquillages telles que bracelets, colliers, boucles d'oreilles et autres objets, et enfin en oiseaux et en fruits.
Quelques instants après, nous vîmes arriver à la nage un certain nombre de petits nègres absolument nus, qui se mirent à jouer dans Teau comme ils auraient pu le faire sur la terre ferme. Ils se poursuivaient en nageant, plongeaient à plusieurs mètres de profondeur, se battaient sous Teau, remontaient à la surface, et replongeaient encore pour aller sortir à une grande distance. Les officiers du bord nous expliquèrent Tarrivée de ces petits négrillons , qui ne parlaient pas français, mais qui faisaient force signes et grimaces pour tâcher d'être compris. Ils nous dirent qu'ils venaient pêcher les pièces de monnaie que les passagers voudraient bien jeter dans la mer.
Nous ne tardâmes pas à faire l'expérience , et à la première pièce de dix sous qui fut lancée dans l'eau, tous les petits nègres se hâtèrent de plonger pour la rattraper. Ce fut l'affaire de quelques secondes. Celui qui s'était trouvé le plus à portée ou qui avait été le plus leste reparut bientôt au-dessus de l'eau avec la pièce de monnaie entre les dents. Pendant plusieurs heures , les passagers s'amusèrent à ce jeu d'un nouveau genre , et pas une pièce de monnaie ne tomba au fond de la mer.
L'eau était d'une transparence parfaite, de sorte
que Ton pouvait voir les nègres jusqu'à une grande profondeur, et suivre tous leurs mouvements lorsqu'ils se disputaient ou s'arrachaient les uns aux autres les pièces blanches. Il ne fallait pas, en effet, leur jeter de sous, car ils nous les lançaient immédiatement sur le pont en signe de dédain. La plupart d'entre nous avaient encore un certain nombre de pièces en nickel de cent et de deux cents reis, soit de vingt-cinq ou de cinquante centimes de notre monnaie, provenant de Rio. Les petits nègres en firent leur profit, et le soir, lorsqu'ils montèrent sur le bateau qui était venu nous apporter du charbon, nous les vîmes fort occupés à faire leur caisse : quelques-uns d'entre eux avaient plus de quarante à cinquante pièces de monnaie, et paraissaient fort satisfaits de leur journée.
A trois heures on leva l'ancre , et avant la nuit les îles du Gap- Vert ne paraissaient plus derrière nous que comme un nuage grisâtre.
Nous nous approchâmes peu à peu de la côte d'Afrique, et, le 10 août, nous avions devant nous les îles Canaries, au milieu desquelles se détachait le pic de Ténériffe , situé sur l'île de même nom , et dont le cône gigantesque, surmonté d'un volcan aujourd'hui éteint, s'élève à 3,700 mètres au-dessus du niveau de la mer. Laissant à notre gauche l'île de Ftœrteven" lurUy nous nous rapprochâmes suffisamment du continent africain pour en voir très distinctement la côte, que nous longeâmes bientôt constamment à quelques milles de distance , jusqu'au détroit de Gibraltar. On
ne saurait s'imaginer un voyage plus charmant; la mer était très calme, le temps magnifique; et, quoique les côtes du Maroc ne présentassent rien d'extraordinaire , ce voisinage de la terre ferme , qui nous semblait être seulement à quelques portées de fusil, rendait la traversée bien moins monotone , et nous faisait paraître le temps moins long.
Le 13, nous passâmes en vue de Tanger, et, dans l'après-midi, nous entrâmes dans le détroit de Gibraltar en longeant la côte d'Espagne. Bientôt même nous pûmes entrevoir la ville de Gibraltar et l'immense forteresse qui garde l'entrée de la Méditerranée. C'est un gigantesque rocher, ou plutôt une montagne de granit taillée à pic du côté de la mer, hérissée de canons, et toute creusée de casemates.
Enfin, le 16 août, après vingt-sept jours de traversée, nous jetions l'ancre devant Marseille. Toutefois nous ne pûmes pas débarquer immédiatement, parce que nous avions perdu deux passagers pendant le voyage. Il fallut arborer le pavillon jaune et faire quatre jours de quarantaine au lazaret. Ces quatre jours me parurent d'une longueur désespérante. Quoique nous fussions relativement bien traités au lazaret, le service du restaurant laissait néanmoins beaucoup à désirer , et l'impatience que nous causait ce retard nous rendait aussi peut-être plus exigeants.
Ce fut une joie universelle lorsqu*on nous donna Tordre de remonter à bord. Une heure après, la France avait jeté l'ancre dans le port neuf, et les
passagers se hâtaient de débarquer et de se disperser chacun de son côté.
En définitive, nous avions fait une excellente traversée, et, en retranchant les haltes, nous avions parcouru 6,119 milles en vingt-quatre jours, soit une moyenne de 255 milles par vingt-quatre heures. Nous étions partis de Buenos-Ayres en plein hiver, nous arrivions en France au milieu de Tété.
En foulant de nouveau le sol de ma patrie , après cinq années d'absence , j'éprouvai une grande émotion que je ne saurais traduire par des mots. Le contraste de ma nouvelle existence avec mon existence passée , le souvenir de mes aventures , la joie que me causait le retour, le bonheur d'avoir échappé à tant de dangers , d'avoir parcouru tant de pays et visité tant de peuples , tout cela formait un ensemble indéfinissable qu'on ne saurait comprendre sans l'avoir éprouvé.
Malgré les bons souvenirs que j'avais emportés d'Amérique , malgré les délicieux instants que j'avais souvent passés dans ces lointains pays, je me vois néanmoins forcé de conclure comme le comte d'Ursel à la fin de son livre sur l'Amérique du Sud , et , comme lui , je n'hésite pas à dire que le meilleur moment est encore le moment du retour.