LETTRE QUATORZIEME
A M. Vahhé Bignon^ conseillera Eiat^ con^ tenant la description d^ Alger et des lieux maritimes du royaume^ depuis Alger jus-qiÇà Bône.
B6nc, le I*' octobre 1735.
Monsieur,
Je finis Favant-demière lettre que J'eus Thonneur de vous écrire, par mon arrivée à Alger ; j'aurai l'avantage , dans celle-ci, de vous marquer la description de cette ville et des lieux maritimes de ce royaume , depuis Alger jusqu'à Bône,
Alger , que les Arabes appellent Algezdir , qui signifie l'Ile, est une ville située par 36** 3o' de latitude, et par 23** 20' de longitude
qui est le môme pai^llèle de Paris\ suivant les observations qu^en ont Eûtes messieurs les prêtres de la mission de France , établis dans ce pays, personnes savantes et curieuses. Cette ville est la c«f>itlile du royaume à qui elle donne son nom; c'est là que le dey , le divan et la milice d'Alger font leur résidence , c'est là que 6t troavent toutes leurs torci^ de terre et de mer.
Quelques -uns ont cru qu'Alger était Tancienne Julia Caesarea , que Juba II , roi de ce pays, fit bâtir , en reconnaissance des bienÊdts qu'il avait reçus de Jules -César. Mais cette opinion n'est pas probable ; car , outre que dans Alger on ne trouve aucun reste de vieux monumens qui puisse jwrouver l'ancienneté de la ville , et siu-tout d'une ville capitale telle qu'était loi oa Julia Caesarea , qui d(HU>ait son nom à tout^ la jH^vioce ap^lée
' Lç même parallèle au méridien de Tîle de Fer. La latitude d'Alger, calculée avec la plus grande précision possible, par M. le capitaine Bérard, reste fixée à 36.^ if «o", sa longitude à o'* 44' 9" (^Description naufique des c6t€$ de F Algérie, par M. l& capitaine Bérard. Paris, i837,in-8",p. 17-21.)
Mauiitania Cœsariensis , si Toa considère le» routiers et les anciennes cartes géogrâqphiques, et principalement la moderne de M. Detisle , Van veiTa que JuHa Ceesarea était plus à PO. que n^est Algep. Metiana était au S.^.^ k douze lieues^ les esai^edunides' étaient presqueà FË.y huit finies. Cq^endant cette m^e Meliana, qui sub^ste encore , reste mi S.^0., dix*4iuit lieues d'Alger ; les eaux chaudes à YO. S.*<>., douae lieues; LabdUa , qui e^ une ville^ au S. S.-O. ; TigisiN, qu'on appelle à présent Mitija, à PE. S,-E. Par toutes ces observations on doit conclure qu'Alger serait plutôt FancienneRusucurru , que la Julia Caesarea. On trouve les ruines de cette dernière ancienne ville , entre Mo$tagane730^ et Tenè§, qui est râncienne Tipasa*. C'est , suivant le$ routiers , sa véritable position. Mais quoique j'aie dit qu'Alger est plutôt la Rusucurru que la Julia Caesarea, l'entière
' Aquae Calidae, aujourd'hui Hammam Meraga.
a La synonymie de TeâEiè9 et de Tipasa n'est pas exacte. De plus, ce n'est paa entre Mostaganem et Tenès que se trouve Tancienne loi Caesarea. Il paraît plus prol^able qu'il faut chercher cette ville à Cherchel à l'est de fenès.
privation de ruines, dont il ne reste aucun ves^ tige dans Alger , pendant qu^à Test de cette ville, sur la pointe qu^on appelle Matifou^ éloignée de cinq lieues, on vcHt les débris dWe grande ville, des citernes et des souterrains encore bien conservés , me fidt cnnre que les ruines de Matifou sont celles de Rusucurru , et qu^Alger est une ville bâtie depuis Tarrivée des Arabes dans ce pays. Son nom est Arabe ^ et Pile qui était devant cette
' Les ruines du cap Matifou ne sont pas celles de Rusucurru, mais bien celles de Rusgunia comme nous Pavions présumé d'abord. Une inscription découverte sur les lieux mêmes par M. Berbnigger, bibliothécaire à Alger, est venue confirmer notre conjecture. Voici cette pièce importante :
LIADIO. L. FIL. QVR
ROGATO
DEC. AED. Il VI& ET VIR
QQ. RYSG. ET'RYSG.
CONSI8TENTE8 OB
MERITA QYOD FRY
MENTVM INTVLERIT
ET AMNONAM FAS
fîV CIT INCRESCERE
AERE COLLATO.
^ie , qu'on a jointe ensuite avec la terre ^ fermée par une mole et qui formait un p<H*t, a été cause qu'on préféra cet endroit aux autres villes situées le long de la mer ; et d'ail-* leurs, cette opinion est conforme à la tradition des gens du pays , qui disent que ce fiit un chef arabe appelé Mostigana, de la imtion des Berbères , qtd la fit bâtir ; c'est pourquoi ils l'appeUent Gezdira ah béni Mostigana y ou l'île des enfans de Mostigana.
Alger est situé sur le penchant d'une colline qui regarde le levant, et donne dans un golfe ou rade , formé par la pointe du cap Matifou à l'E., par celle de la Pescade à l'O. Cette ville îocmB un amphithéâtre fort joU à.la vue, et représente, quand on la regarde du côté de la mer, la voile d'un hunier de vaisseau. Les maisons sont bâties à la turque, et les teiTa3ses disposées dç lïianière que celles du côté de la mer n'ôtent pas la vue à celles qui sont au haut ou au bout de la ville ; elle peut avoir une demi-fieue de circonférence , entourée de murailles bâties en partie de pierres et en partie de briques. Elle n'avait presqu'aucune fortification avant que les Turcs y fiissent étabhs ; il n'y avait qu'un enclos de murailles
vefs le S.-O., au haut de la Titte ; H subsisté eototé , et êst àppiilé dkaçare ou la citadelle. Ou y totretîcM une gamison. Maïs depuis l^iurrivée di»Taî*(» , oetle citsdrilé a ëté bîefi fortifiée.
La rade est défendue par plusteurs forts. On trouve du Y>6té de Test , à ifuaire lîeuës de distance de la ville ^ un fort de vingt pièces de canon , l>âti sur k pointe du cap Matifou , qui défend un tncmiUage qu'il y a de ce cùvé.^ là. Au fond delà rade , près k rivière de TArache, il y en a un autre k peu près de même force ; on en trouve uti troisième à un quart de lieué dé la ville , et un quatrième prés la porte de Babatîôun , àU sud dé k ville^ Cest à cette porté que Yàti faix lé6 «ikféctttions*, on y pend tes Turcs et leà ArtJ!>es condamnas , (en les attachant au^ crénàux de k nitn«ailk, et en lès précipitimt ensuite^ C'est 1^ que sont les crocs ou ganchons appliquée contre la muraille, siir lesquels on jette les malheureux destinés à ce suppKce , où ils restent quelquefois plusieurs jours accrochés avant que de mourir.
Des côtés de TO., et N.-O. de k ville, on trouve encore trois forts , Tun à tme demi-
UeMe de la ville, appelé fort des Aiigl£ds;4^a«^ tre, sur la pointe delaPescadë, elle troisièivie près k porte de Bobelouet. *(^e$t de cè oôtë qu^est le cimetière des cfarétieiis et des Jui& ; c W ici que les Juife oondauttnés souffrent le .dernier "suppliae, qui est ordinaireiâeiit Celui du feu. Il y a trois mitte» portes à cette Tille i la porte NeuTe , qui doïitm rers le chliieiiu de FEmpereur ; la porte de k ^escadetî^ , OÀ les bateaux pécheurs se rassemblent et où il y a un chantier pour k construction ^ et k porte de k Marine , qui di»me sur le mâle. Cest à cette porte que Ton oons«nrè cinq cUh ches qui fiirent prises dfiais k ville d^Oran^ eft 1708; ellesy sont pour trc^hées de cette victoire, d^ime très grande conséquence pour k royaume d^Alger.
Tous les forts dont nous Venons de parler sont presque tous égaux y ils ont une batterie de quinze à vingt pièces de canon ^ qui donné sur k mer; et^ du câtéde k terre, il y à tme bonnemuraille flanquée de bastions, quelquesuns réguH^rs^ d^âu<3(^s itt^égttliel^s, tor les^ quels on poiurait pc^ér le cancm sHl le fallait.
Outre ces fortifications qui défehd^t k rade , on a bâti , du côté du nord de Tik , qui
forine le port, une grosse tour eiitourée d^ùne seconde enceinte de murailles , giomies de trois batteries de* gros canons, dont ceux qui sont à ras d^eau tirent quarante-buit livres de balles, tous de fonte* Au milieu de cette grosse tour on a élevé un donjon, et un £mal pour éclairer la nuit et montrer Tentrée du port aux badmens qui arrivent^ Depuis ce fort du Êmal jusqu^au bout de Pile , va:*s le S. , on a construit de belles balles voûtées, qui, du côté de la mer , forment deux batteries de quatre^ vingts pièces de canon, dont ceux du rez-dediaussée tirent vingt-quatre, trente-*six, et quarante-huit livres de balles. Tous ces canons proviennent la plupart des victoires que les Algériens ont remportées sur les Timisiens. On en voit aux armes de France , qui fiirent pris lorsqu^on abandonna Gigeri ; d^autres , aux armes de Hollande , que les États-Généraux ont . donnés pour avcôr la paix avec les Algériens, et quelques-uns de ces canons ont 4té fondus dans le pays. Entre autres il y a un cancMi d^une longueur extraordinaire, qui tire cent livres de balles. Cette batterie est une fortification qui incommoderait beaucoup une armée qui viendrait assiéger ou bombarder
cette ville. Les revers de ces halles, du côté dû port, sont les magasins de Tarsenal pour la construction et Farmanent des vaisseaux.
Cette batterie défend encore Tentrée du port de cette ville. Ce port est artificiel, formé par un môle qui joiat Pile avec la terre ferme. Il fut jeté sous Khaïreddin Barberousse , après la prise qu^il fit du fort de cette île , que les Espagnols occupaient en i53i. Il a environ cinq cents pas géométriques , et va N.-E. et S.-O. L^île lait ensuite un coude, et au bout Von a pratiqué un second môle sur le même rocher, qui est presque aussi long que le premier, et qui, faisant un angle considérable un peu obtus y forme le port et donne un petit bassin entouré d^un c[uai , où les bâtimens à rames vont aborder. ATangle des deux môles, et sur rîle, il y a un chantier pour la construction des gros vaisseaux. A côté est le réservoir pour les eaux; la fontaine est au bout du môle; on y a bâti, par-dessus, un pavillon qui renfermeime petite cour carrée avjec quatre fontaines. Autour , règne un sopha couvert dWenatte;c'estlàques^assemblenttouslesofficiers de la marine . Les bâtimens sont les uns sur les autres dans ce port, qui nVquequinze pieds L 29
dans sa plus grande profondeur ; ils y usent l>eaucoup de eables pour s^ maintenir , surtout Fhiverk Lorsqu^il vente du nord, qui est le trayersier de la rade, la mer fait un gi^and ressac dans le port , et quelquefois fait briser les bâtimens les uns ccmtre les autres. Comme le grand môle est exposé au nord et qu'ail a été mal jeté ^ pour empêcher quHl ne soit emporté par les fiineux coups de mer, qui, roulant avec impétuosité sur le banc de sable sur lequel il est posé , charrient les pierres qui le défendent, on est obhgé de £sdre travailler pendant toute Tannée à une carrière de pierres dures qui est auprès de la pointe de la Péscade, et on les fait porter et jeter tout le long du môle, pour remplacer celles que la paer a en* levées. On pourrait éviter ce travail perpétuel en y fedsant une seconde jetée atecdes pilotis, et, par-dessus, une bonne bâtisse. Les murailles de la ville d^Alger , du côté de la mer, sont flanquées de plusieurs pièces de canon ; ainsi on peut assurer que cette ville est assez forte par mer.
Du côté de la terre, à un quart de lieue de la ville , vers le S.-O. , on trouve , sur une élévation , le château qu'on appelle de TEm-
pereur , commencé par Charles - Quint en i54i , lorsqu^il vint attaquer Alger, et achève par Assam-Bacha^ en i545. Ce château est situe sur une élévation : c^est une grosse tour bien bâtie de pierres de taille ^ entourée dWe muraille avec quelques bastions irréguUers bâtis de briques. Entre le château et la ville on trouve^ sur une élévation avantageuse^ le fort de rÉtoile; il est pentagone , et quoique les bastions qui font les pointes niaient ni flancs ni courtines^ je crois que c^est la meilleure pièce des fortifications d^Alger. La ville est entourée de murailles, où, sur de mauvais bastions ou tours carrées, on a monté quelques pièces de canon ; le tout est de peu de défense. On doit toujours compter dans cette ville quinze ou vingt mille hommes, soit Turcs, Kourouglis ou enfans de Tures nés dans le pays, soit Maures citadins, prêts à combattre toutes les fois qu^on voudra, et tous bien armés ; et , selon Rabelais , « il n^est rien tel n que muraille de chair btunaine. » Quoique la ville d^Alger ne contienne pas un grand circuit , elle ne laisse pas d^être très peuplée; en y compte cent mille âmes, y coaipris cinq mille familles de Juifs, naturels du pays. L(s
rues y sont exirèmement étroites , et en bien des endroits deux personnes ont prâie d^y passer sans se toucher. Il y en a une qui traverse la ville, et va de la porte de Babazoun à celle de Babelouet; elle est un peu plus large; c^est là que tous les principaux marchands ont leurs boutiques^ Les maisons sont presque toutes bâties de briques, à la turque, c'^est-àdire ayant une cour au miUeu^ des galeries à Fentour et les appartemens autour de la galerie; Il y en a de fort belles , bâties par des bâchas et des deys.
Ck)mme cette ville n'avait dWtre eau que celle des citernes , ce qui ne lui suffisait pas ^ en 1 6i 1 , un Maure andaloux proposa d'^y conduire les eaux dWe source qui est à un quart de Ueue de la ville , près le château de FEm-^ pereur. Ce projet fiit exécuté, et depuis lors on voit une quantité de fontaines dans la ville; elles sont fermées à robinets , et tous les ca-^ naux aboutissent à un réservoir qu'il y a au bout du port, où les vaisseaux vont faire leur eau fort commodément.
On ne trouve dans cette ville ni places ni jardins; mais les terrasses des maisons forment les promenades et les endroits où Ton prend
le frais; on peut, par leur moyen, passer facilement de Fime à Pautre et voisiner de nuit et de jour.
On compte dans la ville dix grandies mos^ quées et cinquante petites; trois grands collèges , et une infinité d^écoles pour les enfans ; mais tous ces édifices n^ont rien de particulier.
On y trouve cinq bagnes ou grsâides et vastes maisons où Ton renferme les esclaves deyliques, cVst-rà-dire qui appartiennent au dey ou à FÉta^. Suivant Pusage des Turcs, il y a quantité de bains, les uns destinés pour les hom*mes et les autres pour les femmes. Il y a quatre fondons ou auberges pour loger les pasr sans et les étrangers, où , suivant la coutume, on ne trouve qu^une chambre sans aucun meuble, ni rien pour la nourriture : ceux qui y logent sont obligés d^aller chercher ailleurs leur nourriture. Il y a plusieurs tavernes ou gargotes dans les bagnes , que les esclaves chrétiens tiennent par privilège du dey, et moyennant une certaine somme. Elles sont très avantageuses à ceux qui les ont , et ils gagnent dans peu de temps de quoi se racheter. Les Turcs ni autres personnes n^oseraient y commettre des désordres ni des insolences ,
encore moins refuser le paiemenl de ce qu^ils y ont pris, bu ou mangé.
En 1660 on construisit cinq corps-de*-logis qu^on appelle casseriesf ce sont des casernes pour loger les soldats turcs qui ne «ont. point mariés* Usy simt logés trois dans une chambre, et sentis par des esclaves dejliques qui ont soin de tenir la HiaisonjHxipre. On trouve dans ces logis des fcmiaines pour les ablutions , et tout ce qui est nécessaire. Dans chaque caserne oïl loge six cents soldats ; ceux qui sont mariés logent à leurs frais dans la ville.
Ce qu^on appelle Maison du Roi est encore im édifice public; elk appartient à l^tat : c^est là que le dey loge l(H*squ^il n^est point marié; car lorsqu^il a des femmes , il a une maison parti- Gulièi'e poiu* elles. Cest un grand corps-de^ logis dont la porte est de marbre; à Tentrée il y a des soldats de la garde , et vis-à-vis il y a des boutiques où s^assemblent et restent les officiers, les chiaoux et autres « pendant que le dey rend la justice. Aunledans on trouve une grande cour pavée de ma]i>re , et au fond , une saUe avec deux rangs de colonnes et deux rangs de bancs élevés de chaque côté, où les officiers (lu divan sont assis lorsqu^on les assemble tous
lies samedis, et toutes les fois que le divan est convoqué.
On voit encore un enclos de magasins , que Ton appelle le Bxxpiiskmy où Ton &it les ventes des prises, et de tout ce qui appieurtient au dey ou à rÉtat et qui doit être vendu pour leur compte. La France et TAngleterre ont chacune des consuls à Alger ^ qui j font Toffice de ré^ sid^ns. Les nations étrangères, conime Juifs dltalie, Grecs, Arménieiis , sont sous la pro-. tection du consul de France, dont les devoirs et Tautorité sont les mêmes que ceux des conr* ^Is dans toutes les échelles du Levant; ils ont sous eux un chancelier et un truchiâment. M. Durant de Bonel est à présent consul de France; il est estimé et èonsidéré de tout le monde, tant des chrétiens que des Tiu-cs et des Maures. Ce n^est pas peu dans un gouvernement aussi capricieux que celui d^Alger; mais son mérite et sa prudenee lui font Surmonter tous les obstacles et les embarras qui se présentent. M, Hudson est consul d'Angle terre : outre son mérite particulier , la per*mission qu^il a de commercer et de fournir tout ce qui est nécessaire au gouvernement d^Al^, soit pour les armées ou pour Tarme-
ment des vaisseaux y et le besoin qu^on en a font qu'ion ménage dans les occasions celui qui occupe ce poste. La G>mpagnie d^Afiique y entretient un agent pour lé paiement des Uthsmes ou droits quVMe doit payer, suivant les accords, pour re{»*ésenter ejt obtenir les ordres nécessaires ^i Êiveiu* des comptoirs que cette compagnie a sur les côtes. C^est aujourdlnii M. Huglas, qui a servi cette compagnie depuis trente ans^ il s^est acquis Testime et Tamitié des Kabayles, pendant les séjours qu^il a faits au comptoir du CoHo , celle des puissances pendant quHl a gouverné le cap Nègre, et aujoiu^^hui il est très estimé dans Alger.
Feue madame la duchesse d^AiguiHon laissa im fonds de quatre mille Kvres de rente annuelle pour Fentretien de deux nrissionnarres à Alger, pour le soulagement spirititel des esclaves chrétiens. Cette fondation fut attribuée à MM.* les prêtres de la mission de France , qui y entretiennent deux prêtres et deux frères laïques. M. du Chaîne, qui en est (lujourd^hui supérieur; a le titre et le caractère de vicaire apostolique pour les royaiunes d^AK ger > ïimis ^t TripoK. Leur maison est b par-
roisse des catholiques romains. L^Ëspagne y entretient un hôpital pour les esclaves malades; cet hôpital est dirigé par des reUgieux de Fordi^e de la Rédemption des esclaves. Il y a trois religieux, dont le supérieur s^appelle ad« pûnistrateur; c^est aujourd'hui une personne d'un mérite distingué. Ils ont soin d'entrete^ tenir, secourir et nourrir tous les esclaves pialades chrétiens, de quelque nation qu'ils soient. Il y a une pharmacie pour les remèdes^ et un chirurgien entretenu.
Les religieux de la Rédemption d'Espagne ont toujours eu soin d'entretenir cet hôpital en bon état et même d'en augmenter les commodités. Les puissances d'Alger l'ont toujours protégé , et ordonnent que les maîtres qui y envoient leurs esclaves y donnent aussi une piastre poiu* chacun, laquelle sert à les enseveUr en cas de mort; mais lorsque l'esclave a recouvré la santé, il est rendu à son maître ^vec sa piastre.
Tous les batimens chrétiens qui mouillent devant Alger paient trois piastres courantes pom* l'entretien de l'hôpital.
La reUgion chrétienne J suivant le rite romain , est exercée pubUquement dans la mai-
son du consul de France, dans celle de Messieurs de la Mission, dans lliôpital el dans les bagnes; on y cél^re la sainte messe, on y prêche, et ony ehante Toffice dîrin ayec toute la solennité poaâble.
Le consul d^Angleterre a un prêtre de son rite , et il pratique sa religion suivant ses usager dans sa maison. Son ministre est à jMrésent M. Shaw, docteur de Tuniversité d'^Oxfbrd, hoQDtme très sarant, surtout diois la botanique et dans lliistoire naturelle* Il y a encore un papas du rite grec pour le spirituel de quelques artisans établis à Alga* et des esclaves de sa nati<m; il a sa diapelle dans un bagne. Les Jui&ont leur synagogue, l^irs ch^s, leur justice , subordonnée cependant aux réglemens des Turcs; ils sont tous vêtus de noir uniformément. Il y a quelques Juifs de Livoume vêtus à la chrétiemie.
La garde de la ville d^Alger est ccmfiée à la nation des Biscaras, qui sont des peuples qui habitent du côté dudésert de Sahara , vers Tanciame Prœsidium qu^on appelle aujourd'hui Biscara ou Piscara. Us sont ici employés aux mêmes usages qu'on emploie à Paris les Savoyards; ils nettoient les lieux, les chemi-
nées , vont chercher de Peau et fpnt tous les plus bas emplois. G^tte nation a ici un émir ou chef qui répond d^eux et paie un tribut au dey y qull répartit ^isuite âur tous c&ix de sa nation qui sont à Alger. Tous les soirs il les distribue dans les rues, oit ils couclient devant les maisons et les magasins pour les g»* rantir dçs voleurs. Us y font la garde et répondent des voJs^ tellement que si un magasm ou une boutique aont volés, ils paient le dommage et sont châtiés sévèr^nent. Ces cas arrivent rarement; mais lorsqu'ils arrivent , celui qui a été volé porte sa plainte et expose son dommage. Le dey envoie chercher Témir des Biscaras, qui a ordre de fiiire venir ceux des sa nation qui étaient de garde devant la maison volée. Après avoir été interrogés et à demi convaincus dVvoir été d mtdUigence avec les voleurs 9 ce qui ne peut être autrement, ils sont envoyés , poiu* être pendus, à BabazcHin, et la nation est condamnée à payer le dom^ mage. L^émii' paie sur-le-champ, i et &it la répartition à tant par tète pour être remboursé.
Cette ville a été exposée à de violens tremblenxeus de terre. En 1717, tous les hab^
tans abandonnèrent la ville; il n^ resta que le ôej et le divan. On vit toute la campagne rem-r plie de tentes oii les haHtans campèrent neuf mois que les tremblemens durèrent. Depuis lors, toutes lés maisons, scmt étayées les unes contre les autres. Quelques personnes croient que c^est à cause de ces tremblemens que les rues sont si étroites ; mais ceux qui connaissent les Turcs , et qui ont été dans les villes d^ la Turquie, savent que cVst leur usage de bâtir et de former de très petites rues.
Les dehors de la ville d'Alger , conune ceu^^ de toutes les villes die Turquie, sont remplis de s^ultures élevées un pied sur terre; celles des personnes de considération ont des dômes ou voûtes qu'on a soin de blanchir. Entre autres, on voit six tombeaux, qui se touchent en rond; ce sont les sépultures de six deys qui furent élus et massacrés dans im même jour , et le septième qui fiit élu régna, La vUle d'Alger est environnée de collines qui s'étendent à deux ou trois lieues aux environs, entourées d'un côté par la mer et de l'autre par la plaine de Mitija ou Tigisi. Toutes ces collines sont très bien cultivées ; on y voit quantité de vignes et d'arbres fruitiers qui donnent beau-
coup de beaux et bons raisins dont on fait du vin, et beaucoup de beaux fruits; mais, suivant Fusage des Turcs , tous les arbres sont plantés en confiision et sans ordre. Les collines sont garnies de belles maisons de campagne, qu^on appelle ici masseries^ ce qui revient aux bastides de Marseille, et donnent un fort joli point de vue. Elles ne sont point entourées de murailles ; mais les séparations des t^rains sont faites par des haies âC opuntia' j quW appelle ici carmousenzora ^ et nous , figuiers de Barbarie y et par des aloës très gros qui produisent des fleurs, dont les tiges ont jusqu^à i5 ou 20 pieds de hauteur. Les bouquets de fleurs sont disposés à diverses hauteurs , et forment comme les bras dW lustre, ce qui fait im très joU efiet.
On compte, dit-on, vingt mille de ces masseries; mais je crois que ceux qui ont fait le calcul des masseries d^Alger y ont ajouté un zéro^ et ainsi il faut réduire le nombre de 20,000 à celui de 2,000. Je dois finir cet ar^ ticle en vous marquant que lorsque les femmes distinguées du commun vont à leiu* campagne,
' Cactus opuntia ou Nopal.
c^est sur un cheyal ou un mulet, dans un pavillon carré posé sur des selles faites exprès. Ce paTillon est comme une chaise renversée, entourée d\uie pièce d^étofiê; elles sont sur la selle les jambes en croix, enfermées dans cette boîte, et une esclave conduit le cheval ou le mulet par la bride.
Avant que de quitter cette ville , je vous raconterai , Monsieur, la réception que j'^eus du dey en arrivant à Alger. A peine fus-^'e entré dans la ville que le dey en fut averti. Stu^ris de voir venir un chrétien par terre, ce qui peut-être n^était jamais arrivé, il s^imagina que j'étais un espion d'Ali Kodja. Cet Ali Kodja est un Turc qui , ayant été caïd du côté des Kabayles, les a subjugués en s'attirant leur ami- Ûé ; il est fort chéri de tous les Arabes, et a un gros parti dans la viUe d'^ger. Lorsque Abdi- Aga, dey régnant , eut été au , il conçut d'abord de la jalousie contre Ah Kodja qiti , en étant avisé, se réfugia dans le royaume de Tunis. Le dey craint toujours qu'il ne revienne pour le détrôner, et deux jours après mon arrivée il fit mourir un grand marabout et le cadi, soupçonnés d'avoir des inteUigen ces avec cet Ah Kodja. Apprenant donc que je venais
de Tunis , il crut que j^étais un espion qu^Ali Kodja envoyait pour que ses intrigues fiissent plus secrètes pdr le moyen dW chrétien : c^est pourquoi il mVnvoya d^abord uncliiaoux pour me mener devant lui. Je ne Êdsais que de descendre de cheval, lorsque le chiaoux vint me dire que le dey me demandait avec beaucoup d^empressement. M- le consul était alors à son jardin , et le truchement était ab^ sent; je ne trouvai personne pour m^accompa*gner. Je vous assure que j^aurais été très embarrassé si je n^avais connu le génie et les coutumes de ces puissances. Je fus contraint d'aller devant le dey; j'étais en veste, une ceinture de cavaUer, les bottes et un bonnet. J'entrai dans la maison du roi; je trouvai le dey assis sur un banc de pierre à côté de la cour de la maison; il avait un air effroyable. C'est un gros homme assez laid , piqué de petite vérole, borgne, que la passion et la crainte rendaient affreux. Je m'approchai de lui ; je lui baisai les mains. Il me fit d'abord deman«der par son truchement pourquoi je n'avais pas été descendre chez lui. Je lui répondis que j'étais Français, que je ne connaissais ici que le consul de France. Il me demanda d'où je
Venais ; je lui i^^pondiâ de Tunis , de Bone é(de Constantine. — Ce que je venais £iire dans cette ville ? — « Le c(Misu1 te le dira », répondis-*je. — Qui j^étais ? -^ « médecin envoyé du roi de France, )>— Si jWais des lettres?—^ (c Oui, lui dis^e , mais le consul te les présentera, h Après plusieurs demandes de cette nature auxquelles je répondis fort tranquillement, je hii présentai une lettre qu^Assem, bey de Constantine, m^avait remise; Il se la fit d^abord lire ; elle tranquillisa son esprit ; il mé gratieusa, après, me donna une pomme qu^il avait dans la main et me renvoya. J^étais prêt^ à pousser mon voyage jusqu-à Oran et à Tremesen, lorsque jVus Thonneuf de recevoir une de vos lettres qui , jointe au manque de fonds, me fit prendre la résolution de finii* mon voyage et de repasser en France ; mais comme je ne voulus pas laisser mon voyage tout-à-fidt imparfait, je pris le parti de retourner à Bone, et de visiter la côte depuis Alger jusqu^à Bone, d^où j^étais parti.
Le 12 septembre 1726, je m'embarquai sur un vaisseau de dix {nèces de canon, appelé la Caravelle, commandé par Mahamet Raï, renégat vénitien. Ce bâtiment allait changer les
nçubes pu ganùsons qui sont a Bougie^ ii ^ig^^ et au Collo^ de sorte que çur ce petit Taisseau il y avait près de deux cents personnes, ce qui en rendait le s^our très &cheux. Nous noyions, pas de quoi mettre nos pîeds : ainsi, Monsieur, je ne yous dirai pas ce que je fus obligé de souffrir, quoique j^ eusse le £t du capitaine et toutes les .douceurs qu'ail était possible Ôlj avoir. Sur le midi, nous mîmes à la voile; nous étions cinq bàtimims etun gros vaisseau de 4o pièces de canon qui allait à Bone changer les gamisons.de B^e, de Constantii^ et de T^3estes« Nous allions à Bougie,. -Gigery et le CoUo; un auUre vaisseau allait à Ténès et à Oran, et Fautre achevait de porter la garnison d^Oran, de Marsaquibir' et de Tremesen. Cest Fordinaire que^ toutes les années, en septembre, on va changer ces garnisons , et les vais-« seaux commandés sont obligés de fidre ces voyages sans aucun salsdre, attendu que c^est pour le bien de FEtat. Le cinquième navire allait en course. Le soir nous fumes sur la pointe du cap Matifou , où Fon voit d'anciennes ruines , que je crois celles de llusu-
' Mers-el-Kebir.
curm* . LesT6ntsiioa8fureiitcontraires,einou£i aperçûmes que les courans nous dérivaient à PO. J^obsenrai le i3 que, quoique la nuit nous eussions fait paf estime seise lieues au N.-E.f nous trouTàmes n^avoir fait réellement que quatre lieues au S. ; de sorte que nous étions devant Alger après ^4 heures de route« Nous passâmes huit jours sur les bords , pour monter la pointe du capTédettès^ La côte, ducapMatiIbu au eapTédelles, court Ë. N-.E. environ soixante-dix milles; et du cap Té* délies ma éiq> de Bougie, E* S^-E, soixante^dix milles. A TCK du cap Téd^les, on trouve Tembouchure de la rivière des Oliviers, ou Oued*- Zeitoun. — »Le jeudi 20, nous mouillânïesdans la rade de Bougie.
Bugie, ou Bougie, est Taïu^ic^me Saldae, évèdié. Elle a été autr^bis fort fiuneuse, et a donné son n(Hii au royaume de Bougie, qui est la province que les Romains appriaient Si-^ tifènsis , à cause de &tifi ^ qui en était alors la capitale. Gette ville est située au S. d\me mon*-
' Voyez plus haut, p. 444- * Cap Delljs.
lagne qui, avançant à TE. dans la mer, forme un gros cap et un port assez bon. La situation de la TÎlle est assez rude ; on y voit les ruines de Pancienne enceinte de murailles, qui subsiste en partie, flanquée de quelques toiu*s carrées, bâties de maçonnwie très dure. Du côté <le ro. de la viPe , on trouve trois châteaux posés à diverses hauteurs, bâtis par les E^gnob, environ Tan i5o5. Ce Ait vers Fan i5i4 <iue Barberousse assiégea et prit cette ville, d^où il passa ensuite, et fit la conquête d^Alger. Les Espagnols le chassèrent sprès , et s^ étabUrent ; n^is en i54i , après la diéfaite de Charles-Quint , ils en fijrent entièrement cliassés.
Le château qui est au miUeu est bâti partie de pierres de taille et partie de briques. Il y a deux bastions régQli^rs dont les flancs sont arrondis et garnis de plusieurs pièces de canon , mais tout tombe aujoiu'd^hui en ruines , car les Turcs ne réparent rien. Au-dessus de la porte, dtfmidaG par un pont-levis, sur un grand fossé, on voit deux pierres de marbre blanc écrites en caractères romains, et, siu* le coin du bastion , on en voit une autre sur laqudle il y avait un triangle contenant quelques
armoiries , mais on les a abattues , et la chalut qu^on a passée sur ces pierres pour les blan-* chir a effacé ou rempli tous les caractères. On ne peut distinguer que quelques lettres en ca-* ractères romains. Les autres fortifications sont irrégulières.
L^anci^me enc^te de cette ville pt^ouve ipe sa grandeur était assez considérable. EUe a été détruite de fond en comble; il n^est pas resté pi^re sur pierre; on voit de grands quartiers de pierre qui paraissent avoir ap* part^iu à de beaux édifices. Elle n^est composée aujourdliui que d^une icentaine de maisons éparses dans les ruines, bâties de briques et de terre, couvertes de tuiles rondes. La plupart ont des jardins.
La garde de la ville et des citadelles ne consiste qu'en trois compagnies de Turcs qu'on appelle Souffles^ composées de 20 honnnes par compagnie.
Le port de cette ville est un golfe ou rade fonnépar le cap où est la ville; il s'étend vers ro. et n'est exposé qu'au vent de l'E. et de N.-E. Au fond du port ou de la rade, on trouve la rivière que nous passâmes à Ouled-Mansou, qu'on appelle ici la rivière de Bougie, dite au-
Irefois fleuve Usan . Celte rivière vient des déserts , et, coulant par un très beau valïon , se décharge à demi-lieue de Bougie. Depuis le cap de Bou^e, la côte court au S.-E., et montant à TE. N.-E. jusqu'à la pointe de Gigery , et de Gigery au cap Bougearon*, forme le golfe que les andens appelaient Sinus Numidicus. Au jfond de ce golfe, on voit le commencement de la chaîne des montagnes impénétrables qui s'étendent jusqu'au désert, faisant ta séparation de la Mauritania Sitifensis d'avec la Cœsariensis. C'est dans ces montagnes, que les Romains appelaient Mons Ferratus, qu'on trouve le passage ou détroit appelé par les Turcs le Biben, et par nous les Portes-de-Fer. Toute la côte , depuis te cap Tédelles jusqu'au cap de Fer^ est un pays de montagnes, habité par des Arabes kabayles dont j'aurai l'honneur de vous parler.
Avant que de quitter Bougie, je dois vous entretenir de la caverne de Raymond Lulle. Au bout du cap de Bougie, on voit un gran^ trou
1 Cette rivière est TAdouse^ dont l'ancien nom est » Çap Bougiarone (L.)
ou une voûte, qui traverse le cap N.-5. soud laquelle pourrait passer une galère matée, et où les brigantins et les batimens à rames de Mayorque viennent se cadier pour attendre les batimens turcs et lés prendre. Quelquesuns appellent cette voûte la caverne de l^ymond LuUe, qui^ cherchant la pkirre {^osophale, pasaa pour magiciea4 Lee autres disent que la caverne de Hajwoaà LuHe est une grotte à un grand quart de heue de la ville , vers Fendroit où il j a un bon mouillage. Soas cette voûte il y a une source dWu, et Ton y voit le restant di^ixa ancienne Sterne sur laquelle on a bâti un marebout, ou oratoire e| ermitage pour un saint turc.
Après avoir débarqué lés Turcs de la garni-, son et avoir embarqué eeux qui étaient relevés, nous appareillanies sur le soir avec le vent de terre, et le 21 au màûn , le vent et les courans nous ayaût ^irprisés^ nous nous trouvâmes en calme devaht la pcnnte de Gigery , vis4-vis de File Al-Aphi ^ ou^ là Paix, et près de celles des Cavallos * ou des Chevaux, Cest
» Afia. (Bér^d, carte hydrogr.} » CaTallo (id.)
sur eett^e île que les Kabayles Yonl Êdre hi^ yemer ^urs bestiaux. Quoiqu'elle sent petite , elle ^at platé^ et a de Teaù et beaucoup de psH turages« Le o^lme nous tint tout le jour, et le 22 au Hlatin nous fômes devant Gigery. Le vaisseau se mît en panm pour att^idre les soldats que des sandak ou gâteaux du pays apportaient suivant Fusage, en reprenant ceux qui devai^it rester. Je m'embs^rquai dans k chaloupe qui ecHidumât Taga,. et je fiis à Oi^
Gigery, qu'oi^ appelait andemiement j^'/-gilîs^ ^étaiton évéehék C'est une ville située au bord de la mer^ sur une petite presqu'île plate qui avance vers FE. , $u bout de laqudle il y a un banc de rochers quiforme un port. Cette ville n'a januds été grande. On y voit quelques lambeaux de vi^es nunraiiUes, et les débris des IbrtîjQÉfttiona que les Français y avaient construites lorsqu'ils la prirent en i664« Du coté de la terre où ,est I9 porte., il y a une mauvaise tour qtâ tombe en ruines, et la ville ne contient aujourd'hui qu'une soixantaine de mauvaises xnaisons bâties de briques et de terre. Elle est habitée par des Maures, la plupart marchands et matdbts ^ ils achètent les
cuirs , les cires et les huiles des Arabes ka-* bayles, et les vont rendre à la Gille , à Tabarque, à Tunis et à Alger, Ils s^appUquent aussi à la pédie du corail; ils cmt aujourd'hui quatre bateaux pécheurs. Quoique misérable en apparence, ce petit heu ne kdsse pas d^étre riche.
Le terroir de cette ville est assez beau. Ëlté est à quelque distance des montagnes ; on y trouve plusieurs ruisseaux et du bon et fertile terrain. Sur deux hauteurs, on voit les débris de deux châteaux que les Français j avaient bâtis pour garder la campagne ; M. le duc de BeaufoFt les levait fiât construire Icwsqu^n i664 il fit la conquête de cette place , que la France ne garda pas long-temps. On peut voir là-dessus la relaticm de Pexpédition de Gigery . Après avoir reçu et changé la garnison de cette place, qui est de 4eux soi^ks ou quarante homm^, ayant le vent à FQ., nous fîmes route pour le CoUo, et npus tirames sur le cap Bougearon, qui reste à 1^. N*-E. de Gîgery. Nous vîmes, en passant, une grande baie ou se décharge la rivière de Constantine, appelée autrefois fleuve Ampsagas / elle reçoit la rivière de Ouel-Sedet ou la rivière des Se-
!C|uins\ et plusiews autres ruisseaux. A son embouchure on trouve les ruines de Fanciouie Tucca^. La nuit, ayant doublé le cap, nous entrâmes dans le golfe d^£stomx% formé par |e cap Bougearon à VO. et par le c^p de Fer à TE, La cote, du cap Bougearon au 0)110, court fiu S. S.-E., et le 23, à midi, nous mouillâmes dans la rade du Collo.
Le CoUo, qui est Pancien CuUu^ évêché, est fiujoiu*d^hui un assemblage de quelques mauvaises maison^ bâties de terre, divisées en trois quartiers ou U^ois hameau:;;: à quelque distance les uns' de$ autres. Il y a une maison, sur une élévation, où est la garméon turque, composée de quarante hommes ;, ayec quatre pièces de cai^n san^ affïit. On trouve encore ijuantité de débris de vieilles murmlles, des pplpnne^, des citernes et de grands quartiers
^ C' est probablement une autre livière que pelle qui est mentionnée à la page 3Ç8.
• Tucca-Fines n'est pas pr^isément à TeBabouchure de VAmpsaga , aujouixi'hui TOued-el-Kebir. Elle se trouve à peu près à 4 ou 5 Ueues «u sud dans les tenues.
^ De Stora.
lie pierre. Il fidlait que cette ville fût autrefot» oonsidéraUe. Le mouillage en est assez b^9 : c^est une grande rade où Ton est assez bieti contre tous les vents; le fond y est hcn.
Là conqiàgttie d^Aftique ^ a un comptoir) les ODmtais y restent toute Patmée pour y acheter kd cires et lêS eiAtè. Qtttiat a la oiré ^ ils rachètent des Kabayles à dix^néttf piastres Le quiî)tal maure; mais ils ne peuiFènt acheter les cuirs de I4 jM^emi^e main» Par im usage ^ les habitans acitètent les cuirs , et n^ tes ven^ dent à la Compagnie que lOcs^iHl attiré un bâtimeiit pour les enlettgt; nlors tous le^ ha-^ jntans vendent diacun à leur tour, et Von ne peut en privilégier im atti^ dépens d^un autre « quoique k Compagnie dât y trouver ses inté^ rets* A Tarrivée du bâtiment, Ton va à la mai* son de .celui qm doit vendi^e^ le premier; Voa tierce » les cuirs par des prix difFérens, et Ton est obligé de les acheter tous, gros et petits.
La Compagnie ttismve dans cette coutame Tavantage de n'avoir point là ses fonds morts en caisse?' : car eBe n'envoie de fonds qu'avec
' Qn achète à renohère ; chaque enchère doit éti-e 4' un tiers en sus du premier prix.
1^ bâtimens qui vont chercher les tnarcharw dises, et le même bâtiment rapporte le re^ trait. Elle paie au bey de Constantine dix pour cent de toutes les marchandises qu^elle yiichète. Ce comptoir peut acheter toutes les années iS^ooo cuirs et i5o quintaux de cire, ce qui ne laisse pas de dxxmer un {Hx£t considéraMe et J)eu de dépense* Elle y entretient deux coimnis et un domestique ^ qui y pas-*sent leur temps avec beaucoup de désagré^ ment et de peur.
Cette côte que je viens de parcourir , depuis le cap Tédelles à quinze lieues d'Alger, jusqu'au port Tarent à quinze lieues à PO. de Bone , l'espace envîroh de soixante lieues ^ est habitée par des Arshés àd phxtôt de^ saurvages qu'on appelle Kabayles ou CabaiUens, et que les habitails du CoIIo , de Gigery et de Bougie appéUeaat Barbwouses* Les Ai^es ka*bayles, que quelques-oms font descendre des anciennes familles de Sarrasins connues sous le nom de Berbères, Arouages, etc,, ne vi^ vent pas domine les Arabes du pays; ils ne forment point de nations commandées par des chefs généraux; mais ils vivent dans les mon^ tagues où ils forment des Rameaux composés
iTune douzame y plus ou mams , de cabaneâi construites avec des branches d^arfares, et cou^ Tertes de ciunmie. Chaque hameau est soure^ rain , et se ùài ou se hàsse oommaaider par le plus ancien ou le plus braye. Réfiigiés dans les montagnes où ils sèment et oitretiennent quelques aiiires , ik se moquent des Turcs et de toutes les puissances du monde. Dès que les Turcs yeulent les inquiéter ou leur demander des garâmes, Us courent parmi les rochers inaccessibles ; tels sont ceux de ta naontagne des Azouagues, ceux du G>uco, des montagnes de Bougie, du Collo , où il est impossible ou du moins très difficile de les attaquer: alors. Fintérèt commun et la haine quHls ont pour les Turcs les fidt joindre ensemble et les rend formidables. Fiers de leur prétendue origine, (ainéans et aimant Tindépendance, ils font très peu de commerce avec leiu*s voisins, de peuF d^étres réduits à Tesclavage où ils voient les autres Arabes soumis.
En i54i Charles-Quint, arrivé devant Alger avec une puissante armée, fit alliance avec les chefe de ce pays, qui s^obKg&^ent à lui fournir 3,ooo Arabes qui Paient en chemin pour se joindre aux Espagnols. Lorsque la
tempête défît Tannée de celui-ci^ les Turcs eit ayant été informés voulm*ent , après la retraite de Charles-Quint , pi^iir ces Arabes^ une mé* <liation fît conclure la paix, et Assam-bacha , dey d^Alger, épousa la fille du principal chef» Ces Kabayles fîu*ent alors reçus dans la ville ^ où le bâcha les favorisait, et leur permit d^a^ cheter des armes. Les soldats , jaloux de cette permission et prévoyant combien elle pouvait leur être nuisible , en demandèrent la révocation : cette révocation leur ayant été refîisée^ ils se révoltèrent contre Assam-bacha , et Yen* voyèrent lié à Constantinople. Depuis lors , malgré les défenses terribles de ne vendre aur* cune arme ni munitions à ces Kabayles, ils ne laissent pas d^être tous armés de très beaux fiisils. Il y en a peu qui n'^aient leurs fusils et leurs couteaux faits en demi-cercle. Ils ne marchent jamais sans Fun et Faulre. On dit qu^ils ont le secret de faire de la poudre et de travailler Facier. Il est certain qu^ils radou-* bent leurs armes lorsqu'elles sont gâtées; et de plus, ils sont de savans faux monnayeurs, soit en usant de fsiux coins , soit en se servant d'alliages assez difficiles à connaître. Quoique les Turcs paraissent maîtres de ce pays, ayant
garnison à Bougie, à Gigeiy et au CoUo, le long de la mer^ et à Zamoura du côté de terre, et quW can^ de Conslantine avance jusque dans ces nMmtagne&, leur crédit et leur auto^ rite scmt bien peu de chose. Ils sont prisonniers dans ces garnisons, et dès qu^ils s^écar** tent un peu , les Kabajles les assassinent. On «Tait assassiné deux Turcs peu de jours avant mon arrivée à Gigery , et quinze jours avant que je fusse au G)llo , les Kabayles vinrent sur une élévation tirer des ooups de fusil sur les Turcs de la garnison du Collo. Le sujet de cette guerre était que les Turcs avaient con*fisqué deux fusils quW Kabayle de Gig^y voulait vendre. Il fîit porter ses plaintes aux Kabayles de ses quartiers, qui vinrent att»^ quer les Turcs du £k>lIo; et en même temps ils trouvèrent Toccasion de désarmer deux Turcs de Gigery, et de leur enlever leurs fusils. Les marabouts se mêlèrent de cet accommodement, car ce sont les seules personnes qui aient du crédit dans ce pays. On demande Faumone en leur nom, et on la reçoit, plutôt quVu nom de Dieu. Enfin , cette guerre finie , 4es Arabes rendirent les armes quHls avaient prises aux Turcs , et les Turcs , les fusils qii^ils avaient
confisqués aux Arabes kabayles. (Gependanl , quoique exaœgpisjie droits et bien qu^ilssmeiit mutims, le bey de Constantine retii:f qoelpie cbose d^^ux« Il envoie toutes les années un campdu c6Cé de Bougie etdeGigerj. Os camp Ta se susir des endroits semés, et enooite me^* naeede br^r les semences : les Kabayles vè- {îigiés dans leurs montagnes, eiiroîentleur ma-» rabout pour négocier quelques accominode^ mens. Ils avancent eux-mêmes jusqu^œrta^H nés hauteurs ; kpiari9Aiou*arriTeauoianp,£iit et conteste les propositions, après lesquelles il Va sur une haut^u*, et crie de toutes ses forcese H Les Turcs demandent tant. i> Pendant qu^ crie , les Kabayles sout couchés Toreille contre terre^ Après avoir crié, il se couche et prête Toreille de même , pour entendre la réponse. Ainsi se font les pourparlers. Après l^accomr* modement ùit , il va chercher Fargant convenu , et le camp se retire. Le dey d^Alger ûiï de son coté son possible pour les soumettre. Les Kabayles s^étendaîent autrefois jusque dans la jdaine de Mitija , qui est aux environs d^Alger ; mais en dernier lieu un Turc nommé Ali Kodja , ou Ali Pécrivain , ayant été fiât cs&à dans ce pays , il eut le secret de se fair^
bstimer et ct*aindre de ces Kabayles , et ayant étendu k dominatioii de soi» nmkre, îl les a repousses , et a soumis tous ceux qui étaient à VO. de la riviète Oued-Zeitoun ou rivière des Oliviers, qui se décharge au cap Tédelles. Il a même construit un fort avec quelques pièces de èanon sur un passage de cette rivière, pour le £BiToriser et mettre en sûreté tout le pays jusqu^à Algér^ Le pays dm l^abayles est ordinair^nent la retraite de ceux qui fuient d^Alger pour quelque sujet que ce soit. Plusieurs deys et beys y ont trouvé des asiles assurés. Il est sans exemple qu^ils aient Hvréaux Tiu*cs ceux qui s^étaient réfugiés chez eux. Quant à leurs coutumes et à leur manière de vivre , elle est la même que celle des autres Arabes, peut^tre un peu phifrfôroce; mais les différences sont très petites.
Cest smvcette côte, entre Bougie et Gigery ,
que M"^ hs èbmtessse du Bourg fit naufrage.
Elle s^était embarquée sur une barque gâioise
pour passer de Cette à Barcelone y joindfà^çon
> ^nari : la barque fiiVprise par un corsbiïi^%é-
^en, et M™" du Bour^ ayant lR#ntré se» J^sse-
^ÎÔÎl^de France, eUereçli^èittèSiles homiêfillls
)^ la condition demandait .""Elle obtint même
la permissioii de rester sur. la barque génoise avec sa fanûlle etvses domestiques ; mais une tempôte du N.-O. étant survenue, la barque fut contrainte de s^aller briser sur la cote end:'e Gigery et Bougie. LesKabayles, attenti&pen* dant Jes tempêtes , Toyant arriver ce bâtiment , coururent pour jouir des débris du naufrage; et apprenant des Algériens qu^il y av^t dessus une princesse française , se jetèrent à la mer pour la sauvw ; mais ils ne purent garantir que mademoiselle du Bourg, M. Tabbé du Bourg, son onde , une fille de cbââdbre et deux valets. M"' du Bourg péril avec trois filles de chambre et le sieur ArtUs , Irlandais, son gentilhomme. Ils conduisirent mademoiselle du Bourg, quin^était que dans sa dixième année, et lui permirent d^écrire une lettre fort touchante au consul de France. Le consul Payant reçiœ la communiqua k M. du Sault , ^ivoyé extraordinaire de France à Alger ; ils furent ensemble trouver le dey et lui demandèrent avec instances la liberté de mademoiselle du Bourg et de sa suite. Le dey leur répondit que les Kabayles n^étant pas entièreipent sous sa domination, il ne pouvait les contraindre à exccuter ses ordres ; mais.il ï. 5i
envoya des wêxes très presaans à ses agas de Gigery et de Bugie de retirée ces chrétiens par toute sorte de moyens. On dépêcha en mên^ temps un bâtiment français sur lequel Ibrahim Kodja^ truchement du consul , s^embarqua pour porter ces ordres aux agas et aux marabouts. Dès qu^il fut arrivé à Bougie on lui donna des chevaux^ et il fut^ avec le grand marabout, au douar où était mademoiselle du Bourg et sa compagnie. Il les trouva en assez mauvais état ; car comment pouvait -on trouver de& gens écliappés du naufrage, et qui, d^une vie française, se trouvaient obligés de vivre à la mauresque ? J'^ai vu , monsieur, cette histoire imprimée en deux ou trois endroits, et principalement dans la relation de la rédemption que firent les Trinitaires de France en 1724; elle y est touchée avec de^couleiu'S fort vives qui, exagérant les malheurs de mademoiselle du Bourg, attribuent aux Arabes kabaylesune cruauté et une barbarie qu'ails n'ont point eue. Cest une disgrâce à ces infortunés d^avoir été pris par les Algériens : mais en vertu de leur passeport ils n'c^ ont reçu aucun dommage. Cest un malheur pour eux d'avoir échoué sur la côie et d'avoir perdu une paitie de leur
troupe qui se noya : mais que pouTâîeut faire àe mieux les Arabes que de se jeter dans Teau pour les sauver par quelque motif que ce fût. H élait fâcheux à eux de se voir privés de la bonne ch&-e , et d'être réduits comme les Arabes; mais que pouvaient-ils espérer davantage, que pouvaient faire de mieux les Arabes que de les loger dans leurs tentes, et de les nourrir comme ils se nourrissent eux-mêmes ? que pouvait faire de plus le chef que d'offrir de maiier son fils avec mademoiselle du Bourg ? Ainsi, n'en déplaise à toutes ces' relations , les Arabes n'ont en rien contribué aux malheurs de ces infortunés ; au contraire , ils en ont adouci les peines autant qu'il dépendait d'eux; Le truchement les racheta tous moyennant quelques cent piastres ; on les conduisit à Bougie où ils s'embarquèrent , et ils airivèrent heureusement à Algérie la décembre 1720.
Le 27 septembre , j'eus assez de coiu'age pour m'embarquer sur un petit bateau qu'on appelle sandal; il n'avait que quatre hommes d'équipage, et mes seules bardes le chargeaient entièrement. C'était m'exposer au-4ela de la prudence; car si im vent contraire eût souffle et que nous eussi(Mis édiouc ou été obligés de
reiter dans quelque trou , n^ayant point d^eait et fort peu de provisi(Hifl, nous aurions couru risque de périr ou d^ètre attaqués par les Kabayles qui halnt^it ces cotes^ desquek je Tiens dWoir Fhonneur de vous parler; mais je fus plus heureux que sage. Le matin nous partîmes; nous fûmes seulement oUigés de nous arrêter auprès dWe ile qui est au taoà du golfe de Storas , appelée l^e AlrAplll ou de ta Paix; ce n^était qu^un rocher escarpé et afireux rempli de petits ^pervi^s qin y nich^tt. Je fis une seconde imprudence; car , comme on eut lié le bateau sur un rocher séparé du grand, mon trudiement descendit à t^re pour des besoins naturels f nous famés du coté de rile pour donner une seconde amarre , et là je descendis pour le même sujet. Mais à peine fus-je à terre, qu'^apercevant mon ccmipagnon d^un coté et mcx de Tautre, je craignis que nos coquins de mariniers ne partissent et ne nous laissassent sur le rocher, où nous auriœis été. bien plantés; j^appelai vite le bateau et me rembarquai, protestant de ne plus tomber dans la même faute.
Le smr nous entrâmes dans le port de Storas qui est Fancienne RiMicade; on y voit les
débris dWe ^ande ville toute ruinée; le m6ui[lage y est assez bon. La nuit, nous fîmes route pour le cap de Fer, où nous arrivâmes sur le matin. Quoique le vent nous fût favorable, nous fûmes obligés de nous arrêter; notre voile était si mauvaise qu^elle ne pouvait soutenir la force du vent. Sur le midi, le vent étant calmé, nous fîmes route, toujours le long de la tôte; nous passâmes devant le port Tarent où Ton voit les débris de Pancienne TaccUua ou Tacarata. La nuit, nous con^ tinuâmes notre route, et le matin au point du jocu* nous arrivâmes à Bone dont j^ai eu Fhonneur de vous parler dans mes précédentes lettres*
J^ai rhonneur , etc.
PEYSSONNEL, doct.-méd.