‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 28 sur 92 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des différends qu'il y eut entre eux sur la manière d'adoration.

Quelque temps après , ces barons allèrent vers les religieux, et dissimulant la colère et indignation de leur maître , leur déclarèrent que , puisqu'ils ne pouvoient se résoudre à adorer le prince les genoux en terre , ils seroient bien aises de savoir d'eux quelle étoit leur façon d'honorer leurs supérieurs , et quelle révérence ils vouloient rendre à leur maître, s'il les faisoit venir en sa présence. A quoi frère Ascelin découvrant un peu son capuchon et baissant la tête , répondit que telle étoit leur façon d'honorer leurs supérieurs , et qu'ils étoient contens d'en faire volontairement, et sans aucune contrainte , autant envers leur prince Bajothnoy.

Après eela ils s'enquirent en quelle sorte les chrétiens adoroient Dieu ; ils répondirent qu'en plusieurs manières, les uns prosternés en terre, les autres à genoux seulement ^ les autres d'autre sorte ; que pour leur prince, plusieurs venant de loin Fadoroient par terreur et crainte , comme ses esclaves, mais que le Pape et les chrétiens n'ap-

préhendoient point la tyrannie et la force , et que l'on ne pouvoit exiger d'eux une telle adoration ; que ni le cham même n'avoit pas le pouvoir de la leur faire rendre , puisqu'ils n etoienten aucune sorte ses sujets et vassaux. Mais à cela ces barons reprochèrent aux religieux que, puisque les chrétiens adoroient bien du bois et des pierres, c'està-dire la croix gravée en bois ou en pierre , qu'ils ne dévoient pas dédaigner d'en faire autant envers Bajothnoy, que le cham avoit commandé d'être adoré comme soi-même ; mais frère Àscelin répondit à ces deux points et instances que les chrétiens n'adoroient point le bois ni les pierres, mais seulement ce qui étoit représenté par ce signe , Jésus-Christ , qui avoit été mis sur la croix etl'avoit arrosée et consacrée de son précieux sang par lequel il nous avoit acquis le salut ; mais que leur maître ne pouvoit prétendre rien de semblable, pour cette raison ils étoient résolus de n'en rien faire, quelque danger de mort et de tourmens qui leur fût proposé.

Là-dessus ces barons l'allèrent rapporter à leur seigneur, qui quelque temps après les envoya vers les religieux leur signifier qu'il falloit qu'ils allassent trouver le grand cham , souverain seigneur et empereur de tous les Tartares , et qu'alors ils verroient quelle est sa magnificence et sa gloire , qui leur étoit inconnue ; qu'ils pourroient lui présenter eux-mêmes les lettres du Pape , et ayant reconnu sa grandeur et puissance , en faire

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