‹ Voyages dans les régences de Tunis et d'Alger (volume 2)Chapitre 36 sur 53 · LETTRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LETTRE HUITIEME

A Monsieur r abbé Bignon^ Conseiller-dEtalf^ contenant la description de Visthme du ctjtp Bon et les coutumes des ISfîqwres an^ daloux établis dans le royaume de Tunis^

Tiuiis, le 6 octobre 1714^

Monsieur,

Je contmiie à vous envoyer la relation àe mes voyages et la description des endroits que je parcoiu*s; je viens d*en finir un asspZ; dangereux quoique peu éloigné de la viUe de Tunis. Cest à Pistfame où à la péninsule du cap Bon que j^ai été. jy joins la relation des coutumes des Maures andaloux établis dans ce royaume, en attendant de vous envoyer celles des Arabes Bédouins} je souhaite que le tout puisse vous être agréable.

Le 23 septembre je partis de Tunis, accompagne du R. P. François Ximenès, Espagnol,

administrateur de Fhopital royal des esclaves de Tunis, entretenu par le roi d^Espagne. Ce père est fort tîurieux et il m^a accompagné dans la plupart de mes voyages. Nous prîmes le chemin de Suse et, api'ès avoir traversé la rivière de Meliane, appelée par Ptolémée Catada ' , nous passâmes devant la Emmamelif % où il y a des bains chauds dont j^ai eu llionneur de vous parler dans ma seconde lettre. On y trouve deux petits réservoirs couvert^ pour la commodité des malades, Pun destiné pour les hommes et Fautre pour les femmes ^ et plusieurs petites chambres pour s^ reposer et loger. Nous laissâmes après le chemin de Suse à droite et nous arrivâmes à Soliman* à deux heiu*es après midi. Comme nous avions des lettres de recoiiimandation de Sidy Mahmoût , Maure andaloux natif de ce village, et qui est kazanadar ou trésorier du bey, un des principaux conseillers dont je vous ai fiât reloge dans ma troisième lettre , nous fômes logés et défrayés de toute dépense pendant lïotre séjour.

* Ptolem. rV, III, p. 109, éd. Bert.

2 Hammam-el-enf.

' Suleïman. (L.)

De Soliman.

Il y a apparence que Soliman est Fancienne Gasula' qui, comme Ton croit ^ fixt ruii^ée par Xes Sarrasins vers Tan 644 ^^ J»-^* *• Elle fut rebâtie en i6ii par les Maures «idalousi et laçarins qiii lurent chassa d^Espagne par l^hitippe IIP. Ctei FappeUe SoUm^n à causç^ que le territoire, et une maison qu^il y avait appartenaient à un Turc appela Spliman qui 1^ leur vendit assez chèrement et qui leur permit de jeter les. fondemens dp leui: vilje., Çest à peu près dans Ce même ten^ q^e tous les autres villages des Andaloux forent commencés. Tels sont Tastour, Mezengelbeb^^ Çrassilouët^, les Zawans, Tuburbo, Séloi^gie^^ Hadromon^ Grassi^el^, Mezelgelmin* ^ la

' Voy. Ifin. d'Anton, p. ^7, éd. Wessel.

• On verra dans les notes de la lettre suivante qiie ks^ Arabes n*ont pénétré dans rintéiiem' de rAfiiqu^ qiie vers Tan 665.

' En 1609 et 161p.

4 Basilbab, Meses-el-Bab. ( L. ) Mîsaz-el-Bab. ( T. )

5 Grich-el-Oued. (L. 1 833.)

6 Slougeah. (L.)

7 Ras-el4)Jebel. (L.) « Mezeljemeine. (Sw.)

HaËa ' , en un mot , presque tous les Tiltage^r qui subsistent et <pii , par le trayaii de ces iindaloux ^ font la richesse principale de ce royaume*

Soliman est situé dans mie pladne à cinq Heties de Tunis et à unelieué de la baie de la Goulette. Il est f»*esque rond, entouré de mauTaises murailles de terre, les rues étroites et mal percées, les maisons basses^ les unes couvertes de briques rondes et les autres terrassées à la mauresque avec un j^a^'ou une cour au milieu * à laquelle tous les appartemens aboutissent. Ils ont souvent dans ces eours. des plantes aromatiques ou des vases de fleurs pour leur plaisir et pqur Fomement* Tous les appartemens sont au rez-de-cbaussée et peu de maisons ont un étage. Il y a six mosquées et une zaunia, qui est comme un refuge pour les criminels et pour ceux qui ne peuvent payer leurs créanciers* Le marabout de cette zaunia donne à manger à ceux qui s^

• El-Aleab. (L. 1829.) Elatia. (Sw.)

• Shaw dit que cette cour intérieure se nomme, cher les Arabes, el-woost (t.I, p. 353, tr. fr.); les Maures andaloux ont conservé le terme espagnol /»a/ib qui a la piém^ signification.

réfugient. Il y a pour cela des fonds légués par des paysannes pieuses et dévotes à uxt marabout qui y a été enterré. II y a aussi plu* sieurs marabouts dans de petites chapelles ou Von a enterré des personnes cpi\>n regie^de ccHnme $aintes ; ces marabouts sont sou- T^it des maîtres d^école obligés par b^ foudaticm d^^iseigner les en&ns* Au milieui de I^ ville il y a une petite jdace cairée qUi sert de marché pour les provisionsnécessairea à la vie. La salle du café se trouve vers la fgiçade de cçtte place qui regarde le sud» C^esl là que les Maures s^assemblent pour convers^^ pour manger des espèces de confitures Ëdtes de miel et de farine, pour £mier du tabac, poui^ prendre du café et pour entendre jouer de certains instrumens , comme sont les guitares et les hautbois et autre» , suivant Tusage du pays. Il y a un marché tous les v^klredis où les Maures du voisinage s'^assemMent pour acheter et vendre. Il y a plusieurs bains pu* blics, les uns pour les hommes et les autres pour les femmes; car les Mahométans ont coutume de se baigner presque tous les jours par un principe de religion.

Trois cents familles de Mam-es andaloux el

$ix cents d^Arabes habitait cette Tille, Les Maures originaires d^pagne ont le gouvernement de la justice ^ de m^e que dans tous les endroits où ils sont établis depuis que Uzan, bey de Tunis, le leur accorda lorsqu"^ fondèrent ces lieuX) et les Maures arabes n^j peuvent exercer aucun? charge. Le siège de la justice e^t coriaposé d'un gouverneur qu'on appelle sheicL^ qui est la parscmne bi plus consid^able, trois jurés et trois algua^ sins \ Le premier est perpétuel et est créé par la voix et le su|&age de tous lès Andidoux^ ensuite approuvé par le bey ; les autres sont annuels. Dix ou dou2^ notaires maures an«daloux des plus ccmsidérables s'assemblent à ce sujet dans la mosquée principale et font, toutes les années, ré}eetii)n de ces officiers. L'office di| sheick esjt de donner les ordr^, de rendre la justice.âu; civil et au criminel, de condamner et d'^2$oudre suivant les lois; mais il ne peut condamner personne à mort sans im ordre exprès du bey. Les trois jurés sont comme les conseillers, et les alguasins sont connue les archers qui saisissent , donnent la

* Alguazils, ■'

bastonnade et exécutent les arrêts des jùges^. On voit dans plusieurs vUlages d'^Espagne les mêmes (^Sciers qui ont le même nom et le même en^loi.

Tous les Andaloux sont exempts ix^ tribut; mais ils paient le dixième de tous les finnt^ quHls recueillent. Cette exemption leur fut accordée par Uzan4)ey lorsqu^ls se retirèrent d^Espagne. Depuis quelques années ils paient quelques droits poiu* le louage des lieux qu^ils occupent dans les bazars ou^ marchés, lorsqu'ils vont vendre leurs denrées. Les Arabes bédouins paient la garame, qui est un droit imposé sur les terres labourées. Il y aun fermier du bey pour retirer ces droits; mais ce commis nV aucune autorité et est soumis à la justice des Andaloux. La religion des Andaloux est la même que celle des Arabes; ilà professent tous la loi et la religion de Mahomet, mais leurs manières de s'habîUer et leurs coutumes sont différentes en bien des en-^ droits. Je ne parlerais pas à présent des cou^ tûmes des Bédouins , espérant de le faire amplement dans une lettre particulière , je me contenterai de vous faire une courte relation des coutumes des Andaloux.

Après que ces Maures andaloux se lurent mtirés d^Espagne , ils quittèrent leurs anciennes manières de s^habiller à Fespagnole et prirent les habillemens à la tiu^que ou du m^ins ceux que portaient les gens des Tilles et les personnes principales du pays. Ils permirent seulement à leurs compatriotes dV chever d^user leurs anciens habits qui étaient très beaux, comme on le trouve À^rit dans les anciens manuscrits de ces Andaloux. Voici un extrait d^un de leurs livres : <c II auu raît été d^inq)ok*taHce, dit Tauteur, qu^on a eût été habillé humblement depuis qu^on u était arrivé à Izlam ^ , mais le diable luzbel^ « Fesprit du monde et la vanité ne donnèrent « pas lieu à tant de bien. On fut d^abord prié « de montrer les joyaux et les omemens dont « on n^avait jamais vu de semblables et quW <c ne connaissait pas dans ce pays« Ces riches^ « ses et ces omemçns pouvaient égaler ceux « des grands d^Espagne; principalementdans « les dorures des femmes. Il y avait des « femmes qui avaient elles seules plus d^é^

^ Le pay» de rislamidme. (Voy. d'Herbelot, BiblioUiM orient., au mot Islam,)

m tofiea dW qu^ n^ aTait à^éioffei de laine M dan&les lentes des ridies Arabes, de sorte m que les plus misérahies panm nous élai^it « mieux parées que «les reines de c^te terre m n'^ayaient de Taillant k»sque nous Tînmes «c dans ce pajs, éic » Cet esprit de Tanité les tient encore; ils Tenl^it se -parer comme ceux des TÎUes el se mettre aussi Inen que les riches habifans de Tunis; excepté les pauTres, qui, quoique habSlés dé rches de moindre Taleur, suiTent pourtant les modes des Tilles, ne pou- Tsaat sVcccKitumer à lliabilleiûent des arabes. Les An^Joux sont plus courtois et plus polis que les autres Maures du royamne ' , âol»*es au manger et au boire, se contaitant de ce que les Espagnols 4)pell^it la oille* qui est leur manger le plus délicat. Ils mangent aussi des couscoossous et des autres apprêts des Maures^ Ils sont amis dé la gloire , circonspects, arrêtés ', graTes, charitables et laborieux; en un mot ils ont toutes les coutu-

• Voy. Shaw, 1. 1, p, 198, tr. fr.

* Olla, Mets composé de viande fraiche, de porc salé> de pois, etc, {Dict. 4e Vojcad. esp.y au mol Qlîa,)

^ Résolus.

mes et le génie des Espagnob, excepté quelques-uns qui les ont oorrèmpus par la longue fréquentation avec les Heures bédouins*

Les cérémonies de leurs mariages sont les mênibesque celles des autres mahométans, mais ils èe distinguent par la pompe arec laquelle ils les oél^r^it. Ils ont aussi une coutume qu'ion pratiqué da»s quelques villages dTEspagne;c'est que no4 s^ilemènt les parens, mais encore tous leis Andatoux du lieu assistait à la boda ou aux i^wçaflli^. Les lunmies mariés et les jeunes gen4 dcMHient des régsds^ des présens et inêmie de Fargeiit au marié, et les fiemmes et les-filles à la mariée, suivant le pouvoir et la qualité d^un chacun, coutume louable, puisque répQWt qm commaice son ménage a par là le mo jeudes^acconmioder et de s^intriguer. Nous aj^rîmes toutes les coutumes en voyant célébrer un mariage pendant notre séjom' à Soliman. La fête dura huit jours.

On connaît la libéraEté dés Maures de cette nation par le nombre considérable d^œuvres pies qu^ils ont fondées. N^est-cepas une chose considén&le pour im petit lieu qui n^a guère plus de cent an^ de fondation, d^avoir déjà plus de deux côits jnastres de rente Axe pour

soulager les pauvres ? Cela se répartit fidèle^ ment par un ministre de la justice tous les vendredis de Tannée qui est le jour de fête comme le ^Umancfae parmi les chrétiens. Il donne tme certaine quantité dWgent, suivant la nécessité et le besoin des pauvres, pour leur noiuriturependant la semaine. Aleurspaques, qui sont des fi^es principales, il double Faumone et les habille de surplus, et il donne tous les jours aux pauvres malades de quoi mangw et les K^ses nécessaires à la vie.

Les VîUes ^ leà villages étaient bien rares dansce royaume avant la venue des^daloux. La plupart des villes qu^on trouve aujdrurd^hui leur doivent leur fondation ou du moins kur i-établissement, parce qu^avant eux, les naturels ou Maures bédouins aimaient mieux vivre sous des tentes à lacanipagne qoB dans les villes comme la plupart le pratiquent encore.

Ils surpassent lés Arabes à la culture des m'iM'es, comme il est facile de voir dans les endroits qu^ils habitent. Presque tous les en*** virons de leurs villes sont remplis de jardins^ garnis d^arbres firuitiers et d^herbes pota*^ gères, bi^i entretenues et bien ti^vaillées.

Ik vd^ les Tendre, la pkis grande partie, à Tunis. Dans les endroits Soignés de cette ville ils ont des lignes, des y^[*gers d^oliT^:^ tous Inen alignés et bien entretenus ; ils miur*rissent des yaches, des brebis, font du fitvmage, du beurre quUls appellent mentèque; ils ont des colombiers, des basses-cours, et, pour le dire en un mot, ils s^aj^liquent à tous les exercices d^un bon laboureur.

Ils sont dW tempérament assez robuste; leur couleur est basanée, penchant vers le mulâtre; mais ils SQotnapeuplusbhncs, presque semblables aux Ëspagnob, suivant les provinces d^ou ils ont tiré leur xmgine. Ils conservent le lan« gageecqpagnol; leurs filles semarient avecrépu-^ gnance à d'^aulres qu^àdes Andaloux^ et eux ne se mésaUient guère volontiers, quoique la misère les ait quelquefois obligés de se m^er avec les Maures du pays;

• • Antiquités et inscriptions.

Dès que nous fumes arrivés à Soliman, nous demandâmes s^il n^ avait pas quelques édifices anciens. Il reste encore un temple feit de grosses pierres qui sert aujourd'hui de mos-

quée. Dans une maison on trouve une pierre de marbre blanc qui a^>arCeiiait à im temple dédié à Saturne, compie on le voit par cette inscription :

SAT. AVG.

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