‹ Voyages dans les régences de Tunis et d'Alger (volume 2)Chapitre 51 sur 53 · IMP. II. COS. IIII. P. P · texte numérisé non relu

IMP. II. COS. IIII. P. P

DEDICANTE

INOVIO CRIPINO

LEG. AVG. P. R. P. R.

On trouve à Lamba un superbe arc de triomphe d^une forme particulière- Cest im grand enclos de murailles à quatre façades, plus long qu^il n^est large* Les deux façades qui regardent le nord et le sud ont vingt-huit pas ; dUes contiennent ime grande porte de trente fkeds sur quarante dMlévation, et deux petites portes de dix pieds chacune. Entre ces portes^ poin* rornement des façades, il y a six colonnes d'^ordre COTÎnthien, posées sur des piédestaux de dix pieds de haut. La colonne a vingt pieds; la comi<^e et les omemens complètent les quarante pieds , hauteur de la porte. Audessus, il y a une grande fenêtre carrée, et un rang de colonnes proportionnées dWdre ionique au-dessus du grand portail. On y voit •des inscriptions que je ne pus lire. Je découvris seul^nent , swc les dés des voûtes des petites portes, cette légende :

LEG. III. AVG.

Les façades qui donnent du côté de Fest et de Fouest ont trois portes cominÔ les autres, et de plus im quatrième portail qui psuraît hors œuvre, et capable de gâter la Symétrie de Touvrage quHl allonge d'environ dix pas-

Le (letlahs est un grand cai'ré qui paraît aVdir été toujours vide ; il n^ a que quelques pilas^ très qui montent simplement jusquW baut de tout Tédifice, qui est encore aujourd'hui très bien conservée Au-devant, il y avait quatre grosses colonnes détachées et hors œuvre, d'un ordre corinthien ; elles avaient environ cinquante pieds d'élévation et quatre de diamètre. Il n'en reste plus que deux. Au reste , cet édifice ne paraît pas avoir été voûté ni converti Cette ville devait être très bellç et pleine de superbes monumens. Sa situation est avantageuse^ au commencement des montagnes d'Aurès ^ dans une belle et fertile plaine , arrosée d'un petit ruisseau ou rivière. On trouve, de plus , quantité de sources dispersées dans toutes ces ruines. C'est ici l'ancienne Lambaesa^ ou Lampasa ad fluvium Ampsagam, où, en 240, quatre-vingt-dix évêques assemblés tinrent un concile sous le pontificat du pape Fabien, contre Privât, évêquede cette ville, accusé d'hérésie et de crimes atroces. C'est ce Privât quifitjélire Fortunat, évêque de Car^ thage , du vivant de saint Cyprien (Hist. ecclésiastique) ; nous revînmes le même jour au camp.

Comme jWais fiiit connaître au bey que j^avais une extrême «ivie de voir cette fontaine miraculeuse qui ne coule que les vendredis , et dont j^ai eu llionneur de vous entret^nr dans ma précédente lettre , il voulut satisfaire mes souhaits. Le jeudi 28 juin , il me dcMona un détachement de cent cavaliers pour in^j accompagner. Nous partîmes le matin et fîmes route au S, S.-rE. , quatre lieues. Nous arrivâmes sur les neuf heures aux ruines de Sagaï. Cette ville était fort grande , et contenait de tr^ beaux édifices ; mais tout a été détruit , et il n'y reste plus rien qui mérite attention. Ce fut en cette ville qu'en 894 on tint un concile où Primien, évêque de Carthage, que Maximien , son diacre , avait chassé , fut remis à sa place par trois cent ^^ év^ues assemblés.

En allant à Bagaï , nous traversâmes quantité de montagnes , du haut desquelles nous voyions les Êuneux déserts de Sahara. Il n'y a de ce côté ni ai^bres ni dattiers ^ ce ne sont, au ped des montagnes , que des terrains salés qui se perdent en se joignant à une mer de jsable qui a ses agitations , et dont les vagues sont des montagnes mobiles que les vents for-

ment, transportent et détruis^aX suivant leurs caprices. A peine fumefr-ncMis arrivés à Bagaï ^ situé sur la fia de ces mantagnes, tout auprès des déserts j que nous eûmes avis qnele sultan Soisis , avec qui le bey étah en guerre^ n^éâmi pas bien Acn^aé de nous ^ et que si ncms poursuivions notre route jusqu^à Aine^Lotiî^t' ^noo^ pourrions être attaquas. Le commandeyit ne jugea pas à propos d^ aller , attendu de jdus que le chef de la Momara , qui est de la nation qui habite ce pays , était avec Boisis j et qu^il n^ avait pn*sonne au campq^i put r^Kmdre de nous , de sorte enfin , qu^au lieu d^aller dormir à cette fameuse fontaine où je devais ^ster le jeudi, le vendredi et le saine£ y pour y faire toutes les observations nécessaires , je fus oblige 4l^ retourner au camp ^ U^n cha^ grin de n'avoir pu observer ce que je souhaitais. Je suis donc obligé , monsieur , de m'en rapporter à tout ce qu'on m'en a dit ; mais la conduite du bey là-dessus est une confirma-

1 Si c'est le lieu appelé Ain Ouheide , dans la carte de Shaw et dans celle du colonel Lapie de 1829, cette localité doit être placée trop à Touest sur ces deux cartes.

thn d^ ce qi^^il m^avait «ssuré avec serment mxt ce sujet , n^étamt pas probable qu^il se fôt #^posé à être reeoimti menteur lorsquHl mVn- Yoya à de$seiii de reccmnaître la vérité de ce qu^ii m^ayaÂt dit* Paurai llicnmeur, monsieur^ de TOUS rapporter, dans une autre lettre, tout ee que j^ai a|^qpris du désert de Sahara , où le manque de fonds m^empêdie d^aller , la re* latioû de mon yojage étant aujourd'hui assez longue \ et inexistant encore bien des faits à tous rapporter.

New séjournâmes le 39 et le 3o au même camp. Le i*' juillet , je fiis arec le bey à Aradem, à deux, lieues au sud de Pendroit où lious étion9. C'est une johe plaine au haut des montagnes où Ton trouve les ruines d'un châr^ teau et une bonne source d'eatu. Les s et 3 , nous séjournâlnès.

Le 4 9 le camp marcha. La route fat au S.« O. quatre Ueues. Nous passâmes par des en-* droits assez rudes, et fumes campa:* près la montagne de Taxes , où Ton trouve une quan-^ tité de pierres remarquables. Elles ressemblent à de» modèles de boutons dont le dessus est à cotes de melon ;. mais qt^lques instances que je fisse piour pouvoir être conduit sur le lieu^

poiir observer quelque chose sur la formation^ de ces pierres, je ne pus obtenir ce que je demandais , parce qu^en y aUsuit avec peu de monde , je courais beaucoup de risques , et avec un détachement , nous aurions été attarqués y ce que les intérêts du bey ne permetlaîeait pas. Ce jour-là, le truchement que j^avais avec moi tomba malade d We diarrhée bilieuse avec une grosse fièfvre, qui Fabattit extrêmement , et lui ôta le moyen d'être conduit sur des chevaux. Je vous laisse à penser dans quel embarras je me trouvais, avee un hmnme malade dân^reusçment, et dans un pays siéloigné, où je n'avais aucun secours pour soulager cet homme âgé de soixante ans , à qui les forces manquèrent tout d'un eoup% Je fiis pourtant ^sse$ heureux ; avec quelques remèdes je lui an^êtai la diarrhée , je fixai la fièvre ; mais il lui. restait un grand dégoût : cependant il fut en état, deux jours après ^ de monter sur une mule et de suivre le camp. C'est ce qu'il y a de plus à craindre dans ces routes que ces maladies.

Le 6 , nous fûmes à deux heues du camp pour voir un arbre qu'on m'avait dit nûraculeux. Cet arbre portait toutes sortes de fruits.

On y trouvait des dattes, des figues, des poire», et plusieurs autres. Je nVvais ri^i vu de plus beau^Il est en telle vénération que, lorsque homme meurt, les femmes y vont pner pour le mort', et y pendent leurs cheveux , qu^elles coupent à cette occasion. Je mVmpressai pour voir cet arbre miraculeux, où tant de dioses se trouvaient ; mais je ne trouvai que la fente d\m rocher où im olivier était cru , et d'où , à diverses élévations, il sortait de la terre un figuier , un palmier et quelques autres arbrisseaux et plantes qui nWaient rien de commun entre eux que la proximité de l^urs racines. Les Arabes sont de bons rhétoriciens et savent amplifier; ils trouvent du miraculeux où il n^ ^1 a point , et ne voient point les beautés où elles sont véritaWem^it. Tout auprès de cet arbre on me montra les pieds dW cheval quW me dit être ceux du cheval de Sidy-HaU , un des plus grands de^ leiu*s chefs et de leurs législateurs.

Le 7 , nous retournâmes à Meger parle même chemin. Le bey s'était contenté de quelques contributions en bçeufs et en mules , que les habitans de ces montagnes lui donnèrent. De Meger, nous allâmes par Avèges et par

Cerca\ suivant la même route que nous avions: j^ise ^n entrant dans les. montagnes ; mais y comme de C^xa pour aller à Séquënie , il Ëiut trav^i-ser Tétang ou le terrain salé, où Vcm ne trouve point dWa et où il y a des lentes dange-v reusès dans la terre , nous décampâmes le soir à Vqssero • ou à quatre heures ; nous travers sâmes cette grande plaine salée qui a envircm quatre lieues du nord au sud, sur vingt ou trente de Test à Touest , et nous at^vàmes à Moyonie qui est dans la plaine de Séquéme , auprès d\me belle source d^eau. La route va^ lut le N. N.-E», sept lieuçs.

Le 1 o, nous décampâmes encore, et le camp fiit se reposer sous la montagne de Séquénie , près des anciennes ruines de Sigus , au horà d^un» belle Ibntaine dont f ai en Thonneur de vous parler dans ma précédente lettre.

L^ 1 1 , raïa"4)achi , qui était arrivé d^Alger à G)nstantine depuis dix jours , et qui n^avait osé venir au camp dans les montagnes d^Aurès, à cauae des risques qu'il y avait d^ venir et de

* Peyssonnel désigne peut-être ici la rivière qu'i^^ appelle plus hautSerga.

^ La sera, en italien.

|!>etourner avec les 49OOO pkstres que le bey est obKgé d'envoyer au divan d'Alger, fflniva ^ifia ici , au canop , avec Técrivain des trou-* pes qui leur portait la paie. Ces paies étaient touteâ comptées et enfermées dans des mou* choirs, de sorte que diaque soldat venait, et on lui rax^ettaît le mouchoir ou était son décxKmpte. C'est ainsi que les paies se font dans ce pays-ci. Je me disposai à partir.

Je ne dois pas passer sous silence toutes les ^radei^etés que j'ai reçues d'Assem-Bey. Ce gàiéral , après que M. de Salve m'eut quitté , ma fit donnw un ffueiion ou pavillon pour y loger avec mon équipage et ordonna qu'on apportât à manger pour moi et mes domestiques, et qu'on donnât de l'orge à mes chevaux; cm* ils ne mangent pas d'avoine\ n'y ai ayant p(Wt dans cepaya-ci* Outre cda, j'avais l'h(mneur de manger souvent aVec lui y j'allais {^rendre le ca£é et fiimer dans sa tente, et il me ccmviait d'y passer le gros des chaleurs, aitendu que last^one étapt plusgrande, elle était hiai fdius fraîche que le gueitcm qu'il m'avait donné. J'étais. d'ailleurs ho» ami de son ministre, qui faisait bien meilléia*e chère que le bey , et chez qui je mangeais tous les.

jours. Enfin je trouTai dans ce camp tous les agrémens , non pas ceux quW chrétien pouiv rait souhaiter , mais ceux .auxquels ime puis-n aance turque pouri^t prétendre. Lors de mon départ, il m^envoya sonkazanadar , ou tréso-^ lier, avec ordre de me donner pain , ri^ confitures , dattes , couscoussou , bougies , enfin tout ce qui pouvait m'être nécessaire , et, par> comble d^honnêteté , il me fit présent d^une . fort jolie jument le jour de mon départ. Cest là le présent le plus honnête et celui qu'on fait à ceux qu'ion veut le plus honorer et gracieuser. Je puis dire que je quittai ce seigneur avec une espèce de regret, et même tout le camp de qui j^avais reçu toute sorte d'honnêtetés. Si même j'ose me flatter, on me faisait connaître qu'on était piché de mon départ et qu'on m^ regrettait , ce qui n'est pas ordinaire dans ce pays où l'on vit ensemble sans s'aimer et l'on se quitte sans regret ; un chacun n'y pense qu'à soi. J'aurai l'honneur , dans ime autre occasion , de vous marquer le gouvernement de ce général ; je crains que ma lettre ne vous ennuie par sa longueur.

Le 12 juillet , nous partîmes du camp où j'étaisdepuis vingt-huit jours, avec l'aïa-bachi.

nue trentaine de spahis et quantité de Maures de Constantine, qui portaient à Alger des bép* nous et des tapis. Nous passâmes dans une plaine où nous trouvâmes les ruines d'un village appelé Misica ; il n^ a rien de particulier. Puis nous vînmes nous reposer à un douar, près deBonassa\ le long de la rivière des Moi* neaux. Là route fiit FO.-N.-O., i^uf lieues.

Le i3 , nous fiknes coucher à un douar de la nation des Ouled-Abdenour , vers le m^ne endroit où nous avions reposé avec le caïd de Bône. Il est à propos que je vous rapporte, monsieur , de quelle manière les Turcs se i^omportent avec les filaures pom* le logement, et comment ceux-ci pratiquent Fhospitalité. Dès quW spahi arrive à un douar , il choisit la meilleure tente. En abordant ^ le maître le salue et lui dit qu'il est le bien arrivé ; le Turc répond par des paroles injurieuses , le

traite de cocu, de maq et autres ordures,

lui ordonne de vider la moitié de la tente et de porter à manger à ses chevaux. Après être descendu, il lui ordonne d'aller tuer un mou-

^ Cest probablement le lieu qu'il nomme plus haut Bononasse.

ton. Le Maure le refiise ; le Tuk Im dit des mji0:*es , et bien souyent lui donne des coup» de bâton. Le Maure apporte le mouton et ^ 9*û ne confient pas au Turc, il lui dit qu'il n'est pas assez beau , le rentoie et s'en Êrit apporter Un autre. Pendant ce temps, la femme prépare le rqfis y qui est une e^èce de gâteau cuit dans une terrine de grès , ensuite coupé «n morceaux et mêlés aTec le miel et la mentèque, et qu^qu^ois entremêlés dé dattes. Le soir , il demande de Forge pour les chevaux, et veut une double mesure. Dans ces quartiers , conmie les sautereUes avaient tout dévoré, ces pauvres misérables étaient hors d'état d'en fournir et le révisaient; mais, à grands coups de bâton et àforce de mauvaises paroles, il les forçait d'en apporter. Le soir, on fait cuire ïe mouton avec le couscoussou , et ce qui reste le spahi le prend. Si l'hôtesse est jolie , souvent le Turc s'en accommode , et le matin tout est payé par mi grand heselemen ou bon voyage, que le Blaure souhaite au Turc sans autre paiemait que le plaisir de ne l'avoir plus dans sa tente. Tout cela est suivant l'usage, et il n'y a rien à dire ; c'est la justice , l'équité et le droit du pays.

Au reste , je crois qu^il est mutile de vonti parler des Arabes ; ils sont k peu près les mêmes que dans les royaumes de Tunis , à la ré-» serve quHls sont plus mattrmtés , plus tyrannisés dans ce royaume : aussi sont-^ils par force plus mis^blès , plus maHieureux et plus méchans.

Le i4if 3XL lieu de suÎTre le grand chetnin tlans la plaine qui conduit à Sitîfi , nous pri-^ mies la route un peu dmis les montagnes pour pouvoir y rencontrer âé» douars. Nous passâmes devant une haute mmitagné faite en pain de sucre y au Iiaut de laquelle il y a une mos-^ quée que 1^ anges , disent-41s , ont bâtie : on Pàppelle la mosquée de PAnesse , parce quW chargea une àhesse et que d^elle-mème elle porta de Feau à un marabout qui restât à cet ermitage. Nous coudiâmes, suivant IHïSage, à un douar de la nâetion des Ouled-Abdenour , très nond^reuse et puissante. La route fat VO. ,

Nous continuâmes notre chemin dans la montagne , et trouvâmes plusieurs sources d^eau. Nous vîmes les ruines de Gimili\ au-

* Jinunilahk (Sw. L.)

trefois Gemellde. Au lieu que M. Delisle la marque, à dix lieues au S.-O. de Sitifi, elle est à six lieues à TE. N.-E. Il reste les débris à^un temple et quelques vieilles masures que je ne pus observer , n^osant pas m^ arrêter. Nous entrâmes après du coté de la plaine de Gehne-* Mour, et traversâmes la rivière de Ouelt-Oudes^ ou rivière des Sequins\ qui va se déchar gei* du côté de Giger^. Nous logeâmes à un douar d^Arabes qui décampèrentpresque tous en nous voyant arriver. Us étaient de la nation des Ouled-Beni-Fouda. La route O., six lieues. Nous étions à six lieues de Gibel-Bericie*, autrefois Berice ou Burulh , où Ton me dit qu^il y avait une ville et des ruines considérables. On m'^assura que du haut de cette montagne on voyait la mer.

Le 16 , nous continuâmes dans les montagnes et passâmes par les ruines de Mège , qui est peut-être le Mepti de M. Dehsle , à peu près dans sa juste position ; puis nous détournâmes deux heues au S., la route ayant été

• Cest très prcd»ablement un des affluens de FOuedel-Dsahab ou Rivière d*Or.

* Djebel Megreise ?

YO%,f six lieues, pour trouver des douai*s. Nous campâmes dans la Jumelle', ou douar du chef delà nation des Ouled-Bouchouch* où il ne manquait pas de put. . . . Nous étions alors à deux lieues à VE^ de Sitifi, où j^allai après m'être reposé une heure%

•Sitifi était la capitale de la j»*oyince romaine qu^on appelait Mauritania Sitifensis. Elle était située sur une petite éminence auprès de plusieurs belles sources d'^eau ; il ne parait pas que la vUle ait.jamais été bien grande. On n^ tFOUTe aucun reste de beaux: monumens. Il subsiste encore les murailles dWe citadelle qui était moitié dans la ville et Tautre moitié dehors. Cest un carré long avec quatorze baslions ou tours carrées. Les murailles, en partie détruites et en partie en état, ne marquent pas avoir été fort élevées» Au milieu de cette forteresse , on trouve des souterrains remplis de beaux iragmens de colonnes et d^autres pièces d^architecture. L^enceinte de la ville est toute ruinée , et Ton voit d^ débris de quantité de

' Peut-être faut-il lire Dgibel ; nous campâmes dans la montagne.

* Utcbouve?(Sw. L.)

vieux monumens entièrement démolis. A quel-* que distance de la ville on trouve une espèce de mausolée dans le goût de ceux dont j^ai eu rhonneur de vous parler; c^est un grand carré de trente pieds de large siu* cinquante de long et soixante d^élévation, avec un avancement et une niche toute ouverte et très élevée^ La bâtisse en est belle, ^ ^^ y a^ftit ^ de plus qu^aux autres , une^place qui Fenvironnaît , eMourée dWe balustrade dont on voit les débris'.

La princesse Aumoni, qui avait semé de ce côté, avait aussi posé ses douars tout auprès de cette ville. Jefos bien aise de voir une femme si illustre et si guern^e, qui com-^ mande une nation considérable dans ce pays* Je fus donc à son douar : je la trouvai dans sa tente, assise avec les principaux Arabes de sa nation. Je lui touchai la main ; elle me fit as-' seoir auprès d^elle et me demanda des nouvelles du bey. Cest une grande fename, assez bien faite, de Tâge de soixante ans, d\me belle prestance et June physicmomie fort heureuse j je ne saurais mieux vous la représenter qu^en

* Voir THistoire ecclésiastique au sujet de Sitifi. ( Note de Peyssonn . )

la comparant à madame àe Ventadoiir. Elle étcQt assise sur un taps, habUlée, comme les Mam*esques, à^wa bernous sinïple mais pro^ pre, avec une espèce de mante qui lui passait sur la tête et qui était tenue avec une boucle d^or; ses brac^ts étaient d'^acier, et rien* n^était suparbe que sa bonne miné, àiais tou^ sentait la propreté dans sa t^ite. Comme elle eut appris çjfô j Vtais médecin , elle me pria de voir un de ses fils très mdiadé. J^ fiis, et je le trouvai avec une fièvre maligne , la langue ncnre , le pouls élevé, les yeux vitreux , le vissage cacbivéreux , et fort abattu. Je kd dis (fae je poiurais le soulager; elle me donna im d(Çtacl^ment de cavaliers, et m^offrît des présens si j^étais assez hetireux pour lui rétablii^ la santé. Je retournai au douar oà était Fa¥â^ baebi , pour prendre de Pémétiq«e et les^ re-' naèdes convenables au malade de qui j^avais porté un pronostic mortet, afin d^éviter les jfôcheuses suites qui auraient pu anfiver si le maikide &ti mort pendant que le remède opérait. On pria Faïa-baeM de m'attèndre aiï cas que je ne revinsse pas le lendemain; Je passai la Buit auprès du malade. L^ remèdes opérèraiit suivant mes intentions, et te malade se

trouva bien. Mais ce Ait bien une autre peiné lorsque je voulus partir; on ne voulut pas me laisser aller, et Ton délibérait siFonme re-* tiendrait par fcMrce, m^otïrant, après le rétablissement du malade, de me Êdre conduire au sultan Bouzit qui commande aux Portesde-Fer, et de là à Alger. On me promettait de me donner des jumens et* des mules ; mais ce n^était pas là mon dompte. Je manquais de vin et d^autres proviàons; les chaleurs me Êi— tiguaient. Enfin j^usai de ruse ; je feignis de condescendre à ce quW me [»*oposait, savoir à rester un mois moyennant le prix d^une mule ou dW cheval qu^on me donnerait : c^é^ tait la valeur dWe trentaine de piastres ; mais je demandai de retourner à Taïa-bachi pour prendre mes hardes et mes remèdes. L'^on m^ conduisit , et lorsque je fus arrivé au douar, je les remerciai de leprs faveurs; je leur dis que jVvais des affaires qui m^empéchaient de rester en chemin ; je leur fis présent de quelques remèdes pour achever de rétablir la santé du malade, et je poursuivis ma route avec Faïa-bachi.

Le 17 , nous suivîmes la grande route, passant par des plaines et des coteaux fertiles.

Nous reneontramés les ruines de Zada, qu^ est Fancieime Sava, auprès d^une source de bonne eau. Nous traversâmes plusieurs petits ruisseaux et vîmes diverses ruines et villages. Nous couchâmes dans im douar de la nation des Ouled-Ayea y près le marabout de Sidy Bouftge'. La route fiit TO.-S.-O. 5 lieues.

Le 18, nous vîmes les montagnes de Zamoure*, où il y a une petite ville peuplée et et une garnison turque. On y fait quantité de bemous très fins, des tapis et autres ouvrages de laine à Tusage du pays. Le territoire est, dit-on, beau et fertile, et les habitans y sont encore plus industrieux. Nousfumes camper à un douar, et les Arabes nous ayant aperçus ,^ enlevèrent leurs tentes et les cachèrent dans la montagne; ils foulaient leur blé. Nous y fûmes , et à grands coups de bâton et à force de mauvais traitemens nous les obUgeâmes à aller chercher leurs tentes, et à nous donner ce que Fusage voulait que nous prissions de gré ou de force. La route fut TO.-S.-O. cinq lieues.

' Sidi Bouaga (L. i'833).

^ Zainmourah(/^^V/.).

Le 19, nous entrâm^ dans l^^ys cl#. svitr tan Bouzit, qui qommande dans les n^Kmtagnes où se trouvent les Portes-de-Fer . Ce sultan, roi ou cbjef des 41'abes , a ime nation fct^miikible jet qui se réfugie (lans les montagnes à Vahri ^es insultes des Turcs. Nous passspies à travers une plaine remplie de douars de la na* tion du sultan, et nous fûmes obUgés dp camper à Méjana, auprès d\me fontaine^ sans tentes ni arbres, ni rien qui pût nous garantir des ardeurs du soleil, qui fut pe }0\ir«4à très violent. Cest ici que la peur fit bien changer de ton à messieurs les Turcs, Nou^ étions au milieu des douars et des monceaux de paille, sans oser en prendre j les mourons venaient boirp auprès de qous et p^rspnne n^o^ait y tpucher, qupiquç plusieurs n^eussent que du pji^in à manger. Sultan Bouz^t, chef de cette pation , ne permet p£^s que Ton fasse la moiiv^ di'e "iusulte; il ne paie aucun tribut, et Ton s^estime encore heureux d^être en paix ave^ hû , sans quoi il faudrait aller pasiser dans le Sahara pour aller d^Alger à Constantine. Oo veilla toute la nuit, crainte des voleurs ou de ([uelque surprise. Nous partîmes deux heures avant le jour pour entrer dans les montagnes.

de Kben ou des Porles-de-Fer. La roiUe fut O.^'N.-^. six lieues.

Le 20 , nous grimpâmes des montagnes as-* sez rudes , puis nous nous trouTames dans des vallons couverts dVbres, de pins, de chênes, d^oliyiers et de queues autres aiiures et arbrisseaux. Il est à observer que« dans tout le pays que je viens de parcourir, on ne trouve pas un seul pied d Vrhre , depuis les montagnes d^Anoune, pris de Bône, jusqu^à celles d^Aurès , et depuis Aurès jusqu^à celles de fiiben. Après avoir marché huit heures, nous descendîmes une montagne très haute et dont la pente est fort droite et dinre environ une draii-heiBre. Nous trouvâmes au bas une source d^eau douce et, à quelques pas de celle-ci, des sources d^eau salée qui forment un ruisseau qui donne une grande quantité de sel. Peutêtre est-ce ici les salinœ nuborensesmaœi^ées dans la carte de M. DeUsle. Nous suivîmes ce ruisseau dVaû salée, et ayant marché une heure, nous aiTivâmes enfin à El Biben ou aux fameuses Portes-de-Fer , autrefois are ou iBre^ ou Porte-d^ Airain. Toute la caravane fit halte pour se jpindre ensemble. Une partie des spahis se mit à la tête , et Tauti^e , avec

Faïa-badii, fit ranière-garde. Ayant de dé^ crire .ce femeux passage, je vous dirai, Monsieur, quHl y a une diaîne de montagnes très hautes et très rudes, qui commence à la mer du coté de Bougie, et, courant N. et S. , ya jusquW désert de Sahara. Ces montagnes sont si esn carpées et si difficiles , qu^il est impossible de les traverser à aucun autre endroit qu^ ce feimeux détroit. Il n^y a que des chèvres , ou des hommes aussi agiles qu^elles, qui puissent monter et descendre les rudes élévations qui s^ trouvent. En un mot^ il faut que cela soit^ puisque les Arabes et les habitans de ce pays n'ont trouvé que ce seul endroit pour les traverser, et que , lorsque les Turcs se»! brouillés ou en guerre avecla nation du sultaii Bou-r zit,ilssontobUgés de passer au Sahara en disant un contour de cinq à six journées, et d'en passer deux sans eau,, pour pouvoir aller d'Alger dans le royaiune de Constantine.

Voici à présent la description de ce détroit si renomme. Ayant suivi le ruisseau salé, on voit de grands lits de rochers àpicquicou^r rent N. et S., épais de quinze à vingt pieds ^ entre ces hts, un terrain inégal haut et bas , sans aucune régularité de pente. On trouve

ensuite iin de ces lits de rochers qui s^ouvre pour laisser passer Feau, et, à cette première porte , deux chameaux peuvent y pass^. On rencontre après des rochers élevés et irréguliers ) puis un second lit ou muraille qui n^a quWe séparation carrée comme une porte , où une béte de charge a peine de passer. A vingt pas de celle-ci on en trouve une seconde^ puis une troisième et une quatrième. Il y a entre elles des distances de vingt à trente pas, où Ton se trouve enfermé sans qu^on puisse se défendre ni se secourir après les avoir passées. Ces portes sont si serrées qull semble que la nature et Part les aient îaites conjointement. On trouve ensuite im grand canal qui court N. et S. , pendant que les portes se répondent Ë. et O. Ce canal est entre deuxUts de rochers coupés à plomb, élevés de plus de cent pieds de chaque côté, où, suivant toujours le cours de Feau, il &ut passer les uns après les autres. Ce canal dure trois ou quatre cents pas. L^on passe ensuite par des passages dif&ciles, et Ton rencontre enfin un terrain où il se forme beaucoup de sel. On est une bonne heure à sortir de ce difficile passage, où dix hommes , à coups de jrierrea, peuvent arrêter

ei dé£iire une armée quelque nombreuse quVUe soit, en Faccablant ayec des rochers. Ainsi, ce n^est pas Sans raison que les Turcs tremblent et apprâiaaident si fort ce passage^ quHls abaissent leurs pavillons et leurs armes, font cesser leurs bruits de guerre et ménagent les. habitans de ce pays, de qui il dépend de leur ôter la communication du royaume d^Alger ayec celui de Constantine. ^.

Nous vînmes camper auprès d^Oled-Mansou', sur le bord d^une rivière qui arrose un beau et riche vallon, remph d^oUviers sauvages et de lentisques aussi hauts que les plus grands (Jiviers. Nous passâmes à travers trois petits villages modernes bâtis en terre et couverts de chaume, habités par des Arabes qu^on appelle Kabayles. Les Arabes de toutes ces montagnes, depuis le Collo jusqu^auprès dUl-ger, sont difià^ens des autres. Ceux-ci n'^ont ni chefs, ni nation, ni commandans. Chacun est maître etUhredansses volontés. Ils sont, la plupart , des voleurs , ou plutôt des bêtes féroces qui habitent ces montagnes. Les Turcs ni personne n^ont pu les soumettre; ils vivent misé—

' Béni Mansoui (L. 1 833). '

rahlïBm^it valeur gré. Nous veillâmes toute la nuit pour nous garder des voleiws qui viennent, à quatre pieds , enlever ce qu^ls peuvent. Lors même que nous allicHis , pour nos ïiéçesfiités, à quelque distance des oliviers où nom étions campés, il fallait être deux, ar* mé$ et alartes. Vis-à-vis de Tendroit où nous fêlions, du coté du nord, il y a deux montagnes fort élev^ , Pune dite Gibel-Gergera', l'emplie de singes petits et sans queue ; Fautre est la montagne des Azouagues *, où Ton dit qu^il y a de la neige presque pendant toute Tannée, peut-être le nums Ferraius^ de M. Delisle. Les Azouagues, ne sont que des Kahayles ou espèces de sauvages , gens indomptés qui hdûtent ces montagnes. M. Moreri , dans Textrait quHl fait de Maimol, confond quantité de peuples sous le nom d^ Azouagues et de Béréhères ; les Ouseletis qui habitent les montagnes de Végésela^, dans le royaume de Tunis ; les Comires ,. qui restent auprès de Ta-

* Le Jurjura.

^ Peut-être les Inshlowaou les Ashnowa de Shaw.

^ Monê Ferra tus est Tancien nom du Jurjura.

4 Uselett.

barque; les Chauvias, dans la montagne d^Au«^ rès, et les Kabayles ou Azouagues, qui habi^ tent les montagnes qu^on appelle ici du Couco; mais il est nécessaire que je lise Mai> mol que Moreri peut avoir confondu ou mal entendu. Tous ces peuples parlent effectivement une langue particulière; mais la barbe quHls ne rasent point, et les figures et croix qu^ils portent sur leur peau, ne leur sontpasparticulières. Tous les Arabes, les Maures, les noirs ou nègres ont la même coutume; les sauvages même de F Amérique la pratiquent. J^espère, Monsieur, vous envoyer ime dissertation plus ample sur ce sujet.

Le , 21 , quoique nous n^eussions pas beau-* coup de chemin à faire, et que même le chemin fut assez beau, ce fiit pourtant une des plus rudes journées que j^aie essuyées. Il était passé devant nous un troupeau dVnviron 4,000 moutons qu^on amenait au dey d^Alger pour la fête des moutons ou leurs grandes Pâques. Les deires qui les conduisaient avaient été attaqués dans le Biben ; ils y avaient perdu vingt-cinq moutons, mais ils y avaient tué des Kabayles. Ils prièrent Faïa-bachi de les escorter cette journée où les Kabayles , au travers.

àe ces lentisques et de ces arbrisseaux^ né manqueraient pas de les attaquer et de leur enlever quantité de leurs moutons; il fallut donc marcher au pas des moutons, depuis le matin au faîte du jour jusqu^à la nuit« La route fiit le N.-N.-O. huit heues. Nous reposâmes auprès d^un ruisseau dans un heu appelé Ampsa'. Le 22 , nous côtoyâmes la montagne des Azouagues et , après avoir traversé divers coteaux où il y a quelques mauvais hameaux de Kabayles, nous rencontrâmes la rivière de Ouelt-Zeitoun ou la rivière des Ohviers, assez considérable, surtout en hiver. Cette rivière arrose un beau et riche vallon rempli d^oliviers sauvages et de plusieurs autres arbres. On la traverse plusieurs fois ; dans rhiver elle est très dangereuse , et beaucoup de mulets et de chameaux s^ noient ou sont emportés par les eaux. Nous campâmes auprès de cette rivière ; la route fut le N.-N.-O. huit heues.

Enfin, le 23 , nous grimpâmes une montagne dite du Couco, du haut de laquelle nous découvrions Alger, la mer et la grande plaine

* Hamza ou Sour Guzlan, l'ancienne Auzia.

4e MUija. Nous suivîmes un ruisseau quVn appelle la rivière de FAraGhe, qjî se décharge à une lieue d^Alger. L^aïa-bachi s^srrêta daas la plaine de Mitiya; je poursuivis mat route jusqu^à Alger, et je fiis à b maison de M. Dû^ rand, consul du Hoi, à qui je présentai mes lettres de créance. Il me reçut très gracieusement. Je crains ) Monsieur, de vous ennuya; jamais lettre n^a été pluâ kmgtie: ainsi je réserve pour ime autre fois la description de cette ville et de scoi gouv^nemcnt.

J^ai rhonneur d^étre, etc.^ FEYS80NNEL, d^t.-méd.

Page 1