‹ Voyages dans les pampas de la république ArgentineChapitre 3 sur 22 · A MONSIEUR LE DOCTEUR ARMAIGNAC · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE DOCTEUR ARMAIGNAC

Mon cher ami,

Je viens de recevoir les épreuves de votre livre sur ^' Les Pampas '* en môme temps que votre leltre dans laquelle vous me rappelez la promesse que je vous ai faite, il y a quelques jours, de vous donner à la fois mon opinion sur votre nouvel ouvrage et un exj oso succinct des derniers événements survenus dans mon pays , et que j'ai trouvés très fidèlement résumés dans votre excellent volume.

Je ne vous cache pas que mon engagement envers vous est un grand compromis qu'excuse seule Tamilié plutôt que ma compétence pour un semblable travail, lequel est d'autant plus difficile pour moi que je suis privé ici d'un grand nombre de documents qui me seraient fort nécessaires. De plus, je me trouve, comme vous savez, en villégiature dans les Pyrénées, c'est-àdire dans les plus mauvaises conditions pour me livrer aux travaux de l'esprit. En effet, le soleil du midi et l'action débilitante des eaux prédisposent plutôt à la sieste qu'au travail intellectuel.

Cependant, pour faire preuve de bonne volonté et vous manifester toute ma reconnaissance pour m'avoir donné l'occasion de vous être agréable et d'être utile en même

temps à ma patrie en faisant connaître les glorieux événements dont elle vient d'être le théâtre, je vous écris à la hâte ces quelques lignes, et vous réclame toute votre indulgence.

Un nouveau livre lancé dans la circulation , quelque modeste que soit son titre , est un nouvel hôte qui prend place dans la région lumineuse des idées; c'est un nouveau tributaire de ce grand fleuve qu'on appelle le progrès, et qui, chaque jour, voit s'accroître le volume de ses eaux par l'incorporation de ces petits ruisseaux qui l'alimentent et forment plus tard l'océan de la civilisation humaine, océan au milieu duquel se déchaînent tant de furieuses tempêtes qui, semblables à de véritables cataclysmes, font souvent remonter les courants vers leur source, effaçant môme parfois jusqu'à la trace de leur passage. C'est ainsi que les Grecs et les Romains, après avoir atteint un si haut degré de civilisation , ont été plongés dans la barbarie; mais dans ces ténèbres il était resté un petit foyer lumineux, foyer qui pouvait servir, et qui a servi, en effet, de point de départ pour reprendre le chemin perdu. Ce foyer, c'estlelivrequi.rayonne toujours avec son éternelle resplendeur, parce que, œuvre de l'esprit, il est d'essence divine. Le vôtre, mon cher ami , sera pour mon pays un puissant moyen de se faire connaître sous son véritable jour, dans celte vieille Europe qui le connaît si peu et le juge si mal. Vous l'avez écrit avec sincérité, et ce seul titre, qui est cependant un des moindres de l'ouvrage, sufQrait à le recommander à nos nationaux comme aux étrangers.

Pour écrire avec exactitude sur un pays , il ne suffit pas, comme le font beaucoup d'auteurs, de s'installer commodément dans sa capitale, de s'entourer de livres et de documents relatifs à son histoire, de notes statistiques sur son mouvement commercial, etc.; il faut encore s'identifier avec ses coutumes, se mêler à la foule

du peuple, et vivre de sa vie propre. Or la république Argentine a une physionomie propre, originale, qui se reflète sur ses habitants, ses pampas, ses rivières, ses forêts vierges, majestueuses et impénétrables. Il est impossible de Tétudier seulement à la lumière de sa civilisation , il faut encore l'étudier dans la pénombre de sa barbarie. C'est en agissant ainsi que le génie fécond de Sarmiento a pu mettre en relief cette grande vérité dans les pages immortelles de son ouvrage intitulé : Civilisation et Barbarie.

Vous êtes, vous, un de ces rares étrangers instruits arrivés dans notre pays, qui aient pu se rendre un compte exact de certains faits qui choquent à première vue, mais qui, bien étudiés, ne sont sinon la conséquence logique de notre état pathologique, si on peut l'appeler ainsi. Vous avez vécu en contact journalier avec le gaucho de la pampa, qui est, comme vous le dites si bien , l'expression la plus Adèle du caractère chevaleresque des anciens Espagnols, mais agissant sur un théâtre spécial qui lui imprime un cachet spécial aussi.

La hauteur, la fierté, l'indépendance, l'intelligence, la conscience de sa propre valeur et de sa propre force, sont ici réunies dans ce type unique en son genre, et qui est le moule grossier et rude, mais puissant et énergique, dans lequel a été coulée la civilisation de mon pays.

Le gaucho n'a pas surgi comme une plante exotique au milieu du désert, non; il s'est élaboré peu à peu, s'harmonisant avec le milieu où il était né, où il devait vivre, et en prenant, pour ainsi dire, toutes les teintes et toutes les nuances. Si dans la pampa il n'y avait pas eu de gauchos, nous aurions vu se réaliser le phénomène de la génération spontanée, parce qu'on ne saurait comprendre une chose sans l'autre; de même on ne

saurait se figurer les déserts de l'Afrique sans leurs autruches, et notre pampa sans ses nandus.

Dernièrement, pendant un voyage que j'ai fait dans la région du Rio Colorado, territoire qui récemment encore était au pouvoir des tribus indiennes, je me demandais : Qu'est-ce que c'est que la pampa? et j'entendais cette réponse : Interrogez les Indiens qui l'habitent, et ils vous répondront avec leurs clameurs sauvages; pénétrez au sein de ce désert et interrogez son sol , ses pâturages, ses dunes, ses troupeaux d'autruches vagabondes et de guanacos fugitifs, son horizon sans bornes, et le désert vous répondra avec le souffle ininterrompu et la rumeur monotone de ses vents.

Aucun arbre à l'ombre duquel puisse se reposer le voyageur fatigué, aucune trace de ville, aucun monument qui rappelle dans la plaine immense la trace d'une civilisation éteinte, rien! Partout le silence, la solitude, le vide !

Mais quelle poésie dans ce paysage sauvage I quelle majesté dans ce silence terrifiant! quelle grandeur dans ses teintes admirables! L'homme se sent impressionné; il ne peut se soustraire à une émotion indescriptible; un fluide mystérieux agite ses artères ; le souffle de la pampa, comme un courant de sève puissante et régénératrice, fait palpiter son cœur avec une nouvelle force et fait sentir sur son cerveau sa bienfaisante influence. Les idées s'illuminent, la pensée prend librement son vol vers les régions les plus lointaines de l'intelligence. C'est qu'en posant le pied dans la pampa on se sent en pleine puissance de la nature ; l'homme cherche à se mettre de niveau avec ce qui l'entoure, aspiration innée de l'âme qui tend toujours vers cette union sublime qui est l'éternelle harmonie de la création.

On ne peut pas dire de la pampa, comme de beaucoup d'autres parties du globe, que la barbarie la sub-

jugue, non; l'Indien qui Phabite ne laisse, pour ainsi dire, aucune trace perceptible; son pied ne fait pas d'empreinte plus durable que celle que laisse le guanaco, et qui disparaît au premier souffle du vent, à la première rosée. Là Dieu seul règne avec toute sa puissance souveraine ; on y aspire l'oxygène de la vie avec la pureté primitive : c'est une page inédile de la création.

Le tableau de la pampa est donc unique en son genre; dès lors l'homme qui l'habite est obligé de subir les modifications que cette dernière lui impose. Dès sa naissance, le gaucho n'a devant ses yeux d'autre paysage que la plaine sans limites, tapissée d'une variété infinie de plantes. La rudesse des vents, qu'aucun obstacle ne retient, tanne sa peau bronzée par le soleil. Comme accidents de terrain , à peine voit-il quelques petites lagunes clairsemées dans le désert, à de grandes distances les unes des autres , et semblables à des larmes tombées du ciel, dans lesquelles les oiseaux aquatiques viennent se baigner et les chevaux apaiser leur soif.

La voûte sereine et resplendissante du firmament, la plaine incommensurable qui s'étend à perte de vue autour de lui , impriment sur son front un air de mélancolie en même temps qu'une teinte de sauvage grandeur. Son école, c'est celle du jeune cheval qu'il dompte et qu'il domine avec une incroyable habileté. Stoïque par nature, il joue sa vie par pur amour du danger; généreux par sentiment, il est incapable d'une vilenie. Jaloux de sa dignité, mais docile en même temps à la raison, il est accessible à tout ce qui peut élever l'homme et l'ennoblir.

Tels sont, en résumé, les traits principaux qui cai^actérisent l'habitant des pampas ou de la campagne, comme on dit là-bas , et ce sont ces qualités qui ont eu une si grande influence dans les perturbations trop

nombreuses qu'a déjà éprouvées le pays dans sa courte vie politique.

Aujourd'hui le capital et l'industrie, qui envahissent tout, sont en train de changer l'aspect des pampas; les champs de blé se substituent aux pâturages naturels ; les arbres remplacent la nudité primitive du sol; les champs s'entourent de fossés et de clôtures en fil de fer au lieu de rester ouverts , et le gaucho , devant ces changements que subit le sol natal, se transforme lui-même peu à peu, et perd les traits caractéristiques qui lui donnaient jadis une physionomie si spéciale et si étrange.

Le gaucho disparu, le moule dans lequel avait été coulée notre civilisation se brise, et le pays renaît à une nouvelle vie exempte du péché originel de la première, que nous avons lavé, hélas! avec des torrents de sang dans les fonts baptismaux de nos révolutions.

J. LURO.

LuchoD, l*' septembre 1882.

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