‹ Voyages dans les régences de Tunis et d'Alger (volume 2)Chapitre 49 sur 53 · LETTRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE DOUZIEME

4 M. Vahhé Bignon^ contenant ta relation (Tun voyage fait dans la Tfunddie , depuis la \^ille de Bône jusqu^à celle cP Alger.

Alger, le lo août 1725.

Monsieur,

^rès avoir ps^é Phiver à la Calle, y avoir Êdt plusieurs observations sur ce quW appelle plantes marines pierreuses j qui ne sont que des coquillages ou, du moins, des corps formés par des animaux testacés , espèces de petites orties, et après avoir herborisé et fait la recherche des plantes terrestres qui se trour vent dans ces quartiers, je profitai, dans la printemps, de la commodité du caïd de Bône, pour aller avec lui au camp du bey de Gmstiantine ^ et de là passer à Alger, Ce royaume

est différent de celui de Tunis, où, avec un ou deux spahis , on passe en sûreté partout et sans aucun risque considérable. Ici on ne marche qu^avec de fortes escortes , dont on ne peut disposer ccmune un voyageur curieux Ic^ souhaiterait, et mém^ connue, il lui serait souvent n^essaire.

J^eus rhonneur. Monsieur, de vous marquer, dans ma précédente lettre, la route et les obsermtions que jV^ais faites cet hiver pendant mon voyage à G^mstantine ; ainsi je passerai légèrement la jx)ute jusqu^à cette ville. Je partis de la Galle le 24 mat, et je fus par mer à Bone, où je restai quelques jours. Voici une observation particulière que j'y fis :

Le 4 juin 17^5, le tempa fut très variable; il plut Paprès ^lînée. Le vent souffla ensuite au S.-O. ; sur les six heiures du soir il devint calme, et la mer fot tranquille. Ck>mme j'étais sur la terrasse de la maison de la Compagnie d'Afrique , demi-heure iivant le sdieit couché, nous ol^serv^es que les eaux étaient pleines et hautes. Il arriya tout d'un coup un courant ;. les eaux de la mer , dans une mrniite de temps, se retirèrent très prompte-n pient, et diminuèrent de plus de dix pieds.

Le rivage se trouva à sec à plus de deux cents pas de ses bornes ordinaires. Le coursait surprit les poissons qui restèrent à sec sur le ri* vage. On en prit plusieurs, entre autres une espèce de raie grisâtre et verdatre, qui pesait environ soixante livres, dans laquelle on trouva quatre petites raies qu^eUe avait dans la matrice. On voit par là qu^il y a beaucoup de poissons vivipares. Trois minutes après, les eaux entrèrent avec la même vivacité qu'elles étaient sorties. J'observai jusqu'à la nuit que le mouvement irrégulier de la mer se calma peu à peu, et que de deux en deux minutes , les eaux entraient et se retiraient, perdant insensiblement leurs mouvemens, tout comme les ondulations d'im vase plein d'eau qu'on a secoué diminuent et cessent peu à peu.

Le 6 juin, nous partîmes de Bône, avec le caïd et l'aga des spahis , qui , suivant l'usage, vont toutes les années au camp, lorsqu'il arrive d'ilg^, pour s'y faire confirmer dans leurs charges , et pour y porter la garame, ou droits qu'ils ont perçus ou qu'ils dmvent payer. Nous conduisions au bey deux mille bœuÊ, centjumens d'ime mince appar^ice, et de plus un misérable Maure , fils d'un chef, et

W'-méme chef de la nation des Senages^ ; voici son histoire :

. Après là mort de son père, son fi^e £ut le chef de la nation; mais comme il désirait ce poste, il donna au caïd de Bone mille piastres, moyennant quoi le caïd fit mourir le frère et fit celui-ci chef. Le caïd ayant ensuite jugé que , puisque celui-ci avait donné mille piastres pour être chef et pour la meurt de son* frère, il en devait avoir bien davantage, et ^'^il avait sans doute connaissance de la cache de feu son père qui avait gouverné la nation pendant trente ans, il chercha une avanie à ce chef, disant qu'ail avait dessein de fuir et de se retirer, avec sa nation, dans le pays des Kabayles. Là dessus, il le fit saisir et lui fit donner cinq cents coups de bâton. Ce misé* rable fut obUgé, outre le mauvais traitement, de donner encore mille piastres; car on ne donne jamais de coups de bâton, que celui qui les reçoit ne paie au surplus une sonune considérable. Comme il avait payé en bonnes et vieilles pièces, elle confirmèrent le caïd dans ridée qu^il devait savoir le trésor de feu son

' Les Senadjah, Kabayles des environs de Bougie.

père ; là-dessus on le saisit avec sa mère, et on les conduisit au bey pour les faire périr s'ils ne livraient pas tout ce qu'ils pouvaient avoir. Le bey les épouvanta, et les livra une seconde fois au caïd de Bône, pour en tirer tout ce qu'il serait possible, et pour les Êdre périr sous le bâton s'il le jugeait nécessaire. Voilà la jus^ tice qu'on exerce dans ce pays. Cette histoire, jointe à celle de Amet Ben Belabès, chef de la Masoule aux environs de laCalle, que je vais avoir l'honneur de vous rapporter, suffiront pour vous donner une juste idée du gouvernement de ce pays.

Amet Ben Belabès était fils de Belabès et petit-fils de Sidy Trac. Ce dernier était un marabout en odeur de sainteté mahométane, et qui depuis sa mort a fait plusieurs miracles dont vmci un des principaux. La marmite dont il se servait pendant sa vie était en grande vénération; on venait de tous côtés l'emprunter pour y fidre cuire le festin des noces, auxquelles elle donnait un succès heureux. Après les noces on mettait la marmite hors de la cabane , et elle partait et retournait d'eUe-mème à la mosquée du saint. Ce miracle était cru et le serait encore; mais, par malheur, un ma-

!l:-about viTalit, aussi grand saint que Sidy Trac mort, ayant ein{Nrunté la marmite pour ses noces, la garda et oncques on ne la vit plus retourner miraculeusement. Le grand saint Sidy Trac habitait dans les montagnes du TelP, auprès dWe source d^eau chaude, dont les enyirons sont les meilleurs terrains et les plus fertiles de la contrée. Les saints turcs choisis^ sent^ comme les moines, les meillears pays« Il aurait bâti dans cet endroit un oratoire; sur la fin de sa prière il se mettait une corde au col, passait le bout de la corde à une pièce de bois, s^ susipendait jusqu^à ce qu^il fût presque étranglé ; alors il lâchait la corde , tombait évanoui et restait quelque temps imn mobile jusqu'à ce qu'il eût repris la respira* tion. Notez qu'il y avait des Arabes auprès de lui qui lui ôtaient la corde du col, et qui se retiraient après pour laisser le marabout en conférence avec le prophète Mahomet qui venait le trouver; quelquefois ils se disputaient ensemble. Il en imposait ainsi , et non-seule-

' Ces montagnes , comme on le verra plus bas^ sont sur le territoire de la Mazoule, c'est-à-dire entre la Calle et Bône.

ment il passait pour saint) mais encoi^ il avait par ce moyen le commandement absolu de tout le paySé Les ruses^ en dévotion, sont souvent très utiles, et font bouillir la marmite des imposteurs qui les mettent en pratique et qui en imposent ainsi au peuple ignorant et crédule.

Sidy Trac vivait vers Fan 1680. Il eut plusieurs enfens desquels Belabès, Faîne de tous, succéda au commandement du paiys. Cebû-ci se maria et eut dWe négresse Amet Ben Belabès dont nous devons parler» Amet parut dans sa jeunesse fort brave et remuant. Ses oncles conçurent de la jalousie contre lui , et son père ne put Êdre autre chose que de lui donner im petit douar à commander. Lorsqu^il se vit maître d^un douar, il proposa à ses camarades et amis d^aller en maraude. Il se trouva plusieurs braves qui le suivirent. Ils ne vivaient que des vols qu^ils faisaient sur leurs voisins, et tous les jours c^étaient de nouvelles gazes ^ c^est-à-dire des coiu:ses pour enlever des boeufs et des bestiaux. Une vie si douce en apparence , qui les exemptait du travail que les Arabes haïssent extrêmement , et qui leur donnait les moyens de vivre aux

dépens de qiii avait le malheur d^être attaqué, lui attira encore ^antité de braves qui se joignirent à lui et qui firent connaître et craindre Amet Ben Belabès de tous les Arabes ses voisins. La jalousie de ses oncles augmenta encore plus, et , Belabès le père étant mort , le pays et toute la nation de la Masoule furent divisés. Les oncles prétendirent conunander ; le neveu le voulait aussi : la guerre s^alluma; plus de chef principal et beaucoup de chefs particuliers brouillés les uns contre les autres. Belabès fut un jour attaqué et surpris près de la rivière de Boubias par quelques-uns de ses oncles ; il reçut dans le combat un coup de £usil dans la cuisse. Il ne fit alors que descendre de cheval et se bander la plaie avec un demiturban qu^il avait, puis, étant remonté avec un coiu'age de hon , feignit d'avoir beaucoup de monde peu éloigné de lui, appela les plus braves et les plus connus , pourmiivit ses oncles, les mit en fiiite et se sauva par cette ruse, avec très peu de cavahers, d'un pas où il devait absolument périr , sa mort ayant été jurée.

La guerre ne finit point là. Quelque temps après ses parens lui donnèrent encore dessiis; Il eut alors le malïieur de perdi'e son frère, un

àes plus braves de sa troupe. Ce dernier coup Tobligea à Êdre la paix; mais comme il gardait sur le cœur et la mort de son frère et quantité de blessures qu^il avait reçues de ses parens^ il fit si bien qu^il trouva le moyen d^empoir sonner deux de ses oncles des principaux de la Masoule. Il arriva quelque temps après que les Maures , sous de mauvais prétextes, firent la guerre aux Français de la Galle , et quW jour , ayant surpris dix Français qui étaimit à la chasse , ils en tuèrent cinq et blessèrent les cinq autres. M. de Marie ^ qui commandait alors à la Calle^ Voulut avoir raison de la mort de ces cinqhoomies^ Le comptoir avait feit de grosses avances aux che£s de cette nation pour se la conserver en paix , car elle seule est capable, d^empêcher tout le négoce qu^on y Ëdt. Ainsi , non-seulement on leur donne une Uthsme , ou droit qu^on leur paie , pour les obliger à laisser ies chemins libres , mais bien souvent on est encore obligé d^appoihter les che& et de leur donner au-delà de leur Uthsme. Cest ce que Ton avait été contraint de faire pendant ces troubles et guerres civiles. Amet Ben Belabès avait toujours été ami des chrétiens , car on observe qu^il ne leur a jamais^

fait de mal ; au contraire , pendant quM était brouillé aT^ eux, un bateau corailleur ayant fait nau6:*age sur ses cotes , il sauva tout Féquipage et le renvoya à la Calle avec les agrès «t les coraux sauvés du naufrage. Belabès vint donc offrir de venger le sang des morts , à condition qu^on le ferait le seul chef du pays , ce qu'on lui promit. M. de Marie envoya de son côté au bey de Constantine , demander justice pour la mort des Français ^ et Ton y conclut qu'il fidlait faire périr huit des principaux de ces petits chefs , et mettre Belabès à la tête de la nation delà Masoule^ pour empê-^ cher les désordres qui suivent la multitude des ch^, et pour la sûreté de la vie des chrétiens. Il s'agissait d'exécuter le projet et de saisir ceux que la politique avait fait condamner , quoique peut-être innocens de la mort des Français. Pour y réussir, le bey demanda une somme considérable qu'aucun ne voulut payer du sien^ Mais Belabès , qui les trahissait tous, les porta à venir emprunter la somme nécessaire, leur disant que les chrétiens ne la leur refriseraient pas lorsqu'ils la demanderaient tous ensemble. Ils furent donc tous à la Calle, et M. de Marie, qui avait ordre de le$ arrêter,

leur chercha une querelle d^allemand , les ât d^abord désarmer , et en même temps envirort trois cents Maures qui les avaient suiviSé II emprisonna ces chefs et en fît donner avis au khahfe du bey . Cest à cette occasion que Fon a établi Fusage qui subsiste encore, qu^aucun Maure ne peut entrer avec des armes dans la place de la Calle et du cap Nègre. Ils sont obUgés de laisser jusqu'^à leiu:*s couteaux à la porte j sans quoi on leur donne fort bien la bastonnade si on les trouve armés.

Le khalife envoya prendre ces huit che&, et pour recevoir le présent promis pour leurs tê^ tes, il les fit périr tous les huit, donna le titre de chef à Belabès, qui, se voyant alors chef absolu , renouvela ses cruautés , et Fon compte quatre-vingts de ses parens qu^il a assassinés^ empoisonnés ou tués de sa propre main ou par «es sateUites. 11 a rendu aujourd'hui sa nation très puissante et gouverne tranquillement et absolument, massacrant qui bon lui semble et mettant les impôts qu'il juge à propos. Il est haï et craint des Turcs, qui , outre qu'ils ne peuvent souffrir par poUtique un chef puissant et brave , se ressouviennent encore des vols et des pillages que Belabès a faits aux douars de

la plaine de Bope, dont les Turcs sont les chefe«; Il reste quelques fils de ces parens assassin nés , que le sang de leurs pèi*es révolte et porte à la vengeauce. Ils font tous ïes jours des courses sur la nation de Belabès. Ils ont tué deux de ses fils, et, retirés dans les monta-^ gnes , ils chagrinent souvent notre Belabès. Lorsque nous étions avec lui au Telf, où je fus herboriser le long du ruisseau d^eau chaude et près de Fermitage de Sidy Trac dont je viens dVvoir Fhonneur de vous parler , Belabès offrait 1000 piastres au caïd de BonepourFobliger à couper la tête à trois de ses neveux et à deux che& qui les avaient reçus et qui les. protégeaient. Telle est la politique de ce pays: les caïds et les chefs vendent à prix d^argent la tête des hommes et les font mourir sans forme de procès ni raison apparente. Les Arabes ne se poussent, ne deviennent chefs et ne se soutiennent que par des voleries, des rapines , des meurtres , des assassinats et des crimes semblables , et Ton est ensuite obligé de ménager et de feindre estimer dé sembla-» blés coquins dignes des plus affreux suppUces, qui sont cependant princes et maîtres absolus de leurs pays. La pohtique veut que les Fran-

çais soient amis de Balabès et le soutiennent ^ parce que , tout méchant qu^il est , il entretient la paix dans le pays , étant craint et re— douté,et en *état de soumettre les autres nations qui voudraient Êôre tort au commerce et à la tranquillité des Français établis à la Calle^ et, quatre cela, en changeant on trouverait peut-être pis.

Avant de quitter ce pays , je vous rapporte-, rai , monsieur , une circonstance des plus ri-, dicules et des plus extraordinaires que les Maures observent dans leurs mariages. Ils prient quatre de leurs amis d^assister au con-^ Çrès , et de tenir les membres de la future épouse le premier soir de la consommation du mariage. Voilà ime coutume qui choque la pureté , ^ qui paraît être impossible parmi des gens assez jaloux de leurs femmes. Elle est pourtant véritable ; car , outre que je la tiens de gens di^es de foi , bien des Maures m^ont assuré avoir été employés à ce bel office.

Nous partîmes donc de Bone avec le caïd et Faga; ils faisaient porter leurs étendards, moitié rouges et moitié jaunâtres; c^est une marque de distinction et de commandement. Ils avaient environ quatre-vingts personnes , soit spahis.

au cavaliers turcs y. soit deires , cavaliers aran bes , sous les ordres des caïds.

Le 6 juin nous couchâmes à un douar ^ au bout de la plaine de Bône ; le 7 , au douar de Sidj Brenis, de la nation des Guierphes'. Le 8 , nous passâmes près d'Anoune % et nous campâmes près des ruines d^un petit endroit appelé El Hori^'* Le 9^nous arrivâmes à Sidy- Mabrouc , qui est une mosquée ou ermitage fort fameux , à un quart de lieue de Constan* ime. Je fiis à cette ville pour quelques affaires particulières; nous y apprîmes des nouvelles du camp du bey , et le jour suivant nous nous mîmes en route pour nous y rendre.

Le 10 juin , nous prîmes notre route à VO. S. O., et passâmes sur le tombant dWe haute montagne qui est au sud de Constantine. Nous traversâmes , à deux Ueues de Constantine, la rivière Escaud^, qui va se jeter dans celle de

' Les Girfah sur la Sey bouse*.

» Announa. (L.)

3 El Harria, ruines d'Alligah. (L.)

4 C'est probablement la première rivière venant du Sud, qui se joint au Rummel au N. O. de Constantine. Elle est marquée sans nom dans la carte de la province

G)iistantme ; puis nous trouyâmes les ruiner de Lausa', qui ne devait être quW petit vil-r lage tout auprès de la rivière des Moineaux j mais toutes ces rivières ne sont proprement que des ruisseaux où il y a à peine de Feau pour abreuver les chevaux. Nous couchâmes à un douar de marabouts , qui , quoique exempts de tribut, ne sont pasplus riches que les autres Arabes, parce que, suivant Fusance, ils sont plus fainéans. 0)mme nous n^étions qu'^à deux lieues de Bonona3se* ou Pancienne Sabacurus, qu^on m'avait dit être une ville souterraine très belle et très particuhère qui s'étendait fort avant dai^ les textes , et plu-r sieurs autres contes qu'on m^avait faits sur son sujet, je fus curieux d'y aller. Je priai le caïd de me donner une escorte pour m^'y accomparr Çner ; mais jamais mes peines n'ont été plus mal récompensées. J[e trouvai, entre deux mon-» tagnes, un vallon assez rude et escarpé. Du

de Gonstàntine publiée récemment au Dépôt de la Guerre et insérée dans les Nout^, Annales des Voyages ^^ année 1837.

* Lauza ou Merdjay (L. 1837).

" Bonassa (L. 1827).

€Ôté du midi, on voit quelques ruines de vieille bâtisse ; mais rien ne paraît niLeau, ni parti-** culîer. Nous passâmes par un chemin très difficile , et fûmes à un endroit où il y a un trou rond qui s^élève environ trente pieds. Ce trou est formé dans des lits de rochers sé^ parés par des safres. Il peut avoir trois pieds de diamètre sur la hauteur que je viens de dire. Au haut , entre ces Uts de safre , on a pratiqué un canal carré qui a quatre pieds , et qui court horizontalement, avec quelques cellules d^un côté et d^autre. Il s^enfonce environ trente pas , ensuite il contourne une di-^ zaine de pas et finit ; c^'étaient , je crois , des catacombes. On prétend qu^il passe à unevieille masure éloi^ée de deux cents pas ; c^est à quoi se réduit cette belle ville souterraine dont on mVvait tant parlé. Les Arabes savent sou^ vent exagérer ; je fus cependant bien aise d^ avoir été , afin de n^être pas obhgé d^admettre dans ma relation des contes, ou de passer sous silence des choses qui méritent Fattention des curieux. A deux lieues de là , Ton me montra les ruines de Fouga% qui est Fancienne No^

' Aïn el Fouah. (L.)

bos Fusciani, éloignée de cinq lieues de Con-stantine , à Fd.-S.-O., et à quatre lieues de Mille , ou Milevis\ qui se trouve à FO.-N.-O., sept lieues de Constantine^ et non à TO.-S.-O. , comme M. Delisle Ta marqué. Tout ce pays est rempli de coteaux très fertiles en blé et en orge. Cest delà que Constantine et tout le royaume tirent Pabondance des denr éesdans les années fertiles. La route fut FO.-S.-O., cinq lieues.

Le 1 1 , nous passâmes par les ruines de Binoa , qu'on appelle aussi Cazercir ; on y trouve im ruisseau avec de la bonne eau ; on y voit aussi quelques vieilles masures ; mais tout est renversé. Nous fômes coucher à un douar de la nation des Ouled Abdenour. La route valut PO. { S.-O. , quatre lieues. Le pays est encore fertile ; mais depuis quelques années , les récoltes sont dévorées par les sautêtues. Cétait pitié de voir les moissons bien accrues , la paille et Fépi d'une belle venue , mais pas un seul grain de blé ; les sauterelles Pavaient tout mangé. Il y a neuf années y nous dit-on , que ces insectes dévorent toutes les

» Milah.

semences de ce pays. Elles Tiennentdes déserta (le Sahara, et dans un ou deux jours elles mangent tout le grain dWe campagne, où elles se reposent ensuite. Elles font leursoeu&, et meurent apr^ dans un même endroit. Elles forment plusieurs tas , comme les tas de fumier qu'on range pour les disperser dans une' terre. Il semble que ces tas ont été formés par les soins des hommes. Nous rencontrâmes plusieurs terres garnies de ces tas de sauterelles mortes, qui causaient une grande puanteur. EUes lais* sent leurs œu& dans la terre , et principalement aux endroits pierreux. Lorsque les œu£s sont éclos , et que les sauterelles ont la force de voler , elles suivent le vent qui les mène selon qu'il souffle ; mais Ton observe que si un vent du sud , par exemple , les chasse d'un lieu et qu'un vent du nord les y ramène , elles n'en sortent plus qu'dles n'aient Êdt leurs œufs; alors elles dévorent les moissons et tout ce qu'il y a de végétaux sur la terre. L'on a vu à Alger qu'elles dévoraient les oliviers et tous les arbres jfruitiers , les pins mêmes. Elles, vont en si grand nombre qu'elles couvrent la terre et obscurcissent le soleil. J'eus un jour le chagrin de les voir arriver dans un champ

qu^elles dévorèrent en moins de douze heures^. Elles volent bien haut, et elles avaient traversé Fétang de la Masoule , où j^étais alors. Cet étang a plus de trois lieues de large. On a beau y courir , crier pour les chasser , rien ne les détourne. Ce n'est pas le seul insecte qui cause la perte des semences dans cette terre : on en trouve encore un qu'on appelle boubousis. Il ressemble à la dépouille d'une cigale , marche lentement , est privé d'ailes, et rend un bruit comme les grilets ' . Cet animal cause im grand dégât lorsqu'il donne dans un champ semé.

Le 12 , nous fîmes route à l'O. \ S.-O. , cinq lieues ; nous couchâmes à un douar de la même nation des Ouled -^ Abdenour, près d]une fontaine appelée Aine Querbe*.

Le i3 , nous passâmes dans une plaine stérile au milieu de laquelle il y a une mosquée dite Gelme-mour'. C'est dans cette plaine que Mourat , bey de Tunis , qui assiégeait Constantine en 1700 , apprenant qu'un camp de

' Les grillons.

* KareptouKeraba(L. i833, 1837.)

^ Voir la carte de M. le colonel Lapie, i833..

^urcs algériens , composé de cent tentes , ou quatre à cinq mille hommes, venait au secours de la ville , fit avancer ses troupes , qu^on disait au nombre de trente mille , ce que j^ai peine à croire ; mais enfin elles étaient bien plus nombreuses que celles d'^Alger . Cétait afin de combattre avec plus d^avantage ' dans la plaine; mais à peine eut-il posé son camp, que les Algériens , sans lui donner le temps de se préparer au combat, mirent leurs bonnets aux dents , ce qui est une marque de rage, donnèrent sur les troupes de Mourat , et le défirent entièrement. Il y eut un si grand nombre de morts cette journée , qu^on ne put les entériner. L'^on trouve encore de ces ossemens épars dans la campagne. Nous traversâmes cette plaine , et nous rencontrâmes ensuite des montagnes que nous coupâmes par un beau vallon , pour entrer dans une seconde plaine fort grande où Ton ne trouve point d^eau. Il mourut cette journée-là plusieurs bœvifs et chevaux, soit par la fatigue, soit par le manque d^eau. Il nous fallut traverser cette plaine , où nous vîmes les ruines d^une ville qui devait être considérable, appelée aujourd'hui Lamaza ,' peut-être autrefois Lamasba ,

qui serait au nord de Diana , au lieu qu^eUe est marquée au sud dans la carte de M. Delisle^ Il n^ reste rien de remarquable. Nous fûmes coucher auprès dWe belle source d^eau appelée Aine Sultan , ou Fontaine du roi. Cette source forme un joli ruisseau qui va se per-* dre du côté des étangs salés. Nous ne trouvâmes point de douar. La route fiit le S.-O. j onze lieues.

Le i4 9 nous arrivâmes au camp du bey ^ situé alors près d^Izana ' . La route S.-^E. trois lieues. Izana est Pancienne Diana. Elle était située au pied dWe grande montagne qu^on appelle aujourdliui Arqiiet* ^ auprès dWe belle source d^eau où il y a quantité de sangsues, teU^nent qu^il nous Êdlait passer Feau ' pour ^viter d^en avaler. La situation était gracieuse et la ville devait être considérable. Il reste encore deux arcs ou portes triomphales : Pune regarde FE. et a ime porte avec quatre petites colonnes d'ordre corinthien ; Tautre à peu de distance, a également une seule porte,

' Zainah(L.)

» Arkuet, ou Hirkaut. (L.)

^ A travers un linge.

-* Ml.

< [>iM

mais plus grande et plus superbe , avec deux grandes colonnes d'ordre corinthien. La porte a environ 25 pieds de large sur 38 de haut, et , avec 1^ corniche et une grande inscription qui est au-dessus, environ 5o pieds. Le tout est à^xm bon goût. On y lit: ^

IMP. CAES. H. AYRSLIO SE?ERO FELICI

AYQé FONT. MAX* TRIB. FOTEST. COS, DESIGN.......

PROVIDENTISSIHO ET SANCTISSIH 6 FRINCIFI ET ANTONINO

NOBILISStMO OAESARI FRINGIFI JVVElfA'VgIS DIAKBNSIVH EX DECEETO D. D. P. P.

Ces deux portes sont des ouvrages détachés, de quatre pieds d^épaisseur, et sont très bien conservées. Il reste à côté dVlles un grand corps de logis tout démoli ; il était carré, et aux quatre coins il y avait un pavillon ou bastion carré. Ce devait être im fort beau palais. On y voit encore diverses autres ruines qui ne méritent pas beaucoup d^attention.

Nous trouvâmes le bey campé avec ses troupes auprès de ces ruines. Il avait avec lui vingt-cinq pavillons, ou environ six cents

^ Cette inscription est incomplète dans Shaw et dans Maffei.

Turcs, Il avait /dispersé le reste de ses troupes que le divan lui avait envoyées. Dix pavillons avec le chef étaient du côté de Storax* et de Gigeri', vers le pays des Kabayles, et un autre de ses officiers commandait dix autres pavillons du côté des Anen(^. Il nous reçut fort gracieusement, donna une belle gandoure^ ou robe sans manches de damas rouge avec des galons dW, au caïd Cherebi : c'*est la marque du caïd et ime assurance de confirmation dans remploi. Le lendemain de notre arrivée, le bey décampa, et nous mai>chames avec lui. La cérémonie qui se pratique à la marche et à Parrivé du bey dans son camp est assez particulière et mérite d'être décrite.

Le soir, les chiaoux, qui répondent à nos sergens -majors , avertissent à haute voix que le camp doit partir et que chacim ait à se préparer. Le matin , personne ne peut abattre son pavillon que celui du bey ne soit abattu; mais à peiné est-il bas , que dans im instant tous les autres quW a préparés le sont aussi. '

• Stora.

• Gigel.

L^aga des janissaires , escorté A^un nombre de soldats, attend le bey. Cependant toute Farinée marche sans ordre. Il y a des gens destinés pour porter et donner de Peau et du feu aux soldats, et les chiaoux portent une grande bourse de tabac pour les faire fiuner.

L^aga, devancé du premier chiaoux, de trois ou quatre chevaux de main harnachés appartenant au bey et de deux étendards , marche à cheval fort lentement ; puis suivent quelques janissaires à pied. Le bey vient ensuite suivi de plusieurs pavillons, et principalement de celui de la loi qui est vert, avec des caractères arabes en blanc et des croissans ; les étendards sont suivis de hautbois, de tambours et de tymbales. Enfin la cour du bey, les renégats et les esclaves fermait la marche. Il arrive souvent que le bey ne veut pas se soumettre à ce cérémonial : il complet un de ses confidens qui tient sa place et essuie la fatigue de la cérémonie , pendant que le bey part avec les bcJouk-bachis ou capitaines des soldats qui devancent Parmée , vont marquer Tendixîit et Tordre du campement, font dresser les tentes i Celle du bey est au miheu ; vis-à-vis d^elle, celle de Paga j et les pavillons des Turcs con-

tournent ces deux tentes ; c'est Tordre du campement. Dès que Parmée est arrivée à Fendroit où elle doit camper , elle fait halte , et si le bey a pris les devans , il vient alors reprendre sa place; tous les janissaires ou Turcs à la paie, se rangent et marchent deux à deux; Arrivés à Fentrée du camp, ils bordent là haie pendant que les spahis ou cavaliers vont se ranger à Fentrée de la tente du bey. Le bey passe au milieu dVux et les salue avec là main sur sa poitrine, et un chiaoux a soin de crier : SalorTnalichem ! toutes les fois que le bey salue. Puis arrivé à sa tente, il descend, et Faga, dont la tente est toujours posée vis-à-vis celle du bey , descend devant la sienne. Les chiaoux de Farmée* rangés en haie devant ces deux puissances, les saluent àplusieurs reprises j puis deux chiaoux , habillés de bleu , les mains à la ceinture, avancent en sautant et en courant fort vite et d^une manière extravagante, s^ar dressent à Faga et lui demandent sHk auront de Feau au camp; Faga répond que oui. Ils demandent s^ils auront du pain et tout ce qui leur est dû; il répond de même; — si cW pour les aflÈdres du divan quHls travaillent, et si Fargent que le bey recevra sera porté à la

msôson du roi. L^aga ayant répondu à toutes ces demandes, il envoie ses chiaoux pour communiquer au bey tout ce que les soldats lui ont feit dire. Le bey répond qu^il y a de Peau au camp où ils sont, que, si Dieu le permet , ils auront du pain et ce qui est nécessaire et dû, et que Pargent s«a pcwrté à la maison du roi. Les chiaoux ayant rapporté cette réponse à Taga, les premiers revienneiit encore et déclarent quVu cas que cela ne soit pas , ils feront pen^ été le bey et lui couperont la tête; mais tout cela se dit en criant et parlant d'une vitesse extraordinaire, après quoi ils saluent le bey et Taga , et la cérémonie finit.

Ce joiBvlà, deux Italiens, qui avaient renié à Bone et qui étaient venus avec nous^ firent leur profession publique. On les fit monter siu* des chevaux bien harnachés; ils étaient suivis par les pavSlons de la loi et par plusieurs Turcs montés à cheval. On les conduisit ainsi par tout le camp. Ils allaient le doigt levé en disant les parroles de la loi : La ilah^ illa allah Mohammed rassoul allah , Dieu seul est Dieu et Mahomet est son propliète. L'histoire de ces coquins est si particufière, qu'elle mérite d'être rapportée. C'étaiwit deux matelots qui furent punis à Mar»-

seille pour quelque désordre qu^ils avaient fait chez des femmes de mauvaise vie. Ils se lièrent ensuite à des Turcs qui leur prcanirent chacun loo piastres s^ils les aidaient à se sauver. Les Itahens le leur promirent, et ils enlevèrent une felouque génoise armée de quinze rames, de mats et dWtennes sans voiles. Ils embarquèrent quelque peu de provisions de bouche , sortirent du port et furent prendre les dix Turcs à un lieu où était le rendezvous i Ils les embarquèrent et se mirent en mer» Le vent de N.-Ok 1^ favorisa le premier jour; ils avaient feit des voiles avec leurs chemises. Mais, le second jour, le vent fut si violent, qu'il les obUgea à jetef tous ce qu'ils avaient embarqué. Ils restèrent ensuite huit jours dans les dangers plus qu'évidens d'une mort certaine, sans presque rien manger. Enfin, Dieu les ayant conservés par miracle ^ ils abordèrent à 20 milles à l'ouest de Bone 5 excepté deux qui moururent en chemin. Dès que les Turcs furent à (erre, chacun prit son parti, et ils laissèrent les deux chrétiens qui furent dépouillés et maltraités par les Arabes, et conduits enfin au caïd de Bone, qui voulait les Éaire esclaves. Alors, comme ils n'avaient

point de religion et que leiu* vie n^élait qu^un tissu de crimes, ils quittèrent sans peine celle dans laquelle ils étaient nés pour embrasser celle de Mahomet. Ce fut là toute la récompense qu^ils eurentpour le serriee qu^ilsavaient rendu aux Turcs, et le risqiie qu^s avaient couru pour leur rendre la liberté aux dépens de la leur. Ils vinrent avec nous, et dans la route je leur foiunis du pain , le bey ne leur en ayant donné que très peu pour le temps que nous devions camper sans douar^ Aujourd^ui ils sont misérables à Alger, où, comme dans toute laTiu'quie, on n^a de consi-r dération pour les renégats qu^autant qu^il ont du mérite, ou lorsque, quoique renégats, ils sont esclaves de puissances qui ont soin d'yeux.

Le 1 5 , nous vînmes à un lieu appelé Taca' , où nous trouvâmes quelques chênes et une source d'eau. La route fut TEst { S.-E. , quatre lieues. Le 16, nous fîmes encore la même route quatre ]deues, et campâmes à Amoula-Senab*, près Pétang salé qui court

» Aïn Taca ou Yaccoute (L. i833.) » AmoulaSenabouTattùbt(L. i833).

£. et O. Cest une grande plaine qui devient marécageuse dans Thiver et qui ne produit aucune plante que du kali. Elle dure une vingtaine de lieues ^ sur trois ou quatre de large, ayant au sud les montagnes d^Aurès', et au nord celles de G)nstantine, de Séquénie* et des Guierjyhes. . Ce jour-là M. de Salve, agebt de la G>mpagnie d^Afrique à Bône, et le truchement tiu*c quim^avait accompagné pour me reconunander au bey et pour parler à ce général de quelques affîdres qui regardaient la Compagnie, retournèrent avec le caïd à Bône* Je restai avec le camp, car j'avais manqué Païa bachi qui vient tous les mois d'Alger pour prendre 4i000 piastres que le bey est obEgé d'envoyer. Il me fallut rester au camp jusqu'à l'arrivée d'un autre aïa bachi, quoique le bey m'eût donné le choix de rester avec lui ou à Constantine ; mais je préférai le séjour du camp, attendu qu'il me procurait les moyens de remplir ma mission et de visiter ces terres désertes.

Le 17 , à deux lieues de l'endroit où nous-

' L'Auras.

* ZJganeah (Sw. L.)

avions couché, dans un lieu nommé Métaca-i j^em' , nous rencontrâmes un très-beau mausolée qi|i mérite d^être décrit.

Cest un grand corps de bâtiment rond qui a 600 pieds de circonférence; 60 pilastres d^ordre toscan, hauts de 25 pieds avec leurs corniches, contournent Pédifice qui se tei^. mine en pyramide par 32 degrés, chacun de 2 pieds d^élévation sur 2 i/2 de largeur. Sa hauteur e$t d^enyiron 90 pieds. Il est construit avec des pierres de la premik*e grosseur. Elle$ ont chacune 7 à 8 pieds de long sur 2 et 3 de largeiir et épaisseur. Je n^ ai trouvé aucmxe inscription. Peut-être que les Arabes, qui ont tâché de pénétrer dans cette montagne artificielle, ont détruit les endroits où il y avait des écritures. Ils y ont fait deux petites brèches et ont pénétré jusqu'au quart du diamètre, dans Fespérancç ordinaire d'y trouver des trésors j mais, trouvant tout solide,^ilsont abandonné leurs recherches. Après le premier rang de ces grosses pierres on trouye le soUde du bâtiment formé par des

' Medraschem, voy, Bruce, Voyage en Nubie j iiiti'od» p. XXX, tr. fr.

Dierres de grès plates et peu épaisses. CTest un des beaux morceaux d'antiquité qu'on puisse voir. Tout auprès on trouve quelques vestiges d'une ville qui ne paraît pas avoir été bien considérable; elle est entre les montagnes d'Arquet et l'étang ou plaine salée. La route ftit l'Est \ S.-E., quatre lieues.

Nous campâmes auprès d^une petite source d^eau qui n'est guère bonne. Ce jour -là nous vîmes beaucoup d'autruches. Le bey me fit donner le divertissement de la chasse; un détachement de cavaliers courut après elles dans la plaine. Elles allaient d'une vitesse extraordinaire, leurs ailes déployées. On en détourna une du côté de la montagne et on la tua : le bey me fit présent de la peau.

Le 18, nous fîmes route au sud, cinq lieues, traversant la montagne d'Arquet par un beau vallon. Nous passâmes près des ruines d'Ager- Souda ou Pierre-Noire, et nous campâmes dans une fort belle plaine auprès d'un ruisseau • appelé Ouelt-Serga» . Le bèy avançait dans la montagne d'Aurès pour poursuivre le sultaix

• OuedSerkah. (L. i833).

Boisis dont j^ai eu Phonneur de vous parler dans ma précédente lettre. Ce sultan sYtait joint au beau-frère du bey qui commande dans ces montagnes. Dès que nous fumes arrir vés dans la plaine que la nation du beau-frère du bey avait semée, le bey fit lâcher tous les chevaux et les chameaux dans le blé, et le soir il y fit mettre le feu. Ainsi nous achevions de détruire les moissons du pays. Dans des endroits , la sécheresse avait empêché le grain de germer; dans d'autres et dans presque tout le royaume , les sauterelles avaient tout dévoré et nous gâtions le peu qui restait. Les Maures,, de leur côté^ mettaient aussi le feu aux endroits par où nous devions passer: telle est la pohtique de eepays, de tout détruire et de tout abîmer. Nous restâmes, le 19 et le 20, dans ce camp où je traitai Agi Abès , grand écrivain ou ministre du bey. L'on tua aux environs plusieurs gazelles, espèces de petites biches, et des autruches. Le vent du sud-est , qiii soufflait dans .cette plaine , nous causa de très-grandes chaleurs.

Le 21, nous ftimes remiser près des ruines d'Avèges, qui est peut-être Pancienne Vaga, où Ton ne trouve rien de considérable. Nous

étions toujours auprès du même ruisseau^ Ouelt-Serga, qui vient des montagnes d^Aurès et se perd dans Pétang salé; peut--ètre est-ce le fleuve que M. Delisle appelle iU>issas , mais Ton m^assura qu^il ne se rendait pas dans la ri^ vière de G>nstantine, et les attentions que j^eus, àmonretour, à le poursuivre me le con^- Armèrent. D^ailleurs cette rivi^e se trouve à FE.-S.-E. de Constantine , et les rivières qui passent à cette ville viennent de PO.-S.-O., et à mon retour nous le laissâmes toujours à Test sans le passât*. *

Le 22 , nous entrâmes dans les montagnes d^Aurès, autrefois mons Aurdsius, Ces montagnes sont la continuation de celles qui vien* nent depuis le rojame de Tunis^ àoat la mon^ tagne de Zaw^an Êiit le commencement , est suivie de celle de Végeséla', et courant^ comme j'ai eu Thonneur de vous marquer, N.-E. et S.-O. viennent jusqu'ici, et continuent jusque dans le royaume de Fez et de Maroc. Elles sont fort hautes , rudes, escarpées , ingra.tes et stériles , remplies pourtant de plusieurs sources d'eau très boofie et très firaiche*

? Vselett. (L.)

Il est à remarquer quVu lieu qu^en Provence Ton observe que la plus grande quantité des; sources se trouvent du coté de la montagne qui regarde le midi, ici, au contraire, on ne trouve de Peau qu^au côté de la montagne qui tourne vers le nord. Elles sont habitées par des peuples braves, descendans de ces anciens Chauvifais dont parle MarmoL Réfii-? giés dans ces montagnes, ils craignent fort peu les Turcs , qui ne peuvent les forcer dans; les retranchemens que la nature leur a donnés. Cependant, comme ils. sont obligés de flesQendre dans des endroits praticables pour y semer, alors les Turcs les obligent à payer la garame, sans quoi ils brûlent ou enlèvent leurs moissons. Ces peuples, qu^on appelle Ouled-bel-Cassem ou qui ont d^autres noms, parce qu^il y a plusieurs nations ou Êunilles dans ces montagnes, étaient commandéépar le sultan SLstera , un des plus braves hommes qui aient paru dans ces quartiers. Il fiit txsa$À et tué par les ordres du bey , qui épousa sa fille quelque temps après. Son fils , beau-fi"ère du bey, commande aujourd'hui. JWais vu, cet hiver, ce jeune prince, beau, bien fidt et assez blanc, car ces peuples ne ressemblent pas tout-

à-fait aux autres Arabes. Ils ont le sang blanc," de grands cheveux et sont bien faits ; ils parlent une langue particulière , que les Arabes ,. les Turcs ni les chrétiens ne peuvent entendre s^ils ne Pont apprise; on Rappelle la langue chauvia. J'en ai appris quelques mots pour pouvoir les comparer à Tancien punique , s'^il reste encore quelque notion de ce langage-

Noms en tangue chaui^ie.

SoleU Tafouct.

Lune lourc.

Étoile Iteran.

Terre Tamour,

Roi Amgar.

Pain A^um,

Eau. . .

. Haman.

Cheval. .

. Hù.

Ville. . .

. Tamedin,

Rivière .

. Hierral.

Pierre^ .

. Assequeriou,

J^ai appris que, quoiqu'ils soient mahométans en apparence avec les Turcs et les Maures , ils n'ont essentiellement aucune religion. On prétend qu'ils sont multiplians, et que, certains jours de l'année, ils vont se laver dans les rivières et connaissent la première femme qu'ils rencontrent. Ils troquent leurs femmes comme ils souhaitent et aux conditions qu'ils

règlent entre eux dans le troc. En un mot, ils sont, mVt-on dit, diflTérens en bien des choses des autres Arabes.

Nous marchâmes environ quatre lieues dans cette montagne et campâmes auprès d^une fontaine appelée Meger'. La route fiit le S.-S.-O.., quatre lieues. Nous s^oumâmes le 23 et le 24; Pair y est tempéré, les nuits sont £naîches et les eaux bonnes.

Le 24 , le sultan Boisis et le beau-frère du bey envoyèrent deux courriers avec des lettres pour se ménager un acconunodement ;mais le bey ^ qui ne veut plus rien entendre depuis Tannée passée que son khalife fut défait par les Arabes de Boisis commandés par sa fille Elgie, fit couper la tête à ces deux envoyés sans autre forme de procès. Ainsi, après cela, nous n^étions pas trop en sûreté dans ces montagnes. Le 25 , les Arabes tuèrent deux Turcs qui s^étaient écartés à la chasse, et Ton ne sut ce qu^ils étaient devenus.

Le 26 , le bey donna une fête i^ux Turc?. Cette fête, où je fiis convié , consista à m^mger du riz et quelques mauvais ragoûts, pren^

! AïnMegar(L. i833).

dre du caft, fiimer et tirer au but auprès de la source d^eau^ où nous étions assez au frais. II feutobserver que lorsque le bey fedt tirer au but on le met fort près et fort grand , afin que les Maures, observant qu^on donne souvent au but, soient eflfrayéset qu^ils aient bonne idée de la justesse des Turcs à tirer les armes à feu.

Le 27 , mercredi, le bey me fit la grâce de me donner un détachement de cinquante cavaliers, qui me conduisirent aux ruines dWe ancienne viUe appelée Lamba, qm est Fancierine LanAasa.Nousfimes route au N, N.-O., quatre lieues. Nous passâmes par le3 ruines d\me ville appelée aujoiU'd'liui Texouda^. Je vis en passant Tendr oit où Ton avait tué le sultan Sistera; c^est l'usage , lorsqu^on a tué quelqu'un, que les parens élèvent un tas de pierres à Vendroit du meurtre , jusqu^à ce que la mort de Tassassiné ait été vengée. Après avoir passé Texouda, nous vîmes les ^belles ruines d'une ^ifle qté devait avoir plus de trois lieues de circonférence, riche et superbe en monu— mens. On y compte quarante portes ou arcs

• Tezzoute.

^ triomphe, ouTrages détachés semblables et dans le goût des portes de Paris. J^en ai vu encore quinze en bon état, plusieurs à trois portiques : celui du milieu très-grand , proprotionnellement aux autres. Ces portes ont jusqu'^à cinquante à soixante pieds d^élévation, sans bas-relie&, mais d^un ordre très-beau. Sur une de ces portes, j^ai lu ce lambeau d^inscrip* tion :

RESPVBLIGA £T. . . . , DEDICAVIT • M. Àl^lCIUO MACRO mr SA^ . • *

Au revers de la porte, il y a \m% grande inscription que je ne pus lire. On aperçoit les traces des palais qui se trouvaient le long dt la rue dont la porte &isait Fentrée. .Dlun «iutre côté , Ton découvre la &Qade dW temple dé* dié à EsciJape. Il y: a isix a>loiHiescaaneIée| d'Ordre ionique, életées de viQg( pie4s^^y eC au-dessus de la cormehe .trois qûérres contM* liant cette îi^eription ::

SSOVLAPIO ET SALTTI

iltP. CAES. HARCVS AVRELITS ANTONINYS AYG. PONT. MAX.'

VHP. CAES. LTCrrs AEI.ITS TEAYS ATG.

Cette Êiçade forme un péristyle^ et le temple qui est détruit a une porte fort simple, proportjionnée au tout. A côté il y a une rivière avec im beau pont et des aqueducs , dont il reste plusieurs arcades.. On trouve, à côté de ce temple, cinq de ces superbes portes et quantité d^inscriptionsj voici celles que j^ai copiées :

D. FORTEIO FRORTETIARO PRO€. SPRAT.

STERNIORYTINO SILTITS ISSIMO

LEGATO AY^ySTORVlI FF BENIGNISSIMO

P . R . P . R . GOS . DESI6IV ATO C AES . YENTY S

8EX. TSRSNTITS SATTR tAKTARIVS.

NINYS LEG. LEG. III AYG.

AYGYSTYS.

DW autre côté, où devait être le cimetière de k ville, on vent les débris de plusieurs temples^ et entre autres im mausolée dans le goût de ceux qui sont dans le royaume de Tunis, et que j'ai eu Thonneur de vous décrira ; c'est-à-dire une espèce de niche ou oratoire bien conservé. On y trouve encore une quantité infinie de pierres sépulcrales, presque toutes sur le même modèle. Elles ont environ cinq ou six pieds de long , deux de large , et

trois de haut , carrées par le bas , arrondies en haut, travaillées et sculptées dW côté en espèce de rets, ou autre sculpture , sans aucune marque de christianisme. Sur un des fonds on trouve des inscriptions. Voici la seule que j^ai prise :

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