‹ Voyages dans les pampas de la république ArgentineChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

I. Voyage de Bordeaux à Buenos -Ayres à bord du navire à voiie le Saint "Jacques, Un convoi d^émigrants. — II. Les signaux télégraphiques en mer. — III. Une tempête. La phosphorescence de la mer. La poche à bord. — IV. Un enterrement en pleine mer. Le poisson pilote. Les poissons volants. La dorade des tropiques. — V. Le pot au noir. Une partie de chasse à bord. La ligne. Le baptême du tropique. — VI. Le phare de Maldonado. Le Rio de la Plata. La rade de Buenos - Ayres. Singulière façon de débarquer. Le mal de terre.

Le 7 novembre 1868, je m'embarquais à Bordeaux en qualité de médecin à bord du trois -mâts le Saint- Jacques j qui devait transportera Buenos -Ayres un convoi de trois cents émigrants. La plupart des passagers, étaient déjà arrivés depuis la veille , et seule ment quelques retardataires avaient manqué à un

premier appel et se hâtaient de rejoindre leurs camarades. Je me rendis à bord avec le capitaine et l'armateur, qui venaient présider aux derniers préparatifs du voyage et à l'emménagement des passagers. Ce n'était pas peu de chose, en effet, que de loger tant de monde sur un navire marchand de huit cents tonneaux, et de donner à chacun non seulement une couchette , mais encore le nombre de mètres cubes d'espace exigé par le règlement.

Le navire offrait en ce moment un spectacle des plus curieux : le pont était encombré de malles et de paquets de toutes formes et de toutes dimensions ; c'était un va-et-vient continuel et une agitation incessante ; des explications d'un côté , des réclamations de l'autre; des conversations en français, en basque, en béarnais, en espagnol; enfin une vraie tour de Babel. Il y avait deux cent soixante passagers d'entrepont, et le capitaine faisait de vains efforts pour étabhr l'ordre au milieu d'une population si hétérogène et si peu habituée à l'obéissance et à la discipline.

Tout le monde néanmoins paraissait content et semblait quitter sans regret sa patrie. Ici c'était un jeune couple avec un petit enfant frais et rose, là une famille déjà nombreuse , là une vieille femme de soixante à soixante-dix ans. Plus loin des Espagnols au teint bruni , aux noirs cheveux soigneusement peignés et enveloppés d'un foulard de soie d'une propreté douteuse, regardaient tranquillement leurs compagnons et formaient déjà un groupe à part.

A trois heures, le commissaire de rémigration vint passer la revue des logements et contrôler le nombre des passagers. Après s'être assuré que chacun avait bien sa place et le nombre de mètres cubes d'espace exigé par le règlement, il nous signa notre passeport. L'heure étant trop avancée pour partir, nous restâmes à l'ancre jusqu'au lendemain.

Quoique mon lit et ma cabine fussent très confortables , je ne pus dormir de toute la nuit. L'émotion inséparable d'un si long voyage, le désir de voir appareiller le matin , empêchèrent le sommeil de me venir, et dès le point du jour j'étais sur le pont. Le bateau à vapeur qui devait nous remorquer était déjà sous pression et lançait par sa cheminée de noirs tourbillons de fumée. A huit heures il s'approcha de nous, nous jeta une amarre pour prendre notre grelin de remorque , et bientôt on entendit le bruit des chaînes d'ancre et le clicclic du guindeau que les matelots manœuvraient en cadence. Quelques instants après nous quittions la rade , et nous faisions nos derniers adieux à nos amis qui étaient venus nous voir en canot. Dès que le navire commença à s'ébranler, le rivage retentit de cris bruyants , et l'on vit s'agiter en l'air de nombreux mouchoirs : c'étaient les parents et les amis de nos passagers qui leur souhaitaient un bon voyage. .

Le pilote, debout sur le gaillard d'avant, commande au timonier, et le Saint -Jacques^ semblable à un prisonnier honteux et couvert de chaînes, se

laisse docilement conduire au gré du remorqueur et suit avec obéissance tous les tours et détours qu'il plaît à celui-ci de lui faire parcourir au milieu des navires dont la rade est encombrée. Mais laissez-le faire; il sent qu'il n'est pas dans son élément et qu'un fleuve comme la Garonne ne suffit pas à ses majestueux mouvements. Il faut que ses flancs soient éperonnés par les vagues salées de l'Océan pour que son ardeur se réveille ; il faut qu'il soit libre pour nous apparaître avec sa gracieuse allure et dans toute sa fierté.

A bord , la joie est peinte sur les tous visages ; les rivages retentissent des chants des passagers. Les guitarreros espagnols, rangés en cercle dans l'entrepont, sous le grand panneau, pincent de leur instrument et fredonnent des refrains interminables , et toujours sur le même ton : complément indispensable des danses espagnoles, auxquelles elles donnent un cachet d'originalité tout particulier. Une vieille femme tient de la main gauche un tambour de basque , et de la droite lui imprime des vibrations cadencées. Plusieurs groupes de danseurs et de danseuses suivent cette étrange musique, et semblent quitter avec plaisir le pays qui les a vus naître, pour aller vers cette contrée aux montagnes d'or qu'ils ont entrevue dans leurs rêves et où beaucoup d'entre eux, peutêtre, éprouveront de cruelles déceptions. Les danses se prolongent jusqu'à Pauillac , et là notre pilote est relevé par un autre qui prend le commandement du

DANS LES PAMPAS il

navire. Mais bientôt notre remorqueur, alléguant qu'il n'a plus de charbon, refuse de nous conduire plus loin , et un moment après , sans nous prévenir, il largue la remorque et nous laisse là, se hâtant de gagner le lai^e au plus vite et fuyant à toute vapeur. Notre capitaine a beau crier et se fâcher, il faut en passer par là ; et comme il est trop tard pour appareiller et prendre la mer, on jette Tancre.

Les chants et la danse se sont cependant ralentis ; quelques légers mouvements de roulis et de tangage ont frappé d'inertie un certain nombre de passagers. Quelques - uns même ressentent déjà les premiers symptômes du mal de mer et font, à Tinsu les uns des autres et en cherchant à dissimuler leurs mouvements, des grimaces plus ou moins accentuées, que des effets plus prononcés encore suivent de près.

Toute la nuit se passe ainsi; la maladie semble se communiquer • des uns aux autres, et bientôt on entend partout des bruits peu harmonieux qui, à force de se répéter, finissent par vaincre les estomacs les plus réf ractaires , et me rappellent involontairement l'aspect d'un vomitartum après une orgie romaine.

Avant le jour nous avions déjà appareillé, et, dès les premières lueurs de l'aurore , nous levions l'ancre et nous cinglions vers le Verdon, poussés par une bonne brise. Entrés dans la passe du Nord après avoir pris un troisième pilote , nous laissions à notre gauche le phare de Cordouan , et nous voyions s'effa-

i2 VOYAGES

cer peu à peu derrière nous les côtes de la Saintonge. Vers deux heures de Taprès-midi, nous étions au delà des passes de la Gironde ; le pilote , remontant dans sa chaloupe, nous souhaitait une bonne traversée et emportait nos dernières lettres. C'était, en effet, la dernière levée, et nous allions désormais nous trouver isolés du monde entier pendant de longues semaines , et peut-être même de longs mois. Malgré le désir que j'avais de voir l'Océan , j'avoue que cet adieu du pilote me toucha le cœur, et je dissimulai comme je pus une fugitive larme. Je ne tardai pas à ressentir moimême les effets d'un premier voyage au long cours , et je dus , comme les autres , payer mon tribut à la mer.

Deux jours après, tout le monde était à peu près remis de son émotion ; les danses avaient recommencé ; la terre avait disparu , et tout autour de nous nous ne voyions plus que la mer encadrée d'un magnifique horizon bleu. Une brise favorable nous poussait rapidement vers la haute mer.

Nous étions partis depuis quatre jours lorsque , un matin , il me prit fantaisie de voir lever le soleil sur l'Océan. Je montai de bonne heure sur la dunette; mais le temps était sombre et couvert , et le soleil se

montrait comme un immense disque rouge et sans rayons. La mer était à la fois houleuse et clapoteuse; de tous côtés on n'apercevait que des vagues blanches qui se brisaient les unes contre les autres et projetaient en Tair de gros flocons d'écume;* le Saint- Jacques Jtanguait et roulait violemment.

A huit heures , trois voiles se montrèrent à l'horizon, et, quelques heures après, quatre autres apparurent encore dans diverses directions. L'un de ces navires , portant pavillon anglais , se dirigeait vers le golfe de Gascogne et passa à environ trois cents mètres de nous. Nous hissâmes les pavillons signaux et nous pûmes ainsi échanger quelques phrases. Nous nous fîmes connaître mutuellement notre nom , notre nationalité, notre lieu de départ, notre destination et notre état sanitaire. Nous priâmes, en outre, notre interlocuteur de signaler notre rencontre à son arrivée à Bordeaux , et , après les saints d'usage , il ne tarda pas à disparaître rapidement.

On se demandera peut-être comment il est possible de se comprendre ainsi à distance, et aussi rapidement, au moyen de pavillons. La chose est bien simple , et tout aussi facile avec des compatriotes qu'avec des étrangers , quelle que soit la langue qu'ils parlent. Voici le moyen. A bord de tous les navires, il existe un livre qui a été traduit dans toutes les langues, et qui contient un nombre considérable de phrases par demandes et par réponses applicables à toutes les situations qui peuvent se présenter en mer. Ces

phrases sont classées par lettre alphabétique et par nature d'objets , et portent chacune un numéro différent, ou numéro d'ordre, et un numéro de série qui permet d'en augmenter considérablement la quantité sans être obligé d'employer un numéro supérieur à 9,999. Chaque navire possédant son livre, dans sa langue n'a qu'à chercher d'avance les demandes qu'il se propose d'adresser au navire qui est en vue , et à lui télégraphier le numéro de série et le numéro d'ordre de chacune de ces phrases. L'autre navire regarde immédiatement dans son livre , et il trouve au nuniéro correspondant la même phrase dans sa langue. Ce livre contient en outre la liste, complète des noms de tous les navires classés qui existent dans les pays civilisés , et dont chacun porte un numéro différent. Il suffit donc de signaler ce numéro pour que l'on sache immédiatement le nom du navire. Le système de pavillons-signaux se compose essentiellement de dix drapeaux de couleurs ou de forines différentes, mais analogues chez tous les peuples, et dont chacun désigne un des dix chiffres de la numération. Ces drapeaux combinés entre eux et posés les uns au - dessus des autres , sur une même drisse , peuvent donc figurer tel nombre que l'on voudra. Cependant, pour agir plus rapidement, il convenait d'employer le moins de pavillons possible , et c'est pour cela qu'on ne dépasse pas le nombre de quatre , avec lequel on peut figurer tous les nombres depuis 1 jusqu'à 9,999. Mais, ce nombre étant insuf-

fisant, on a imaginé de faire plusieurs séries, dont chacune comprend 9,999 demandes ou réponses et est désignée par un nombre de série depuis 1 jusqu'à 5, ce qui fournit près de 50,000 numéros. Maintenant , pour télégraphier ou signaler un nombre , on arbore d'abord le numéro de série désigné par une longue banderole étroite appelée flamme, et, audessous, les pavillons formant le numéro de la phrase et qui se lit de haut en bas. Si les navires sont suffisamment rapprochés, on lit facilement le nombre à Tœil nu , surtout si le vent fait flotter les pavillons ; si, au contraire, les navires sont éloignés Tun de Tautre, on se sert de la longue-vue. De cette manière on peut télégraphier à plusieurs milles de distance. Une fois les pavillons hissés, on attend pour les amener que l'autre navire ait arboré un pavillon spécial qui signifie aperçu, après quoi on continue de la même façon que précédemment. Avec ce système de signaux, les navires peuvent non seulement correspondre entre eux, mais encore avec les sémaphores placés le long des côtes et reliés par un fil électrique aux grands réseaux télégraphiques. C'est ainsi qu'à peine un navire est -il en vue dans le golfe de Gascogne que déjà nous savons à Bordeaux son nom et tous les principaux détails qui peuvent intéresser le commerce. Les signaux servent encore, dans certaines occasions , pour demander un pilote ou des secours , ou bien pour annoncer que le navire est en détresse. On peut même télégraphier pendant la nuit :

on se sert alors de fanaux blancs ou colorés, que Ton place d'une certaine façon, de manière à représenter des nombres comme avec les pavillons. On comprend sans peine les immenses avantages que Ybu retire de ce moyen de communication , et en même temps le plaisir que Ton éprouve de pouvoir s'entretenir avec ses semblables au milieu de la mer, surtout lorsqu'on se trouve à bord d'un voilier et qu'on a perdu de vue la terre depuis longtemps.

Notre capitaine, M. Hiriart, un brave marin et en même temps un excellent ami , ne perdait jamais une occasion de signaler y et, sachant que cela me faisait plaisir, il y mettait toujours la meilleure volonté. Ce jour-là fut un vrai jour de fête pour les passagers. Ils étaient tous sur le pont ou sur les haubans , agitant leurs mouchoirs et poussant des cris d'allégresse, lorsque le navire anglais passait à côté de nous. Pour mon compte , j'avoue que le spectacle en valait la peine, et, quoique nous fussions nous-mêmes en pleine mer, nous n'avions pas une idée des mouvements si gracieux, et si majestueux en même temps, d'un navire qui court grand largue avec toutes ses voiles dehors et sur une mer un peu agitée.

Le lendemain, vendredi 13 novembre (c'était un 13 et un vendredi!), les coqs, dont le chant matinal

me réveillait tous les matins, et qui, la veille, n'avaient cessé de chantertoute la journée, étaient muets ettristes dans leurs cages ; le ciel était couvert de nuages noirs ; le temps était sombre , et la mer houleuse et très agitée ; le baromètre baissait et se rapprochait déjà beaucoup de tempête. L'atmosphère était calme, et cependant la mer grossissait toujours, et d'immenses vagues roulaient à sa surface comme des montagnes mobiles. Tout cela était peu rassurant, et il était facile de deviner que nous allions avoir du mauvais temps. Vers neuf heures du soir, le vent commença à souffler avec violence ; la mer devint horrible , et l'obscurité de la nuit vint encore ajouter à l'horreur du tableau. On avait serré presque toutes les voiles : nous n'avions plus que les huniers dehors, et, malgré cela, nous marchions avec une rapidité vertigineuse. La mer grondait au loin avec furie, et, de temps en temps, les lames venaient déferler sur le pont. Le vent sifflait dans les cordages ; on entendait des craquements dans la mâture et dans la carcasse du navire ; le gouvernail criait sur ses gonds et raidissait violemment ses chaînes. Les malles des passagers étaient renversées, la vaisselle s'entre-choquait, et la nuit devenait de plus en plus sombre et lugubre. Les passagers d'entrepont avaient été consignés afin qu'ils ne gênassent pas les matelots pour la manœuvre et qu'ils ne s'exposassent pas imprudemment au danger. On entendait de tous côtés les cris des enfants , les lamentations des passagers et les prières

de quelques Espagnols qui, se croyant à leur dernière heure, se recommandaient à Dieu et à la Viei^e. Quant à moi , je n'étais nullement rassuré ; mais j'affectais d'avoir du courage , et je cherchais à épier les conversations des matelots afin de savoir si nous étions sérieusement en danger. Aucune phrase heureusement ne vint m'alarmer, et, au contraire, mes craintes cessèrent presque complètement lorsque je vis la sérénité de Tofficier de quart, qui chantait sur, la dunette en fumant sa pipe. Néanmoins je ne pus dormir de toute la nuit, et, à quatre heures du matin, lorsque le capitaine vint m'inviter à prendre le thé, je ne me fis pas prier pour me lever. M. Hiriart était de très bonne humeur et paraissait fort satisfait. Avant que je lui en eusse demandé le motif, il se hâta de m'expliquer sa joie : < Je suis content, me dit-il : à midi nous aurons fait quatre-vingts lieues depuis hier, et je n'ai pas la moindre avarie. » Yoilà le marin ; en mer tout son bonheur consiste à faire beaucoup de chemin.

A six heures , lorsque le jour commença à poindre , je montai sur la dunette et je pus jouir alors du spectacle le plus sublime et le plus grandiose qu'on puisse imaginer. La tempête avait cessé ; le soleil se montrait radieux à l'horizon et jetait des flots de lumière sur l'Océan immense. La mer était majestueuse ; nulle barrière ne s'opposait à la libre expansion de ses ondes; des montagnes d'eau aux crêtes blanchissantes d'écume roulaient les unes sur les autres ou

Mer phosphorescente.

se heurtaient avec fracas. Une forte brise enflait nos voiles , et le Saint -Jacques semblait glisser à la surface des eaux, dont il suivait toutes les ondulations, tantôt gravissant le plan incliné d'une vague , puis planant au sommet, comme pour prendre haleine, et se précipitant bientôt au fond d'un abîme ouvert par une vague et aussitôt comblé par une autre. Il glissait sur le flanc, se relevait, fendait la lame qui se retirait en grondant, glissait encore et semblait se jouer avec les flots et braver leur fureur. Peu à peu le vent fléchit, la mer devint plus tranquille; les passagers purent sortir de Tentrepont, et le soir nous avions un calme plat qui dura jusqu'à dix heures.

Le jour suivant était un dimanche. Il fit un temps superbe. Les passagers et les passagères revêtirent leurs habits de fête, et, sous la direction de quelques curés carlistes, qui avaient quitté la soutane et qui voyageaient en troisième classe comme les plus humbles des mortels , ils commencèrent dès le matin à chanter la messe et des cantiques. Lorsque la nuit arriva, les chants duraient encore, et les voix fraîches des jeunes filles, chantant en basque des cantiques sacrés ou des chansons nationales, rompaient agréablement la monotonie du voyage. Ce soir -là j'admirai pour la première fois ce qu'on appelle la phosphorescence de la mer. Des milliers de feux apparaissaient dans le sillage du navire : on aurait dit que les eaux étaient couvertes de vers luisants. On

sait que ce singulier phénomène est produit par la présence dans Teau de la mer de petits animaux microscopiques nommés noctiluca miliaris, qui, dans certaines conditions qu'on ne connaît pas très bien , ont la propriété de dégager de la lumière •

Le 17, nous eûmes un calme plat toute la journée. La mer était unie comme une glace ; pas le moindre souffle de vent ne venait enfler nos voiles. Nous paraissions immobiles ; mais le courant nous reportait en arrière avec une vitesse de trois à quatre milles. Le capitaine était inabordable et d'une humeur affreuse ; il eut beau faire déboucher du Champagne à déjeuner et à dîner pour faire souffler le vent, Éole demeura inflexible. Alors quelques hommes de l'équipage , n'ayant rien à faire , prirent le parti de se baigner en pleine mer, et on les vit pendant quelques instants , semblables à des tritons , nager et plonger autour du navire. Quant à nous, nous jouissions d'un repos absolu comme si nous avions été à l'ancre, et nous pouvions enfin manger avec une tranquillité parfaite. Ce n'était pas comme les jours précédents, où nous étions obligés de nous servir de tables à roulis et mettre notre assiette , notre verre et les bouteilles dans de petits casiers de bois, et où, malgré toutes ces précautions, nous voyions notre potage se renverser sur nos genoux ou sur notre poitrine ^au moment où nous nous apprêtions à le boire , et les bouteilles courir avec les verres le long de la table. Il commençait à faire chaud, et, la nuit, quelques

passagers transportaient leurs couchettes sur la dunette pour dormir plus commodément.

Le calme dura trois lo«gs jours , puis nous eûmes de la pluie et un vent contraire. Le samedi cependant nous pûmes reprendre notre route , et un petit incident vint seul rompre la monotonie de cette journée. Dans la matinée, le timonier, chargé de diriger la route, et en même temps du soin de veiller à la ligne de pêche qui était attachée à Tarrière du navire , à côté du gouvernail, cria : t Un poisson! un poisson ! > Aussitôt les marins et quelques passagers accoururent, et Ton commença à haler la ligne. Le capitaine lui-même se tenait penché sur le bord du navire, une fouine^ à la main, et prêt à harponner le poisson dès qu'il serait à sa portée. On halait toujours ; la résistance semblait peu considérable cependant, et le matelot disait déjà que le poisson s'était échappé. Lorsque Thameçon ne fut plus qu'à quelques mètres, on vit ce qui avait mordu; mais, ô déception! c'était... devinez quoi?... la pantoufle du capitaine, qui, la veille, était tombée à la mer lorsque nous marchions à reculons , et que nous venions de repêcher en passant par le même chemin! M. Hiriart ne fut pas le moins surpris , et ne put s'empêcher de rire en se voyant avec une fouine à la main , tandis que l'hameçon n'avait accroché qu'une vieille chaussure.

1 La fouine est une espèce de trident.

La journée suivante commença par .une triste cérémonie. A trois heures du matin , Téquipage et quelques passagers rendaient les derniers devoirs à un de leurs camarades , le maître charpentier, qui était mort presque subitement, la veille, d'une attaque d'apoplexie.

C'est une cérémonie à la fois simple et imposante qu'un enterrement à la mer. Le corps est cousu dans un sac de toile à voile , portant à l'une de ses extrémités un lourd morceau de fer pour l'empêcher .de surnager. On le place sur uiie planche à bascule , au sabord de l'avant , à tribord s'il s'agit d'un officier, à bâbord s'il s'agit d'un simple matelot. Tout le monde se découvre et se met à genoux ; on récite une courte prière, on fait le signe de la croix sur le mort, puis la planche bascule , le cadavre plonge au fond de la mer, le navire passe par-dessus, et tout est fini.

Comme le dimanche précédent, les passagers chantèrent la messe et les vêpres , et , dans la isoirée , ils organisèrent un grand bal, qui ne manquait pas d'un certain cachet d'originalité. Chaque nation formait un ou plusieurs groupes distincts et exécutait les danses populaires de son pays : les Espagnols dansaient le fandango ; les Basques et les Français , la polka, la valse et quelques autres danses dont je ne connais pas le nom, et qui paraissaient d'origine

bien moins moderne. La musique, sans doute, laissait beaucoup à désirer, et quelques mauvaises guitares, des tambours de basque, un violon et un fifre formaient tout Torchestre; néanmoins les danseurs et les danseuses paraissaient prendre beaucoup de plaisir à ce divertissement, et s'accommodaient fort bien de ces virtuoses dont la bonne volonté et la complaisance surpassaient considérablement le talent musical.

Les trois jours suivants ne présentèrent rien de remarquable; cependant je ne puis m'empécher. de parler de quelques poissons que je vis pour la première fois , et qui excitèrent beaucoup ma curiosité. Le premier fut un jotfo/^, qui nous suivit pendant deux jours , justifiant ainsi le nom que les marins lui ont donné. C'est un petit poisson de vingt à vingtcinq centimètres de longueur, et fort joli. Il porte de chaque côté du corps des bandes alternativement bleues et noires , d'un demi-centimètre de largeur, et du plus bel effet. Le pilote a l'habitude de suivre les navires; il se place généralement sur les côtés, un peu à l'arrière , et à quelques décimètres de profondeur. Lorsque le temps est beau et que la mer est calme, on le voit, parfois pendant plusieurs jours et même plusieurs semaines , accompagner le navire et rester à la même place par rapport à ce dernier.

Les deux autres poissons dont il me reste à parler sont la âûrade et le poisson volant. Le premier est réellement le plus bel habitant de la mer. Tout ce

que Buffon a dit de roîseau-mouche. comme couleur peut s'appliquer à la dorade , et encore la description est bien au-dessous de la vérité. La première que je vis venait d'être pêchée à la ligne , et je ne pus retenir un cri d'admiration lorsque je l'aperçus vivante sur le pont et sortant de la mer. Pendant les quelques minutes qu'elle resta en vie , mes yeux furent éblouis de l'éclat incomparable de ses écailles : c'était un mélange d'or, d'argent, de bronze, de couleurs inimitables enfin. Le poisson était resplendissant, et il semblait, dans son agonie, jeter des feux multicolores dont aucune comparaison ne pourrait donner une idée même approximative. Ajoutez à cela que cette dorade pesait au moins vingt- cinq livres. La forme de ce poisson est des plus gracieuses. Sa chair n'est pas très délicate ; et comme nous avions tous les jours une abondante provision d'autres poissons meilleurs, nous nous contentions du plaisir de la pêche , et l'équipage pouvait ainsi ajouter un plat à son menu quotidien , presque invariablement composé de lard et de sardines , ou de morue.

Nous nous trouvions en ce moment entre les tropiques, c'est-à-dire dans la zone torride. Il faut dire, cependant, que cette épithète ne s'applique guère qu'à terre, car sur mer il y a presque toujours du vent dans ces régions, et, d'un autre côté, l'eau ne s'échaufi'ant pas comme la terre , la température est en général très supportable.

Des nuées considérables de poissons volants sor-

taient à chaque instant de la mer, rasaient la surface des eaux, plongeaient, puis ressortaient de nouveau, et continuaient ainsi leur vol sur une longueur de plusieurs centaines de mètres. Je les prenais d'abord pour des oiseaux; mais J6 ne tardai pas h revenir de mon erreur lorsqu'un de ces intéressants animaux, ayant rencontré notre grande voile sur sa route, vint

tomber tout vivant sur le pont. Je pus alors l'examiner à l'aise , et je vis que le vol de ce poisson peut très facilement s'expliquer par le développement extraordinaire de ses deux nageoires pectorales, dont la longueur atteint presque celle du corps tout entier» et dont la surface a plus d'un décimètre carré pour un poisson de vingt centimètres de longueur. Le poisson volant a une chair très délicate , et c'est sans doute pour échapper à ses ennemis qu'il prend le vol et franchit ainsi rapidement d'assez grandes distances.

Le 30 novembre, nous nous trouvions par T de latitude nord , c'est-à-dire à la limite septentrionale du Pot au noir. On désigne sous ce nom une région parallèle à Téquateur, ayant environ cent vingt à cent trente lieues de largeur, et dans laquelle le temps est constamment variable. C'est la demeure éternelle et perpétuelle des calmes plats, des grains, de la pluie , des coups de vent imprévus , des orages , des tempêtes, des trombes; tout cela se succédant parfois dans Tespace de quelques heures.

Ce jour- là, nous eûmes de Forage et une pluie torrentielle qui nous permit de remplir nos pièces à eau déjà à moitié vides. Nous aperçûmes aussi une grande quantité d'oiseaux de mer et de poissons volants. Une forte brise se leva enfin , et nous poussa rapidement vers Téquateur. Dans la soirée , le temps devint affreux; les éclairs se succédaient si rapidement que toute la mer semblait illuminée à la lumière électrique. Un coup de vent inattendu nous brisa le mât de flèche et son galhauban. Ce temps dura ainsi jusqu'à quatre heures du matin, et, chose singulière, la mer ne cessa pas un seul instant d'être belle et sans la moindre houle. Il arrive très fréquemment, en effet , que la mer est calme avec un vent très fort ,

et que des lames énormes coïncident avec une tranquillité parfaite de l'atmosphère .

Deux voiles se montrèrent à Thorizon , mais à une distance trop grande pour que nous pussions échanger des signaux. La pluie continua; mais, en revanche, nous eûmes le plaisir de pouvoir nous livrer à la pêche et à la chasse ; non pas à la chasse aux poules dans nos volières, comme on serait peut-être tenté de le croire, mais bien à une véritable chasse aux petits oiseaux, ce qui parait au moins singulier, attendu que nous étions à une distance de plusieurs centaines de lieues de la côte. Un grand nombre de ces petites bêtes, parmi lesquelles se trouvaient quelques serins et un épervier, s'abattirent sur le Saint 'Jacques y harassés de fatigue et mourant de faim. Ces oiseaux avaient dû probablement s'échapper de quelque navire qui était passé par là, ou bien avaient été emportés au large par une tempête. Nous réussîmes à en prendre quelques-uns avec la main; les autres tombèrent dans la mer. L'épervier, qui s'était reposé sur la hune, fut saisi par un matelot pendant la nuit, et figura le lendemain sur notre table conmie gibier. J'avoue *qu'il n'était pas bien appétissant; mais la singularité de sa capture lui donnait une valeur tout à fait conventionnelle.

Nous n'étions plus qu'à quelques lieues de l'équateur, et les calculs de route indiquaient que vers quatre heures du matin nous passerions la ligne. Un grand nombre de passagers se levèrent de très grand

matin, pensant voir quelque chose de nouveau et d'extraordinaire , car ces mots : t passer la ligne , > avaient singulièrement excité leur curiosité , et quelques ignorants assez crédules ajoutèrent foi aux affirmations du quartier^maître , qui leur avait promis de leur faire voir la fameuse ligne.

A Theure indiquée, ayant pris la longue-vue, dans rintérieur de laquelle il avait eu soin de placer un fil noir transversalement , il fit semblant de chercher un instant à Thorizon devant le navire ; puis , s'arrêtant tout à coup, il s'écria : t Voilà la ligne ! » Ayant fixé la lunette , il recommanda de ne pas la remuer, et alors chaque curieux, mettant à tour de rôle son œil à Toculaire , put distinctement voir le phénomène. Mais bientôt, au moment où tous les curieux tenaient leur regard fixé vers Thorizon où se trouvait la ligne y qu'on ne voyait qu'avec la longue-vue , une avalanche d'eau salée inonda ces crédules passagers, en même temps que de grands éclats de rire partaient de la mâture. C'étaient les marins qui fêtaient le bonhomme Tropique et baptisaient à grands seaux d'eau ces néophytes de trop bonne foi. Toute la journée se passa en réjouissances. L'équipage eut double ration de vin et d'eau-de-\îe , et les passagers eux-mêmes eurent leur part de libéralités. A la chambre le Champagne coula à flots , et l'on mit à contribution les plus fines conserves et le talent culinaire de notre coq (c'est ainsi que les marins appellent le cuisinier). Nous avions fait un peu plus de la moitié de la route , et ,

si le temps continuait à être favorable , la traversée allait être très courte, et Tarmement réaliserait de sérieuses économies de vivres , puisque chaque jour de gagné représentait près de six cents rations.

Entraînés vers Touest par les courants et les vents défavorables , nous pûmes , le 5 décembre , apercevoir les côtes d'Amérique , qui ressemblaient à un nuage grisâtre. Je ne saurais exprimer le plaisir que cette vue me causa; mais bientôt, le vent ayant changé, nous reprîmes notre route vers le sud et nous ne tardâmes pas à perdre de vue la terre. Nous péchâmes ce jour- là un magnifique dauphin pesant plus de trente livres. Ce poisson, qui ressemble assez à la dorade, est peut-être encore plus beau que cettç dernière comme couleur. Il n'y a que les eaux chaudes sans fond et le soleil des tropiques qui soient capables de créer et d'entretenir un éclat si incomparable.

Dans la soirée , un navire anglais allant à contrebord passa très près de nous, et nous pûmes faire des signaux. Il nous promit de signaler notre rencontre à son premier port d'arrivée, et, nous ayant souhaité un bon voyage, il ne tarda pas à disparaître.

Pendant la nuit nous aperçûmes devant nous trois navires, dont deux suivaient la même route que nous, et le troisième filait dans la direction du cap Horn. Quoique la nuit fût très obscure, nous reconnûmes leur direction à leurs feux de position. Le Saint-- JacqueSy s'étant un peu dévié pour éviter un abordage

et marchant avec une vitesse de onze nœuds et demi , les eut bientôt atteints et dépassés; quelques minutes après on ne les voyait déjà plus.

A partir de ce moment nous ne passâmes plus un seul jour, pour ainsi dire , sans rencontrer plusieurs navires et sans échanger nos couleurs. Le temps était magnifique ; la nuit , le ciel était resplendissant d'étoiles, et la constellation de la Croix du sud y qui se trouve très près du pôle du même nom, nous indiquait depuis longtemps que nous étions dans Fhémisphère austral, et que nous avions changé de ciel.

Le 15 décembre, nous eûmes un calme plat toute la journée. Pendant le déjeuner, le maître d'équipage vint dire au capitaine qu'on apercevait une épave sur la mer, et manifesta le désir de profiter du calme pour aller la reconnaître. M. Hiriart s'y prêta de fort bonne grâce. Bientôt un canot fut mis à la mer, et les cinq hommes qui le montaient se dirigèrent à force de rames vers l'épave, qui n'était qu'à quelques centaines de brasses du navire. Ce fut un événement à bord. Les passagers couvrirent le pont et la dunette , ou montèrent dans les haubans pour mieux voir revenir le canot. Chacun le suivait des yeux avec anxiété , et , lorsque les marins atteignirent l'objet et le mirent dans l'embarcation , tout le monde poussa un grand cri de satisfaction. De tous côtés on n'entendait parler que de naufrage; on faisait mille conjectures; les uns croyaient que c'était un cadavre y d'autres avaient cru reconnaître une malle et

supputaient déjà les richesses qu'on allait y trouver renfermées. L'intérêt allait grandissant à mesure que le canot approchait; mais les marins avaient si bien dissimulé leur capture , que ce fut seulement au moment où ils étaient le long du bord qu'ils firent voir leur trouvaille. Quel ne fut pas notre désappointement lorsqu'une passagère reconnut dans l'épave si impatiemment attendue son oreiller de plume, qu'elle avait laissé tomber à la mer par mégarde pendant la nuit précédente ! Les matelots hissèrent en maugréant le canot au portemanteau , et se hâtèrent de s'esquiver pour échapper aux railleries des passagers.

Il y avait juste un mois que nous avions jeté notre pauvre charpentier à la mer ; depuis lors , l'état sanitaire avait été excellent, et nous avions le regret d'arriver avec un passager de moins , lorsqu'un nouvel * hôte vint se joindre à nous. C'était un superbe garçon qui, désireux de garder sa nationalité de Français et d'être enregistré comme Parisien, s'était hâté de venir au monde avant de toucher au continent américain , dont nous n'étions plus séparés que par une distance de cent cinquante lieues.

De bleues qu'elles étaient auparavant, les eaux étaient devenues d'un vert émeraude très prononcé , et telles que les peintres ont l'habitude de les représenter dans leurs tableaux. Ce changement de couleur tient à la diminution de profondeur de la mer et à la nature du fond. Toute la journée, des oiseaux de

terre et de mer volaient autour du navire ou se laissaient bercer par les flots. Quelques loups marins commençaient à se montrer, et annonçaient que nous n'étions pas loin de Montevideo, où ils abondent. Ces animaux sont fort jolis et ont de grands yeux qui leur donnent un air très intelligent. La tête ressemble un peu à une tête de chien, et tout le corps est couvert d'une peau garnie d'un poil ras soyeux. On s'en sert pour faire des porte -monnaie, des sacs de voyage et quelques autres petits objets de fantaisie.

Le 21 décembre, au soir, le capitaine me dit que nous verrions pendant la nuit le phare de Maldo- ' nado. Je le priai alors de me faire réveiller à ce moment. Vers deux heures du matin, il vint luimême dans ma cabine m'annoncer la bonne nouvelle. M'étant couché tout habillé , je ne fis qu'un bond et j'accourus sur la dunette. La nuit était superbe, et la clarté rougeâtre du phare se détachait nettement devant nous et paraissait presque raser la surface de l'eau. J'attendis le jour avec impatience; les heures me parurent bien longues, et, dès les premières lueurs de l'aurore , lorsque je vis la côte qui se dessinait à l'horizon comme une bande de nuages

bleuâtres, je ne pus contenir ma joie. Les passagers aussi bondissaient de bonheur et manifestaient leur allégresse de toutes les façons, en criant, en chantant et en dansant. Ils la voyaient enfin cette terre promise, où devaient se réaliser les beaux rêves qu'ils avaient faits durant les quarante^-quatre jours qu'avait duré la traversée.

Favorisés par une bonne brise , nous arrivions vers deux heures de l'après-midi en face de Montevideo , où nous jetions l'ancre pour débarquer les quatrevingts passagers qui devaient s'arrêter dans ce port. À six heures du soir nous prenions un pilote qui devait nous conduire jusqu'à Buenos-Ayres, distant de quarante lieues de cette dernière ville. Nous rencontrâmes un grand nombre de navires qui suivaient la même route que le Saint-J acques , et nous les laissâmes bientôt derrière nous successivement les uns après les autres. Quelques heures après notre départ, nous perdions encore de vue la terre , car le fleuve de la Plata a , en ce point , plus de quatre-vingt-dix kilomètres de largeur. Ce ne fut que dans la matinée du jour suivant que nous commençâmes à voir avec la longue -- vue les arbres de la côte; puis la ville de Buenos-Ayres nous apparut à travers les mâts des nombreux navires qui étaient mouillés dans la rade. Après avoir navigué pendant quelques instants au milieu de ces navires, nous arrivions à notre destination, et, au cri de : Mouille! l'ancre tombait tout à coup au fond de l'eau. Les dernières voiles étaient

amenées, les passagers s'empressaient de mettre leurs affaires en ordre et de recueillir leurs bagages pour débarquer. A cause du peu de profondeur de la Plata , nous avions dû mouiller à sept milles au large ; aussi nous ne tardâmes pas à être entourés de petits bateaux appelés baleinières , et montés la plupart par des Napolitains qui venaient nous offrir leurs services. Nous affrétâmes autant de ces bateaux qu'il nous en fallait pour contenir nos passagers , et nous nous entassâmes, pour ainsi dire, pêle-mêle avec des colis et des bagages de toute sorte. Il nous fallut assez de temps pour franchir la distance qui nous séparait de la terre; et comme l'eau était fort basse et que les bateaux ne pouvaient pas accoster au débarcadère, on dut encore nous transborder dans des tombereaux montés sur d'immenses roues, et attelés de chevaux vigoureux qui , pour arriver jusqu'à nous, devaient s'enfoncer dans l'eau jusqu'à la croupe. De tous côtés , on voyait un nombre considérable de ces attelages servant au chargement ou au déchargement des navires , et transportant , les uns des balles de laine , les autres des caisses contenant des produits européens. C'était un spectacle vraiment curieux, ou tout au moins étrange , que de voir ces chars circuler dans l'eau , souvent à plus d'un mille du rivage , ou sortir tout ruisselants du fleuve. Les chevaux affectés à ce service doivent être d'une docilité et d'une vigueur remarquables; car, d'un côté, il suffirait parfois d'un pas de plus pour perdre pied et partir à la dé-

rive , tandis que , d'un autre côté , ils sont obligés de passer dans Teau une grande partie de la journée , et d'y entrer tout en sueur, après avoir fait souvent une longue et pénible course. Il est très difficile d'habituer les chevaux à ce régime , et un grand nombre de ces animaux meurent au commencement de leur carrière. Parfois aussi on a à enregistrer de terribles accidents , et une de ces calamités , dont on a gardé pendant longtemps le pénible souvenir, vint, il y a quelques années, jeter le deuil et la désolation dans un grand nombre de familles : les eaux étant très basses , parce que le vent venait de terre , beaucoup de tombereaux se trouvaient au large à une assez grande distance; tout d'un coup, le vent venant à changer de direction, il se produisit une ascension brusque et rapide dans le niveau des eaux. Plus de deux cents tombereaux furent bientôt emportés par le courant, et, avant que les secours arrivassent, un grand nombre d'hommes et de chevaux avaient péri. Quant à nous , nous n'avions rien à craindre , car nous n'étions qu'à quelques centaines de mètres du long débarcadère que l'on aperçoit au milieu de la rade de Buenos-Ayres, et qui sert, pour ainsi dire, de trait d'union entre la terre et la mer. Ce gigantesque appontement est construit, à une hauteur de plusieurs mètres, avec de grosses poutres enfoncées dans le sol et solidement unies entre elles par des traverses et des bandes de fer. Il s'étend sur une longueur de cinq cents mètres au moins, et présente de

loin en loin des escaliers et des canots de sauvetage , suspendus à des palans, et prêts à être mis à Teau en cas de besoin. Dans la soirée c'est un lieu de promenade, et de nombreux piétons viennent y respirer Tair frais de la mer jusqu'à une heure assez avancée. Il était environ six heures lorsque nous accostâmes. Je ne me fis pas prier pour descendre , et je m'élançai sur le ponton. Je ne saurais décrire la sensation de bonheur que j'éprouvai en mettant le pied sur ce plancher, qui me servait, pour ainsi dire, de transition entre le navire et la terre ferme. J'avais beau être sûr que le ponton était immobile, j'éprouvais comme une espèce de vertige ; je le sentais se mouvoir sous mes pieds , et la tête me tournait comme si j'allais avoir le mal de mer. On pourrait appeler cela le fnalde terre y car le corps, étant habitué à une mobilité continuelle par une longue traversée, éprouve, en passant à l'état de repos ^ absolument le même effet qu'il avait éprouvé en passant de l'état de repos à l'état de mouvement. Le débarcadère me parut bien long, et, lorsque je pus enfin marcher sur la vraie terre ferme, je fus tout d'un coup conrnie soulagé d'un grand poids. Je ne sentais pas le sol que je foulais ; il me semblait que j'étais devenu d'une légèreté extrême; mon cœur palpitait de bonheur; je croyais rêver, tant il me paraissait étrange de voir devant moi une grande ville , après être resté quarante-cinq jours sans voir autre chose que le ciel et l'eau. Je touchais enfin cette Amérique, dont le nom seul avait souvent

embelli les rêves de mon enfance. Je dévorais des yeux tout ce qui se présentait autour de moi ; je m'arrêtais au moindre insecte, à la plus insignifiante touffe d'herbe, car je me figurais que je n'allais rencontrer que des choses inconnues , que tout allait être surprise et imprévu.

Page 1